LE VEAU D'OU
Par quel privilège l'église de l'Assomption et celle de Saint-Roch attirent-elles l'attention de tout promeneur parisien, pour peu qu'il soit philosophe ou artiste, éplucheur de sensations à la Sterne ou chiffonnier moraliste à la suite de Rétif la Rrotonne ; pourquoi passo-t-on rarement devant ces deux monuments sans les interroger du regard ; pourquoi l'œil arrête-t-il le pied? Peut-être ledrame purement imaginatif expire-t-il comme Charles le Mauvais dans le suaire d'alcool où il s'est cousu pour raviver sa décrépitude, tandis que le drame réel court les rues vivace, pathétique, éternel et nouveau; car la passion éteinte sur la scène revit à Paris en certains lieux, et la
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cour de lAssomption est du nombre. Ecartez tout rapprochement profane que justifieraient peut-être le portail à prétention de colonnade corinthienne, la mesquinerie de la cour qui pourrait appartenir à un hôtel aussi bien quàune église, et la grille bourgeoise qui l'entoure ; n'est-ce pas un théâtre où sont admis les deux genres, chacun avec ses acteurs, ses émotions et sa mise en scène que fait ressortir un contraste continuel : voitures drapées ou fraîchement vernies, chevaux à cocardes de deuil ou à rosettes blanches, cochers encrêpés au bras ou fleuris à la boutonnière, porte lugubrement tendue pour un cada\Te ou joyeusement ouverte au bonheur ; en un mot, mort ou mariage ; cette cour est un écu à deux faces, l'une gaie, l'autre pleureuse? Or le 19 juin 1827, à onze heures du matin, ledestin avait ri en jetant l'écu ; il retournait à la fois mort et mariage dans une même cérémonie.
Pendant la messe, les groupes de laquais, de badauds et de mendiants qui encombraient la cour, et les voitures symétriquement rangées devant la chapelle de Saint- Hyacinthe, n'offraient qu'un spectacle fort ordinaire ; mais quand la hallebarde du suisse fendit en deux flots la foule qui inondait l'escalier, et que derrière ce personnage officiel, apparurent les mariés, tout se dramatisa. Une exclamation de surprise, un ricanement de pitié s'éleva de toutes parts. Le chuchotement des jeunes filles, l'indignation des vieilles femmes, les quolibets de quelques
hommes protestèrent contre lunion que venait de bénir le prêtre et cette réprobation fut justifiée par l'aspect disparate du couple le plus bizarrement assorti qui peut-être eut jamais franchi le seuil de cette église. L'n maintien remarquable par sa dignité, vingt ans, une clievelure brune et des yeux noirs^ attiraient les regards sur la mariée et communiquaient je ne sais quel charme inaccoutumé à ce costume entièrement blanc, dont il est d'usage d'admirer l'élégance virginale, mais en réalité le plus fade et le plus lourd où puisse s'engoncer la bonne grâce d'une femme. Le frémissement continuel de la couronne de fleurs d'oranger posée sur sa tête, trahissait une émotion dont la jeune femme cherchait à dérober le secret en tenant ses yeux baissés, en gardant une attitude de statue ; de loin, elle pouvait paraître indifierenteou sereine : mais à ceux qui pouvaient la voir de près, ce calme était une contraction suffisamment attestée par la pâleur de son visage ; cependant ses yeux clairs n'avaient point pleuré, elle s'était sans doute conformée à cette réforme d'assez bon goîit qui a supprimé les désolations innnodérées des jeunes mariées. Et pourtant, si jamais pleurs ont été permis à une femme, c'était certes à celle qui le jour de son mariage se trouvait accouiitagnéc par une sorte de squelette endimanché, caricature du Lazare de l'Évangile, et dont la figure décharnée eût inspiré le même eflroi que causa jadis le vieux ressuscité, si l'expression grotesque de ï>a physionomie n'eût pas excité je ne sais quel rire mêlé
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de pitié. Ce vieillard portait une perruque gris rouge qui sentait le grenier, les habitudes et la cassette d'Harpagon ; puis le coloris jaunâtre de son teint, les rides bizarres qui sillonnaient en tous sens son visage, semblables aux membrures d'une feuille de vigne, et la voûte irrégulière de ses épaules qu'on eût prise pour une gibbosité, si l'on n'y eût reconnu l'affaissement graduel que l'âge inflige à la charpente humaine; tout permettait au spectateur le plus bénévole de donner soixante et dix ans à ce personnage grimé comme un acteur chargé des rôles à manteau. Néanmoins, si le marié marchait lentement, il affectait une fierté joyeuse et semblait faire de prodigieux efforts pour redresser sa taille. Un sourire fin et moqueur plissait ses lèvres étroites, et ses petits yeux verdâtres promenaient, sur la foule prête à le huer, un regard de défi dédaigneux. Il donnait la main droite à sa femme, et s'appuyait de l'autre surungrand jonc àpomme d'or, fort nécessaire en apparence pour assurer à sa marche un aplomb convenable.
Le couple était dominé par une grosse figure annonçant la soixantaine, rubiconde sous son chef gris pommelé, réjouie, sournoise et lacrymonieuse à la fois. Tout le monde devinait ce personnage que la courtoisie sociale a nommé beau-père, on ne sait trop pourquoi, l'espèce en général n'en étant ni très-belle ni très-paternelle. Puis venaient ces nauséabondes physionomies de tantes et de cousins, qui semblent stéréotypées pour toutes les noces.
tant elles sont identiques dans toutes les familles où l'on convoque pour ces solennités l'arrière-ban des parentés oubliées.
Au moment où la mariée montait dans sa voiture, un jeune homme fort pâle s'éleva sur le flot de tètes dont il était environné, comme un plongeur pointe hors de l'eau pour respirer. Quoiqu'il fût derrière la jeune femme, celleci l'aperçut par un eftét d'optique particulier à l'œil féminin qui semble doué de la propriété rétrospective de celui du colimaçon. La couronne de fleurs d'oranger trembla tout à coup comme si quelque vent d'orage l'eût traversée ; et, sans s'appuyer sur la main que son vieil époux lui offrait, la mariée s'élança dans la voiture ; ses yeux qui voulaient éviter ceux du jeune homme les rencontrèrent une seconde fois, car par un mouvement aussi rapide que celui de la voiture, il avait fait le tour du coupé, et sa figure pâle et altérée fut la première qui s'offrit aux regards de la jeune femme. Tandis que cet incident remarqué par une partie des assistants, éveillait une curiosité générale et faisait craindre un éclat, les deux acteurs de cette scène imprévue croisèrent leurs regards: l'un plein de reproche et de douleur, l'autre rapide et tranchant comme l'éclair, et dans lequel rayonnait la tyrannie dont une femme sûre d'être aimée contracte volontiers l'habitude ; ce regard disait si impérieusement : Retirez-vous, que la mariée fut obéie. Au même instant le jeune homme s'enfonça dans la foule, en laissant lire sur
son visage le désespoir soumis du noyé qui coule à Umd.
— As-tu remarqué le regard par lequel ils se sont défiés? dit un des invités à un jeune homme blond assis à sa droite, dans un cabriolet où ils venaient de monter ensemble.
— Le mariage aujourd'hui n'est qu'une prostitution, réponditcelui-ci d'un ton de courroux ; nous crions contre la traite des noirs et nous faisons celle des blanches. Cette jeune fille n'est-elle pas vendue ?
— Où déjeunons-nous? reprit le premier, en coupant court à l'indignation de son compagnon ; je me suis gelé les pieds à la messe et rien n'ouvre l'appétit comme le froid. Allons chez Laiter. Réellement Villars fait peine k voir, regarde-le donc ; il a pris racine sur le trottoir.
Les deux interlocuteurs se penchèrent en dehors du cabriolet, et fixèrent un instant le jeune homme à figure sombre, qui contemplait, dans une morne immobilité, la voiture des mariés près de disparaître dans la rue Duphot.
— IU'aime depuis trois ans, reprit le sensible conducteur du cabriolet, en faisant partir le cheval; mais il n'a pas de cœur : si nous avions des mœurs colorées comme elles le sont encore...
— Où, mon cher?
— En Hongrie, dit le jeune homme embarrassé de trouver des mœurs énergiques en Europe, il auraittué ce vieux renégat de d'Aubarède. Athénaïs méritait un autre
amanl. On doit enlever sa maîtresse plutôt que de la céder à un monstre de pagodes quand elle est jolie comme une Cireassienne ! quelle a des yeux célestes, les yeux que j'aime, jaune violacé, cette nuance qu'on trouve souvent dans les tableaux deFiésole et de Masaccio
— Des yeux qui ressemblent à des cerises à l'eau-devie, dit l'autre.
— Quelle absurdité gastronomique ! ton appétit a des expressions de mauvais goût.
— Je maintiens l'exactitude de ma comparaison, c'est la nuance favorite de toute la vieille école italienne...
— Des dents perlées ! reprit le jeune homme avec chaleur.
— Si tu veux énumérer toutes ses grâces, nous en avons pour jusqu'à demain.
— Et tu n'es pas indigné?
— Je ne m'indigne plus; d'ailleurs, ce mariage est fort convenable.
— Germagny, tu n'as pas d'âme.
— Ce n'est pas une raison pour fouetter ma jument comme si elle était le mari. Si tu entres dans tes fureurs de sensiblerie, laisse-moi conduire ; voilà deux fois que tu manques d'accrocher. A table, je te prouverai (jue tu n'as pas le sens commun.
Le cabriolet s'arrêta devant la porte du restaurant de la rue de Rivoli. Les deux jeunes gens y entrèrent, et tîmdis qu'un garçon mettait l»> couvert et faisait ouvrir
les huîtres, Germagny dit à son ami : — Voici l'histoire en deux mots. Ce nabab, comme disent les Anglais, aussi vieux que Mathusalem, mais presque aussi riche que Salomon, reconnaît à sa femme cent mille écus de dot et lui assure dix mille livres de rente de douaire. Si la jeune personne entend son affaire, un bon testament lui donnera le reste avant six mois. Voilà du positif; le tout sans préjudice des droits imprescriptibles du premier amour. La main au vieil époux, le cœur au jeune amant; cela est parfait de justice et de convenance. Si j étais ministre, je proposerais une loi qui obligeât toutes les joHes femmes à épouser de vieux maris ; ce serait une législation qui mettrait beaucoup de charme dans la société, et qui de plus aurait le mérite d'être éminemment progressive.
— Tu oublies ce qu'on a donné au père. Athénaïs est une victime indignement vendue. C'est le sacrifice d'Abraham !
Germagny partit d'un éclat de rire moqueur :
— Mon cher de Prèle, aujourd'hui on ne se laisse plus vendre, on se vend ; et s'il y a un sacrifice, c'est à coup sûr un sacrifice au Veau d'or.
De Prêle avait vingt ans, son compagnon en avait trente; entre ces deux chiffres, il se trouve un siècle moral, une période élargie par l'expérience. De Prêle était à la recherche de l'ange, pardonnable manie à tout cœur qui débute ; en passant sur le boulevard, il noyait en imagination les jolies femmes qu'il y rencontrait, pour avoir le
plaisir de saiitor à l'eau après elles; il allait en amour comme Marlborough allait eu guerre, sans savoir s'il eu reviendrait ; sa fortune la plus sérieuse était quelques cheveux blonds ou noirs, délicatement roulés en spirale dans un médaillon de cristal qu'il aurait voulu s'incruster entre cuir et chair; le duvet frais et velouté que rien n'avait flétri sur sa joue annonçait qu'il en était encore aux dévouements chevaleresques,aux premières duperies de la croyance, et qu'il aurait volontiers acheté le plus fugace des amours au prix d'une extrême souffrance. Mûri dans les serres chaudes de Paris, Germagny riait de son compagnon comme l'élève en rhétorique rit du cerceau et de la toupie dont s'amuse un écolier de septième ; chez lui, (léj'i l'intelligence avait hérité de la sensibilité, le cerveau du cœur; il contrastait de tout point avec de Prêle : au moral comme au physique, il avait moins de cheveux et plus de barbe.
Pour de Prêle, M. Monricher était un père à la façon (leJephté ; le gendre appartenait à cette race de vieux et féroces pachas que nos poètes nous représentent avec un tigre léchant leurs babouches, qui achètent leurs femmes, et les jettent à l'eau proprement cousues dans un sac, au moindre soupçon ; Villars et Athénaïs étaient cet éternel duo d'amants malheureux sur qui pleureront les âmes sensibles de tous les siècles : Pyrame et Thisbé, Roméo et Juliette, Conrad et Médora ; couph^ toujours identique, vieux coumie le globe, et qui sera nouveau jusqu a la fin,
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tant il est bien le premier rêve, le dernier regret et la jeunesse de tout homme. Tout en manj^eant sa sole normande^ de Prêle disait : Frère^, à l'amant; Raca ! au père ; il se plaignait des mœurs nouvelles qui ne permettaient pas de couper les deux oreilles à l'époux, et de les clouer à la porte de l'Assomption, en forme de mandement à l'usage des vieillards amoureux. Pour Germagny, cette union était une transaction commerciale d'un cours aussi régulier que celui de la Bourse. Il avait si bien appris, peut-être à ses dépens, que la jeune fille de Paris, quelque raffinée en désintéressement que la suppose notre galanterie, sait quelle épaisseur de dorure peut exiger sa couronne rouillée de vicomtesse ou de marquise, à quel nombre de chevaux lui donne droit sa beauté, quels cachemires doivent lui faire prendre rang de femme, quels diamants payer le bouquet de roses de son âge, qu'Athénaïs, quirecevait soixante mille livres de rente en échange de ses trésors de vingt ans, lui semblait un négociateur habile, beaucoup plus qu'une victime sacrifiée. Il trouvait que si l'une des parties contractantes avait droit de se croire un peu lésée dans le marché, c'était certainement le vieux mari, et il était tout prêt à s'attendrir sur celui-ci, comme Racine s'attendrissait sur ce pauvre Holopherne.
L'expérience sardonique de l'homme de trente ans était en effet plus près de la vérité que le sentimentalisme du jeune poursuivant d'amour. M. Monricher était tout sim-
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pltnnent un père comme on en voit beaucoup, un peu grondeur, très-calculateur, extrêmement égoïste, aussi madré qu'un vieux procureur à la rédaction du contract, et larmoyant par décorum à la bénédiction nuptiale. Sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur, et possesseur d'une médiocre fortune de six mille livres de rente, M. Monricher s'était trouvé veuf en même temps que père. Une fdle, dans ce cas, est le présent le plus embarrassant par lequel le ciel puisse consoler la douleur d'un époux. Pendant quelque temps, Monricher futcomme Grandgousier, ne sachant s'il pleurait de la naissance de son enfant ou s'il riait de la mort de sa femme. La première émotion passée laissa prévaloir l'égoïsme d'un homme de quarante ans, à qui son crêpe donnait une recrudescence de jeunesse, et dont les goûts de liberté eussent été fort contrariés par les soins qu'exige l'éducation d'une tille. Athénaïs passa de nourrice en gouvernante, de gouvernante en pensionnat, sans que son père soccupât d'elle autrement que pour subvenir aux frais de son éducation, et ils demeurèrent à peu près étrangers l'un à l'autre. Lorsqu'à dix-huit ans la jeune fille rentra enfin dans la maison paternelle, sa venue y fut une gêne plutôt qu'une joie, car elle froissait les habitudes secrètement libertines et indulgentes à tous les vices, qui composent le bonheur des vieux garçons et des hommes veufs. Aussi, l'idée fixe de Monricher fut-elle de concilier ses devoirs de père et son indépendance de célibataire en se débar-
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rassant de sa fille par tous les moyens que les lois et les mœurs tenaient à sa disposition. Comme il ne pouvait la remettre ni en nourrice ni en pension, il résolut de la mettre en mariage.
Tandis que cette pensée labourait le cerveau du vieux sous-chef qui cherchait, parmi toutes ses connaissances, un parti convenable, un neveu de sa femme, surnuméraire dans ses bureaux, Gaston Villars, garçon d'assez fière mine, de cœur vacant et inflammable, à la tête un peu légère, à la bourse habituellement vide, compliqua les difficultés de sa situation. Le premier jour où Gaston se vit assis à la table de son oncle, à côté de sa cousine, il conçut sans en perdre un coup de dent une de ces passions qui font dans le cœm' letfet dun coup de tomahawk sur l'occiput. Amoureux le premier jour, fou le lendemain, il avait parlé dans la semaine, sa cousine l'avait écouté, et quinze jours après ils s'entendaient parfaitement selon l'usage des cousins : race féline ! Si, à peine marié, vous découvrez, en déroulant amoureusement la belle chevelure de votre jeune femme, une touffe étrangement courte et lente à repousser, si cette épouse adorée prend en haine votre nœud de cravate ou la coupe de vos favoris; si, chose plus grave, elle vous appelle Alphonse, tandis que vous vous nommez Joseph ; soyez sûr qu'un cousin a passé parla. L'éducation recherchée, pour ne pas dire précieuse, de mademoiselle Monricher, l'avait disposée à apprécier le mérite d'un jeune homme dont
es manières étaient élégantes et l'esprit artiste, assez fort sur le piano, chantant mieux, croquant sa pochade au besoin, et forcé de manger la j)resque totalité de son re- Aenu en habits d'Humann, en gants et en cravates de Boivin par la nécessité de bien encadrer ses yeux noirs, sa pâleur espagnole et de faire valoir une taille et des formes qui sont parfois toute une fortune et tiennent souvent lieu d'esprit. Les ressources de cette dépense excessive étaient un mystère qui faisait souvent hausser les épaules à l'oncle, mais dont la cousine ne s'inquiétait guère : les gants de Gaston étaient toujours si frais, ses redingotes pinçaient de si bonne grâce sa taille élancée, sa tournure avait une assurance si cavalière, ses yeux un regard si pénétrant ! Entre le cousin et la cousine, les sympathies du cœur s'augmentèrent donc de celles de la toilette. Aussi, après un hiver pendant lequel ils se virent tous les jours, dansèrent ensemble six contredanses par bal, chantèrent d'une voix et d'une âme également émues : La ci darcm la mano ou Vacilla a queHi accent i, avaientils semé toutes les tleurs d'un heureux amour sans en avoir rien cueilli.
