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LA FEMME GARDÉE

En janvier mil huit cent dix-neuf, la diligence de Lyon, après avoir traversé le faubourg Saint-Laurent et le pont de risère, ébranlait le pavé delà ville de Grenoble. Pendant la nuit, une neige fine avait répandu sur la bâche une couche semblable au glacis d'un biscuit de Savoie. Si l'on avait pu douter de l'àpreté du froid, les figures de quelques montagnards dauphinois et de trois artilleurs de la garnison entassés sur la banquette, eussent prouvé que voyager à l'anglaise, au cœur de l'hiver, sur le versant occidental des Alpes, constituait un de ces plaisirs écorchants dont parle Montaigne. Il était difficile de deviner ce qui se passait dans l'intérieur : les portières étaient soigneusement fermées; leurs vitres, ternes en dedans, offraient en dehors ces légers feuillages que la gelée y dessine comme des stores cristallisés. L'atmosphère était si raréfiée que la transpiration des chevaux faisait flotter un brouillard en (pieue de la voiture, une trépidation sourde émouvait au passage des chevaux les entrailles

des maisons; puis, après ce sillage aérien et cette vibration souterraine, tout s'évanouissait ; et dans les rues presque désertes, le silence reprenait cette profondeur calme et pleine de gravité qui caractérise le repos des villes en province.

Les voyageurs emprisonnés dans cette diligence si bien fermée ne donnèrent signe de vie que lorsqu'elle se fut arrêtée devant son bureau, à l'extrémité d'une place en forme de trapèze décorée par une assez jolie fontaine. Plusieurs d'entre eux mirent alors la tête à la fenêtre comme le dieu des bonnes gens, et réclamèrent leur délivrance. En ce moment un homme d'une trentaine d'années, qui, malgré un froid de dix degrés au-dessous de zéro, se promenait depuis longtemps sur la place, s'approcha de la voiture dont il fit le tour. Sa figure qu'on eût pu trouver laide, mais non vulgaire, était encadrée par des cheveux d'un blond ardent; son nez, courbe comme le bec d'un aigle, semblait vouloir mordre deux moustaches rouges et raides. La pupille rétrécie de ses yeux gris clair jetait un rayon aigu capable de glacer le cœur du plus intrépide. Ce curieux dédaigna la rotonde, glissa sur l'intérieur, et perça la glace fermée du coupé, en y jetant son regard d'oiseau de proie. Son inspection terminée, il reprit sa promenade et alla jusqu'au bout de la place où il parut cuntenipler les ('phémères cristallisations de la lonlainc; mais cependant ses yeux ne quitlrrcnl p.is plus la voiture ijue ceux du fau-

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con ne lâchent le héron qu'il entoure de sa spirale. Les postillons dételaient, les commissionnaires armés d'échelles montaient à l'assaut de l'impériale, les portières étaient ouvertes, les marche pieds abaissés; les voyageurs s'agitaient pêle-mêle sur le pavé en réclamant au tohu-bohu de l'emmagasinement^ qui sa malle, qui son manteau, qui son sac de nuit. Par un retard peut-être aristocratique, le coupé restait fermé. Cette clôture inexplicable impatienta le curieux à moustaches rouges \ il revint près de la voiture, plongea de nouveau son regard à travers la glace immobile, et put apercevoir cette fois le capuchon d'une pelisse en satin noir. En ce moment un grand jeune homme en redin.;ote fourrée, la tête couverte d'une élégante casquette de voyage, ouvrit la portière opposée, sauta lestement à terre et reçut avec des attentions infinies la dame à la pelisse qui mit à descendre toute la gaucherie désirable. A travers les jantes des roues, l'observateur put voir deu:^ étroits brodequins qui se contièrent l'un après l'autre aux degrés en zig zag du marche pied, sans accident mais non sanstraliison. La voyageuse ayant enfin atteint la terre ferme, s'y posa aussi légère qu'un oiseau, prit le brasde son conqiagnon, et entra ave*; lui dans le bureau. Un moment après, l'homme au regard perçant, qui était resté immobile à sa place comme s'il rùi vdiiin se cacher derrière l'attelage, vit repai-aître les (Itux voyageurs. La jeiuie dame, les yeux levés sur son cavalier qui tenait sa casquette à la main, semblait remer-

cier par le plus gracieux sourire la galanterie dont elle était évidemment l'objet ; malgré la passe allongée de sa capote et le collet de fourrure qui couvraient presque eu totalité sa figure, on la devinait jeune et charmante. La beauté a son parfum qui la trahit quand elle se cache ; sous le voile, une jolie femme se reconnaît comme une rose dans l'ombre.

De son poste d'observation, le curieux n'avait pas perdu un seul geste du jeune homme, ni un seul sourire de la dame; les postillons le démasquèrent en emmenant leurs chevaux; l'inconnue l'aperçut alors, tressaillit et chancela sous un regard qui croisa le sien, comme si cet espion l'eût fascinée par un jet magnétique et continu semblable à celui que lance l'œil venimeux du serpent ; et si son compagnon de voyaj^e eût pu voir en ce moment son visage, il l'aurait trouvé pâle et décomposé. Sans plus récouter ni lui répondre, sans attendre le domestique qui rassemblait ses effets, la jeune femme effrayée s'éloigna d'un pas si rapide qu'elle paraissait plutôt courir que marcher, et se jeta dans la première rue qui s'offrit à elle. Le voyageur, toujours sa casquette à lamain,la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparût, et demeura plus ébahi qu'un chien d'arrêt qui perd une piste; il appela bientôt l'amour-propre à son aide ; et pour réprimer la moquerie de ses compagnons de voyage, il enfonça sévèrement sa casquette sur l'oreille droite, fit une pirouette cavalière et se trouva en face de l'individu de qui l'aspect avait si

fort effarouché sa compagne. Les (leiix lionimes se regardèrent,

— Guerland ! dit le voyageur d'un air de surprise et de bonne humeur, c'est le ciel qui vous envoie, j'ai besoin d'un cornac et je vous prends.

Guerland recula d'un pas et fronça le sourcil, mais il maîtrisa promptement le sentiment secret qui avait donné à sa figure une expression menaçante, et fit contracter à ses lèvres un sourire dont il dissimula l'effort sous ses longues moustaches.

— Vous, à Grenoble ! mon cher Barberin, dit-il d'une voix composée. Quelle bonne fortune vous y amène?

— Une bonne fortune en effet, répondit le voyageur ; du moins je l'espère. Mais il gèle un peu trop pour que je vous fasse ma confidence au milieu de la rue comme les amants de Molière. Trouvez-moi quelque giteoù nous puissions deviser les pieds sur les chenets et la fourchette à la main. Je meurs de faim et de froid. Quel est le meilleur hôtel ?

— Vous n'irez pas à l'auberge, j'ai une chambre à vous donner, reprit son interlocuteur d'un ton d'empressement qui contrastait avec la répulsion qu'avait exprimée son premier abord. Mon domestique viendra premlre vos effets.

L'ne demi-heure après, les deux jeunes gens assis devant un feu pétillant dans le cabinet de Guerland, déjeunaient de compagnie; le voyageur en voyageur, le

ion d'IVRES DE en. DE DERNARD.

maître du logis du bout des dents et sans doute par courtoisie.

— Vous m'avez promis une confidence, dit celui-ci, quand il vit l'appétit de son hôte à peu près apaisé, et en faisant un etiort pour dérider l'expression sombre et inquiète que conservait sa physionomie.

Barberin vida son verre, mit sa serviette sur la table, ses pieds sur les chenets, lissa une petite moustache noire qui relevait une jolie figure assez délibérée, et prit la parole de ce ton badin et avantageux qu'affectionnent les jeunes gens pour leurs histoires couleur de rose :

— Vous saurez, mon cher hôte, qu'hier à pareille heure, au lieu de déguster un excellent déjeuner et de jouir d'une aimable compagnie, je gelais au milieu de la bonne ville de Lyon. C'est dans la cour des messageries que la scène se passait. On chargeait à ma droite la voiture de Paris par laquelle je devais partir, à ma gauche celle de Grenoble d'où je suis descendu. L'homme propose et Dieu dispose. Pour tuer le temps et le froid, je me promenais de l'une à l'autre en fumant un cigare. J'abhorre les bureaux de diligence et la ménagerie qui s'y entasse en attendant le dépar! ; pour prévenir la congélation de mon individu, je préférais battre la semelle à la manière des écoliers. J'avais une place dans le coupé. Figurez-vous ma terreur lorsque je vis prêt à y monter un couple hybernois ou helvétique, je ne sais lequel, mais inouï, et créé sans doute pour montrer jusqu'à quel point

la poau humaine est susceptible de dilatation : un hippopotame en redingote d'alpaga, romorquant un cachalot en pelisse verte fourrée de petit gi'is. Je vois encore les deux monstres ! à eux seuls ils emplissaient le coupé si bien qu'une limande en troisième se fût trouvée trop ventrue. Et j'étais le grain chétif promis à cette double meule ! D'horreur, je jetai mon cigare et tournai sur mes talons. Autre tableau ! Dans le coupé de la diligence de Grenoble venait de s'asseoir une jeune dame, coquettement attifée, aux grands yeux noirs, au teint pâle, aux lèvres roses, charmante en un mot; d'ailleiurs, vous avez pu en juger. Vous me voyez d'ici : d'un côté ce couple inhumain, de l'autre ce gracieux visage; la frayeur d'arriver à Paris plat «îomme un alb»m, la cruauté de laisser une aussi jolie personne exposée seule au froid meurtrier d'une nuit de janvier; ma charité pour moi et pour elle ; bref, une minute après ma malle passait dune impériale à l'autre, et je dois vous dire que ce changement de front attira un sourire mêlé de rougeur sur la figure de ma future partner. L'n quart d'heure plus tard, je faisais le voyage de Lyon à Paris par Grenoble, itinéraire contraire aux plus simples notions géographiques; mais vous avouerez que c'était le cjis (l'imiter La Fontaine et de prendre le plus long. Tout chemin mène à Rome, mais un seul conduit au ciel; le ciel pour moi, comme pour vous sans doute, est une jolie femme ; c'est ma seule dévotion ; j'espère qu'elle me prnlilcra un jour, et qu'il me sera beaticoup pardonné

ainsi qu'à Magdeleine, parce que j'aurai beaucoup aimé.

