‹ Nouvelles et mélangesChapitre 12 sur 20 · XXX NOTICE SIK LA VIE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE SIK LA VIE

(le ses œuvres, et réveiller dans leur inéim»ire le stiuvcnir des qualités qu'il y déploya. Insisteruns-noiis, en finissant, sur la plus remarquable et la plus rare de toutes, ce ton d'excellente compagnie que nul, pendant la même période, ne posséda au même degré ? A voir cette justesse incomparable, cette exactitude photographique dans tous les détails de la vie mondaine et de la véritable élégance, on pourrait supposer que Charles de Bernard allait tous les 'mts dans le monde ; et cependant il n'y allait jamais ; on l'y voyait si peu que bien des gens s'obstinaient à croire qu'il n'existait pas. Chose singulière ! M. Eugène Sué, .M. Alexandre Dumas, qui ont eu leur phase de prétentions ou de frottements aristoci-atiques, leurs essais réitérés de flatteries et d'avances à ce que les journaux de coiffeurs et de modistes appellent le monde élégant, n'ont jamais su faire que des caricatures quand ils ont essayé de le peindre ; les portes leur en étaient ouvertes ; nne curiosité imprudente, mais iri'ésistible, leur servait de passe-port et d'introductrice; les modèles posaient sous leurs yeux; ils mouraient d'envie de persuader à leurs lecteurs qu'ils vivaient delamème vie, qu'ils respiraient le même air, qu'ils n'étaient pas naturalisés, mais indigènes : rien ne leur coûtait pour satisfaire ce dada (\c\eur vanité, descriptions éblouissantes, peintures toutes constellées d'armoiries et de blasons, réminiscences bénédictines de d'Hozier et de Chérin; érudition généalogique perdue dans la nuit des temps, portraits féminins à la Lawrence, noyés dans la soie, la dentelle et le velours ; inventaires de carrossiers et d'architectes, de tailleurs et de tapissiers, de joailliers et d'ébénistes, pasticlies de Hichelieu et de Lauzuu richement empanachés dans la piuaséologie de Saint-Simon : vain ellorl 1 la fausse note arrivait au plus bel endroit ; le bout de l'oreille perçait au plus touffu delà crinière. Charles de Bernard avait eu depuis longtemps le bon goût de préférer à la vie de salon la vie d'inlérieui- ; et, le Soir, il aim;iit mieux i ester auprès de sii femme et de ses enfants qu'aller chercher dans le monde des originaux ou des HKxlèles. Eh bien! calfeiilié, solitaire, pres(|ue misjin-

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lliropc, inaccessilile ou snuril à tous los Itruits du dehors, il semblait avoir écouté aux portes ou peint d'après nature; il deviuait ce qu'il ne voyait plus; il entendait ce qu'il n'écoutait pas; divination originelle, instinct de race plus fort que ces admissions fnrtuites ou lacticcs, (jue ces élégances il'après-cuup, sans cesse démenties par les vulgarités priftiitives de l'éducation et de la naissance !

Quelques lecteurs timorés ont reproché à certains romans de Chai'les de Bernard, de manquer parfois de sens moral, ou du moins de ne jamais dépasser ce qu'un homme Lien élevé doit exiger de ses lectures poiu* avoir le droit d'y revenir et de s'y complaire. Ce défaut, s'il existait, serait encore, chez notre conteur, l'envers d'une qualité. Sou dédain profond pour toute hypocrisie de sentiments ou d'idées, son talent particulier pour réduire à leiu' juste valeur toutes sortes de charlatanismes, charlatanismes de cœm", d'esprit et de conscience, son antipathie pour l'emphase, pour la grimace, pour la vertu déclamatoire, pour la sensiblerie mignarde, pleurarde et criarde, pour les fausses monnaies auxcjuelles le monde donne cours en les frappant à son efligie, tout cela, pour un lecteur superficiel, semble déteindre jusfiue sur les sentiments véiilables, et l'on peut alors s'imaginer <iue Charles de Bernard a fait poiu* les corrui>tions mondaines ce que Mithridate avait fait pour les poisons. Chaciue conteur, on le sait, a un texte favori, une manière de Deus ex machina (ju'il appelle volontiers à son aide dans 'la com[)osilion de ses œuvres et surtout dans ses dénouements. Je conviendrai, si l'on y tient absolument, (pie le Deus ex machina de Charles de Bernard, c'est un peu trop le bien joué, la casuistique conq)Iaisante des amoureux spirituels et jolis garçons, bernant les disgraciés et les sots. Dans la [{(ise jaune, dans le Paratunnerre, dans une Jtenlure de Mayistrat, dans deux ou trois autres de ses récits, il semble que la vie, l'aiiiilié, l'amour, le mariage, la foi jurée, la fidélité conjugale, les serments teims ou trahis, la diplomatie sociale, se réduisent, après tout, à un tapis vert et à un jeu de cartes.