Un matin, avant d'aller à son bureau, le père entra dans la chambre de sa tillo, en atiectant l'air mystérieux, important et presque nanjuois qui sert d'exorde aux grandes confidences matrimoniales entre un père etsafille. — Que dirais-tu. Nais, si monsieur Coutanceau te demandait en mariaL'e? dit-il.
Le mot niariijgo fit jaillir des lèvres de la jeune demoiselle un 7ion sec.aussi prompt qu'un coup de pistolet quand le doigt presse la détente. Le vieux sous-chef baisa le front de sa fille, lui jura qu'il l'aimait trop pour la contrarier, qu'il la laissait entièrement libre dans le choix d'un mari, et partit pour son bureau, avec la ferme conviction d'être le modèle des pères de famille. Le parti était médiocre.
Six semaines après, Monricher fit une seconde invasion matinale dans l'appartement d'Athénaïs. Cette fois le clignement de ses yeux était plus fin, ses mains plus acharnées à je ne sais quel frottement diplomatique, et la voûte mobile de ses épaules offrait une vague ressemblance avec le dos bombé d'un chat en belle humeur. A cet aspect la jeune fille eut le cœur serré, car, malgré des insinuations, des demi-mots des précautions oratoires, elle avait prévu cette phrase : — Que répondrais-tu. Nais, si monsieur Laurencin m'avait décidément parlé de toi ?
— Je vous répondrais, dit-elle, que quand vous m'avez parlé de monsieur Coutanceau, vous m'avez laissé la libre disposition de ma personne.
A cette réponse, le sous-chpf posa sa canne et son chapeau sur un fauteuil pour se faciliter l'argumentation par la liberté delà tête et des mains, et connnença une attaque en règle.
— Ma fille, vous devez au moins me dire pour quelles raisons vous refusez un parti de trente-six ans. fort bel homme et qui jouit de douze mille livres de rente sans
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compter sa place ? A l'âge où vous êtes, il n'y a que deux existences possibles, le niariap;e ou le couvent ; choisissez, car je ne veux pas ui'ètre sacrifié, avoir donné jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour vous élever brillamment sans profit pour notre famille.
Il alla chercher ses livres de comptes, où pendant dixhuit ans il avait inscrit jour par jour les moindres articles de la dépense dAthénaïs, depuis le savon de la nourrice jusqu'aux leçons de Bordogni. Mais quand il voulut les lire, la pauvre fille l'arrêta en répondant d'une voix douce : — Je ne refuse pas de me marier, pourvu que ce soit avec Gaston.
Monricher fut étonné, car il était de ces gens que tout étonne.
— Gaston ! un drôle ! qui met ses économies en gants jamies et que je destituerais s'il n'était pas mon neveu !
Monricher posa le livre sur une table, s'assit sur un fauteuil, mit sa tête entre ses mains, et dit : — Dieu se sert donc de nos enfants pour nous punir de nos fautes! Eh quoi. Nais, veux-tu me faire mourir de chagrin? épouser un mauvais sujet qui n'a rien et qui mange ce qu'il a? Tarare ! Au nom de ta mère qui est dans le ciel et qui nous entend! Jeté donnerai ses diamants, ma bonne petite Nais, et sa parure d'améthystes! Fais-moi revivre dans tes enfants, moi qui me suis voué au célibat ! Est-ce là le respect dû à mes cheveux blancs ?
Les siens n'étaient que gris, et de plus il portait per-
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ruqiie; mais un père dit toujours : Mos cheveux blancs! dans les occasions où il s'agit de son pouvoir. Cette douche d'éloquence paternelle, tour à tour tendre, pathétique, courroucée, coula sans ébranler la jeune fille. A toutes les attaques elle se contenta de répondre avec l'accent d'une volonté bien arrêtée : — Je n'épouserai jamais que mon cousin Gaston.
Monricher fut sur le point de donner sa malédiction, mais il se contenta d'un coup de canne sur le parquet, et sortit en enfonçant son chapeau sur ses yeux. Dès lors le père déclara à sa fille une de ces guerres où l'âme est déchirée, au lieu du corps, par mille piqûres incessamment envenimées: reproches, mots amers, silence glacial, humeur bourrue, récriminations, rabâcheriesquerelleuses, doléances infinies sur le malheur d'être père. Athénaïs n'opposait à ces grêlons continuels qu'une résignation froide, inflexible, provocpiante par l'exagération d'un respect superficiel qui voilait mal la révolte cachée et la réplique railleuse toujours à fleur de lèvres. Par mesure première de punition et de prudence, Yillars avait été banni de la maison ; mais quand le père n'était pas là, qui pouvait voir entrer le cousin? Le chapeau du jeune employé était bien souvent seul au ministère où le souschef se trouvait prisonnier, ne pouvant, en raison de la double gravité de son âge et de son emploi, faire des visites en voisin à une demi-lieue de son bureau. Dès les premiers jours, Gaston, désespérant de fléchir son oncle.
avait parlé de fuite, d'enlèvement, de tous ces beaux plans dont le danger et la folie ont à vingt ans de si entraînantes séductions ; mais Athénaïs, quoique plus jeune, avait une raison plus mûre que celle de son cousin ; chez elle le feu du cœur n'envoyait pas de fumée à la tête. On répète tant aujourd'hui que la poésie s'en va, on se plaint tellement de l'envahissement des idées positives, qu'il est permis au moraliste de rechercher d'où vient le prosaïsme qui détruit chaque jour l'originalité des mœurs françaises. Si la jeune fille, cet être angélique dont autrefois le couvent conservait religieusement l'âme vierge de tout contact social, n'existe plus, la faute n'en est-elle pas à notre éducation moderne qui linitie à toutes nos idées de calcul d'intérêt, de spéculation et d'égoïsme, enfin tout ce qui s'appelle en ménage des idées raisonnables ? La naïveté de cœur qui ignore son prix, croit à celui des autres, et préfère la faute de se donner à l'indignité de se vendre, est le plus dangereux peut-être, mais aussi le plus adorable trésor des jeunes filles ; ce trésor devient rare : aujourd'hui les demoiselles savent le cours de la rente ; il n'est pas de pensionnat où une chaumière et son cwur n'excitât des sourires aussi sympathiques que ceux des loges du dynuiase. Ainsi que nous l'avons dit, Athénaïs avait été fort bien élevée, elle abhorrait les chaumières ; l'élégance des habitudes, la quiétude de position, en un mot le duvet et la dorure de la vieélaient pourelle dc^s couilitions de bonheur aussi
impéi'U'iisps que l'assouvissement des liesoins du cœur. La fascination du luxe était d'autant plus puissante sur son esprit que le train de la maison paternelle ne satisfaisant pas ses exigences, laissait à sa pensée toute l'ardeur du désir, toute la magie du rêve. \u premier mot d'enlèvement elle répondit par un sourire. Son jugement acquis domina son amour. Avec un sang-froid d'agent de change, elle fit à Gaston le calcul de leur fortune ; ce n'était pas long : lui, selon le dire de Monricher, n'avait rien et le mangeait; elle, encore mineure, ne pouvait réclamer le bien de sa mère, d'ailleurs fort médiocre ; en réunissant tout l'argent qu'il pouvait trouver il n'y avait pas de quoi vivre deux ans, sans parler de tous les autres écueils d'une pareille démarche; elle avait raison, sans doute, mais de cette raison mathématique et démonstrative qui dans la bouche d'une femme fait souhaiter qu'elle ait tort.
Pendant près de deux ans l'opiniâtreté du père qui ne voulait pas de Gaston pour gendre et de sa fille qui voulait son cousin pour mari ne se démentit pas. Us luttèrent ainsi comme certains champions des jugements de Dieu, à qui tiendrait le plus longtemps les bras en croix. Athénais la première, après avoir refusé une demi-douzaine de prétendants, sentit faiblir son courage. Entre son père et son amant elle serbyait dans une voie sans issue, heurtant à chaque pas une impossibilité. A ce choc sanstrêve ni résultat la volonté la mieux trempée s'émousse à la fin; celle de la jeune fille fléchissait de guerre lasse ; un chan-
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gement, quel qu'il fût, lui semblait parfois préférable à une existence de plus en plus froissée; et comme en se sentant faible on devient humble d'ordinaire, sa lassitude la courbait aux idées de soumission plus qu'elle ne l'exaltait aux coups de tète romanesques. Un jour, après une discussion assez vive avec son père, sa pensée secrète lui échappa dans une plainte qu'elle ne put retenir et trahit le besoin qu'elle éprouvait d'un dénoùment.
— Si quelque homme bien vieux, bien respectable, dit-elle, consentait à me traiter comme sa fdle, en vérité je crois que j'accepterais sa main. J'ai besoin d'un père.
Le propos parut d'abord irrespectueux à Monricher ; puis il lui fit faire de profondes réflexions ; quelques jours après il ramena la conversation sur ce sujet.
— Tu me disais donc que si un homme d'un Age respectable consentait à voir en toi une fille, tu pourrais consentir à ton tour
— Folie ! interrompit Athénaïs. D'ailleurs, quel homme voudrait faire un mariage pareil?
— Bim, bem, bam, bum ! chanteronna le sous-chef d'un ton mystérieux.
Trois jours après H eut plusieurs personnes à dîner, et parmi les convives présenta à sa fille M. d'Aubarède. A la vue d'un petit vieillard déjeté, lézardé, craquant ruine du haut en bas, Athénaïs ne put se défendre d'une vague et iTfystérieuse appréhension. Sous ces traits ridés et décrépits elle crut rctroiiver ceux d'une figure
qui^ depuis quelque temps, se rencontrait partout sur ses pas, aux promenades, au théâtre, collée aux vitres des magasins où elle entrait, cachée derrière un pilier de Téglise où elle allait le dimanche. Mais, entre le vieillard présenté et le poursuivant inconnu, il existait une différence d'âge qui rendait tout soupçon d'identité impossible; le premier eût été le père de l'autre. L'impression de cette ressemblance imaginaire ne fît donc que traverser l'esprit de la jeune personne, remplacée bientôt par un sujet d'émotion plus sérieux et plus positif. Un mois après la présentation de monsieur d'Aubarède, de qui les fréquentes visites avaient été parfumées de la galanterie aux mille fleurs que distillent les vieillards, Athénaïs vit son père entrer chez elle, porteur de la physionomie officielle qu'elle lui savait dans les grandes occasions. Cette fois, il n'y eut pas de préambule; le langage de Monricher fut calme et tranquille, comme il convient à un homme sûr de vaincre.
— Monsieur d'Aubarède, dit-il, rapporte des Indes soixante millelivres de rente; tu penses bien qu'il n'est pas amoureux de toi et se soucie fort peu de toutes tes grâces. A soixante et onze ans, et avec une hydropisie de poitrine qui l'emportera peut-être dans six mois, on ne songe plus à l'amour. Mais tu lui as inspiré de l'intérêt, de IWection : n'ayant pas d'héritier, il a besoin d'un attachement pour ses derniers jours, il voudrait trouver une femme qui serait sa fille et à laquelle il put laisser son nom et sa
fortune ; enfin il veut une famille et il a pensé à nous.
— Il voudrait m'adopter ! demanda la jeune fille, en rougissant malgré elle de l'hypocrisie de cette question.
— 1 m'a demandé positivement ta main . Et comme ses propositions sont les plus belles, les plus délicates, les plus magnifiques qui puissent jamais l'être adressées, je crois que tu pourrais l'épouser.
— Mon père, cette proposition demande de longues réflexions, car vous savez bien qu'il ne s'agit pas de moi seule.
Monricher, à qui une longue habitude de controverse avait appris à lire dans la physionomie de sa fille, n'en demanda pas plus pour la première fois. Il alla combiner avec le vieux soupirant le plan d'attaque qui devait enlever un consentement formol. Villars était depuis quelque temps à Bordeaux oii l'avait appelé une grave maladie de son père. Sa cousine, seule, indécise, découragée d'amour, fut subitement circonvenue de tout ce que Monricher put lui déterrer de tantes, de cousines et d'amies de pension. Ce corps auxiliaire, appelé à la rescousse des idées positives, fit merveilles connue savent faire les femmes quand elles prennent à cœur le succès d'une entreprise. La jeune fille se vit incessamment flanquée d'autant d'ardentes conseillères (jue le roi do France avait jadis de gardes de la Manche. Ce fut un édifiant concert que celui de toutes ces voix féminines criant anathème à l'amant de vingt-cinq ans! iiosaniiah au septuagénaire! La for-
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tune de monsieur d'Aubarède devint quelque chose d'inouï, de fantastique, de prestigieux, de monstrueux ; elles en eussent nourri toutes les vanités et désaltéré toutes les coquetteries de leur sexe. La chambre d'Athénaïs fut une forge, les deux millions du futur devinrent un lingot, les bonnes amies se métamorphosèrent en batteurs d'or, et sous les marteaux de leur éloquence le lingot fut tellement battu, pétri, étendu, laminé, filé, tordu, tressé, tramé, qu'elles en composèrent un filet où Jeannie Deans se serait prise. Dans ce réseau à mailles d'or voltigeaient aux yeux d'Athénaïs comme autant de papillons à sa merci, l'hôtel splendide, le château seigneurial, la villa de fantaisie, la loge de face à l'Opéra ; les attelages les plus élégants, chevaux de jour, chevaux de nuit, chevaux de selle, la remonte d'un escadron; les livrées les plus complètes, un chasseur d'une toise, un groom de trois pieds ; et les parures de Lecointe, et les plumes d'Hocquet, et les cachemires de Gagelin ; tous les plaisirs, tous les succès, tous les triomphes; la haute vie, en un mot, la vie glorieuse, resplendissante, tourbillonnante ; la vie de duchesse, la vie de reine. A force de se mirer aux ailes éblouissantes de ces papillons symboliques, la jeune fille, à son tour, devint papillon et se prit au filet.
Une lettre un peu honteuse apprit à Gaston la détermination de sa cousine. Huit jours après, il était à Paris tremblant, indigné, furieux. Une scène pathétique eut lieu entre les amants ; une de ces scènes où la volonté la
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plus forte saisit l'autre, l'assouplit, la tord, la brise et la jette dans le moule quelle-même adopte. La supériorité réelle d'esprit et de caractère d'Athénais, l'avantage que possède toujours l'égoïsme en concentrant sa force, là où la passion exiiale la sienne, décidèrent le résultat. Villars, qui avait commencé l'explication par un cri de rage, la finit par un de ces consentements à demi-voix, lâcheté dont on rougit aussitôt qu'elle est commise, mais qui enchi.îne. Quels engagements furent pris dans ce tète-àtête, quelles consolations données, quelle récompense promise à sa soumission? Jusqu'à quelle profondeur les deux amants plongèrent-ils dans la nuit du temps? Quelle étoile virent-ils renaître et briller après l'orage qu'il fallait subir? L'avenir contenait la réponse à ces questions.
Un mois après, avait lieu, à l'église de l'Assomption, la cérémonie par le récit de laquelle commence cette histoire.
Ordinairement les vieillards ont le bon esprit de ne pas donner d'éclat à leur mariage et de dérober leur bonheur à la malignité publique; M. d'Aubarède parut se faire un plaisir de festoyer sa victoire ; loin de se voiler, il se drapa. Le soir du mariage, un bal eut lieu chez son beau-père. La société, entassée dans les appartements, était exclusivement composée de la famille et des amis de M. Monricher. Nul ne connaissait le mariée on ne savait de lui que sa fortune, sa vieillesse et sa laideur. Cette ignorance doimait lieu selon l'usage aux récits let»
24 CEliVRES DE CH. DE BER^ARD.
plus contradictoires, aux conjectures les plus étranges. Où la vérité manque, rima}j;ination crée. Selon les mieux informés, le nouveau marié n'était autre qu'un ancien comédien, jeté dans les affaires par les sifflets, et qui, après avoir ruiné deux ou trois théâtres, était devenu millionnaire aux Indes; mais en combinant certaines dates, il se trouvait d'étranges erreurs de calcul dans cette histoire : le comédien eût eu vingt ans de moins que le mari, c'étaitrinverse du comte de Saint-Germain, quijétait toujours merveilleusement plus jeune que son âge. Chaque fois qu'il traversait le salon, appuyé sur son grand jonc à pomme d'or, il imposait un respect silencieux bientôt suivi de chuchoteries aussi bienveillantes que la mousqueterie par laquelle une troupe de chasseurs salue un sanglier qui force l'enceinte.
— 0 che muso! che figura /chanteronnait un dilettante. — Mon Dieu, maman, qu'il est laid ! disait une petite demoiselle. — C'est donc ce vieux squelette! — Pauvre ange ! — Cela crie vengeance ! — Et vous seriez v olontiers le vengeur, monsieur de Prêle? — Surtout, Madame, si vous étiez la victime, répondait le jeune homme blond qui, tout en faisant une élégie sur la mariée, menait sa petite barque assez gentiment sous le pavillon d'une des plusjolies femmes du bal. — C'est à donner le cauchemar. — Vieux vampire ! disaient en murmurant une demidouzaine de jeunes gens qui tous eussent disputé à de Prèle l'honneur de venger la victime.