— Et vous êtes venu de Lyon à Grenoble seul avec cette dame? demanda Guerland en cherchant à émousser la rigueur de son regard et à séparer ses sourcils qui jouaient d'une façon un peu trop significative.

— Sol us cum solâ. Il y avait une femme de chambre malade, une tante que le froid empêchait de faire son service de chaperon ; et puis elle avait son domestique dans la rotonde. Vous voyez que nous étions en règle. D'ailleurs, pas de mauvaises pensées ! je ne suis pas de ceux qui fauchent leurs blés en herbe et qui vendent leur héritage pour un plat de lentilles. Je sais vaincre mon appétit et attendre l'heure du dîner. Un repas exquis doit être savouré à table, et non dépêché sur 1§ pouce comme fait de sa provende un vilain. J'estime beaucoup, surtout en galanterie, la science qui prévoit et ménage le lendemain. Ma jolie compagne de voyage avait trop de distinction et de grâce, pour que je voulusse compromettre par la moindre imprudence l'avenir dune connaissance si attrayante. Le respect, duperie quelquefois, devient la plus habile des séductions auprès d'une femme exposée et presque compromise par son isolement. Moins le respect est espéré, plus il inspire de reconnaissance. Madame de Valdaunaie....

Guerland fit un mouvement violent sur sa (>liaiso.

— Elle vous a dit son nom, s'écria-t-il.

— H;i ! clli! m'a dit bien d'autres choses, reprit le cou-

tpur, je suis sûr qu'elle est touchée d'avoir trouvé un Grandisson là où elle redoutait peut-être de reucontrer un Lovelace. D'ailleurs, dit Barberin en se passant la main dans les cheveux et jetant un regard de bonne amitié sur sa figure que reflétait la glace de la cheminée, je suis de tournure assez dégourdie pour me permettre quelquefois la vertu sans compromettre ma réputation. Je vous jure que nous avons fait la moitié de la route, roulés dans le même manteau comme Paul et Virginie, sans que mes lèvres aient eu d'autre bonne fortune que la passe de son chapeau et quelques cheveux égarés. Voilà tout.

— Dans le même manteau?

— Fallait-il nous fuir, par une pruderie féroce, pour que ce matin le conducteur nous trouvât gelés chacun dans notre coin et dans notre vertu? Il y avait nécessité de rapprochement sous peine de mort. C'eût été mon avis au mois d'août; ce fut, avant le troisième relais, l'avis de ma compagne, sans que je pusse en tirer la moindre conséquence vaniteuse : j'ai eu le succès d'une chauti'erette ; un moine m'eût été préféré. Comme je devinais quel auxiliaire était pour moi la bise de janvier, j'avais sournoisement prémédité un coup de coude dans une des glaces; mais je n'eus pas besoin de cette mauvaise action : grâce à l'excellente confection des voitures françaises, notre coupé était un crible des plus distingués. Kiitre la demi-douzaine de ventilateurs qui nous lardaient des courants «l'air aigus connue des aiguilles, l.ucrèce

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elltMnême n'oùl pas refusé la moitié do mon manteau, d'autant plus que je mis à l'offrir une charité que saint Martin n'eût pas désavouée.

— Enfin ! dit Guerland avec impatience.

— Enfin, j'ai fait connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de gentillesse, de coquetterie, de séduction ; une sirène ! Une chose la rend plus attrayante encore que toutes ses grâces et me préoccupe davantage : cette femme a dans le cœur un secret, et un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner. Elle a dû éprouver dans sa vie quelque impression terrible dont la vibration dure encore. Au milieu d'un accès de gaieté, je voyais ses yeux se troublant tout à coup comme s'ils eusseet aperçu quelque vision eff"rayante. De temps en temps un tressaillement nerveux la faisait frémir sans raison apparente. J'ai voulu savoir la cause de ces émotions inexplicables ; elle ne m'a rien répondu. Je suis revenu par un chemin détourné : je lui ai demandé si elle avait versé en voiture; non. Je lui ai parlé de ses enfants, elle n'en a jamais eu. Ce n'est donc ni un accident ni un chagrin maternel qui ont développé en elle cette irritabilité mystérieuse. Est-ce quelque revers de fortune, ou la mort de son mari ? je ne la crois pas intéressée, et son mari était vieux. Enfin je me suis perdu dans mes suppositions, sans arriver à un résultat qui nie satisfit. Chose certaine, cette femme est sous la domination d'une terreur secrète dont le coupla frappe à cliaque instant, mal-

gré ses efforts pour s'étourdir. Quelle est cette terreur? Je l'ignore, mais j'en saurai la cause. En attendant, j'ai assez bien fait mon chemin. J'ai la certitude qu'elle a du goût pour ma conversation et de la reconnaissance pour ma conduite. Vingt-quatre heures d'un tète-à-tète imprévu, original, sont un excellent début. Je n'ai jamais commencé de roman par un meilleur chapitre. Elle s'appelle madame de Valdaunaie, ou mieux encore Valérie ; elle est veuve, elle a vingt-cinq ans ; elle est trop jeune pour me recevoir chez elle ; à son âge, une femme fait entrer .son amant parla fenêtre et non par la porte. Ainsi le veulent les bonnes mœurs. L'étiquette provinciale s'oppose donc à ce que j'aie mes entrées officielles ; mais, en attendant l'échelle de soie, je danse demain la seconde valse et la quatrième contredanse avec elle au bal de la préfecture.

— Demain?

— Demain, lundi, jour de gala chez tous les préfets du royaume. I^e vôtre se conforme sans doute à l'étiquette administrative. Il a épousé une arrière-cousine de ma mère. J'irai aujourd'hui me mettre en règle avec la prélelte, je dînerai demain chez elle, et le soir j'entame le second chapitre de mon roman, que j'intitulerai : Le Carnaval à Grenoble.

Le maître du loj^is se leva, fit plusieurs tours dans le cabinet d'un air sombre et pensif. Barlxriu, absorbé par la préparai i(»n iVxuw tasse de flie. inélan;^'<'ait par just^

proportion les feuilles, et ne s'aperçut pas de la contenance de son ami.

— Maintenant, reprit-il, vous allez me rendre un service. Vous savez que dans luie semblable entreprise, il faut avant tout connaître les tenants et les aboutissants. Dans les petites villes, tout se sait; voyons, qu'est au juste madame de Valdaunaie ?

— Une femme fort aimable, dit son hôte.

— Je ne suis pas resté vingt-quatre heures avec elle sans m'en apercevoir, à quoi pensez-vous donc ? Veuve, jeune et fort attrayante, elle ne doit pas manquer d'adorateurs. S'aperçoit-on qu'elle ait distingué quelqu'un ? répondez '

— Personne ! répondit Guerland d'un ton si grave que son interlocuteur l'eût remarqué, s'il n'avait pas eu le nez sur la théière.

— Ah! ah ! la cavalerie de Grenoble a été ramenée et peut-être même les vélites ; en avant la Maison rouge ! dit Barberin en faisant allusion à son hôte, qui avait servi dans la garde impériale, et à lui-même qui sortait des chevau-légers.

Guerland s'arrêta devant l'officier, le regarda fièrement et lui dit d'un ton glacial : Voulez-vous suivre un bon avis : tout chez moi est à votre disposition ; restez-y tant qu'il vous plaira; vous me ferez plaisir; mais ne revoyez cette femme ni demain, ni jamais.

— Vous l'aimez, répondit le jeime homme, tout est dit.

je repars ce soir. Soyez heureux, mon cher! Ah! elle vous aime !

— Je ne dis rien de semblable !

— Mais alors, expliquez-moi, Guerland....

— Rien, reprit l'officier en interrompant son ami ; mon conseil est absolu.

— Quelle raison alors...

— Je ne puis vous rien dire; mais croyez-moi, cette passion serait un malheur pour vous.

— Vous m'intriguez furieusement. J'ai déjà flairé un mystère, vous en faites un logogriphe; et de ma vie, je n'ai pu en deviner un seul. Quel est donc ce secret plein d'horreur ? Cette ange est-elle goule ou vampire ? tuo-t-elle ses amants? y a-t-il danger de mort à l'adorer?

— Oui, dit Guerland.

— Et vous ne voulez rien me dire de plus? dit le clievau-léger quand sa surprise se fut dissipée.

— En ce moment toute explication m'est impossible ; plus tard peut-être, si vous persistez.

— Plus tard, soit. Vous comprenez bien, mon bon ami, qu'il ne manquait à mon aventure que votre lugubre prédiction pour m'y engager davantage. Grûce à vous, la voila tout à fait poétisée. Du danger, du mystère, de l'amour ! salut à tous trois, vive Dieu ! la garde royale est là.