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dont il s'agit de jouer aussi bien (jue possible sans tricher tout à fait. Quand on sait ce qui se caciic souvent, dans le monde, sous des airs de morale rigoriste, et, dans la litlératui'e, sous des excès de vertu, on prcl'cre mille fois la tendance de Charles de Bernard à celle qui exagère l'idée du bien sans persuader ni convertir personne. S'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur de Gerfaut et des yliles d'Icare a un peu trop sacrifié à l'esprit, comme moyen de succès et d'absolution finale, c'est là, ajouterions-nous, la seule marque d'égoisme et de préoccupation personnelle «pi'il ait donnée dans ses ou^Tages.

En somme, Charles de Bernard vivra comme la personnification la plus attrayante de son genre et de son temps, comme l'expression la plus juste et la plus vraie de ce qu'un homme d'esprit a pu penser, observer, sentir, regretter et peindre pendant ces dix années de prospérité apparente, et de tiraillement intérieur qui ont précédé et pressenti nos catastrophes. Un peu au-dessous des maîtres, des monuments et des chefs-d'œuvre de l'imagination et de la pensée, au-dessous, mais pas trop loin de Gilblas et de Tom Jones, tout près de Manon Lescaut et de Marianne, ses ouvrages, placés à cette date exacte et significative de iS38 à 1847. seront lus, relus et consultés comme les plus véridiquos, les plus ingénieux commentaires de la vie du monde pendant cette phase fugitive, connue de précieux matériaux qui pourront, plus tard, servir à reconstruire, sous sa forme piquante et légère, l'histoire de notre société, à ce moment précis où elle ne croyait plus et ne Iroinblait pas encore. Charles do Bernard lui-même, avec ses velléités d'épopée se réduisant de bonne grâce à de jolis tableaux de genre, avec ce mélange d'amour et de regret pom* toutes les choses du passé et de méfiance ou de rancune secrète contre les représentants de quelques-unes de ces choses, avec ses concessions aux réalités de la vie, aux progrès du siècle, aux faiblesses du canu-, aux petitesses de l'homme, avec son antipalliie profonde contre plusieurs préventions et bourgeoises, tenq>érée par une résignation courtoise ù tout (0 que le (rioinphe d(> ces préventions exige dos gens

ET LES (i:i VUES DE (M. DE nEîîNAIÎIV XXXIIl

(l'esprit, représente, selon nous, 'lans «pieliiuos-unes de ses contradictions et de ses nuances, la société qu'il a si Lien peinte ; et aujourd'hui, en rapprochant dans ini même ensemble et sous un dernier regard cette vie solitaire et courte, ces œuvres exquises, cette mort silencieuse, il nous semble que, pour parler dignement de Charles de Bernard, il eût fallu Charles de Bernard lui-même, se soumettant à l'analyse pénétrante, à l'observation délicate et Une qui ne lui a jamais fait défaut en parlant des autres, et qui lui eût ser\ i à décrire, en parlant de lui, le plus intéressant, le plus vrai, le plus aimable, le plus désabusé et le plus spirituel de ses modèles

Pabis. juin 13H4.

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