Du mari, la curiosité allait à l'amant, et lu malédiction devenait alors pitié. Villars, invité comme parent, réconcilié d'ailleurs avec son oncle depuis la conclusion du mariage, était venu au bal, poussé par cette fascination qui jette le moucheron à la flamme, l'oiseau au serpent. C'était un spectacle pénible, mais qui par moments tournait au plaisant, que de le voir rôdant de chambre en chambre, pâle, étouffé, stupide, déchirant ses lèvres avec ses dents et sa chemise avec ses ongles, écrasant les pieds des danseuses sans leur demander pardon,partant de temps en temps d'un éclat de rire à mettre le diable en fuite, commettant en un mot toutes les niaiseries de désespoir par lesquelles un amant malheureux peut rehausser le triomphe de son rival. Entre son mari à moitié mort et son amant à moitié fou, Athénaïs dansait ; pendant longtemps son courage fiévreux ne se démentit pas ; mais quand Gaston, dont elle avait constamment évité les regards, vint lui offrir son bras pour la conduire à la contredanse, elle ne put maîtriser entièrement son émotion.
— Vous voulez me faire mourir, lui dit-elle tout bas en lui serrant la main avec force ; ayez pitié de moi et partez, je vous en conjure.
— Vous avez raison, répondit-il dune voix entrecoupée, je finirais par ne plus être maître de moi...
— Gaston, si vous m'aimez, obéissez-moi et taisezvous ; mon mari ne doit-il pas être un second père, et n'avez-vous pas consenti ?
•26 tlilVRES UE CH. DE BEK.NARU.
— Oh ! jetais fou.
— De Prêle, toi qui connais Villars, dit (jennagny à son compagnon, tu devrais lui conseiller de saller coucher ; il abuse de la permission d'avoir le diable au corps.
— Je le lui ai dit ; il m'a proposé de me battre avec lui.
— Ou ces deux enfants-là s'entendent, et alors il devrait se conduire en homme qui sait vivre ; ou il a perdu tout espoir, et sa présence ici est du plus mauvais goût : voilà mon sentiment.
— Mais on dit que le mari s'est solennellement engagé à imiter en tout point saint Joseph, répondit de Prêle.
— Il serait bien embarrassé d'être parjure, dit Germagny en riant.
— Mais regarde donc Villars ; veut-il la compromettre dès le premier jour, et lui faire perdre contenance ? La pauvre femme doit avoir assez de ses propres émotions.
— L'amant sera toujours un animal égoïste et gi'ossier. En faisant cette rétlexion philosophique. Germagny
se leva, se glissa entre la banquette et les danseurs, jusqu'à la place où figuraient la mariée et son partner, et eut l'air de regarder avec grande curiosité un petit paysage de Valenciennes ; mais ses oreilles écoulaient la conversation des deux amants, par une indiscrétion assez fréquente dans le monde.
— Cette petite femme ira très-loin, vint dire Germagny à de Prêle en se rasseyant après la contredanse. Regarde, Villars prend son chapeau et sort. Maintenant elle marche droit à son vieux mari, elle lui parle, elle l'écoute, elle sourit, elle prend un air filial...
— Elle ramasse la canne du bonhomme, dit de Prèle en sautant sur sa banquette.
— Elle a autant de manège qu'une coquette à chevrons, répondit Germagny ; son regard profond sait tout dire et tout taire ; sa voix parle plus à l'œil qu'à l'oreille ; son corsage immobile a maîtrisé ces gonilements qui disent le secret des femmes. Sur mon âme, n'était Yillars, je m'en ferais amoureux cette nuit même.
— Et tu ne trouves pas indigne un mariage qui expose une jeune tille à de semblables observations !
— Tu sors toujours de la question ; ce n'est pas un mariage qu'elle fait, c'est un veuvage. Avant trois ans, Viliars jouira de la survivimce, et d'ici là quelle jolie coadjutorerie pour prendre patience. Et le niais s'arrache les cheveux ' Pardieu 1 l'abbé de Bernis attendait bien !
— Si elle est aussi dépravée que tu le supposes, elle voudra mieux. Avec soixante mille livres de rente, on épouse un pair de France.
— Tu commences à comprendre Paris.
— S'il en est ainsi, répondit de Prêle avec chaleur, c'est sur le vieux coquin que je vais reporter mon intérêt. Quoi î cet ange serait ini démon !
— Ni anpp ni démon, mon pauvro do Prêlo. Les Parisiennes ne méritent ni auréole, ni cliaudière ; leur atmosphère n'est pas plus la lumière que la nuit ; c'est une sorte d'entre chien et loup moral. Ton fanatisme de vingt ans te fait voir toutes les femmes ou blanches ou noires, en réalité, elles sont grises ou pies, selon que le bien et le mal se fondent en elles en se neutralisant par le mélange, ou se juxtaposent sans se dissoudre l'un dans l'autre comme la vanille et le marasquin de ce sorbet. Pour moi je préfère les femmes panachées ; cette belle Athénaïs est du nombre. Créature vraiment distinguée et séduisante, dans tout ceci je ne lui vois qu'un tort.
— Lequel ?
— Celui d'avoir exigé cette clause Josépliine. Mieux conseillée, elle renoncerait à cet enfantillage, dans Tintérêt de son amour; elle rentrerait dans le droit commun au lieu d'invoquer une jurisprudence conjugale exceptionnelle. Il est un moyen infaillible de finir promptementle vieux mari avec toute la moralité imaginable.
— Je te comprends, Satan, répondit de Prêle, qui, malgré sa mélancolie, ne put réprimer un sourire ; nous savons combieii peu de temps a duré le bon roi Louis XII, le père du peuple, après son mariage.
Poursuivi par ces sarcasmes, dont presque toutes les autres conversations étaient un écho plus ou moins ironique, M. d'Aubarède semblait detier par sa verte contenance son Requiem anticipé. Pendant toute la nuit on le
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vit circulant par le bal sans quo le moindre symplônie trahît le besoin de repos que devait réclamer son grand âge. Ses petits yeux verdàtres, loin de s'éteindre à l'exemple des bougies à demi consumées dans leurs bobèches, pétillaient de plus en plus, comme deux charbons dont un soufflet eût perpétuellement ravivé la braise. A Texpression de leur regard, un observateur eût pressenti une de ces joies sournoises et intimes dont Louis XI et Cromwell devaient parfois se délecter à fond de cale de leur hypocrisie. Il était trois heures du matin. Sur les banquettes dégarnies s'atîaissaient çà et là quelques figures de mères et de vieilles filles, victimes dévouées du plaisir; leur somnolente résignation, l'immobilité de leur attilude,justifiaient le nom de tapisserie que l'armée active du beau sexe donne sans pitié à ses vétérans. Près des portes où l'air courait plus frais, quelques jeunes gens à chevelure moite, à cols de chemise recroquevillés s'éventaient de leurs claques, chipotaient leurs glaces ou bâillaient dans des verres de punch; les joueurs étaient maussades ou bons princes, selon leur fortune à l'écarté ; les danseurs détiraient leurs jambes inquiètes, sous le pantalon collant, des crampes de la nuit prochaine. De chambre en chambre, de pendule à pendule, erraient, comme des âmes en peine, quelques-uns de ces maris, qu'on rencontre vers la fin des bals, un boa sur le bras, et au besoin une paire de souliers blancs hors de combat dans leurs poches; maris exemplaires jusque-là, mais qui en revanche ont
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l'égoïsme de trouver les danses longues, l'infirmité d'avoir sommeil à minuit, et la tyrannie de venir dire à leur femme toutes les cinq minutes : Chère amie, la voiture est là. Une seule contredanse, à peu près complète, manœuvrait à l'aise au milieu du salon et surprenait d'abord l'oreille par un petit clapotement aigu qui marquait le rhythme à chaque mesure ; puis on reconnaissait l'encaustique du parquet réduit par la chaleur à un état de glu dont maugréaient les danseurs à prétention, qui, à chaque glissade, y empoissaient leur légèreté. Les archets n'avaient plus de colophane, le cuivre sonnait le fer-blanc; les doigts des violonistes chatouillaient les cordes au lieu de les marteler ; le cor ronflait naïvement dans l'embouchure de son instrument; la clarinette abusait outrageusement de la ressemblance de l'anche avec le bec d'un canard; enfin le quadrille du Siège de Corinthe semblait un hymne au Sommeil modulé par lesdièzeset les bémols les plus illégaux que puisse conmiettre un peloton d'artistes lisant leur partie d'un œil et dormant de Tautro.
A celte heure, où le bal finissait comme finit toute chose, par la lassitude et l'ennui, une femme enveloppée d'un léger manteau, la figure cachée sous un chapeau de paille, sortit par un petit escalier qui de l'appartement descendait dans une seconde cour. Son bras était passé sous celui d'un homme en grande redingote de soie grise qui, à chaque degré, se cramponnait à la rampe, comme s'il eût craint une chute. A cette sortie clandestine, à l'é-
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(range disparate du couple dont un domestique éclairait avec précaution la marche mal assurée, il était facile de reconnaître les nouveaux époux dérobant à la curiosité railleuse leur premier pas vers la chambre nuptiale. Madame d'Aubarède n'avait pas de mère qui réglât les graves minuties du cérémonial d'usage^ elle dut trouver en elle-même la décision dont une jeune femme a besoin dans cette épreuve. La fièvre, qui la nourrissait depuis quelques jours, fut encore son courage. Le moment venu, elle se jeta dans sa destinée les yeux fermés. Son adieu à son père fut bref et froid : dans leur rapprochement il n"y avait jamais eu de tendresse, il n'y eut à leur séparation ni bénédiction ni larmes.
Devant la porte attendait une voiture qui devait conduire les mariés à la maison de campagne de M. d'Aubarède, à quelque distance de Neuilly. Athénaïs s'y élança avec la brusque violence du condamné, pressé d'en finir, et qui escalade l'échafaud ; au moment oîi elle venait de s'asseoir, et tandis que son mari était encore occupé des préHminairos plus longs de sa propre ascension, la tète d'un homme entra par la portière de droite à côté d'elle; une main qui, malgré le gant, lui parut brûlante, saisit la sienne, et une voix bien connue balbutia à son oreille ces mots presque inintelligibles :
— Athénaïs, un mot, et je t'enlève....
Par une présence d'esprit qui abandonne riuciiicnt les Icminesdaiis leurs |iliis fortes émotions, elle se pencha
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rapidoment pour (Jérol)W cotte scène à M. d'Aubarèdo, mais son étouftement l'empèclia d'articuler un seul mot. Les fleurs et la gaze de sa toilette de bal, bruissant comme le feuillage du tremble un jour d'orage, furent sa seule réponse.
— Si tu ne peux parler, serre ma main pour dire oui, reprit Gaston, prêt au premier signe de consentement à ouvrir la portière où il était cramponné.
Au lieu de lui répondre, madame d'Aubarède lui jeta les deux bras autour de la tête par une de ces fureurs imprévues qui, dans certains moments, font croire que de petites griffes vont pousser aux mains des femmes. La passe de son chapeau, fort compromise par la vivacité de ce mouvement, emprisonna subitement la figure de Gaston. Le jeune homme sentit alors un baiser sillonnant son front sa joue^ ses lèvres ; mais avant qu'il eût pu le goûter, les mains passionnées, plongées dans ses cheveux comme deux harpons d'ivoire, lâchèrent prise et le repoussèrent avec une force qui le rejeta hors de la voiture. Athénaïs se retourna brusquement vers son mari qui venait de s'asseoir à côté d'elle.
— Monsieur, qu'attendons-nous? dit-elle d'une voix brève.
Les chevaux partirent.
— Qui donc vous parlait h cette portière? demanda un moment après le mari.
— Un domestique, dit la jeune femme qui levahi glaoe.
ISOl'VELLES ET MÉLANGES. 3 3
s'envploppa do sa polisse et s'appuya dans l'anglt; du coupé, le plus loin possible deson voisin, entrant ainsi avec l'aplomb d'une reine dans le mensonge perpétuel qui devait être désormais sa vie.
La voiture roulait rapidement; les époux gardaient le silence ; M. d'Aubarède assez empêché peut-être de son rôle et soucieux de la mer où il lançait son vieux navire; Athénaïs en proie à un malaise étrange. Les ténèbres faiblement blanchies par les lanternes, cette voiture fermée où il fallait rester, ce vieillard assis à ses côtés, seul avec elle, lui causaient une oppression de plus en pluspoignante. Elle se crut près d'un cadavre; à la fin, cette idée l'étouffa: n'y tenant plus, elle baissa violemment la glace do la portière et mit sa tête en dehors, pour respirer un air qui fût à elle seule et n'eût point passé sur les \è\Tes de ce vieil homme. La nuit était sereine, le cielétait étoile, les sombres massifs des Champs-Elysées fuyaient aux bords de la gi'ande avenue ; à chaque réverbère, les ombres longuement projetées des chevaux et du coupé se resserraient contre eux, en augmentant d'intensité. Le vieux mari avait lintelligence de se taire. Ce silence, la trépidation monotone de la voiture, l'air frais qui y pénétrait à cliaqu<* élan, par petites boufl'oos, calmeront peu à peu l'irritation de madame d'Aubarède, qui ferma les yeux en cherchant à se persuader qu'elle était seule ; insensiblement ellotomba dans cotto langueur où s'engourdissent à la tin les émotions trop vives. Lo phénomène
3i ŒUVRKS DE CH. 1)K BERNARD.
(|ui, dans ce cas, rend l'âme elle corps presque étrangers aux objets extérieurs, lui déroba bientôt le sentiment de sa position. Sa pensée devint un songe, et parmi les souvenirs qui étoilèrent le ciel obscur où elle planait, il y en eut un qui bientôt absorba son âme. Dans ces chers projets d'avenir, si familiers aux amants, Gaston lui avait parlé bien des fois du jour de leur mariage ; leur programme était tout fait pour cette fête, leur château bâti. De son voyage d'Italie, l'amant se rappelait, au milieu du lac do Côme, une île riante et fleurie; tous deux devaient s'y envoler comme deux colombes qui cachent leur nid ; ils devaient s'y livrer à tout régoïsme de l'amour, sans œil profane qui contrôlât leur félicité; ils devaient partir ainsi la nuit, furtivement, après le bal, seuls dans leur voiture, par une nuit douce et dans une voiture ailée, protégés par ces ténèbres pudiques qui rassurent les jeunes filles contre l'éblouissement de l'amour et permettent à leurs joues de ne pas rougir, à leurs yeux de ne pas se baisser. En ce moment l'illusion devint une vérité pour Athénaïs; elle eut froid, et, se penchant vers son mari par une insinuation pleine d'amour, son front, sans avoir sommeil, chercha le sein où il devait dormir. Ce fut la fin du rêve. Avant que l'intelligence ne fût clairement revenue, le Irisson de ses épaules lui dit que Ihomme sur lequel elle s'appuyait n'était pas Gaston.
— Monsieur ! cria-t-elle d'une voix pleine d'indignation ( l de colère en croyant à une surprise.
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— Me reprocherez-vous même les bonheurs du hasard ? dit M. d'Aubarède^ qui, s'il s'était trompé sur hi cause du premier mouvement de sa femme, ne pouvait se faire illusion sur la répugnance qu'il lui inspirait.
En ce moment Athénaïs comprit pour la première fois toute la misère de sa fortune. Les cornes du veau d'or qu'elle avait adoré la frappèrent au cœur. En rencontrant, au lieu du regard bien-aimé de Gaston, ces yeux de vieillard qui avaient acheté le droit de se rajeunir dans les siens, elle se sentit mourir de honte, de chagrin et de regrets. A demi suffoquée, elle se pencha de nouveau en dehors de la portière et pleura. Ses larmes coulèrent avec la placide désespérance habituelle aux femmes condamnées au malheur.
— Quavez-vous donc, Athénaïs? demanda à la tin M. d'Aubarède, en voyant les épaules de sa jeune femme frémissantes d'un tremblement continuel et convulsif. Levez cette glace, l'air est froid, et vous avez dansé.
Elle obéit docilement.
— La nuit est si belle ! dit-elle ensuite d'une voix douce, entre deux sanglots. Puis laissant tomber sa tète contre le panneau du coupé, elle mit son mouchoir entre ^esdents, pour quelhomme à qui elle appartenait désormais ne l'entendît pas pleurer.
Les premiers jours du mariage de madame d'Aubarède ne conliimèrent pas la torture sans relâche que présa
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geait ce début. En arrivant à leur villa, son mari l'avait conduite à l'appartement qu'il avait fait meubler pour elle, avec un luxe plein de bon goût. Là, fut justifié le propos du bal rapporté par de Prêle à son ami , et relatif à une clause secrète du contrat. Après avoir intronisé sa femme chez elle, M. d'Anbarède lui prit la main et la baisa lentement ; puis, avec un sourire mélancolique et résigné, seule grâce de la vieillesse, il lui souhaita un doux repos, et se retira chez lui.