Et le jeune homme se leva allègrement en chanteronuantce refrain d'une romance alors à la mode parmi les chevaliers de la tidelité :

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Dieu veuille mon âme!

Ma vie est au roi, Mon cœur à ma dame.

Mon honneur à moi.

Le lendemain soir, le premier cavalier qui vint saluer madame de Valdaunaie, lorsqu'elle fit son entrée à la préfecture, fut Horace de Barberin. La jeune femme sourit à sa vue, sans pouvoir dissimuler une rougeur légère qui annonçait plus d'émotion que de déplaisir. Tout à coup l'animation de ses traits disparut subitement, le frissonnement nerveux qui lui était habituel courut sur ses blanches épaules et ses yeux interrogèrent avec une anxiété visible le groupe d'hommes entassés au milieu du salon. Sans doute son regard ne rencontra pas ce qu'il redoutait, car elle reprit bientôt son expression douce et engageante. La vague, un instant agitée de son gracieux corsage, se dégonfla peu à peu par un de ces longs soupirs qui semblent exhaler une peine importune pour aspirer des espérances souhaitées. Madame de Valdaunaie guérie de son inquiétude, refleurit comme la plante quand est tombé le ver qui la rongeait insensiblement; sa sérénité se changea en assurance, en vivacité, en désir de plaire, et finit par s'épanouir en une merveilleuse coquetterie à cent feuilles, près de laquelle toutes les autres amabilités féminines semblaient décolorées. Le chevau-léger s'enivrait de cette femme fleurie. Lorsqu'il vint faire valoir ses droits à la valse promise, son

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bras en s'omparant de celui de sa jolie conipacrne de voyage, le pressa doucement, et beaucoup plus que ne le voulait l'étiquette. Aucun rappel à l'ordre ne réprimanda cette muette tendresse, réminiscence du coupé. Barberin, fort de ce premier succès, ne songea plus qu'à le consolider. Ses yeux, ses paroles, son silence, ses moindres gestes devinrent une déclaration continuelle, nuancée, souple, multiple, attaquant sans interruption et sur tous les points otl'erts par le cœur ou par la vanité de sa maîtresse.

A la roue de paon de plus en plus complaisante par laquelle, en femme de province, la danseuse d'Horace répondait à son adoration pétulante, il pouvait deviner que, s'il ne pénétrait pas encore le cœur, du moins il intéressait l'espril et occupait l'imagination, ce qui vaut autant et quelquefois mieux. Son éloquence, à chaque instant plus pathétique et plus scintillante, se lançait par tous les sentiers du pays de Tendre, aiguillonnée dans sa course par les petites phrases incrédules, railleuses, agaçantes, flatteuses, taquines, que la jeune femme enfonçait de temps en temps en manière d'éperons aux flancs d'une conversation qui lui plaisait. Aucun jockey dEpsom n'entendait mieux son art que madame de Valdaunaie n'avait compris cette science de coquetterie qui, comme toutes les autres, peut se formuler en deux mots. La femme vertueuse dit: non; la passionnée, oui; la capricieuse, oui et non; la coquette, ni oui ni non. C'est par les mille per-

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plexilés de ces deux mots^ également refusés ou prononcés avec une expression contraire à leur sens, de ce oui moqueur, cruel comme une trop longue résistance, de ce non languissant, tendre comme un aveu, que Valérie promenait bride en main sa nouvelle conquête; modérant une allure trop vive par un regard impérieux, prévenant le découragement par ce sourire câlin que les poètes anacréontiques nomment l'aurore du bonheur; compensant un refus vague par une plus vague concession; n'accordant rien, mais laissant tout espérer ; causant en un mot sur le seuil de l'amour, mais la porte fermée.

Pendant cette conversation, cessée et reprise selon les occasions que donnaient les contredanses, Barberin aperçut à l'une des portes du salon, Guerland, immobile, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fixés sur madame de Valdaunaie. Sans s'inquiéter de l'expression profondément sinistre de ce regard, l'amant salua son hôte d'un sourire d'intelligence qui semblait dire : Vous voyez que j'avance malgré vos prophéties. L'idée d'être un objet d'observation pour un autre homme, le souvenir de la mystérieuse conversation de la veille, le vague instinct d'une rivalité cachée exaltèrent le Parisien. Il redoubla de frais et d'amabilité, comme les chevaliers qu'encourageait à leurs plus beaux coups de lance la présence de quelque renomn)é paladin. Tout en prêtant l'oreille à cette mousqueterie redoublée, madame de Valdaunaie jouait a\ec son bouquet de bal, jolie touffe de roses blanches.

bordée d'un cordon de boutons de roses du Bengale. Par gentillesse de maintien, peut-être par embarras naissant, la jeune femme, d'une main fort mignonne sous le gant, arrachait les feuilles qui lui paraissaient déranger la symétrie du bouquet. Dans cet etfeuillement, quelquefois un peu vif, un bouton fut brisé et roula sur le parquet. Horace se pencha lestement, le ramassa, fit à demi le geste de le porter à ses lèvres et le demanda par un regard expressif.

— Qu'en ferez-vous? dit en souriant madame de Valdaunaie ; bon, si c'était le bouquet, mais un bouton...

— Je commence ma fortune, répondit le jeune homme d'un air de modestie mêlé de finesse. Je suis déjà plus riche que vous ne le croyez. Ce bouton ne sera que le second diamant de mon trésor; j'ai pour premier, pour Régent, un cheveu, un seul, mais si fin, si doux, si noir, si brillant! Je ne vois au bal qu'une seule chevelure qui lui soit comparable.

En ce moment, par un geste familier aux femmes, lorsque toutefois elles portent leurs propres cheveux, Valérie lissait une boucle de sa chevelure et réparait un désordre qui n'existait pas. Elle laissa lentement retomber sa main et pour toute réponse respira son bouquet à plusieurs reprises.

— Un manteau où l'on trouve de pareilles richesses ne vaut-il pas un peu mieux que celui du doge de Venise? reprit Barberin en souriant doucement et faisant allusion à ses ancêtres, patriciens de Venise.

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Madame de Valdaiinaie, un peu confuse du souvenir qu'on lui rappelait, et de l'idée d'avoir eu pour cornette de nuit la fourrure où s'enveloppait d'habitude la figure cavalière qu'elle avait sous les yeux, enfouit son visage dans la gerbe de fleurs, et détourna la tête.

— Les fleurs se flétrissent !

A ces paroles, prononcées subitement d'une voix grave, la jeune femme tressaillit comme si quelque serpent eût sifflé à son oreille; elle se redressa sur la banquette et leva les yeux. Guerland était debout devant elle, armé de ce regard pesant qu'elle avait -rencontré la veille en descendant de la diligence. De la main droite il montrait le bouquet de bal qui venait de tomber sur le parquet, de la gauche il en tenait un autre, séché depuis longtemps en apparence et taché de plusieurs points bruns semblables à des gouttes de sang.

— Est-ce là ce que vous dites au bal pour amuser les femmes? dit Barberin, que cette interruption mettait de fort mauvaise humeur.

Un gémissement sourd, une main qui froissait convulsivement son épaule lui firent retourner la tète : madame de Valdaunaie, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés, chancelait en essayant de se retenir à lui. Cette femme tomba tout à coup entre les bras de Barberin, s'y abandonna languissamment comme un corps inerte, et lorsqu'il voulut la rasseoir sur la banquette, elle s'affaissa sur elle-même et perdit connaissance. Une rumeur sou-

daine arrêta l'orchestre et interrompit la danse. La maîtresse de la maison accourut^ et tit transporter dans son appartement la danseuse évanouie. Puis le bal continua avec l'égoïsmeque professe le monde en toute occasion. Barberin seul, inquiet et troublé de cette scène, ne quittait pas le salon qui précédait la chambre où l'on avait emporté Valérie, et dont l'accès lui était interdit, ainsi qu'aux autres hommes. Enfin, au bout d'une heure, sa cousine, avec la bienveillance d'une femme qui devine un amour et y compatit, vint lui dire que sa danseuse allait mieux, et qu'on venait de la reconduire chez elle. Un peu rassuré, il allait rentrer dans la salle du bal lorsqu'une main l'arrêta en lui saisissant le bras; il se retourna et aperçut Guerland.

— Je crois que vous n'avez plus rien qui vous retienne? dit le trouble-féte. Je désirerais vous parler. Voulez-vous que nous partions?

— Partons, répondit l'amant en mâchonnant le bouton de rose brisé, symbole de cette femme naguère si fraîche et si radieuse, maintenant tlétrie et languissante.

Deux heures sonnaient à la pendule du cabinet de Cuerland, lorsque les deux amis y rentrèrent. Guerland tit rallumer le feu, et avança un fauteuil à son hôte, fort intrigué de ces manières cérémonieuses et du mystère (|ue semblait annoncer la demande d'un entretien dans un pareil moment, entretien lié sans doute aux paroles iibscures de leur conversation prtkédente.

114 mXVRES DE CFl. DE BERNARD.

— Qup diantre avpz-vous donc à me narrer? demanda Barberin quand le domestique fut sorti. Vais-je enfin connaître le grand secret ? Vous êtes sombre et fatal comme Talma dans Othello. Je suis sur que votre physionomie funéraire a fait évanouir madame de Valdaunaie.

— Vous m'avez raconté hier un roman^ répondit Guerland avec la gravité glaciale qui caractérisait son langage, je vais vous dire une histoire ; à votre tour écoutez-moi. Vous êtes sur le point de devenir amoureux...

— C'est fait^ je le suis corps et âme. Cet évanouissement m'a achevé. J'ai toujours adoré les femmes nerveuses. Parlez ? continua-t-il en voyant l'air impatienté de son hôte.

— Il s'agit aussi d'amour dans mon histoire^ reprit l'officier en souriant avec amertume. Quoique mon récit soit de nature à vous intéresser^ s'il vous ennuyait, je n'abuserais pas de votre patience. Il y a trois ans, un de mes amis, officier dans le même régiment et que je nommerai Rodolphe, alla fixer sa résidence à Montpellier; le licenciement de 1815 venait de le mettre en demi-solde. Une blessure reçue à Waterloo avait altéré sa santé, il avait dû choisir pour séjour un climat méridional et salubre. Froissé dans ses intérêts, dans ses opinions, dans ses sympathies, souffrant d'ailleurs, il était ce que nous étions tous alors, mécontent. Il vécut d'abord fort retiré, peu soucieux d'importuner les autres de son humeiu* morose. Peu à peu cependant l'exemple de quelques

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amis l'arracha do sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui valait mieux que de s'en laisser dévorer ; que le monde était un excellent médecin et que l'isolement était à lui seul une maladie. Il fît donc comme les autres. Afin d'arrêter le progrès de son marasme^ il le mena au bal, et se jeta à corps perdu dans le tourbillon. Il dansa, il chanta, il rit. Quoique brigand de la Loire, il fut bien accueilli dans les salons où il s'était fait présenter : l'irritation intime de son esprit portait à la surface une excitation qui passa pour de la vivacité, pour un désir de plaire ; son envie de s'étourdir à tout prix lui fut comptée comme amabilité ; il eut donc du succès, il devint à la mode, il ne tint qu'à lui de mettre une couronne de dandy sur son blason de la vieille garde ; il l'eût fait peutêtre, si une puissance fatale n'était venue tout à coup dominer son existence. Dans ces salons où l'avait jeté l'ennui, où le retenait la vanité, une femme s'offrit à lui, jeune et belle, armée de toutes les séductions d'un esprit ardent, forte de toute l'autorité que donne un cœur froid. Pour peindre cette apparition et son effet, les mots me manquent. Il aima cette femme comme il croyait impossible daimer, comme un fou, mais ce mot est encore faible. Elle devint, pour son imagination glacée par les déceptions, une illusion nouvelle qui répara toutes les illusions qui venaient de sombrer. Il se prosterna devant elle comme le marin pieux devant sa Notre-Dame de Kecouvranc^; à cet autel unique, se rattachèrent les fils

brisés de son existence. La puissance qu'avaient refoulée au fond de son âme les mécomptes d'une carrière fermée, d'un courage inutile, d'une ambition sans aliment, se redressa soudain, ainsi que par un ressort longtemps comprimé. Cette belle enchanteresse tut son ambition, nouvelle, sa gloire pacifique, son but, sa vie. Avez-vous jamais aimé, Barberin? oui ? Hé bien, vous comprendrez alors cette absorption de l'être tout entier, cet abandon absolu, cette âme livrée sans prévoyance, ni réserve, ni retour. Une passion semblable est une grande démence; son exagération même la rend impuissante; comme une bombe trop chargée, elle éclate en l'air. Au lieu de se tracer un plan de conduite, de combiner un système d'attaque, Rodolphe trouva tant de charmes dans le sentiment où se rajeunissait son âme, qu'il s'abandonna d'abord aux rêveries sans fin du véritable amour ; il se versait sa tendresse et la buvait à longs traits, sans songer à l'imprudence d'une ivresse qui n'était point partagée. Oubliant que l'amour est un duel, il se désarma de toute crainte, de tout soupçon, pour goûter le lâche bonheur qu'il trouvait à étreindre sa passion . Les mortelles langueurs qui suivent et punissent les abus de l'imagination énervèrent son esprit, amollirent son cœur, ployèrent ses genoux, le couchèrent enfin aux pieds de cette femme, en lui ôtant jusqu'à l'intelligence de rendre son abaissement profitable. Au lieu de se faire accepter comme amant, il se donna comme esclave, et il fut pris

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pour tel. Une femme ne refuse guère au front courbé devant elle la faveur de le fouler sous son pied léger, qui pèse alors comme s'il était de bronze, et qui porte sur le ca'ur. Ne faut-il pas des degrés au troue d'une coquette? Devant elle, il est prudent de mettre de la dignité dans l'hommage et de ne jamais plier qu'un genou. Rodolphe, lui, ne se mit pas seulement à deux genoux, il se prosterna. Il devint pitoyable et ridicule, un amant qui abjure son orgueil, un militaire à quenouille, un homme bon à ramasser un mouchoir et à donner un fauteuil, un de ces individus qui ont la corvée des petits laiderons sans danseur et des douairières sans partners; importants dans le salon de leur reine, un peu plus que le valet qui annonce les visiteurs, un peu moins que le roquet qui a le droit de les mordre, mais auquel ils vont ouvrir la porte quand l'animal bien appris a besoin de sortir; un patito enfin. Voilà ce que devint Kodolphe. La femme qui l'avait ainsi dégradé avait un mari vieux, bonhomme, stupide au point de ne pas être jaloux; il se fit le complaisant de ce mari comme il était le page de la dame. Dans le ménage, cet homme, distingué par Napoléon, fut un laquais de plus.

— Permettez, dit Barberin en interrompant son ami; sur ce point, je ne partage pas votre courroux contre ce Ilodolphe. Qu'il ait montré peu d'habileté en se livrant [(ieds et poings liés, sans faire ses conditions, d'accord ; mais, quant il ces petites bassesses, qui vous font monter

1)8 OEIVRES DE Cil. DE BERNARn.

le sang au visage, ce sont péchés des plus mignons en amour. On ne déroge pas en faisant ces gentilles choses ! Moi qui vous parle, j'ai fait le portrait d'un chat; j'ai enseigné la musique à un perroquet ; j'ai marché à quatre pattes comme Henri IV, en portant sur mon dos les deux chérubins d'un ange adoré, deux abominables sapajous qui abusaient de leur position, et prenaient mes cheveux pour une bride ; enfin, pour bassesse suprême, et que vous n'auriez jamais commise, mon vieux grognard, j'ai appelé l'empereur Buonaparte ! Parole d'honneur, j'ai appelé le grand homme Buonaparte ! Mon sacrifice s'adressait à une féroce vertu de la rue de Varennes. Eh bien, savez-vous ce qu'elle m'a valu? Une belle cocarde de satin blanc, qui me coûta quinze jours d'arrêts, notre sous-lieutenant ne l'ayant pas trouvée d'ordonnance. Le grand homme fut vengé.

— Après six mois d'une cour avilissante, après avoir subi tout ce que l'imagination d'une coquette peut inventer de caprices, de désappointements, de cruautés, rillusion de Rodolphe durait encore, reprit Guerland, il espérait toujours le prix de sa lâcheté. Il ne comprenait pas qu'une fenmie enrichit famour, mais ne lui fait pas l'aumône, et qu'un dédain irréparable est le seul loyer d'un cœur mendiant. Pour détruire son aveuglement, il fallut une lumière imprévue. Un jour, il dniait avec plusieurs officiers de la garnison; chacun parla métier d'abord, femmesensnite, quand lestêtcs se furent échauffées.

Il y ont des indiscrétions, des vanteries, des paris ; on afficha des noms, on montra des lettres. Un des convives, pressé sur le chapitre de ses succès, résista d'abord avec cette fatuité qui veut augmenter l'importance dutriomphe par TafFectation du mystère. Enfin l'ivresse l'emporta sur la retenue. — « Vous ne saurez pas le nom de madame, dit-il, vous ne blaguerez pas sur son style ; mais je puis vous faire apprécier son mérite par Téloquence qu'elle inspire à mes rivaux malheureux ! » Le chef d'escadron jeta un papier sur la table, une lettre de Rodolphe à "Valérie.

— Valérie! répéta Barberin devenu fort attentif depuis quelques instants, c'était un drôle et un fat !

— C'est ce fat qu'elle adorait ! cet homme ivre^ prêt à jeter la réputation de celle qui l'aimait aux quolibets d'un dîner d'officiers, un sot sans caractère, et qui n'avait nn'^me pas le mérite d'une jolie lij^'ure. Ce jour-là il était sous la protection de son ivresse ; mais le lendemain matin Rodolphe le tua en duel. Par bravade l'amant heureux avait à la boutonnière de son gilet un bouquet offert par son rival à Valérie et que celle-ci lui avait donné comme elle lui donnait les lettres dont sans doute ils riaient ensemble. L'épée de Rodolphe le cloua sur la poitrine du fat, mais en la retirant il emporta le bouquet souillé de sang. Ce bouquet, le voilà, continua Gurrlaiid en jc^tant sur la cheminée la touffe de fleurs séchées quil a\ait montrée au bal ; Ro(lol[)lie, c'est moi ; cette femme, v(tiis la devine/.?

En prononçant ces derniers mots, ses yeux d'aigle s'appesantirent sur Barberin avec une expression si incisive, que celui-ci, malgré son assurance, sentit sa prunelle mollir sous ce regard; il baissa la tête ; mais il la releva aussitôt en rougissant de cette soumission involontaire et dit d'un ton insouciant :

— Maintenant, la morale delà fable.

— Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cet homme, reprit Guerland. Depuis ce moment elle est sujette à ce tressaillement involontaire, à cette irritation nerveuse dont vous vous êtes aperçu. Quelque temps après, elle devint veuve, et alla habiter Nimes, je la suivis à Nimes ; elle se sauva à Lyon, je vins à Lyon; aujourd'hui elle habite Grenoble, vous me voyez à Grenoble. Une fatalité implacable m'attache à elle. Où elle ira, j'irai ; où elle vivra, je vivrai. Ma persécution égalera son horreur de moi. En se figeant entre nous, le sang de ce fat nous a collés l'un contre l'autre. Le sentiment qu'elle m'inspire aujourd'hui, je ne puis vous l'exprimer ; autant d'amour que d'exécration ; des désirs et de l'horreur; je la veux et je la hais. Je donnerais une moitié de ma vie pour la posséder, je donnerais l'autre pour pouvoir la changer en homme pendant vingt-quatre heures. Je la tuerais, voyez-vous, comme je lui ai tué son amant. Elle m'a fait trop de mal. Maintenant, dit Guerland, en continuant d'un ton pluscalnie, écoutez-moi. J'ai été votre témoin, l'an dernier, quand vous vous êtes battu

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avecSabierna.il estcertain que vous êtes brave, vous pouvez donc vous montrer raisonnable, sans qu'on impute cette prudence à faiblesse. Vous n'aimezpas cette femme, le hasard vousajeté sur son chemin, uncaprice vous y a retenu, n'y restez pas plus longtemps. Croyez-moi, passez outre, mon ami, retournez à Paris : avant d'y être arrivé vous ne penserez plus à elle, et vous trouverez là mille femmes qui vous aimeront. Laissez-moi celle-ci, j'ai juré que nul ne l'aurait, et qu'elle resterait sans plaisir d'amour en ce monde. Vous passerez sur mon corps pour arriver à elle, ou je vous tuerai comme j'ai tué l'autre. Soyez-en sûr, je vous tuerais, je sens cela. Ma destinée est de détruire ses amants, puisqu'elle ne veut pas de moi. Un noble métier que j'ai pris là, n"est-il pas vrai?

En disant ces derniers mots il essaya de sourire, mais ce sourire était plus triste que s'il eût pleuré : sa physionomie farouche prit une expression d'amertume, et sa tt'te se pencha lentement sur sa poitrine par un geste d'accablement. Malgré la légèreté de son caractère, et l'antipathie d'une rivalité naissante, Barberin se sentit presque ému en face de cette passion meurtrière et désespérée.

— Mais enfin, dit-il au bout d'un instant, n'avait-elle pas le droit de ne pas vous aimer? il fallait lui plaire et non perdre la tête. A quoi sert une épéeen ces sortes de choses? Vous avez commencé avec elle par un manque d'habileté, et vous continuez par une cruauté inouïe. Vous, un homme d'honneur, un militaire, vous tuez une fenunc !

122 ORUVRES DE Cil. DE UERIVARD.

car votre conduite n'est qu'un Jong assassinat, un coup de poignard serait plus humain et plus généreux.

— Que décidez-vous ? interrompit Guerland avec brusquerie.

Horace se leva et fit quelques tours dans la cliambre d'un air de profonde réflexion.

— Nous reparlerons de cette affaire, dit-il enfin. Vous avez fait un appel à ma raison, j'ai le malheur de n'en jamais avoir impromptu. A demain.

Puis Horace prit une bougie sur la cheminée, salua son hôte, et rentra dans sa chambre.

— L'aventure se complique furieusement, se dit Horace de Barberin dès qu'il fut seul. Bah ! pour le moment, dormons afin de reposer le cerveau.

Dans cette intention philosophique, il se coucha en récitant le premier chant de la Henriade qui lui remplaçait l'opium en cas d'insomnie; malgré l'excitation de son esprit et l'irritation de ses nerfs, il s'était endormi du sommeil des justes avant le soixantième vers. 11 ne se leva qu'à midi et tint conseil avec lui-même en s'habillant.

— Je n'ai pas trois partis à prendre. Aller en avant ou en arrière! En avant, je trouve un duel à mort avec Guerland ; je le tue ou il me tue, alternative fort désagréable ! Madame de Valdaunaie vaut-elle la vie d'un honmio? Mais d'abord suis-je amoureux?

La répons"i était très-difficile. L'expérience conduit

ISOrVELLES ET MÉLANGES. 123

souvent au pyrrhonisme. Un très-jeuno homme ne doute jamais de la réalité de son amour, sa nature en est trop complice ; mais ceux qui ont un peu voyayé par les sentiers fleuris de la galanterie y perdent presque toujours cette foi du cœur qui croit en lui-même, tant il est sûr de sa force et de sa pureté !

— Si je retourne en arrière, ne sera-ce pas une faiblesse? Mest-il permis à moi, Horace Barberino dei liarherini, de lâcher pied devant un loup enragé?

Le jeune officier flotta longtemps entre ces deux propositions sans pouvoir se résoudre à prendre un parti. S'il eût été moins gâté par les femmes, ou plus sérieusement épris, l'emportement d'une passion véritable l'eût promptement décidé. Mais sa vanité, beaucoup plus en jeu que son cœur, ne détruisait pas entièrement sa répugnance à verser le sang d'un homme jusque-là son ami. Brave par tempérament, la pensée d'un danger persoimel entrait pour fort peu dans son incertitude. (!et hoiume couché en travers de la porte qu'il voulait franchir, et duquel il fallait faire un cadavre, causait toutes ses perplexités. Après deux heures de réflexion pendant lesquelles il se promena dans sa chambre, il était irrésolu tout autant quHamlet au commencement de son monologue : Pas de moyen terme, se dit-il. 11 faut sabrer ce pauvre diable pour m'ouvrir le passage ou plier bagage à la honte des chevau-légers. Du sang ou de la boue .sur mon écusson, jolie perspective ! Je voudrais que la dili-

gence de Paris eût versé en route avec ces deux monstres qui m'ont empêché d'y monter; sans eux je serais trèspacifiquement étendu au coin de mon feu dans la rue du Bac, et ce soir j'irais aux Italiens. Je ne peux pas cependant prendre un parti à pile ou face. Si j'allais chez madame de Valdaunaie? Cette inspiration dissipa l'incertitude de Barberin. Sans demander son hôte, avec qui le moindre entretien l'eût fort embarrassé, il sortit, déjeuna dans un café; puis il se dirigea vers la rue qu'habitait Valérie. — Après son évanouissement d'hier, pensat il, j'ai le droit d'aller demander de ses nouvelles. La prude la mieux corsée ne saurait y trouver à dire.

Il se présenta donc résolument comme si ses entrées lui eussent été officiellement accordées. L'air embarrassé de la femme de chambre qui vint lui parler, une malle et des cartons au milieu de l'antichambre excitèrent à un trop haut point sa curiosité pour qu'il se laissât facilement éconduire ; il insista malgré la consigne. Au milieu de la discussion, une porte s'ouvrit en face de lui ; sur le seuil d'un petit salon où régnait un demi-jour, il aperçut la figure pâle et aUérée de madame de Valdaunaie. Sans écouter la femme de chambre, il s'avança vers la maîtresse avec l'aisance respectueuse d'un homme du monde ; mais dès qu'il eut refermé la porte, sa contenance toute d'étiquette fit place à cette vivacité de maintien qu'inspire 1 1 passion et que les femme? pardonnent.

— Vous partez ! s'écria-t-il, et sans me prévenir !

Pour toute réponse, Valérie prit sur la cheminée un paquet parmi plusieurs autres, et le lui présenta. Barberin ouvrit précipitamment celte lettre en lisant son nom sur l'adresse. La jeune femme s'assit sur une causeuse, à l'angle de la cheminée, la tête appuyée sur sa main, et les yeux vaguement arrêtés sur le foyer; la blancheur inanimée de son visage était rehaussée par une robe noire, deuil improvisé; sa physionomie empreinte de stupéfaction et de terreur disait assez combien la scène de la veille avait eu de retentissement en elle. A chaque instant, son tressaillement nerveux devenu plus fréquent, troublait par un sursaut douloureux ce corps dont la pose languissante annonvait d'extrêmes fatigues.

— Vous croyez donc enfm que je vous aime, puisque vous avez voulu me dire adieu, dit Horace après avoir achevé sa lecture. Puis, au lieu de prendre un fauteuil, il s'assit près d'elle sur la causeuse où ils se trouvèrent serrés connue dans le coupé où leur connaissance avait commencé. Valérie le regarda craintivement en lui jetant un sourire mélancolique, et dit d'une voix faible :

— Promettez-moi de ne pas me suivre, et de ne jamais cherchera savoir oii je serai.

En ce moment, madame de Valdaunaie fut pour lui si bt'ih* de tristesse, «i séduisante de chagrin et de souffrance^, que son irrésolution fut finie, et son parti pris; le cadavre de Guerland s'elfa(,a de son imagination, il ne vit plus qu'une femme d'autant plus adorable, que non-

J2e OBUVRES DE CH. DE BERNARD.

soiilement sa contenancR abattiio, mais ses efforts pour sourire et pour paraître calme semblaient demander secours et protection. Il sentit bouillonner dans ses veines tout ce que ses pères lui avaient transmis de sang aventureux. Les vieux patriciens de Venise n'eussent pas renié le chevau-léger leur descendant lorsqu'il se mit à genoux devant madame de Valdaunaie, les joues colorées et les yeux animés de cette exaltation qui sied à la jeunesse.