Quelle que fût la raison de cette conduite, volontaire ou prescrite, elle devint la règle des jours suivants. L'appartement d'Athénais fut un sanctuaire respecté par l'affection conjugale. La jeune femme y retrouva sa chambre de jeune tille, non plus simple et presque mesquine comme chez son père, mais embellie de tout ce que la femme du monde la plus exigeante peut rêver de recherche et d'élégance. Le reste de la maison était un terrain neutre, commun aux deux époux : ce lieu fut à elle seule. Avec une merveilleuse entente de ses désirs et de ses intérêts, elle arrangea toute sa \ ie sur la même base : partage dans tout ce qui était de son mari, propriété réservée de ce qui était d'elle ; et, comme sa gracieuse personne faisait à peu près toute sa dot, ce fut exactement communauté de biens et séparation de corps; système formellement contraire au Code; mais que peut la loi contre le vouloir dune femme aimée? Deux mois après son mariage, madame d'Aubarède était donc ce qu'elle avait
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voulu être le jour où elle avait donné son consentement : une jeune tille en cachemire, une demoiselle à diamants, la plus jolie des femmes surnuméraires.
Dans la conquête de cette position, désormais indisputable, elle avait employé des ressources infinies d'esprit et de prévision. Avant son mariage, sa lutte de chaque jour avec son père et son amour pour Gaston l'avaient précocement mûrie. Livrée à des pensées de femme, elle avait pris en souverain mépris la vie et les plaisirs de pensionnaire; mariée, elle y revint par calcul, et rétrograda pour ne pas avancer. Toute cette petite existence végétative et fleurie, ces amusements puérils, ces travaux plus enfantins prennent du temps, occupent les heures et sont des prétextes naturels de retraite et de solitude, elle en organisa un système de défense complet contre les essais d'intimité trop fréquents qu'eût pu tenter son mari. Dès le premier jour, ce fut une fureur d'application et d'étude depuis longtemps oubliée. Son piano, sa boite d'aquarelle, son métier à tapisserie, son histoire, sa géographie, son anglais et son italien, sans compter le perroquet et les serins dont elle s'était passionnée subitement, furent autant de barricades au milieu desquelles elle planta le drapeau de sa virginale indépendance. Dans ce bastion d'un nouveau genre, elle ressemblait à ces enfants qui se font une redoute de leurs chevaux de bois et de leurs polichinelles, dans l'angle de chambre concédé à leur tapage. La jeune femme d'ailleurs ne man<iuait pas de prétextes pour jus-
tifier sa ferveui- d'étude : c'était son ignorance dont elle rougissait, son éducation à compléter, son désir de devenir une femme distinguée, de faire honneur au choix de son mari, et autres raisons admirables qui ne pouvaient qu'enchanter celui-ci, et dont l'effet réel était de réduire peu à peu à l'heure des repas la vie commune des deux époux.
M. d'Aubarède reçut sans sourciller le semis de chevaux de frise qu'on lui jetait aux jambes, pour le maintenir à distance respectueuse. Parfois son sourire quelque peu moqueur annonçait qu'il n'était pas dupe des petites ruses de cette stratégie féminine ; mais il n'y mit aucun obstacle, et se soumit avec une grâce parfaite à l'arrangement de journées adopté par Athénaïs. Loin d'employer l'autorité pour franchir ces barricades, il n'eut pas même recours à ces contre-ruses faciles qui fussent venues en idée à des cœurs moins résignés, ou à des tètes moins politiques. Il ne feignit ni fanatisme musical, ni connaissances en peinture, pour avoir le prétexte d'assister aux études de sa femme. Il ne lui offrit pas davantage ses secours de maître de langue pour l'anglais et l'italien, qu'il savait également bien. Il la laissa s'ébattre dans ses re* tranchements en toute confiance et liberté et se tint coi comme une araignée d'expérience, qui reste tapie au fond do sa toile tant que la mouche vole. Co serait une étude assez curieuse que celle des marches, contre-uiarches> campements et escarmouches des deux époux j)endant
ces premiers mois. Pour la science prudente des combinaisons^ on eût dit, en pacifique miniature, la campagne du Rhin, dernier et sanglant duel de Turenne et de MontécucuUi. Les bénéfices du mariage sans ses charges, tout recevoir et ne rien rendre, tel était le but pudiquement égoïste delà jeune femme. D'autre part, l'amour fort évident du mari, que ses yeux dardaient parfois en rayons plus jeunes que son âge, impliquait le vœu d'un dénoûment fort opposé. Mais, si la vue de sa charmante adversaire souftlail à son vieux courage l'envie d'imiter Henri IV, et de conquérir son royaume, il savait l'ensevelir dans les plus profonds replis de son âme. L'air i^lacial d'Athénaïs, le froncement imperceptible de ses noirs sourcils au moindre mot de tendresse qui n'était pas suffisamment poudré à blanc, présageaient un trop rude échec à toute tentative de passion sérieuse, pour qu'il s'y aventurât à la légère; on tolérait le vieillard, l'homme eût été détesté; il le devinait, et pour ne pas empirer sa position, il apportait autant de soin à conserver les béquilles d'un patriarcat inotfensif, que d'autres, à sa place, eussent mis de prétentions à les jeter pour faire les ingambes et les verts galants. D'ailleurs, quelque temps après son mariage, la nature sembla imposer conujie nécessité la retenue qu'avait jus(|ue-là conseillée la prudence. La sanU'ideM. d'Aubarède s'altérait sensiblement, à en juger par l'atTaiblissemenl de sa voix et la lenteur de plus en pUis péiiible (le sa dénuirche. Il se cassait, pour employer
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l'expression consacrée à peindre le salut de la vieillesse à la tombe où elle va descendre. Sans doute l'hydropisie de poitrine.poui'laqnelIelaFaculté Tavait, disait on. condamné, faisait des progrès invincibles ; car^ en passant devant madame d'Aubarède, le médecin prenait un air lugubre, pronostic probable de veuvage. La jeune femme, qui avait étudié avec anxiété la laide figure de son mari, sans pouvoir se rendre compte de l'étrange couhmr de quelquesunes de ses rides, ni du changement de teinte ou de direction qu'elles lui paraissaient quelquefois subir, attribua alors à la violence du mal les variations qui, jusqu'alors, l'avaient surprise et parfois effrayée. En le voyant dans cet état, indice d'une décomposition intérieure et d'une fin prochaine, elle eut presque un remords de l'ingratitude dont elle se sentait coupable envers lui. Son cœur fit une distinction subtile pour vaincre sa répugnance. Cet honune mourant, ce n'était plus tui mari dont elle eût abhorré l'amour, c'était un second père dont les bontés méritaient tout son dévouement ; elle n'était plus épouse, mais tille ; ses soins n'étaient pas tendresse, mais charité. Son rôle ainsi compris, elle le remplit avec le zèle et l'abnégation d'une hospitalière. Par les belles soirées d'été, sur la terrasse de la ville de Neuilly, c'était un touchant spectacle devoir M. d'Aubarède se promenant à pas lents, appuyé sur le bras d'Athénaïs. Ce groupe, où le devoir conjugal empruntait à la piété filiale ses soins les plus attentifs, rappelait à l'esprit Adèle de Sénange;
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et, plus le vieillard trébuchait dans les ombres naissantes de la mort, plus les bras de la jeune femme se pressaient sous le sien pour le soutenir, plus sa compassion cherchait à lui adoucir la pente douloureuse. A mesure que déclinait le mari, le dévouement de l'épouse brillait d'un éclat plus vif, comme les étoiles qui naissent quand le jour tombe. Bien portant, elle n'eût pas touché sa main sans un sentiment d'aversion, malade, elle la pressait, mort, elle l'eût baisée. Cette union, accueillie par de si cruelles railleries, promise à tant de catastrophes, s'acheminait donc vers un dénoûment plein d'édification. Aucune distraction n'arrachait Athénaïs à son pieux devoir. Les visites de Gaston, toujours reçues officiellement, en présence du mourant, étaient rares et froides. On eût dit que son amour craignait de profaner par un souflle adultère un sanctuaire où se pratiquaient de si attendrissantes vertus. Enfin, malgré l'ironiipie prophétie de Germagny, rien ne semblait s'opposer à ce que le respectable M. d'Aubaréde s'endormît dans le Seigneur, sinon sur les lauriers, du moins avec les honneurs de la guerre matrimoniale, l'épée dans le fourreau, mais l'écu sans souillure.
Au commencement d'une belle soirée de septembre, le vieux malade et M. Monricher étaient assis dans \\i\ petit kiosque qui couronnait un rocher factice à l'extrémité du jardin. De ce point assez élevé, l'œil pouvait suivre dans ses spirales le ruban de la Seine noué à quelque distance par le pont et les Iles princier» s <le N'euilly.
Les deux, vieillards, placés liin vis-à-vis de l'autre, se livraient à un passe-temps de Turc ou de jeune homme : ils fumaient. Les sons du piano d'Athénaïs semblaient apportés jusqu'au fond de ce pavillon par les bouffées légères de la brise du soir, qui pénétraient à travers son treillis moresque. M. d'Aubarède, pesamment ou nonchalamment étendu sur un fauteuil en canne, marquait la mesure de la tête et du pied droit, tout en aspirant son cigare, fort gaillardement pour un mourant.
— Avouez que je vous ai donné là une femme pétrie de talents, dit, en voyant l'air de béatitude de son gendre, le vieux sous-chef, qui, depuis le mariage de sa fille, était devenu assez tendre père, surtout après dîner.
— Un ange ! répondit le mari ; une charmante enfant, dont je ferai une femme encore plus charmante.
Monricher toussa comme si la fumée de son cigare l'eût étranglé.
— Vous croyez toujours à la réussite de votre plan? Elle ne se doute de rien ? demanda-t-il ensuite avec quelque hésitation.
— De rien. D'ailleurs, avant d'avoir fait fortune, je n'ai pas joué les manteaux tiix ans sans apprendre mon affaire.
— Et vous croyez qu'elle finira par vous aimer... j'entends... là... d'amour?
— D'amour. Mi amerà, mia sarà, roucoula le mourant avec le sourire d'un honune sûr de son fait, et en jetant nonchalamment une jambe sur i'autie.
NOl VKI.LKS in MELANGES. 4 3
Le bcaii-père aspira coup sur coup une doiiii-clouzainc de boufl'ées.
— Je le souhaite de toute mon âme, mais je veux être destitué si je comprends rien à votre système de séduction. Prenez -y garde, Athénaïs est fine comme l'ambre
— Mon cher beau-père, je ne me figure pas que les femmes aient été la grande étude de votre vie.
— J'ai toujours été leur adorateur très-fervent, mais...
— Écoutez-moi. Pour les connaître, il faut en avoir tué au moins une et créé une autre, moralement, bien entendu. — J'en ai tué quelques-unes, continua M. d'Aubarède avec une fatuité digne de la régence ; Athénaïs sera ma création. Vous verrez dans un an. Je vais vous dire le secret de toute politique galante. Le cœur féminin a plusieurs portes ; mais la jeunesse seule entre par la grande. Quand on a perdu le droit de s'y présenter, il faut savoir se rendre justice et frapper aux autres. Une fois dans l'église, qu'importe qu'on soit arrivé par le grand parvis ou par quelque porte latérale ? le tout est d'entrer. Quatre-vingt-dix-neuf individus sur cent ne comprennent pas cela et se cassent le nez à la porte fermée au lieu (le chercher celle qu'ils pourraient se faire ouvrir. Qu'est l'expérience ? la science des chemins de traverse et des escaliers dérobés. Si j'avais suivi le pont aux fines, comme ont fait tous les niais qui ont voulu avant moi épouser votre fille, j'aurais été éconduit conmie eux. Au li«'U de rela, je me suisenterré comme la taupe ou comiiif Ir mi-
4 4 neUVRES DE TH. DE BERNARD.
neur, et un beau jour vous me verrez au cœur de la place. Aujourd'hui mari^ et bientôt amant; et, pardieu ! beaupère, on vous fera grand-père.
Monricher secoua la tête à plusieurs reprises d'un air qui n'annonçait pas une contiance parfaite dans les promesses de son gendre.
— Dieu le veuille ! dit-il ; mais, attention au commandement. Voici votre femme.
Par une des fenêtres du kiosque, on apercevait en effet Athénaïs traversant une petite pelouse au milieu du jardin. Un changement soudain eut lieu dans la contenance et dans la physionomie de son mari ; ses yeux brillants, tandis qu'il parlait, se voilèrent, son dos se voûta, tout son corps s'affaissa sur le fauteuil, et il jeta vivement son cigare après l'avoir éteint entre le pouce et l'index, sans s'inquiéter de la brûlure.
— Surtout ne lui dites jamais que je fume, dit-il à son beau-père en souriant.
— Saperlotte, vous la gâtez, répondit Monricher, elle n'est pas si bégueule. Il y a longtemps que je l'ai habituée à l'odeur du tabac.
— Je suis trop vieux pour me permettre un défaut de sous-lieutenant, et puis je connais les femmes; le tabac paternel, passe; mais celui du mari... abomination de la désolation î Je sais deux ménages où la pipe conjugale a mis le feu au contrat.
Madame d'Aubarède entra dans le kiosque, lui sourire
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gracieux sur les lèvres, et diin p;is aussi léger que le sautillement (Kune fauvette. Elle portait sur un bras une redingote de soie grise qu'elle déploya aussitôt.
— Il commence à faire un peu frais, dit-elle à son mari, voici votre robe de chambre.
Le vieillard fit un effort pour se lever, et présenta successivement ses deux bras avec une docilité qui semblait un plaisir. Quand il se fut laissé envelopper dans le vêtement ample et ouaté, il retomba pesamment sur son siège et prit dans ses deux mains celles de son attentif et charmant valet de chambre.
— Merci, mon enfant, dit-il en la regardant avec tendresse. Tu as mis un chapeau ; est-ce que tu sors ?
— Je vais voir la petite fille du jardinier qui est malade, répondit Athénais m baissant la tète. Son mari profita de ce mouvement pour déposer sur son front un baiser qu'elle reçut sans essayer de s'y soustraire.
— Va, lui (lit-il doucement, les anges doivent être à tous ceux qui soutirent, à l'enfant comme au vieillard.
— Surtout ne tardez pas à rentrer, dit la jeune fenune; le serein commence à tomber. Papa, c'est vous qui êtes le plus raisonnable, je vous recommande mon mari.
Elle fit aux deux hommes un gentil salut de la tête et de la m.iiu, et sortit du kiosque aussi rapidement ({u'elle y était entrée. Dés qu'elle eut le dos tourné, elle porta la main à son front, fiiTelle essuya à plusieurs reprises, connue j)«»ur etVacer le baiser de son mari (jiii, pendant
4 6 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
ce temps, la suivait d'un regard plein de reconnaissance, de tendresse et de bénédiction. Après être sortie du jardin par une petite porte cachée derrière une charmille, elle se trouva dans une ruelle qui menait directament au bord de la Seine. Elle la suivit et côtoya ensuite pendant quelque temps la rivière, dans la direction de Neuilly. Elle venait de perdre de vue le toit italien de sa maison et la coupole vernissée du petit kiosque, lorsqu'elle entra dans un étroit chemin bordé de noyers qui serpentait dans un de ces terrains à culture variée, si communs dans les environs de Paris. Plusieurs sentiers ombragés s'entre-croisaient en tous sens dans cette marqueterie potagère oîi l'on voyait des carrés d'asperges sous la garde d'une haie de groseilliers, et des massifs de roses enclavés dans des parallélogrammes de pois rames ou de pommes de terre. La jeune femme avait sans doute le fil du labyrinthe de plus en plus encaissé et feuillu où elle s'était engagée, car elle changea plusieurs fois de chemin sans que le ralentissement de son pas trahît la moindre hésitation. A une espèce de rond-point formé par l'intersection de l'allée qu'elle suivait alors et d'une tranchée ambiguë, ravin par la sécheresse et ruisseau par la pluie, elle s'arrêta. Un jeune homme assis au revers de ce fossé, sur un tronc d'arbre nouvellement abattu, se leva vivement à son approche et vint au-devant d'elle.
— 11 y a une heure que je vous attends, lui dit-il avec un accent de reproche.
NOl VELI.es et MÉLANiîES. 4 7
— Giiston, ne me grondez pas, répondit Alhénaïs toute rose et haletante de la rapidité de sa marche, mon père est ici, et vous savez q\i'\\ dîne longuement. J'ai cru que nous ne sortirions jamais de table.
— Il y a deux heures que vous êtes à votre piano, reprit son cousin avec cette exagération illogique que cause la mauvaise humeur.
— Vous êtes encore venu près de la maison ! Quelle impmdence ! Ne serez-vous jamais raisonnable ?
Moitié boudant, moitié souriant, Villars lui prit le bras et voulut le passer sous le sien ; mais madame d'Aubarède, se dérobant par un mouvement d'oiseau, décrivit un demi-cercle et se trouva de Tautre côté de lui.
— Voici le vôtre, dit-elle en lui présentant le bras gauche.
— Toujours ce partage ! grommela Gaston entre ses dents, d'un ton bourru.
— Le droit est mon bras de sœur de charité, reprit Athénais avec une onction qui n'était pas exempte d'emphase ; ôtes-vous jaloux d'un devoir que j'accomplis ? M. d'Aubarède a été très-mal aujourd'hui.
Ils marchèrent quelque temps en silence dans le sentier, de ce pas plein d'ensemble et d'harmonieuse intelligence que les amants apprennent un peu plus vite que les soldats, (laston, qui paraissait singulièiement préoccupé, reprit le premier la parole avec l'accent de brusquerie qui avait jusqu'alors accentué son langage.
— Votre mari a-t-il bu depub hier la fiole de Caglfostro, ou s'est-il fait bouillir dans la chaudière de Médée ?