— Je sais tout, lui dit-il d'une voix attendrie, Guerland m'a tout appris ; mais la torture qu'il vous fait subir a duré trop longtemps, je vous en délivrerai, Madame! Acceptez-moi pour défenseur ! Vous le savez, autrefois les victimes de quelque odieuse entreprise se mettaient sous la sauvegarde d'une épée ; voulez-vous la mienne? Je n'exigerai pas votre cœur en retour, vous me renverrez quand je ne vous serai plus utile; oui, je ne réclame que le droit de vous défendre, de me dévouer pour vous, et ne veux pas faire succéder la persécution à la tyrannie. Dites-moi, Valérie, poursuivit-il à voix basse en serrant la main glacée qu'on lui abandonnait, faut-il tuer cet homme ? — Je le tuerai, dit-il en voyant qu'elle se taisait.

L'éloquence de cette voix vibrante, de ce regard toujours tendre quoique fier, avait empêché madame de Valdaunaie de saisir le sens effrayant des paroles ; au lieu de répondre elle regardait son défenseur ; pendant un moment elle oublia sa position, et rentra dans sa nature coquette et impressible. Un orgueilleux plaisir lui va-

NOUVELLES ET HnÉLAlSGES. 127

rpssa \o cœur, quand plie vit à ses ijonoiix co jonno champion qui devait se tenir debout si vaillanuncnt devant les hommes ; il lui plut^ et déjà réclat naissant de ses yeux promettait des aveux, quand il s'éteignit soudain.

— Il vous tuera, dit-elle avec l'accent d'une morne conviction. Et sa tête tomba sur sa poitrine, comme par soumission à une fatalité reconnue, éprouvée.

En ce moment le pas d'un cheval se fit entendre au dehors. Madame de Valdaunaie se redressa, écouta un instant et frissonna ; elle s'approcha de la fenêtre, regai-da à travers le rideau de mousseline, sans le soulever, et fit signe à Horace de venir. Guerland passait dans la rue; en arrivant devant la croisée, il leva la tête, et ses yeux envoyèrent un double éclair aux deux amants. La jeune femme cédant au pouvoir de ce regard, repoussa vivement Barberin comme si elle eût craint qu'il no fût aperçu malgré le rideau; puis elle revint en chancelant jusqu'à la causeuse où elle se laissa tomber à demi morte. — 11 passe tous les joins, dit-elle enfin. Partout où je suis, il passe ainsi. Quand j'entends son cheval, mon sang se glace; et si je ne meurs pas bientôt, je deviendrai certes folle. Hier au bal vous me Irouvioz heureuse, jolie ; que pensez-vous aujourd'hui de mon bonheur et île nia beauté ?

Par un mouvement rapide et d'une franchise peu habituelle aux femmes, elle se tourna vers la fenêtre pi nuque le jour tombât directement sur son visage. Etait-ce

oubli complet de coquetterie, était-ce raffinement? Peutêtre avait-elle pressenti l'impression que devait produire sur l'âme généreuse de son chevaleresque ami cette pâleur languissante, ces yeux rougis et cernés, toute cette doléance de châtelaine victime d'un félon. Cette impression fut profonde. La veille au bal, Horace, en la rencontrant dans le triomphe de sa beauté, lui avait fait la cour sur un pied d'égalité parfaite, en homme qui savait le prix de son hommage ; en la retrouvant aujourd'hui triste et malheureuse, il s'inclina devant elle sans restriction dans son dévouement, ni retenue dans son offrande.

— Un mot, de grâce , dit-il d'un ton suppliant en réponse à l'humilité réelle ou affectée des dernières paroles de Valérie. Le nom de la ville où vous allez?

Ces mots furent acccentués par tant d'amour et de persévérance, que la coquette les savoura malgré la terreur qui l'agitait ; elle regarda Barberin, détourna la tête, le regarda de nouveau, eut l'air d'hésiter ; enfin, au lieu de répondre, et par une sorte de terme moyen entre un consentement et un refus, ses yeux se portèrent sur une lettre posée sur la cheminée. L'amoureux se pencha, lut l'adresse : A madame de Miolens, à Toulon. — Toulon! répéta-t-il à voix basse, et la joie sur les traits. Oh! dites, ne me trompez-vous pas ?

Les yeux languissants de la jeune femme se ranimèrent subitement et lui lancèrent un de ces regards fugitifs qui semblent promettre d'éternelles tendresses.

— Rien ne peut donc vous détacher d'une femme malheureuse, dit-elle d'une voix dont la douceur révélait une reconnaissance anticipée.

Ils s'étaient compris, sans qu'aucun mot décisif eut été prononcé. Un vague sourire qui annonçait la foi dans le bonheur retrouvé, éclaira au même instant leurs visages, et le soleil d'hiver passant à travers les rideaux les enveloppa d'un rayon caressant.

— C'est l'espérance ! le ciel est notre complice, dit l'amant en montrant à Valérie la bande d'or qui brillait dans la chambre.

— Vous resterez un mois à Grenoble, et vous irez ensuite à Paris, repartit madame de Valdaunaie en afîectant l'accent tendrement impératif d'une femme qui prend possession d'un nouvel amour.

— Oui, j'irai par Paris, répondit-il en souriant finement.

— Et maintenant, adieu ! reprit-elle en lui tendant la main; et surtout qu'il ne sache pas que vous êtes venu. Dans deux heures je serai partie.

Cette main offerte, Horace la baisa sans qu'elle lui fût retirée ; il sortit par un escalier quiconduisaitdans uneri'tî autre que celle où donnait la principale porte de la maison. 11 sourit en lui-même de cette fausse allure d'funant heureux en se proposant d'en avoir les réalités sur le riant rivage de la Méditerranée. Prudent comme les roués qui n'en sont encore qu'aux semailles, il voulut tromper les soupç<jns, alla dîner Ix la préfecture, et y apprit avec un

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étonnementîjoué, le départ de madame de Valdaunaie, la grande nouvelle de la soirée. Lorsqu'il entra chez son hôte, il le retrouva seul dans son cabinet^ et fut reçu par lui d'un air froidement observateur.

— A quand notre duel à mort ? dit en entrant Barberin d'un ton dégagé. Vous savez le tour que nous joue cette belle Angélique. Elle nous plante là comme Roland et Ferragus au milieu de la forêt des Ardennes.

— Vous ne suivez pas madame de Valdaunaie ? demanda Guerland sans se dérider.

— Je n'ai pas votre talent pour deviner les traces perdues, ni votre persévérance à courir après une femme qui se sauve. Je ne suis pas habitué à faire fuir les coifïes ! Si l'amour de cette belle enchanteresse doit être le prix de la course, la dispute qui voudra! D'ailleurs je viens de voir chez macousine une petite dame blonde, madame de Sermeillan, qui a changé le cours de mes idées ; celle-là ne se sauvera certes pas plus loin que de son salon à sou boudoir. Au mois de janvier, j'aime mieux une pierrette dans son sillon que cette biche des Alpes avec laquelle le moindre danger à courir est une fluxion de poitrine, sans compter votre estramaçon. Sivous le permettez, je dresse ici ma tente pour un ou deux mois.

Guerland le regarda d'un air assez incrédule, mais il ne fit aucune question nouvelle, et répondit courtoisement à cette demande. Lex-chevau-légcr, prudent pour la seule fois de sa vie, resta le mois entier à Grenoble, comme le

NOUVELLES El MÉLANINES. «3l

lui avait ordonné la dame de ses pensées. Le trentième jour, assez glorieux de cette raison inaccoutumée, il prit congé de son hôte en prétextant une affaire qui le rappelait impérieusement à Paris.

— Surtout, lui dit Guerland, rappelez-vous mes recommandations. Ne revoyez jamais cette femme. Ce serait la mort de l'un de nous.

Pour la première fois depuis un mois, l'idée de Valérie était rappelée. Pendant tout ce temps, les deux amis avaient apporté un égal soin à éviter ce sujet dans leurs conversations. Mais ce soin indiquait de part et d'autre une préoccupation, et en entendant cette phrase, Barherin crut apercevoir que Guerland l'avait aussi bien observé qu'il avait observé Guerland. Alors il prit un air étonné pour dire : — Quelle femme ? Ah ! madame de Valdaunaie; histoire ancienne! Savez-vous où elle est ?

— Je le saurai, reprit Guerland avec l'accent d'une volonté de fer.

— Cherche ! pensa l'amant en espérant encore jouer son ami. Elle est allée d'ici à Turin, je vais à Paris; tu es bien fin si tu devines où ces deux lignes doivent se rejoindre.

Trois mois après la séparation des deux rivaux, au milieu d'une de ces belles nuits du mois de mai, qui à Toulon ont latransparente sérénité des nuits orientales, une porto s'ouvrit (liscrèlcmcnl dans la rue Saint-Uoch. .\usoiii que mit a la refermer sans bruit le jeune honunc

132 (JËlVRES DE Cil. DE BERNARD.

qui parut sur le seuil, il était facile de voir qu'il ne voulait pas exposer une femme aimée aux médisances des gens de province, auxquels les usages parisiens sont inconnus, qui admettent difficilement l'innocence d'une causerie quand elle dure jusqu'au matin. Avant de se hasarder au dehors, il regarda de tous côtés, prêta l'oreille ; ne vit rien qui pût l'inquiéter, ni aux fenêtres, ni sur le pavé, et n'entendit que le bruit de la mer si sonore par le silence de la nuit. D'un pas rapide et léger il descendit alors la rue Saint-Roch jusqu'à la place du Champ-de-Bataille, traversa les allées bordées d'arbres qui l'entourent, et se dirigea vers le port. Au moment où il arrivait à l'angle rentrant où se trouve l'entrée de l'arsenal de marine, le bruit d'un pas attira son attention, et lui fit retourner la tête. Il distingua un homme enveloppé d'un grand manteau.