— Gaston ! interrompit Athénaïs en retirant son bras ; quelle odieuse légèreté en parlant d'un vieillard, dun mourant peut-être ! >
— Votre mari a-t-il un frère beaucoup plus jeune que lui, ou un fils? reprit le jeune homme en la regardant fixement.
— Ni l'un ni l'autre, répondit madame d'Aubarède d'un air étonné ; pourquoi cela ?
— Si ce n'est pas votre mari que j'ai vu hier sur le boulevard Poissonnière, marchant aussi droit et plus vite que moi, c'est quelque suppôt de Satan qui lui aura volé sa figure. Au moment où je m'approchais, il est monté dans un cabriolet de place et m'a échappé... N'est-il pas allé hier à Paris?
— C'est vrai; il était obligé devoir son banquier; mais il était si faible, que j'ai fait mettre plusieurs oreillers dans la voiture, et que Jean y est monté près de lui ; je craignais quil n'eût une faiblesse en route. Comment auriez-vous pu le voir à pied ?
— Alors je crois au diable et à la sorcellerie du docteur Faust, dit Gaston en fauchant avec sa canne les branches basses d'un noyer sous lequel passaient les deiw amants.
— Ne (lit(\s pas ces vilains mots, reprit la jeime
NOrVELLF.S ET MÉLANGES. 4 0
femme; on troiivt' souvent de ces ressemithinces extraordinaires; moi-même, à l'époque démon mariage, j'ai été frappée de celle de M. d'Aubarède avec cet étranger dont je vous ai parlé. C'est peut-être lui que vous avez rencontré. Plût à Dieu que vous eussiez vu, en effet, mon mari marchant comme un jeune homme !
Athénaïs poussa un petit soupir qu'il ne tint qu'à son cousin de prendre pour un accent d'inquiétude et de tendresse conjugale, et qui changea subitement le cours de ses idées.
— Il est df>nc plus mal ? dit-il en baissant la voix, comme s'il eût craint d'être trop bien entendu.
— Bien mal! répondit au bout d'un instant Athénaïs d'une voix émue. — Et avec cela, si bon pour moi ! si reconnaissant de mes soins î si résigné !...
— Tout le monde a besoin de résignation, reprit Villars avec une sorte de gravité douce et compatissante ; vous-même, ma bonne Athénaïs, bientôt i)eut-être.... plus tôt que vous ne croyez.... j'ai vu aujourd'hui le médecin.
— Ah ! fit madame d'Aubarède en relevant subitement la tête et en le regardant avec des yeux où étincelait un singulier mélange de dépit, de mécontentement et de curiosité Et vous l'avez interrogé? quelle indiscrétion ! quelle inconvenance î Et que vous a-t-il dit? poursui\it elle d'iui ton plus bas.
(iastoii prit dans sa niaiti Ir bras de sa ronsino par un
6 0 fEUVRES DE CH. DE BERNARD.
geste familier aux consolateurs, et le pressa quelque temps en silence.
— Une lampe qui s'éteint 1 dit-il ensuite d'une voix appropriée à ces paroles lugubres,... Voilà la sentence du docteur. Il paraît que les fins d'automne sont redoutables pour ces maladies de poitrine.... la chute des feuilles....
Il n'acheva pas, soit qu'il voulût ménager la sensibilité de sa cousine en n'insistant pas plus explicitement sur un sujet si triste, soit qu'il éprouvât quelque pudeur des pensées couleur de rose qui fourmillaient dans son cœur malgré le deuil de son langage. Par un mouvement quelle ne put réprimer, A thénaïs, à ces mots : chute des feuilles ! leva les yeux vers les arbres qui bordaient le chemin ; un petit vent frais courait en frémissant à travers leurs cimes rougies çà et là par les premières haleines de la saison meurtrière. A chaque instant, quelques feuilles déjà mortes sur leurs branches s'en détachaient et tombaient lentement en tournoyant sur elles-mêmes. A cette vue, la jeune femme rougit et baissa la tête comme si elle eût été honteuse du sentiment qui la lui avait fait lever. Les deux amants observèrent pendant quelque temps un silence grave et presque religieux; le même instinct de délicatesse, ou peut-être d'hypocrisie , leur disait sans doute quelle inconvenance inhumaine serait dans un moment pareil une seule réflexion ou un seul mot de tendresse, en songeant à
cette tombe près de s'ouvrir; ils se trouvèrent embarrassés et presque interdits en face l'un de l'autre. Sans se parler, ils se comprenaient trop bien pour que le plaisir de leur tète-à-tète ne fût pas insensiblement corrompu par cette honte mutuelle d'une complicité inavouée. Madame d'Aubarède, surtout, finit j)ar trouver intolérable le supplice de rougir devant celui qu'elle aimait, et par éprouver un besoin de le quitter aussi vif que l'avait été son empressement à venir le trouver. Gaston, embarrassé d'un silence de plus en plus pénible et cherchant vainement une phrase banale pour renouer la conversation, serra doucement contre sa poitrine le bras d'Athénaïs, geste fort en usage parmi les amants dont l'éloquence tarit. Quelle que fût la discrétion et l'innocence de cette muette expression de tendresse, la jeune femme en fut choquée ; tant une conscience inquiète rend le cœur effarouchable. Elle dégagea son bras avec une sorte d'impatience.
— Adieu, dit-elle, on a peut-être besoin de moi. Une femme appelle toujours son amant il et son marî on. Sans attendre la réponse de Villars, un peu surpris de ce brusque adieu, madame d'Aubarède s'éloigna d'un pas dont la rapidité ne l'empêchait pas d'éviter avec une crainte superstitieuse les feuilles mortes qui partout tachetaient les sentiers. Quelques instants après, el plus (|ue jamais attentive et dévouée, elle était assise à côté de la chaise longue du soi-disant moribond.
5? (T.rVRES DE CM. DE BERNAUD.
L'usage qui fait du mot de femme le synonyme de celui de délicatesse, n'est pas seulement une de ces galanteries avec lesquelles le sexe fort entortille les chaînes de son esclave, c'est une justice rendue à une incontestable qualité. La nature, en gantant les mains des jeunes filles choisies dune peau plus douce et plus blanche que celle des mitaines de Boivin, enveloppe aussi leur âme d'une hermine qu'un contact trop rude effarouche, et qui se désole d'une tache plus que d'un accroc. Cette pudibonde mignardise donne à la vertu en cornette un charme dont sont privées les actions les plus méritantes des hommes ; mais c'est surtout aux choses d'une honnêteté douteuse qu'elle applique un fard imposant. En apprenant la dissolution probable de son mariage, Athénais sentit son âme, bondissant vers la liberté prochaine, subitement emmaillottée par la plus subtile de toutes les hypocrisies. Au moment de perdre son mari, elle voulut se persuader qu'elle l'aimait, et blanchir ainsi sa conscience de tous les péchés véniels qu'elle pouvait avoir commis contre son devoir. Les regrets d'une veuve affligée lui semblèrent préférables aux remords d'une épouse ingrate. Puis rien n'encourage aux belles actions comme la brièveté de l'épreuve à subir; tout soldat ne trouvet-il pas de la patience pour une faction d'un quart d heure?
La jeune femme se pénétra si vivement de son rôle d'Artémise qu'elle finit par s'abiiser elle-même. Il est
Nor veli.es et MKI.VNC.ES. 53
(liins riivpocrisie un degré de raffinement qui touche pour ainsi dire à la vérité. A la loniiue, presque tous les menteurs croient à leurs mensonges. C'étaient des soupirs véritables qui s'échappaient du sein d'Athénaïs à la vue du déclin rapide de son mari ; des larmes humectaient ses paupières quand quelques-uns de ces mots tristement prophétiques, familiers aux mourants, venaient émouvoir les sources de sa sensibilité conjugale, et ses soins étaient alors si vigilants, ses paroles si affectueuses, son dévouement enfin offrait un caractère si tendre et si consolateur, que, malgré la sagacité que donne l'esprit et que double l'expérience, le vieillard à son tour y fut trompé. D'ailleurs, le désir conduit à la croyance. Quel cœur a jamais repoussé par un scepticisme intlexible la pensée du bonheur? Par une illusion trop séduisante pour être longtemps combattue, M. dAubarède se persuada que l'heure qu'il avait prédite à son beau-père était enfin sonnée; sa femme pleurait, il se crut aimé.
L'art semblait de plus en plus inhabile contre les progrès de la maladie, et tout présageait un dénoùment fatal. Un jour, Athénais vit sortir de l'appartement de son mari un personnage vêtu dr noir de la tète aux pieds, qui lui adressa en passant un salut grave et silencieux. (Jetait un notaire, cet être à la fois si positif et si dramatique, qui lie le médecin au confesseur et complète avec eux un trio presque aussi funrbie qu(> celui des Parques. Quelques moments après, un (l<»lllc^ti(|uc \iiif prcxenir la
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jeune femme, singulièrement émue de cet incident, que M. d'Aubarède désirait lui parler.
Dans une chambre à laquelle une tenture de couleur sombre et des rideaux de fenêtre soigneusement fermés donnaient l'aspect d'une chapelle ardente dont on n'a pas encore allumé les cierges, à l'angle d'une cheminée où brûlait un grand feu, malgré la douceur de la température, le vieillard était assis tristement sur un fauteuil garni d'autant d'oreillers que celui d'Argante. 11 voulut se lever en apercevant sa femme; mais, après un effort inutile, il s'affaissa sur le siège où il semblait être cloué par sa faiblesse. Un sourire de résignation parut sur son visage, et trahit la mélancolie que lui faisait sans doute éprouver cette débilité de funeste augure. Athénaïs, marchant sur la pointe des pieds, précaution que le tapis rendait superflue, vint s'asseoir sur une chaufîeuse auprès du malade, prit une de ses mains qui pendait le long du fauteuil, et la lui replaça sur les genoux après l'avoir serrée doucement; puis elle se releva pour arranger avec un soin scrupuleux les oreillers, dont l'ordonnance ne satisfaisait pas sa sollicitude. Le vieux mari reçut ces soins en silence, lui tit signe de serasseoir, et lui dit d'une voix faible : — J'ai voulu te parler, Athénaïs, et maintenant j'hésite. Ton attachement et ta sensibilité me sont si connus que je redoute une conversation dont le sujet pourrait t'attrister. Cependant cet entretien est nécessaire ; dans ma position, on ne doit
XHVELLES ET MÉLANGES. Ih
rien romrttre an lendemain. As-tu vu M. Brunioy? C'était le nom du notaire. Cette interrogation imprévue frappa madame d'Aubarède avec la précision d'un coup porté au défaut de la cuirasse. Sans se rendre compte bien clairement du sentiment qui soudain fit affluer le sang à ses joues, la jeune femme baissa les yeux et mentit:— Non, répondit-elle; est- il venu vous voir?
— Il a bien fallu le faire appeler.
— Vous voulez toujours acheter la maison de la rue Caumartin ? reprit Athénaïs en essayant de regarder son mari d'un air calme.
Le vieillard hocha la tète à plusieurs reprises.
— La maison que j'habiterai bientôt ne me coûtera pas aussi cher que celle-là. Ecoute-moi, ma chère enfant; le moment est venu de faire preuve de résignation. C'est pour toi que je parle, car mon parti est pris depuis longtemps. Je ne me fais aucune illusion; je sais que ma position est désespérée. Allons, du courage! ne pleure pas. Jai voulu connaître la vérité sur mon état, et le médecin ne me l'a pas cachée.
— Non ! il se trompe ; n'avez-vous pas dit vous-même que vous alliez mieux depuis quelques jours? dit Athénaïs, qui d'une main seiTait celle de son mari, et de l'autre essuyait ses yeux.
— Laisse-moi achever, reprit \o malade, et épargnemoi. Ton affliction épuise les forces qui me restent. J'ai fait vonir Ilrumoy pour incttri' ordre à mes affaires et
se CRIVRES DE CH. DE BERNARD.
lui dicter mes dernières volontés. Je n'ai pas d'héritier direct, continua-t-il en poussant un soupir; je puis disposer comme bon me semble de ma fortune qui d'ailleurs est bien à moi, puisque c'est moi qui l'ai faite. A qui aurais-je pu laisser ce gage de mon souvenir et de ma tendresse, si ce n'est à toi, mon Athénaïs, si bonne, si dévouée; à toi qui n'as pas dédaigné d'être l'ange gardien d'un pauvre vieillard ?
— Ah ! Monsieur. . . mon ami ! . . . s'écria la jeune femme avec émotion, et s'inclinant sur la main que lui présentait son mari, elle y déposa en même temps un baiser et une larme.
En entendant cette épithète qu'x\thénaïs lui donnait pour la première fois, M. d'Aubarède tressaillit, et ses yeux s'animèrent; à son tour, il se baissa vers la tête gracieuse penchée sur ses genoux ; peut-être éprouva-t-il la tentation d'effleurer d'une caresse ces cheveux bruns et parfumés, dont cette attitude livrait à ses regards les torsades roulées en diadème; mais il eut le courage de se contraindre, et quand sa femme releva la tète, il avait repris sa physionomie de moribond.
— Ne me parlez pas ainsi, dit-elle ; vous vivrez longtemps encore; et il m'est si doux de me consacrer à votre bonheur !
— Le bonheur ! toi seule pourrais me le donner ; et alors n'ai-je pas raison de mourir ?
— Que dites-vous? s'écria-f-elle troublt'-e |)ar ces paroles.
NOUVELLES Eï MELANCES. 67
— Je suis un insensé, répondit-il d'une voix mélancolique. Quand on souffre, il y a de la faiblesse à se plaindre; mais pardoime-moi, il me reste si peu de temps à souffrir! pardonne-moi de manquer en ce moment de résignation à un malheur que tu ne peux coml)rendre.
— Quel malheur?
— Le plus grand de tous, un cœur jeune et des cheveux blancs !
Au lieu de répondre, Athénaïs rougit. Pendant un instant son mari la contempla, en scrutant les plus fugitives expressions de sa physionomie ; puis il reprit d'une voix dont les inflexions pénétrantes et onctueuses semblaient ne plus ap))artenir à l'organe cassé de la vieillesse :
— Chère enfant, va : la tombe sera moins douloureuse, moins humiliante que cet arrêt auquel je me suis soumis, dont je ne me suis jamais plaint, malgré sa dureté, et (}ui a créé pour moi l'isolement dans le mariage. Pour- (pioi regretterais-) e la vie ? Je ne suis pas aimé !
Madame d'Aubarède éprouva une sensation comparable à celle ([ue cause l'importunitr' d'un créancier dont on reconnaît le droit sans vouloir acquitter la dette. Son rt'gard aigre-doux présageait une réponse peu sympathi- (jue ; mais elle vit son mari si pâle, si triste, si débile, (ju'elle eut un remords anticipé à l'idée de lui causer la moindre peine. Malgré la jeunesse de son langag<\. il était ployé en deux sur son l'auleuil, et ses paroles dignes du
68 OEUVKES DE Cil. DE «EIOAKD.
Céladon semblaient sortir des lèvres de saint Jérôme, tel que l'a peint le Dominiquin.
— Mais je vous aime, dit la jeune femme, qui par compassion laissa tomber cet aveu comme on jette des fleurs sur une tombe.
— Oui, vous m'aimez, répondit-il en souriant avec amertume ; la sœur de charité aime aussi le malade à qui elle s'est dévouée ; mais cet attachement ce n'est que de la vertu.
— J'ai pour vous l'amour qu'une fille a pour son père, reprit-elle doucement.
— Quand le cœur a tout donné, il devient exigeant, injuste peut-être; une demi-tendresse semble plus cruelle à la passion extrême que l'indifférence ou l'ingratitude.
La piiysionomie de M. d'Aubarède exprimait si douloureusement toutes les pensées de désenchantement qui doivent navrer l'homme dont l'âme seule est restée jeune, qu'Athénaïs se sentit émue, et éprouva je ne sais quel besoin de le consoler. Quelle femme d'ailleurs eût été assez cruelle pour torturer ce pauvre vieillard un jour de testament?
— Vous m'aimez donc comme une fille aime son père? reprit-il, en articulant chaque mot avec un accent de dérision sans espoir.
Elle hésita et baissa les you\.
— Comme une épouse, dit-elle enfin d'une voix à peine intelligible.
NUL\lil.LES lii MliLA.NCitS. 69
Le regard du malade brilla soudain de cette ardeur étrange qui l'enllammait souvent lorsqu'il nétait plus observé par sa femme ; ses bras enveloppant les épaules d'Athénaïs l'attirèrent doucement, et ses lèvres entr'ouvertes par un sourire de triomphe hasardèrent un baiser d'homme plutôt que de vieillard, tandis que la jeune femme restait immobile dans ufte attitude pudiquement soumise. On eût dit d'Agar docile à l'amour d'Abraham.
En ce moment, un fracas de piano auquel se mêlaient les roulades désordonnées d'une jolie voix de ténor, troubla le tête-à-tête conjugal. A ce bruit, A thénaïs s'arracha des bras de son mari avec la honte qu'éprouve une jeune lille surprise au milieu de son premier rendez-vous.
— C'est ton cousin, va le recevoir, dit M. d'Aubarède, à qui ses yeux étincelants malgré lui, et ses joues empourprées sous leur réseau de rides jaunâtres, donnaient l'aspect le plus extraordinaire qu'ait jamais offert un poursuivant d'amour.
J'ai besoin de quelque repos, continua-t-il ; tu re* viendras à quatre heures, n'est-ce pas, chère Athénaïs?