— Encore l'espion de la nuit dernière ! se dit le jeune homme vivement contrarié par cette rencontre. Je vais lui donner une leçon.

Il s'arrêta en fronçant le sourcil d'un air qui promettait un accueil peu gracieux au curieux impertinent. L'inconnu s'avança gravement sans que cette démonstration eût l'air de lui causer la moindre indécision. Entre le bord de son chapeau et le pan de manteau jeté sur son épaule on n'apercevait que doux yeux brillants de colère.

— Vous êtes en avance, mon Roméo, dit-il en passant, l'alouette n'a pas encore chanté.

— Depuis quand les mouchards lisent-ils Sliakspcaro? demanda l'amant d'un tonde hauteur.

— Depuis que les chevau-légers se cachent, reprit l'homme au manteau avec un rire dédaiirneux. Monsieur de Barberin, votre œil est fatigué et votre bras également. Demain vous aurez besoin de l'un et de l'autre ; allez vous reposer.

Barberin reconnut en même temps le son de cette voix, l'éclat de ce regard, et ces ardentes moustaches qui tranchaient sur la couleur sombre du manteau. Avant que l'espèce de stupeur où cette apparition avait plongé son hôte ne se fût dissipée, Guerland s'était éloigné vers la rue Royale.

— 11 a trouvé la piste, se dit Horace quand il se vitseul, il parait qu'il y aura desépées : il faut avouer que c'est un gaillard qui a de la suite dans les idées. Bah ! advienne que pourra, il m'a donné un conseil d'ami ; allons dormir.

Il continua son chemin en bâillant, et arriva bientôt au logement qu'il avait loué sur le port.

— 0 Henriade, c'est le cas de me verser tes pavots ! s'écri.i-t-il en se déshabillant rapidement.

Cette prière fut exaucée; car avant un quart d'heure il dormait avec la vaillante insouciance de Turenne sur son canon. Après qu>'l(|ues heures d'un repos dont il semblait avoir grand besoin, il s'occupa de sa toilette à huiuellc il mit ce raffinement de coquetterie des mousquetaires, qui

se paraient deleurs plus belles manchettes pour les jours de combat. Son appétit fut inaltérable, et après son déjeuner, ilsortit le jarret tendu, la tète haute, en fredonnant l'air du Nouveau Seigneur :

Mais ea tout, même en amour, C'est beaucoup d'avoir un jour.

Décidé à ne rien changer à ses habitudes et à voir venir son ennemi, il fit plusieurs tours de promenade sous les allées du Champ-de-Bataille, accosta quelques officiers de marine avec lesquels il avait fait connaissance depuis son arrivée à Toulon, et finit par entrer dans leur café où il lisait ordinairement les journaux. La première figure qui s'offrit à lui fut celle de Guerland assis dans un coin près d'un individu à moustaches et à ruban rouge, dont la physionomie appartenait à celles qu'a immortalisées Charlet. Lesrivaux échangèrent un regard également hautain, et ne se saluèrent pas. Horace parut bientôt complètement absorbé par la lecture du Drapeau blanc ; mais ses yeux seuls y étaient fixés ; ses pensées turbulentes voyageaient un peu loin de la feuille royaliste et pouvaient se formuler dans cette seule phrase : — A tes ordres, quand tu voudras ! Mais fusses-tu le diable en personne, tu n'en auras jamais rien, même après ma mort.

Pendant quelque temps les deux jeunes gens> assis chacun dans son coin, restèrent en apparence parfaitement indifférents lun pour l'autre. Guerland jouait aux échecs

NOrVEl.IES ET MÉLANGES. 135

avec son compagnon, Horace semblait épcler le Drapeau blanc en fumant un cigare. Au milieu du café, un groupe (lofficierscle marine causaitduno manière animée. Quelques promotions dans leur arme annoncées par les journaux du matin, inspiraient à presque tous une mauvaise humeur qui aigrissait leurs interminables discussions sur une faveur qui tenait plus compte de l'opinion que du mérite.

— Partout règne le même système, fit observer tout à coup une voix dont l'accentuation ferme et sonore imposa le silence. Dans toutes les armes, même injustice : il chaque promotion les vieux officiers de l'armée de terre voient u!i tas de blancs-becs de la garde ou de la maison du roi leur passer sur le ventre ; des beaux-fils qui ont fait toutes leurs campagnes dans les antichambres et ne connaissent de poudre que celle de la route de Gand.

Guerland était debout à quelques pas de Barberin, le toisant par un regard qui semblait ajouter un défi à l'insulte de chaque parole ; les yeux de tous les témoins de cettte scène étaient fixés sur les deux officiers en attendant la réponse qu'inspirerait au chevau-léger un langage dont l'intention était évidente. Sans se lever, le fils des doges frappa la table avec la planche de son journal, comme j)Our conmiander l'attention, et dit d'une voix calme au milieu du plus religieux silence : — Ayant eu riionnenr de servir dans la maison du roi, je regarde comme m'étant personnelle linsullt' (pii vient de lui être

adressée. Biarville, continua-t-il en s'adressent à un enseigne de vaisseau assis à une table voisine, je ne vois ici aucun officier des chevau-légers ou de la garde, me ferez-vous l'amitié d'être mon témoin et de vous entendre avec monsieur ?

— L'affaire est-elle de nature à s'arranger ? demanda l'enseigne en se rapprochant de lui, car cette provocation à brùle-pourpoint m'a l'air d'une ruse de guerre destinée à tromper les curieux.

— Pas autrement que par la mort de l'un de nous, répondit Horace.

Sans faire d'autre observation, et avec l'impassibilité d'un homme trop habitué à jouer sa vie pour s'étonner de quelque chose, le marin aborda Guerland et son compagnon, causa quelque temps avec eux à voix basse, et revint près de son champion qui avait repris tranquillement la lecture du Drapeau blanc.

— Les chevau-légers passaient pour de bonnes lames, dit tout bas Biarville; je ne connais pas votre force, mais je sais que ce Guerland est un pilier de salle d'armes ; j'ai donc pensé que le pistolet 'vaudrait mieux. Il fait un joli temps. Que diriez-vous d'une petite promenade en rade jusqu'à la Seyne? Quand le vin est tiré, mon avis est de le boire frais.

— Menez-moi boire, répondit Barberin.

— En ce cas je vais chercher mes pistolets de combat et dire un mot au chirurgien de l'Ajax que je vois là-bas

an bout du Chanip-de-Bataille. Soyez dans un quart d'heure sur le port.

Horace avait rencontré dans madame de Valdaunaie Vnnge calomnié, qui dédaigne de répondre à la calomnie. Madame de Valdaunaie avait gardé l'histoire de sa vie pour qui pouvait l'entendre sans devenir un juge; elle avait vu dans Barberin une alliance aussi belle aux yeux du monde qu'elle était magnifique pour le cœur; et si l'amant avait souffert, l'époux voyait un si riche avenir que l'homme s'était toujours eftacé. Mais le chevau-léger redevint homme, et ne voulut pas quitter sottement la vie. Il saisit donc Biarville par le bras, et l'arrêta.

— Non, pas aujourd'hui, dit-il en souriant. Chacun a ses caprices; pour moi, je ne saurais me battre entre mes repas. Arrangez l'aft'aiie pour demain matin^ à sept heures je serai chez vous.

Sans faire d'objection, le marin communiqua ce nouvel arrangement au groupe ennemi. En apprenant ce délai de vingt-quatre heures auquel il ne pouvait s'opposer, et dont il crut deviner la cause, Guerland retint avec peine un geste de fureur. Il sortit du café en essayant de foudroyer par un regard son adversaire, qui, négligemment accoudé, le salua au passage par un sourire oii il concentra la pitié que les riches témoignent aux pauvres. Une demi-heure après Barberin sortit à son tour, alla sur le p<jrt,loua un pttit ruiian qu'il gouverna lui-m»*me, et se promena longtemps à travers la rade. Tout en ramant,

i.,s fS'iviîF.s nr cm de reijnaiîd.

il fredonna le motif du Nouveau Seigneur, dont la mélodie s'était logée dans son cerveau, sans doute parce que la philosophie des paroles résumait, en deux vers, toutes ses pensées. Quand vint son heure d'aller chez madame de Valdaunaie, il s'y rendit, et se montra gai. La scène qui venait d'avoir lieu, le duel du lendemain semblaient exalter son esprit au lieu de l'assombrir, et donnaient à l'expression de son amour une grâce et ime vivacité nouvelles. Mais l'exagération de cette amabilité lui fit manquer le but. Au lieu de s'animer au feu de la conversation de son ami, Valérie plongée depuis le matin dans une invincible mélancolie, devint de plus en plus triste et pensive, et son abattement finit par se changer en inquiétude.

— Il vous est arrivé quelque chose? dit-elle éclairée par une divination soudaine , j'en suis sûre, ne me trompez pas. Ordinairement, vous n'êtes pas joyeux quand je suis triste. Si vous prenez tant de peine pour me cacher votre pensée , elle couvre certes un malheur ; je connais votre générosité. Répondez-moi , je veux tout savoir.

— Je veux ! Miiis voyez quelle reine impérieuse je me suis donnée, répondit Barberin eu lui caressant les cheveux et cherchant parlatendresse de ses manières à dissiper le soupçon naissant de Valérie, à faire éclore dans son cœur ces impressions enchanteresses qui effacent toutes les autres,

— Horace, répondez-moi! reprit-elle en résistant à cette séduction. Dites-moi ce que vous pensez.