— Dès que je me serai débarrassée de sa visite, répondit-elle, en se disposant à sortir.
Il l'arrêta en lui pressant la main, et d'un ton doucereux qui faisait un singulier contraste avec son âge :
— Pourcpioi ne m'appelez-vous jamais par mon nom? i>uupira-t-il.
-- Vous voulez que je vous di&e Ferdinand, répondit-
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elle en laissant tomber sur lui un regard qui semblait accepter la lettre de change tirée par le testament du mourant sur la reconnaissance de l'épouse .
Assis au piano du salon, \illars continuait ses arpèges et ses fioritures avec la verve imperturbable d'un homme qui rirait au besoin de la fin du monde. Depuis le mariage de sa cousine, son caractère naturellement prodigue et imprévoyant avait subi une transformation de plus en plus prononcée; les idées de calcul qu'elle avait semées dans son âme pour lui arracher son consentement, avaient insensiblement trouvé ce limon que recèlent les âmes les plus généreuses, et dans cette lie du cœur elles avaient germé au delà de toute espérance. Peu à peu le jeune homme s'était apprivoisé à la pensée d'abord honteuse et timorée de la survivance du vieillard; puis il s'était enhardi à se regarder comme son légitime héritier, et alors son imagination, subjuguée par la fascination de ses soixante mille livres de rente en expectative, avait saisi cette truelle des châteaux en Espagne, qui devrait figurer au blason de tous les collatéraux. Au milieu de méditations essentiellement positives et spéculatrices, l'exaltation la plus romanesque s'attiédit et doit mfailliblement s'éteindre. Par une conséquence naturelle de la position qu'avaient acceptée les deux amants, Gaston avait senti confusément son amour se compliquer des préoccupations de la fortune qu'il espérait de son sacritice. L'image dAlhénais eucadrce de diamants avait donc un peu i)àli
NOIVELLES ET MÉLAMiES. 61
dans cette éblouissante bordure. La jeune femme s'était créé une rivale, la plus redoutable de toutes, sa propre fortune ; et à la fin, si Gaston eût été obligé de faire un choix, peut-être à son tour eùt-il ployé le genou devant l'idole dorée, tant étaient loin déjà ces jours où il provoquait le sourire railleur de sa maîtresse par cette noble niaiserie : une chaumière avec toi! Depuis quelque temps, Villars s'était pris pour les biens de M. d'Aubarède d'une affection qui faisait grand tort dans son esprit à l'amour sous le chaume ; il passait régulièrement tous les jours dans la rue Joubert, où le vieillard avait une maison, pour le seul plaisir de regarder la façade; l'appartement du premier lui convenait ; à Neuilly, son imagination de successeur bouleversait à chaque visiteles jardins, ou édifiait quelque pavillon dont il avait le plan tout prêt; en ce moment il jouait à son piano avec des doigts de propriétaire qui avaient le droit de briser les touches si tel était leur bon plaisir.
— Vous n'avez donc pas d'àme ? lui dit tout à coup Athéuaïs qui, au milieu de ce vacarme musical, était entrée dans le salon sans qu'il l'eût entendue venir.
— Gia viene l'oro, gia vien l'argcnto, répondit le jeune homme.
— Gaston î fit-elle d'un ton impérieuN, vous ignorez donc dans quel état se trouve M. d'Aubarède?
— Si fait, j'ai vu Brumoy : si je chante, c'est par convenance; il faut être gai chez les malades.
62 OEUVRES M CH, Dli IJEKNAIU).
— Et VOUS avez interrogé le notaire ? qiraiira-t-il pensé?
— Je l'ai rencontré en venant, et c'est lui qui m'a parlé le premier. Vous serez riche, continua le cousin avec une mélancolie un peu diplomatique/ trop riche pour que je ne sois pas inquiet. Au milieu des hommages qui vont vous entourer, n'oublierez-vous pas celui qui vous aime?
La jeune femme fit deux pas en arrière et se posa dans une attitude que Diane ou Minerve n'eussent pas désavouée.
— Mon mari se meurt, dit-elle, et sans être coupable je ne puis plus entendre votre langage. Le malheur dont je suis menacée me dicte ma conduite. Aucun sentiment étranger, quelque justifiable qu'il puisse être, ne doit me distraire de mes devoirs d'épouse. Gaston, nous ne nous verrons plus...
Villars, tout étourdi de cette déclaration, ouvrit de grands yeux sans répondre.
— Tant que j'aurai des devoirs à remplir, dit madame d'Aubarède en achevant sa phrase.
— A la bonne heure! pensa l'amant rassuré par cette conclusion ; puis, entraûié par l'ascendant de la vertu, il se leva avec une sorte d'exaltation.
— Athénaïs, s'écria-t-il, vous êtes une noble femme ! Quelque cruel que soit pour moi le sacrifice que vous m'imposez, je me montrerai digne de vous: j'obéirai. Vos scrupules sont inspirés par des sentiments trop purs pour que je ne les respecte pas; je ne me pardonnerais jamais
NOrVELLES ET MÉLANGES. 63
(lovons causer l'ombre d'un remords. Oui, je vous laisserai tout entière à votre pieux devoir, et mon amour s'agenouillera devant la porte de ce douloureux sanctuaire dont vous êtes l'ange.
— Bien, mon ami, répondit-elle; vous verrez qu'il est doux d'être en paix avec soi-même. Malgré l'innocence de nos entrevues, si vous saviez combien de fois je me les suis reprochées ! car enfin c'était le tromper, et il est si bon pour moi.
— Oh ! parfait, admirable ! Brumoy m'a raconté les • détails les plus attendrissants.
— Avec quelle joie je renoncerais à cette fortune pour conserver mon second père ! Si l'affection que je lui ai vouée n'égalait pas son attachement pour moi, n'est-il pas vrai, Gaston, je serais la plus ingrate des femmes?
— Oui, aimez-le ce respectable vieillard, il le mérite si bien ! soyez la consolation et le charme de ses derniers jours; qu'il s'endorme doucement, bercé par votre tendresse filiale. Je dois l'avouer, je l'ai haï longtemps, mais sa conduite admirable désarmerait la haine la plus invétérée; maintenant je voudrais être votre frère pour avoir le droit de partager votre dévouement.
La voix de Gaston était émue ; des larmes roulaient dans les yeux d'Athénaïs; l'espèce d'oraison funèbre qu'ils débitaient pju- répons alternatifs, avait excité en eux la plus généreuse émulation de sensibilité ; et si le vieux mari eût assisté à cet embaumement anticipé, sans doute il eftt
64 ma VRES DE CH. DE BERNARD.
été Consolé de sa mort. Après le départ de son cousin, qui t'était éloigné de l'air d'un homme qui prévoit un deuil dans la huitaine, et se compose un maintien et une physionomie convenables, madame d'Aubarède resta seule assise dans le salon, le front dans sa main et la pensée perdue en un chaos dont l'analyse exigerait un volume, mais dont l'ensemble pouvait se formuler par le seul mot veuvage ! La nuit commençait, lorsqu'un domestique vint l'arracher à sa rêverie en lui disant que son mari désirait lui parler; son imagination avait tellement anticipé sur l'avenir depuis quelques heures, qu'au nom de son mari, • elle crut entendre parler d'un revenant et frissonna de la tête aux pieds.
— Monsieur est chez Madame, dit le domestique d'un son mystérieux.
— Chez moi ! répéta la jeune femme surprise et presque effrayée d'un incident fort naturel en apparence, mais qui en réalité ne s'était pas encore présenté depuis son mariage dont il semblait menacer la clause secrète. Appelant à son aide le courage qui lui était nécessaire, soit qu'elle voulut maintenir son droit ou l'abdiquer, elle entra dans sa chambre que ses yeux parcoururent avec inquiétude. Un homme était debout devant une des fenêtres ; il tournait le dos à la porte et Athénaïs ne vit pas d'abord son visage; mais satoinnure que faisait valoir un habit d'une élégance prescpie prétentieuse, avait quelque chose de mince ou plulùtde pincé qui annonçait lajeunesse ; au brui
NOrVELLES ET MELANGES. 0 5
que fit la porte, il se retourna lentement, et madame d'Aubarède resta pétrifiée sur le seuil. Son mari était devant elle, non plus moribond comme elle l'avait vu le malin, mais rajeuni de vingt ans, la t(Me haute, le jarret tendu, l'œil brillant, le sourire sur les lèvres, sans perruque et presque sans rides, paré en un mot de tous les avantages qu'un homme d'un âge mûr, mais encore vert, peut devoir à une excellente santé et à une science approfondie de la toilette. Malgré sa stupeur, un seul regard suffît à la jeune femme pour lui faire reconnaître le poursuivant inconnu qui se trouvait en tous lieux sur ses pas, quelque temps avant son mai iage.
— Chère Athénaïs 1 s'écria cet étrange personnage en se jetant à genoux avec l'aisance d'un jeune premier habitué à plier le jarret devant Chimène ou Rosine.
F^'émotion de madame d'Aubarède lui causa un accès de vertige ; elle vit tous les objets renfermés dans la chambre exécutant autour d'elle une sorte de ronde conduite par cet individu diabolique quelle apercevait vaguement à ses genoux ; à la fin, ne pouvant plus se soutenir , elle se laissa tomber sur un fauteuil à côté d'elle.
— Athénaïs, répétait son mari de l'accent le plus j)atliétique, reviens à toi; dis-moi que tu me pardonnes le stratagème dont je me suis servi pour conquérir ta tendresse; un mot, je t'en supplie; parle-moi comme tu me parlais ce matin ; dis que tu m'aimeras toujours. Si lapas-
fiG ni:rvi{i:s dk cii. ni- hernaui».
sion la plus vraie^ la plus ardente est digne d'éveiller
quelque sympathie, qui mieux que moi...
— Quel âge avez-vous donc? dit tout à coup la jeune femme, en lui décochant en dessous un long regard, sournois comme Test un coup de seconde.
— Le cœur n'a pas d'âge, répondit M. d'Aubarède dont l'éloquence fut un moment glacée par cette question menaçante ; mais il maîtrisa presque aussitôt son embarras, car rintelligence dramatique qu'avait développée en lui son premier état, lui montra le danger qu'il y aurait à rester court au milieu d'une scène capitale et la nécessité d'enlever la victoire en brûlant les planches.
— Athénaïs! ma vie! mon ange! mon âme! reprit-il avec une impétuosité de débit, une véhémence d'accent et une plénitude d'organe qui présageaient une suite interminable à ce commencement de litanies amoureuses.
— Mais quel âge avez-vous? dit la jeune femme en l'interrompant une seconde fois.
Au ton d'impatience de ces paroles, l'ex-vieillard comprit qu'il fallait répondre bien ou mal.
— Si je ne connaissais pas ton cœur, dit-il après avoir encore hésité un instant ; si je n'avais pas éprouvé la maturité de ta raison, si je ne savais pas combien peu tu partages les sentiments frivoles qui gâtent souvent les bonnes qualités des jeunes femmcs,je craindrais de te paraître encore un peu vieux; mais quelques années de plus nu do moins no sont pas un malhoui- fort grave quand
la santé répond à la violence des sentinienls. On n'a jamais quelàge qu'on veut avoir, et depuis que je t'aime, il me semble que j'ai vingt ans et non cinquante.
— Cinquante ans! fit Athénaïs.
— Pas encore, reprit M. d'Aubarède, qui eût pu sans mentir ajouter une demi-douzaine d'années; et mon âme est restée si jeune, si ardente...
Il voulut se lever pour continuer sa période, car il savait que l'agenouillement est une de ces choses utiles en elles-mêmes, dont il ne faut pas abuser; mais, tandis que la grâce de sa transition se trouvait légèrement compromise par le retard qu'apportait le jarret un peu rétif de Ihomme entre deux âges, Athénaïs, avec la promptitude <le la pensée, s'élança hors de la chambre dont elle ferma la porte, courut à travers l'appartement jusqu'au vestibule, et sortit de la maison avant que personne se fût aperçu de sa fuite. Malgré la nuit qui approchait, elle poursuivit sa course jusqu'au pont de Neuilly et monta dans une voiture ; une iieure après, elle était à Paris, rue de Provence, et entrait pour la première fois dans la maison où demeurait son cousin.
En rentrant chez lui, Gaston s'était assis à son piano, car les événements accomplis pendant la journée, et peutêtre ceux qu'il prévoyait, lui avaient causé une de ces excitations nerveuses qui veulent de l'action et iln bruit. Au milieu d'une improvisation qui avait déjà coulé une demi-flouzaine de cordes au clavier, il tressaillit sur son
nS fi:i VRES DE TH. DE BERNARD.
tabouret au bruit de la sonnette, dont la voix i.rèlo retentit tout à coup, aussi brusque et aussi impérieuse que le tamtam dans la Vestale. Lorsqu'il eut ouvert la porte, la surprise que lui avait causée cette interruption inattendue se changea en un ébahissement profond à la vue de sa cousine, tête nue, sans chàle sur les épaules, et portant sur son visage les traces d'une agitation extraordinaire. Sans dire un mot, Athénaïs se précipita dans la chambre et tomba sur la première chaise qui s'offrit à elle.
— Qu'est-il donc arrivé ? s'écria Gaston, qui, en remarquant l'espèce d'égarement de la jeune femme, les rapides bondissements de sa poitrine et la contraction de ses lèvres que la parole semblait avoir abandonnées, la crut folle ou veuve. A la fin, elle ouvrit ses yeux de toute leur grandeur et fit un effort violent.
— Cinquante ans ! dit-elle.
— Cinquante!... soixante mille livres de rente! reprit Villars, qui, comme cela arrive souvent, ne répondait pas à ce qu'il entendait, mais bien à la pensée dont il était occupé depuis longtemps.
Madame d'Aubarède s'élança de sa chaise.
— Cinquante ans ! s'écria- t-elle de nouveau d'une voix éclatante.
La brusquerie de son mouvement, cette exclamation semblable à un cri accrurent l'étonnemrnt inquiet du jeune homme; pensant que sa cous'ne, par quelque cause inconnue, était en proie à un paroxysme nerveux qui
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pouvait n'être pas sans danger, il l'enleva dans ses l»ras sans qu'elle fit de résistance et l'assit dans un grand fauteuil à la Voltaire; puis, avec la précipitation et la gaucherie ordinaires en pareil embarras, il lui fit respirer un petit flacon d'huile antique qu'ii prit pour du vinaigre anglais, et, après avoir brisé un sucrier sur le parquet, il finit par lui apporter un verre d'eau dans lequel, au lieu de fleur d'orange, il avait versé une fiole d'essence de vétiver. Ce breuvage eut un succès que n'eût pas obtenu peut-être une potion plus conforme aux lois de lart médical; madame d'Aubarède, écartant vivement le calice amer que lui présentait son cousin, se leva de nouveau, et avec une énergie lucide qui annonçait le retour de l'intelligence dans toute sa plénitude :
— Mais vous ne comprenez donc rien! s'écria-t-elle, je vous dis qu'il a cinquante ans. C'est une trahison infernale; il m'a trompée, et sans doute mon père est son complice. Gaston, j'en deviendrai folle si vousneme sauvez pas. Réponds-moi donc, dis-moi que tu me sauveras, et comprends ce que je te dis. Il n'est plus vieux, entendstu. Il n'a plus de perruque, plus de rides, il se tient droit en marchant; à chaque seconde il semlile rajeunir, il est JK^rrible...
— Qui? Mais de qui parlez-vous? demanda Gaston, (pii. à chaque parole, ouvrait déplus grands yeux.
— De lui, en est-il deux au monde? dit AflitMiaïs en se tordant les mains.
70 DF.l-VRKS DE CH, Hl- BI-HNAItl).
— Ton mari ?
— Ah ! ne dis pas mon mari ; il ne l'est pas, il ne le sera jamais. Il y a des juges, je ferai casser ce mariage; la loi ne peut vouloir qu'une femme soit ainsi victime d'un infâme complot. Si cela devait être, vois-tu, je me tuerais aujourd'hui. Ils casseront mon mariage, n'est-ce pas?
Gaston, qui, à travers ces phrases incohérentes, avait enfin deviné la vérité, se promenait à grands pas dans la chambre, comme tourne dans sa cage un loup de mauvaise humeur.
— Cinquante ans, et il se porte bien ; alors il est assez jeune pour que je lui envoie une balle dans la tète. Quand je te disais que je l'avais vu sur le boulevard Poissonnière ; c'est ton père qui a tramé tout cela. Oh ! s'il n'était pas ton père !
— Casseront-ils mon mariage ?
— Non, répondit Villars.
— Eh bien ! enlève-moi, dit-elle tout à coup en se jetant dans ses bras.
Cette fois, ce fut lui qui, malgré son désappointement et sa colère, sourit au mot d'enlèvement.
— Je vous aime trop pour vouloir vous perdre, répondit-il ensuite d'un ton grave.
Madame d'Aubarède s'arracha de ses bras.
— Vous êtes un homme, vous m'aimez et vous me rofu-
iNOLVELLES ET MÉLANGES. 7 i
scz, dil-elle en lo tbiulroyaul dmvijcard le plusdétlaiiineiix que puisse lancer Tueil d'une fenune.
— Nous parlerons de cela quand nous serons plus calmes tous les deux. Tu verras^ ma chère Athénaïs, (jue ton intérêt seul....
— Bien, dit-elle impérieusement, envoyez chercher une voiture.
11 voulut se rapprocher d'elle ; elle l'arrêta par ungest»î. En ce moment on sonna; Gaston mit un doigt sur sa bouche pour inviter la jeune femme à garder le silence.
— Ouvrez, dit-elle à haute voix et avec un sourire de dédain, qu'importe qu'on me voie chez vous? Malgré ses cflorts pour la retenir, elle alla ouvrir la porte elle-même, et se trouva en face de M. Monricher, derrière lequel un autre personnage voulut se cacher à l'aspect de la jeune femme. Elle devina son mari ; mais sans se laisser troubler, elle rentra la première dans la chambre et promena ensuite un regard de reine outragée sur les trois personnages de cette scène, qui gardaient le silence, mutuellement interdits en présence les uns des autres. iM. d'Aubarède, pincé à outrance dans son habit de ci-devant jeune homme, où se trahissaient la ouate et le corset, paraissait aussi mal à l'aise qu'un acteur sifflé qui n'est qu'au commencement de son rôle ; Villars, })étritié par la métamorphose du mari, le regardait d'un d'il à la fois stupide et furieux; M. Monricher, enfin, brossait son chapeau avec sa manche et from,ait le sourcil pour essayer de niainteuir
7 2 ŒLMŒS DE CH. DE «EK.NAKD.
intact par la sévérité de l'attitude et de la physionomie, rhonneur de l'autorité paternelle.
— Eh bien, Nais, dit-il enfin en pensant que c'était à lui de prendre la parole, nous faisons donc des escapades de pensionnaire? Allons, donne-moi ta main; voilà ton mari qui t'aime et....
— J'allais chez vous, mon père, dit madame d'Aubarède, j'ai une seule question à vous adresser, car il est inutile de parler du passé. Vous êtes sans doute le confident de Monsieur...., continua-t-elle en montrant son mari.
— Ah ! ah ! ah ! n'est-ce pas que nous avons bien joué nos rôles, répondit Monricher en riant d'un rire forcé, mais qu'il cherchait à rendre bruyant et conununicatif ; de quoi te plains-tu? Il y a des femmes qui croient épouser un jeune homme et qui trouvent un vieillard, et toi au lieu d'un vieillard tu trouves un jeune homme; car je te préviens que d"Aubarède est un vert galant. Kegarde-le, ne Taimestu pas mieux comme ça qu'avec sa robe de chambre à ramages? Allons, que diantre, d'Aubarède, ne soyez donc pas timide et honteux comme un lycéen ; embrassez votre fenune....
— C'est mon pardon, qu'avant tout je dois obtenir, dit M. d'Aubarède avec un embarras et une humilité qui confessaient quel coup mortel avait porté à ses illusions la fuite de sa fenune.
Sans répondre au regard 6u|.pliant de son mari,
>Ol'VELLES ET MÉLANGES. 73
Athénaïs se plaça on face de M. Moiirieher par iii) mouvement plein d'empire et de décision.
— Je suis votre tille, lui dit-elle; vous me devez aide et secours : j'ai été victime de la plus odieuse tromperie ; le respect m'empêche de croire que vous avez pu y prendre part, et je m'adresse à vous comme à mon protecteur naturel. Repousserez-vous votre fille qui vous demande asile?
- BrvT, fit Monricheren reculant de deux pas. Que veut dire cet enfantillage? Je suis bon père, c'est vrai; j'ai même toujours été trop bon père, et c'est ce qui t'a un peu gâtée ; mais aujourd'hui tu as un mari, et je lui ai transmis toute mon autorité sur toi. Eh, que diable ! d'Aubarède, vous arrivez chez moi comme un fou pour y chercher cette autre petite folle, et maintenant que nous la tenons, vous voilà muet comme un brochet, tandis que je sue sang et eau à plaider votre cause. Bon soir ! arrangez-vous.
— Mon père, vous me repoussez, vous ne voulez pas me recevoir chez vous? reprit Athénaïs avec une sombre énergie.
— Mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce ! Nais ! je t'aime trop pour cela.
Madame d'Aubarède salua M. Monricher d'un air soumis, mais glacé, qui laissait percer l'antipathie vindicative développée dans le cœur de la jeune fenuiie par l'é- .^oisine paternel. Ses yeux ensuite interroi^èrent rapide-
■>i ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
ment ceux de son cousin; devant ce regard^ dont l'expression passionnée exigeait une réponse décisive et ne laissait de choix qu'entre la paix et la guerre, le jeune homme à cerveau mûri détourna la vue. Athénaïs baissa la tète et resta un instant immobile; mais l'émotion sous laquelle fléchissait son âme et que trahissaient les pénibles gonflements de son corsage, fut promptement vaincue ! son visage, qui s'était incliné morne et éteint par le découragement, se releva resplendissant de tous les feux dont le dédain et l'indignation peuvent enflammer la figure d'une femme. Sans plus regarder son père ni son amant, elle se tourna vers son mari.
— Vous connaissez maintenant ma pensée, lui dit-elle, comme je connais votre visage. Mutuelleinent,nous ne nous îromperons plus. Mon père me repousse ; personne ne veut de moi ; emmenez-moi si bon vous semble; et rappelez-vous une chose. Monsieur : la loi me condamne à porter votre nom et à vivre près devons, mais ma personne est à moi.
M. d'Aubarède prit, sans avoir la force d'articuler un seul mot, le bras que sa femme lui off'rait. Tandis que les deux époux sortaient lentement de l'appartement reconduits par Gaston, celui-ci, profitant de l'obscurité de l'escalier, voulut se rapprocher de sa cousine, mais Athénaïs retira dédaigneusement la main qu'il avait saisie et lui jeta à l'oreille ces seuls mots : — Je vous méprise !
La métamorphose de M. d'Aubarède avait produit, sur
les personnes qu'intéressait son succès ou sa déconvenue. l'ef!et d'un coup de vent dans un champ de joncs ; elle les avait pliées sans les briser, car le roseau de la fable est surtout l'emblème de l'âme : elles sont rares, ces natures de chêne qui rompent et ne se courbent pas. Après le premier moment de stupeur, causé par la scène où, sans la prudence de Gaston, Athénaïs eût été perdue, tous les personnages relevèrent la tête comme le roseau. Selon son caractère, chacun d'eux accepta la position nouvelle que lui avait créée une péripétie aussi inattendue. M. Monricher, assez embarrassé de son rôle, se retrancha majestueusement dans l'irresponsabilité de la puissance paternelle, débita un sermon à sa fille sur ses devoirs d'épouse, souhaita h sou gendre tout l'heur imaginable dans ses amours, et se retira chez lui la conscience tranquillisée et les mains lavées de ce que pourrait enfanter de désastres la tromperie qu'il avait permise. En voyant le résultat du changement de peau par lequel il avait terminé son rôle de serpent, le mari resta pendant quelque temps atterré ; un seul regard d' Athénaïs avait foudroyé sa théorie galante ; mais le souvenir des conquêtes d'actrices ou de bayadères qu'il avait faites pendant sa double carrière de comédien et de nabab réchautfa l'espoir qui n'abandonne jamais le co'ur humain, et le berça bientôt d'une illusion nouvelle. Comme tous les gens eu proie à une passion, il ne manqua |)asd(' se duper lui-int'nif par des raisoiuit'iurnfs spécicuv.
— Si j'avais fait sa conquête avec mes rides, se dit-il, ma perruque gris rouge et mon dos voûté, je devrais m'affliger, car mon triomphe eût démontré en elle une véritable folie ou un goût étrangement dépravé. Quand j'ai jeté le masque, elle a été effrayée, effarouchée; je le crois bien ! le coup de théâtre en eût bouleversé bien d'autres; j'avais joué mon rôle avec tant d'art ! Monrose en serait mort de dépit. Et ces imbéciles de Carpentras qui me sifflaient ! Mais, arrière Géronte ! en avant Valère ! le vieillard a escobardé la main, le jeune premier doit conquérir le cœur, et je le conquerrai. Si je n'ai pas de succès dans mon nouvel emploi, j'attendrai ! dit -il en se posant comme Talma dans Sylla. Athénaïs ne restera pas toujours solitaire, son veuvage anticipé doit durer longtemps, elle s'ennuiera, j'aurai pour moi l'occasion et j'aurai surtout les avantages de la suprême puissance. Elle ira dans le monde, elle voudra des succès, elle sera prodigue ou légère, elle aura des grâces ou des pardons à me demander ; mais je l'observerai.
Tandis que M. d'Aubarède s'encourageait ainsi à la victoire en réparant devant une glace ses grâces quinquagénaires, Gaston se promenait à grands pas dans sa chambre, et ses pensées se formulaient par un monologue plus turbulent encore, que celui du mari.
— Ah, elle me méprise ! se disait-il avec un accent de rage. Voilà bien la justice cl la loyauté des femmes! Elle m'a ployé à sa volonté connue un enfant; elle a été
NOUVELLES ET ;»IÉLANGES. 7 7
sans pitié pour mon amour : non oontonto do so vondro, ello m"a fait parapher l'infamie^ maintenant je suis raisonnable, je refuse de lui faire perdre les avantages qu'elle a si chèrement achetés, elle me méprise ! Eh bien, je Taime, moi 1 Je Paime, plus que je ne l'ai jamais aimée, et je la vengerai malgré elle. Oui ! vieux traître. A nous deux maintenant ! Tu m'as enlevé Athénaïs, garde-la bien ; car entre nous c'est une guerre à mort. Ah ! Sixte-Quint conjugal, tu as jeté tes béquilles ; eh bien, je t'en casserai la tète.
La ruine de ses châteaux en Espagne entrait au moins pour moitié dans sa colère ; mais Gaston se faisait amant jaloux pour ne pas s'avouer son désappointement d'héritier. Poussé par le triple mobile de la vanité humiliée, de l'amour à demi satisfait et de l'intérêt blessé à mort, il se mit sans délai à son œuvre de vengeance: et pour mieux en assurer le succès il se modela sur la dissimulalion, sur la rouerie de son ennemi. Pensant avec assez de sens qu'il fallait laisser à l'irritation de sa cousine le temps de se calmer, ses premières démarches eurent pour but exclusif la captation du mari ; demi-lune, quelquefois rude à enlever, mais par la(]uelle rommence son siège tout amant qui connaît la stratégie de VA-ite guerre.
Jusqu'alors entre le vieil époux et le jeune cousin, il n'avait existé que de simples rapports de politesse, auxquels une grande dillérence d'Age et d'Iuibiludes, autant que leur politicjuc respective, n'avait jamais laissé
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prendre un caractère d'intimité. La position changea entièrement. Rajeuni de vingt ans en réalité, M. d'Aubarède se trouva jeté par ses prétentions dans une voie de fatuité qui combla toute distance entre Gaston et lui. Il regarda comme un système de haute diplomatie d'établir le contraste le plus tranché entre son ancienne physionomie et son nouveau rôle d'amant. Tl dépouilla non-seulement le moribond, mais encore le vieil homme; il prit une redingote courte, le pantalon mi-collant, la cravate empesée et les bottes vernies d'un élégant de vingt-cinq ans. Un chapeau mis cavalièrement sur ses cheveux soigneusement épilés, remplaça le bonnet à fontange, et ses bottes éperonnées firent crier les parquets habitués aux semelles pesantes de ses pantoufles hypocrites ; enfin pour peindre d'un mot sa métamorphose au moral comme au physique, il jeta la canne à ponnne d'or pour brandir la cravache ; car vu la gravité des circonstances et la rébellion flagrante d'Athénaïs aux lois matrimoniales, il mit en pratique le conseil qu'on donne aux rois dans les jours de danger, il monta achevai. Aux premières avances de Gaston le dandy de cinquante ans répondit alors avec la cordialité d'un confrère en jeunesse et en fashion. Grâce à la cécité dont sont affligés les maris à l'égard des petits-cousins, cécité qu'Athénaïs et Monricher avaient soigneusement entretenue, jamais l'idée qu'il pût avoir quelque chose à craindre de Villars ne s'était présentée à l'esprit de M. d'Aubarède. Loin de le regarder comme
dangereux, il vit en lui un auxiliaire, dont il pourrait utiliser l'influence sur sa femme. Ces deux hommes, ennemis naturels, alternativement dupes l'un de l'autre, rivaux également malheureux, commencèrent une des plus étranges parties qui puissent se jouer entre amant et mari. Des deux côtés les dés étaient pipés; il s'agissait de savoir lequel serait Bertrand et ferait de l'autre un Raton.
Madame d'Aubarède comprit ce machiavélisme mutuel, sans daigner y mettre obstacle. Après la scène où s'était accomplie la pétrifiante transfiguration de son mari, elle avait rappelé toute l'énergie de son caractère. Ses espérances anéanties, sa liberté vendue, sa jeunesse flétrie furent un secret entre ses yeux baignés de larnjcs et l'oreiller de sa couche que le mariage et l'amour laissaient également solitaire. Cette torture comprimée chaque matin, triomphant chaque soir, endurcit son Ame au heu de la briser. De cette épreuve où elle avait perdu pour ne les retrouver jamais les illusions de la jeune fille et les vanitésde la femme, elle sortit altérée de vengeance contre l'époux qui l'avait trompée, pleine de mépris pour son père qui ne lavait pas défendue, irritée contre son amant qui lui avait refusé son secours et sa vie, appréciant le monde et les hommes par une critique désenchantée, et pour comble d'infortune ayant pour elle-même un égal dédain. Mais cette précoce expérience de la vie n'altérait pas la sérénité grave répandue sur ses traits; et
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personne ne pouvait soupçonner les convulsions de cet orage qui n'atteignait encore que l'àme. Son jeune visage^ plus pâle de jour en jour, s'embellit, à la vérité, de cette poétique mélancolie, grâce douloureuse, enchanteresse pour ceux que n'a pas visités la souffrance. Ce fut le seul signe qui annonça une bl essure secrète, blessure qu'elle rendit bientôt au centuple à ceux qui la lui avaient faite. Avec une volonté qui ne souffrait ni discussion, ni résistance, ni ambiguïté, madame d'Aubarède traça autour d'elle un cercle en dehors duquel elle laissa soupirer, gémir, pleurer son amant d'un côté, son mari de l'autre. Inflexible et immuable comme une statue de la Justice, elle pesa leurs passions rivales dans une balance aussi impartiale que rigoureuse qui les rejeta tous deux avec un constant mépris. Tout ce que l'instinct vengeur d'une femme outragée peut inventer d'ironie, d'humiliation, de tourment fut prodigué par elle à ces deux hommes dont l'amour, par une contradiction assez ordinaire, s'accroissait à chaque torture. Mais si les cœurs des deux rivaux luttaient avec acharnement, leur esprit ne tarda pas à se décourager. En face de cette femme de marbre, tous deux virent s'épuiser successivement les ressources diverses de leur séduction. Outre les fleurs étiolées d'une rouerie de cinquante ans, M. d'Aubarède perdit encore l'ascendant que peut avoir un mari millionnaire et qui a l'intelligence de dominer les questions de sentiment p:ir les questions financières. Gaston y dissipa les avantages
de sa jeunesse, de son élégance, de sa jolie figure, et les mille tentatives du premier amour. Après six mois, le mari et l'amant , repoussés sur tous les points , battus, honteux, désespérés, en étaient réduits à rechercher ces conseils et ces consolations d'amis toujours invoqués quand on ne sait plus où donner de la tête. Par des raisons assez faciles à concevoir, M. d'Aubarède rechercha le vicomte de Germagny. L'ami de Gaston se rapprocha volontiers d'une femme que les romanesques incidents de son mariage commençaient à mettre à la mode, sans qu'elle s'en doutât.
Dans ces circonstances, vers la fin du mois de juin mil huit cent vingt-huit, Gaston dévorait le chemin de Neuilly à Paris, comme si le salut de l'Etat eût dépendu de la rapidité de sa course. Arrivé devant une des plus belles maisons de la rue d'Artois, il s'élança de la voiture, escalada deux étages et sonna de manière à briser le cordon ; la porte fut ouverte aussitôt par un groom plus petit que le nain du roi de Pologne.
— Germagny est-il chez lui ? demanda-t-il.
Sur la réponse affirmative du page, il traversa l'antichambre et la salle à manger, ouvrit une dernière porte, se trouva dans un petit salon aussi coquettement décoré que le parloir d'une femme à la mode, et au luiTu ii duquel le maître du logis, étendu sur un divan, paraissait jouir du phis paisible sommeil. Trop occupé de ses propres sentiments pour respecter le repos des autres, il prit
82 (IXVRES DE CH. DE HERNAHD.
le bras de Germagny et le secoua avec une égoïste énergie qui eût réveillé les sept dormants.
— Rouge, pair et manque, balbutia le vicomte qui avait passé une partie de la nuit à Irascati.
— Au diable la roulette ! dit Villars ; après les femmes, c'est ce qu'il y a de plus odieux et de plus abominable au monde; mais, je dis après les femmes. Éveillez-vous, Germagny ! j'ai besoin de vos conseils. Vous voyez un homme outré, furieux, désespéré; un lionmie prêt à reprendre à Melmoth son marché et à signer un pacte à l'encre rouge s'il connaissait la formule pour conjurer Satan ou Beelzébuth.
— Ce préambule sent le crêpe ou l'amour malheureux, dit Germagny en se mettant sur son séant.
— Je viens de Neuilly, reprit Gaston ; en passant sur le pont, j'ai failli sauter de mon cabriolet dans la rivière. Cette femme, Germagny, me fera mourir de chagrin ou devenir fou. Il est impossible que ce caractère de fer n'amène pas une catastrophe. .le commets journellement toutes les bassesses imaginables ; enfin je viens de me mettre à ses genoux et j'y ai pleuré, sans que son \ isage ait trahi la moindre émotion. Voilà dix mois que cela dure.
— Elle a bien quelque droit de vous garder rancune.
— Parce que je n'ai pas voulu l'enlever le jour où le vieux coquin a jeté le masque. N'avais-je pas raison?
— Avec les femmes, c'est presque toujours un tort d'àvoir raison, dit Germagnv en ri.iiit.
Gaston fit quelques tours dans la chambre d'un air irrésolu.
— Voulez-vous me rendre un service? dit-il enfin,
— Dix plutO)t qu'un, mon cher ami, répondit le vicomte, de quoi s'agit-il?
— Vous êtes un profond diplomate, et si quelqu'un peut me tirer du mauvais pas où je suis, c'est vous. Vous voyez d'Aubarède, je sais que ma cousine a de la considération pour vous et reconnaît votre supériorité. Si vous le vouliez, vous prendriez sur elle l'ascendant que vous avez sur toutes les femmes qui vous connaissent.
— Vous croyez, dit négligemment Germagny en le regardant d'un air observateur; où voulez -vous en venir?
— Soyez mon avocat auprèsd'Athénaïs; vous êtes seul capable de négocier mon raccommodement, et entre nous, si vous ne réussissez pas, j'aurai bien des raisons de me brûler la cervelle.
Le vicomte Germagny se renversa sur les cousins du divan et partit d'un éclat de rire homérique.
— Qu'ya-t-il de si plaisant dans mes paroles? dit Gaston dont les joues se colorèrent soudain.
— Cher Villars, laissez-moi rire. Je sais tout ce que l'on doit au malheur,car notre pauvre de Prèle.... je puis vous dire une chose qui va se savoir dans deux lirni es.
— Quoi? dit Villars.
— Eh bien, mon cher, dit pathétiquement le vicomte.
8 4 mîlVRES DE CH. DE RERNARD.
cette nuit même il s'est laissé enlever par une Anglaise de quarante-deux ans.
— A-t-elle de la fortune? dit Gaston.
— Mon cher, les Anglais sont riches, mais les Anglaises rarement. Je sais que vous avez des dettes, car le pied de guerre de vos derniers six mois a été coûteux. Votre cousine ou la mort ! voilà votre cri.
— Eh ! dit Gaston, il ne s'agit pas de mes dettes ! Ne savez-vous pas combien je l'aime ?
Germagny se mit à rire de nouveau.
— Ecoutez, mon cher, votre requête est la répétition presque littérale de celle que m'a présentée hier une personne dont, en conscience, les droits sont meilleurs que les vôtres ?
— Qui donc ?
— // sposo, dit le vicomte en riant.
— D'Aubarède !
— C'est toi qui l'as nommé, reprit Germagny. Hier votre très-honoré cousin, qui se lance dans le monde élégant, recherche mon amitié, ou pour mieux dire, mon patronage d'homme à la mode, m'a fait des contidences et m'a raconté ses tribulations. Il parait que si votre belle cousine est mauvaise parente, elle se montre épouse non moins cruelle. Le pauvre nabab, avec ses prétentions surannées de Lovelace, est complètement démoralisé : il gémit, il jaunit, il maigrit ; si cela continuo, il en mourra, et cette fois ce sera pour de bon .
XOrVELLES ET MÉLANGES. 8 5
— Et vous plaiderez sa cause ?
— Il m'a ému, répondit le vicomte ; mais après ce que vous venez de me dire, je suis tout à vous par amitié d'abord, et puis par esprit de corps. Il est mari, nous sommes garçons; mon devoir est tracé.
— Comment, il vous a raconté....
— Je vous jiu-e que la confidence était curieuse et originale. Ah, mes maîtres, vous avez trouvé plus fort (|ue vous ! Savez-vous qu'en vous peignant de chaque côté de cette belle inhumaine, on ferait mi superbe tableau d'église : la vierge entre deux martyrs.
— Oui, martyr! répéta Villarsen se donnant un coup de poing dans le front.
— Allons, calmez-vous, je dîne demain à Neuilly, vous êtes invité de droit; nous irons ensemble. Là, pendant que vous occuperez l'Adonis, je verrai s'il y a moyen de réparer vos sottises, car vous avez commis des sottises.
— Qu'avais-je à faire ? dit Gaston étonné.
— Après le second refus qui a suivi la grande scène, il fallait faire la cour à madame de Cérisy; mais la bonne madame de Cérisy sera votre dernière ressource.
Un peu calmé par cette promesse, Gaston emmena son proU^cteur au café de Paris, où ils dînèrent. Germagny étiiit un des lions de cette élégante ménagerie dans laquelle Villars avait pris rang lors de ses rêves de succession. (-\ où il avait mangé, par avancement d'hoirie, son
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minime patrimoine. La liaison qui existait déjà entre les deux jeunes gens s'était resserrée et avait pris ce caractère extérieurement cordial et intime, au fond parfaitement égoïste, qui distingue les amitiés de club ou de loge. Avec l'indiscrétion familière aux gens qui en menant la vie de garçon à Paris ont effeuillé les éphémères délicatesses du cœur, Villars avait choisi pour confident son nouvel ami, car les conseils d'un homme aussi roué que l'était Germagny ne semblaient pas superflus pour radouber, cal fater,ragréer et mettre à flot cet amour désemparé.
Au jour indiqué par Germagny, Gaston vint le prendre pour aller à Neuilly. Aucun étranger ne dînait à la villa; cette circonstance peu favorable à une conversation particulière, semblait devoir ditîérer la négociation dont le vicomte s'était chargé ; mais la mélancolie empreinte sur les traits d'Athénaïs et tempérée seulement par la grâce prévenante que n'abdique jamais chez elle une femme du monde , inspira au conciliateur une passion soudaine pour son rôle. Attendre au lendemain lui parut aussi peu supportable que s'il eût dû parler pour luimême.
— Si vous voulez que je plaide votre cause, emmenez le cousin, dit- il à M. d'Aubarède; puis, se penchant à l'oreille de Villars : — Si vous voulez que je parle en votre faveur, débarrassez-moi de M. Boissec, dit-il en se servant du sobriquet que les deux amis avaient imposé
NOIVELLES ET MÉLANGES. 87
au ci-devant vieillard devenu ci-devant jeune homme.
— Gaston, vous me devez une revanche, dit le mari à l'amant.
— J'allais vous la proposer, répondit le cousin. Tous deux entrèrent naïvement dans la salle de billard. Germagny était un de ces hommes qui, par l'aisance
de leurs manières, par la vivacité de leur esprit, et par une courtoisie insinuante, doucement moqueuse, au besoin chevaleresque, éveillent une sorte de sympathie chez la plupart des femmes, leur inspirent une confiance parfois assez mal méritée, conquièrent le droit de tout leur dire, et réussissent souvent par des hardiesses qui ne seraient point pardonnées à d'autres. Avec un aplomb imperturbable, souriant à demi des lèvres et des veux, il s'approcha de la jeune femme, qui, placée à une fenêtre donnant sur le jardin, semblait absorbée par quoique vision en harmonie avec la calme tristesse d'un beau soir d'été.
— Madame, je suis chargé d'une mission près de vous, (lit-il sans autre préambule.
Athénaïs prit ce sourire poli et banal par lequel une femme accueille dans le monde les paroles qui ne l'intéressent pas, et répondit au regard du négociateur par un regard distrait, en pensant évidemment à autre chose.
— Tu m'écouteras, et tu me répondras, se dit Germagny ; formule quelque peu insolente, mais la pensée tutoie toujours.
«s rmrVRES DE cil. DE BERNARD.
— M. d'Aubarède m'a fait l'honneur de me choisir pour son ambassadeur^ reprit-il en s'inclinant avec une gravité affectée.
La jeune femme garda le silence, mais l'expression de ses traits annonça que sa curiosité était éveillée, et que désormais elle écouterait.
— Je remplis un rcMe étrange, dit le vicomte en poursuivant; ne trouvez-vous pas quelque chose d'héroïque, de surhumain dans l'abnégation dont je fais preuve en ce moment? Plaider auprès de vousla cause d'un autre ! Que puis-je espérer du succès ?
— Que vous a-t-on promis?
— Hélas, madame, M. d'Aubarède n'a rien à me donner, et je suis seul dans le secret de ce que j'aurai perdu, si je réussis...
— A quoi? dit-elle.
— Allons, je l'ai promis, dit-il en affectant de faire un grand effort, j'accomplirai ma mission. M. d'Aubarède m'a fait une si douloureuse confidence
— Il vous a dit...
— Tout, madame; ses angoisses, ses tourments, son martyre ; il a versé sa désolation dans mon sein, il m'a raconté les tortures inouïes et renaissantes d'une passion désespérée; il m'a conjuré de cherchera attendrir le cœur dont la conquête peut seule lui donner le bonheur, il a pleuré dans mes bras, madame ; c'était, je vous jure, uii émouvant, un pathétique spectacle, que celui de ces
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larmes do vieillard, jo veux (Vwo (riioinmo ontro doux âges....
Le choc des billes et le mot onze, prononcé d'une voix claire par M. d'Aubarède, interrompirent le plailioyer de son défenseur ; à cet incident, un sourire moqueur, qui passa simultanément sur les lèvres d'Athénaïs et sur celles du vicomte, révéla l'immuable aversion de l'une pour son mari^ et la trahison de l'autre à l'égard de son client. Mais la jeune femme, fut-ce dignité, fut-ce compassion ? réprima promptement le soui'ire qui la rendait complice de son déloyal interlocuteur, et reprenant la physionomie gracieusement impassible d'une reine de salon : — Votre audience est finie, dit-elle à Germagny en le saluant légèrement. Je ne vous renvoie pas. mais ne soyez plus ambassadeur de personne; je suis tellement blasée sur la fausseté, sur l'hypocrisie, que les mensonges les plus spirituels ne me trompent plus, et n'ont même pas de piquant pour moi.
— Soupçonneriez-vous ma bonne foi quand je vous parle de ce pauvre vieillard? Le mot m'échappe toujours, mais heureusement il ne peut ni'entendre. Je vous jure qu'il nj'a ému ; car enfin, comme il le dit lui-même, lo rœur n'a pas dàgo ; et d'ailleurs, il n'a que cinquante-six ans. Prenez un moment au sérieux celte piLSsion de damoiseau, sous ces cheveux grisonnanis, et dites : n'est-il pas réellement à plaindre ? Il donnerait, à ce qu'il prélcml, la moitié de sa fortune pour dé-
couvrir un moyen de vous plaire. Que Aoudriez-vous qu'il fit ?
La réponse du père des Horaces vint aux lèvres de madame d'Aubarède ; mais les femmes ne disent pas ces mots sublimes.
— Etiez-vous hier à la Gazza ? répondit-elle d'un air glacial.
— Laïus est mort^ pensa Germagny, laissons en paix sa cendre. — Non, madame, dit-il tout haut. J'étais aux Français, où l'on jouait l'Avare. A propos de V Avare, vous vous rappelez maître Jacques ?
— Pourquoi ?
— Je me trouve en ce moment dans sa position, si je n'ai pas deux costumes, j'ai deux emplois et, malgré votre injonction, il faut encore que je parle d'une seconde personne...
— Ah ! dit madame d'Aubarède, s'il est ridicule de trouver un jeune cœur chez un vieillard, n'est-il pas horrible de rencontrer un cœur de vieillard chez un jeune homme ?
— Mais, madame, dit Germagny avec la tausse chaleur d'une amitié bien jouée, ii'ètcs-vous pas coupable de cette seconde métamorphose ?
— Expliquez-vous.
— Madame, Gaston nous a assez prouvé par sa conduite, même après votre mariage, combien il était jeune, ardent, enthousiaste, désintéressé, tout de premier mou-
vtMiiPiit, incapable de calcul. Est-ce lui qui s'est marié, madame ? et toutes ces pensées d'mtérêt qui l'ont vieilli, ces espérances incessamment trompées qui l'ont mis dans une voie mauvaise, car il est criblé de dettes, ne sontelles pas les conséquences de la position dans laquelle vous vous êtes mis tous deux ? 11 a perdu le repos, sa probité soutfre, vous lui devez le bonheur pour indemnité...— Ecoutez-moi, continua-t-il en voyant l'impatience se peindre sur les traits de la jeune femme, je ne parle pas pour moi . vous devez m'entendre ; mon désintéressement, dont peut-être vous ne comprenez pas toute l'étendue, doit me faire pardonner l'indiscrétion de njes paroles?
— Je vous écoute, dit-elle en fronçant imperceptiblement ses noirs sourcils et en froissant sa ceinture. L'habile homme savait bien que les femmes ne pardoiment pas à leur amant les torts qui viennent d'elles.
— Madame, reprit-il, Gaston n'avait pas jugé la vie. Pour de telles crises, il faut des hommes réellement supérieurs, des âmes dune noblesse éprouvée. Gaston est un étourdi, étourdi dans ses calculs comme il l'a été dans son amour. Je ne prétends pas qu'en l'épousant vous eussiez été heureuse, mais certes en le voyant tel qu'il est, comme un honmie plein d'amour, n'a-t-ilpas raison? rar il vous aime follement, il a suivi toutes les impressions que vous lui avez données, il aime comme on aime à >ingt-deux ans. Un homme de tn-nte ans qui aurait subi
toutes les expériences par lesquelles un homme rloit passer dans la vie, qui aurait trouvé dans quelque noble ambition une pâture à son activité trompée, aurait su vous attendre en vous adorant avec constance, en se trouvant heureux par la seule entente des cœurs, qui après tout est la source la plus pure, une source intarissable de vrai bonheur. Ne punissez donc pas Gaston des fautes qui vous ont été communes.
— Pas un mot de plus, s'écria t-elle les joues ardentes et les yeux étincelants ; tout à l'heure vous m'avez fait une blessure, si vous continuiez ainsi, ce serait un outrage; j'ai pu supporter l'une, je ne soutf rirais pas l'autre. Mon âme s'est épurée au creuset de la souffrance, et je ne tarderai pas à prendre un parti.
— Il y a encore de l'amour dans cette colère, se dit Germagny, haro sur le petit cousin ! — Oui, vous avez raison, pas un mot de plus, reprit-il en se rapprochant d'Athénaïs. Ses traits ainsi que sa voix, toute son attitude prirent subitement l'expression d'une pitié pleine de respect, de dévouement et d'exaltation. Pas un mot de plus ! car ma bouche ne retrouverait pas les paroles qu'elle avait promis de vous redire; et si je cherchais ma mémoire dans mon cœur, je n'aurais plus le courage de parler pour un autre. Pas un mol de plus ! car en prenant le parti de ces deux hommes qui vous ont si mal comprise ou si indignement trompée, il m'est impossible d'être de bonne foi, vous l'avez deviné. 11 y a dans cette destinée déjeune
femme victime de tout ce que la fausseté a do plus hypocrite, et l'égoïsme de plus lâche, quelque chose qui navre le cœur en même temps qu'il l'indigne. Cette tristesse empreinte sur vos traits est leur ouvrage. Ce sont eux qui vous ont ainsi pâlie et désenchantée ; eux qui ont versé le calice amer de leur outrageant amour sur la fleur de votre âge et de votre beauté. L'un vous a achetée, l'autre vous a vendue ; et ils me disent à moi qu'ils vous aiment. A moi ! répéta Germagny avec un accent dont on eût pu comparer la tendresse à l'hypocrite lamentation d'un crocodile qui guette une proie.
Ce pathos à l'usage de tous les consolateurs obtint un succès qui manque rarement aux entreprises opportuiu^s. Athénaïs était arrivée à cette période où la souffrance, usée comme la meule à force d'avoirbroyé, commence à laisser dansl'àmo un vido accessible à des sentiments nouveaux. En ce moment plus quejamais, elle voyait dans le vicomte le personnage que le vicomte avait voulu jouer près d'elle, celui de l'homme supérieur méconnu ; l'homme dont le cœur était assez fort pour être fidèle, dont l'intelligence était assez étendue pour embrasser les ressources que la société présente aux ambitions bien placées ; l'homme de nom et de talent, qui pauvre l'aurait faite riche, qui riche l'aurait placée au sommet de la société. Sans se courroucer de ce langage qui emportiiit avec lui la condauuiatioM (hi mari et de laiiiaut, elle jeta sur le vicomte un regard obhquc et rapide, et jxula
la main à sa poitrine pour comprimer un long soupir.
— Je me suis trompée. Oui, ma vie est perdue, ditelle plaintivement en se penchant à la fenêtre et en promenant ses regards au dehors comme si elle eût demandé au ciel le bonheur qu elle n'espérait plus,
— Perdue ! répéta tout bas Germagny eu se plaçant près d'elle. Vous êtes belle, vous avez vingt ans, et il se trouve autour de vous trois cœurs qui voudraient verser tout leur sang pour avoir le droit d'essuyer vos larmes, ne vous dites pas perdue.
Athénaïs trouva la voix de cet homme trop impérieuse, ses yeux lui parurent trop expressifs ; elle quitta la fenêtre qui lui sembla trop étroite ; et, lançant à son consolateur un de ces regards de femme dont le rayon infini attache une étoile au ciel obscur de l'avenir : — Allez rejoindre ces messieurs, dit-elle.
— Qui a gagné ? demanda-t-il en entrant au billard.
— Personne, répondit Gaston.
— Nous sommes manche à manche, ajouta M. d'Aubarède ; voulez-vous faire une partie ?
— Volontiers, dit Germagny en riant, je vous ferai la chouette.