— Je vous aime , voilà toute ma pensée...

NOUVELLES ET MÉLANCES. 139

Son sourire avait une grâce si pénétrante , qu'en tout autre moment madame de Valdaunaie n'eût pas eu la force d'en demander plus; mais la voix du pressentiment l'emporta sur les mensonges de l'amour.

— V^ous me trompez , dit-elle , il est ici !

Horace essaya vainement de sourire ; il sentit s'étaler sur son visage une rougeur ardente.

— Toujours ce cauchemar ! s'écria-t-il pour expliquer la soudaine ébuUition d'un sang trop véridique. Mon amour n'est donc pas assez puissant pour vous guérir de cette folie ? Si vous m'aimiez , penseriez-vous à lui?

Par une sorte de bouderie , mais en réalité pour se soustraire au regard profond par lequel Valérie le pénétrait jusqu'au fond de lïime , il se leva , s'approcha de la fenêtre ; mais il se retira aussitôt et la referma : il avait aperçu, sous l'allée du Champ-de-Bataille , Guerland immobile, les yeux fixés sur la maison de madame de \aldaunaie. Comprenant l'inutilité d'un mensonge qu'un seul regard au dehors pouvait confondre , il vint se rasseoir auprès de sa future femme, l'enlaça doucement de ses bras , lui prit les mains, et après une muette étreinte dont un sourire plein de sérénité augmentait encore la tendresse : — Il est ici , lui dit-il , mais pourquoi pâlir et trembler? ne sui^-je pas près de vous? Uiiand vous étiez seule et sans protection , sa présence devait vous effrayer, je le compren<ls ; maintenant que ponvez-vous craindre? nesuis-je pas là? Avoir peur de lui, c'est me croire inca-

140 niîUVRES DE Œ. DE BERNARD.

pable de vous défendre. Le jour où vous m'avez pris pour chevalier, vous ne me méprisiez pas ainsi, Madame. 11 se laissa glisser à ses genoux , sans rompre le tremblant collier par lequel il l'avait enlacée. Valérie , les joues couvertes d'une pâleur mortelle, restait immobile entre ses bras, froide et insensible à tout ce qu'il lui disait pour lui communiquer son courage.

— Vous l'avez-vu? demanda-t-elle faiblement après un long silence.

— Oui, nous nous sommes rencontrés. Mais ne pensez donc plus à cet homme. Regardez- moi et dites-moi si vous m'aimez mieux aujourd'hui qu'hier.

— Et vous devez vous battre î

— Quel enfantillage 1 ne sommes-nous pas amis ?

— II est ici pour vous tuer, interrompit Valérie avec véhémence. Ecoute , Horace : tu sais que s'il te tue j'en mourrai. Veux-tu que je meure? Si je te dis : Ne va pas à ce duel , partons ce soir pour l'Italie , pour l'Espagne , pour n'importe quel pays où il ne puisse nous retrouver; si je dis cela , mon Horace , m'obéiras-tu ?

Barberin secoua la tête en lui jetant un sourire mélancolique.

— Ferais-je une action qui m'attirerait votre mépris ?

— Ah! j'ai donc deviné ! dit-elle d'une voix profonde et altérée... Quand vous battez-vous? Est-ce aujourd'hui?

— Aujourd'iiui ! voulez-vous me chasser ? Je suis si bien près de vous !

— Jurez-moi sur votre honneur tle rester ici jusqu'à (leinain, lui dit-elle en se levant par un mouvement où éclata son despotisme de femme aimée.

— Il n'est pas besoin de serment^ répondit le jeune homme en souriant d'un air fin ; depuis longtemps je désirais cette grâce, pourquoi faut-il que je la doive à la peur? Mais vous allez au bal chez madame de Miolens?

— Ainsi, vous vous battez demain, se dit à elle-même Valérie, les yeux fixés sur le parquet, les lèvres frémissantes , en se passant machinalement la main sur le front, comme pour dissiper par cette pression magnétique le chaos de mille pensées confuses.

— Oui, j'irai au bal de madame de Miolens, dit-elle enfin d'un air rêveur; mais je reviendrai de bonne heure. Vous m'attendrez, sans sortir : j'ai votre parole, y manquer ce serait renoncer à moi, continua-t-elle avec une étrange énergie.

— Voulez-vous m'enfermer? dit Horace en riant, emportez la clef de votre chambre dans votre bouquet.

A ce mot de bouquet la jeune feiinne frissonna. Horace comprit sa gaucherie et s'efforça de la réparer. Valérie, rassurée par la pr(jmesse que son amant lui faisait de ne pas sortir, ou feignant de l'être, reprit les manières tendres dont elle lui avait fait une habitude. Elle n'épargna rien pour adoucir et charmer la captivité de celui qu'elle nommait en souriant son prisonnier. Elle l'entoura de ces attentions pleines de raffinement et de

câlinerie par lesquelles les femmes se font tout pardonner. Dans les moindres nuances de sa conversation, dans les gentils arrangements de leur diner en tète-à-tète auxquels elle-même présida, enfin, dans les plus petits événements de cette journée qui pouvait être pour eux la dernière, elle déploya des trésors de séduction encore inconnus à celui qu'elle n'avait jamais voulu traiter en amant. Jamais elle n'avait paru si belle, si séduisante.

— Pauvre Valérie ! se dit Horace. Est-elle enfant ! une promesse la rassure, un mot la trompe, et Guerland croyait la connaître ! Demain peut-être.... Il chassa cette pensée du lendemain, poison amer qui germe dans le fruit de toutes nos joies ; il ne songea plus qu'au bonheur ineffable du présent, et rendit à sa belle maîtresse passion pour passion. Cette journée enfin fut de celles qui font dire aux amants : une encore et mourir ! Quand l'heure du bal fut venue, madame de Valdaunaie se fit habiller. Horace, avec la dextérité d'un homme qui n'est pas neuf à pareil métier, mit la dernière main à la toilette de celle qui devait être bientôt madame de Barberin, changea selon son caprice la disposition des fleurs et des cheveux, lui mit ses gants, non sans baiser bien des fois les bras ronds et satinés qui lui étaient abandonnés languissamment. Une vive rougeur colorait le \ isage habituellement pâle de Valérie, rehaussait l'expression de ses yeux, et donnait à sa beauté une expression de vie accoutumée.

— Ange, lui dit son amant lorsqu'elle partit, je vais être jaloux jusqu'à ton retour!

La jeune femme baissa la tête sans répondre, et se refusa au dernier baiser qui lui fut demandé ; puis enveloppée dans une pelisse qui la cachait en entier, elle sortit et enferma Horace dans sa chambre. Un moment après le roulement d'une voiture annonça son départ.

Fidèle à son insouciante philosophie, l'amant s'étendit sans gêne sur un divan où il ne tarda pas à dormir en homme qui ne sait s'il retrouvera jamais un sommeil aussi voluptueux, même bercé par l'espérance. Madame de Valdaunaie avait fait monter sa femme de chambre avec elle. Quand, après avoir traversé plusieurs rues, la voiture entra dans celle où demeurait madame de Miolens, Valérie tira violemment le cordon.

— Où m'avez-vous dit qu'il logeait, Justine? demanda^ t-elle d'une voix sourde, je ne me le rappelle pas, je n'ai plus de mémoire.

— A l'hùtel du Lion d'Or, Madame, répondit la femme de chambre aussi troublée que l'était sa maîtresse; sur une petite place à cinquante pas d'ici.

— C'est bien, attendez-moi, dit madame de Valdaunaie en descendant.

Puis, sans permettre à son domestique de la suivre, elle s'éloigna rapidement. Il était onze heures, les rues étaient désertes, la cloche du couvre-hu, vieil usage encore observé dans quelques villes, achevait lentement su

144 (laVIlES im en. DE BEKNARD.

sonnerie lugubre. Au dernier coup, ia pauvre femme frappait à la porte de l'hôtel du Lion d'Or.

— Monsieur le chef d'escadron Guerland ! dit-elle d'une voix brève, au domestique qui vint ouvrir.

A la vue de cette femme, enveloppée de la tête aux pieds dans un manteau, et qui ne laissait voir que ses yeux brillants sous son capuchon, le laquais fit un pas en arrière : — Au numéro cinq...., Madame; Monsieur ne veut recevoir personne, s'écria-t-il, en se rappelant sa consigne ; mais l'inconnue mystérieuse avait passé devant lui légère comme une ombre.

Assis devant une table sur laquelle étaient éparses plusieurs lettres déjà terminées, Guerland écrivait peut-être son testament ; plusieurs papiers venaient d'être brûlés, car des pellicules noirâtres voltigaient au moindre courant d'air, et sa chambre était parfumée par une forte senteur de cire à cacheter. Malgré la lueur de deux bougies, l'œil pouvait à peine distinguer dans un coin un porte-manteau entr'ouvert, sur le lit deux épées liées ensemble par leurs ceinturons, et sur la cheminée une boîte à pistolets. Au bruit de la porte qui s'ouvrait sans qu'on eût frappé, l'ofticier retourna la tête. Sa surprise et sou émotion furent telles, qu'il laissa échapper un cri. Madame de Valdaunaie se tenait innnobile à la porte. Son manteau glissa, elle apparut à découvert dans le frais éclat de sa toilette de bal, conmie une étoile dévoilée par un nuage. Son visage, coloré par la fièvre, reflétait les

teintes roses de sa robe^ et ses yeux fixés siu' son persécuteur exprimaient autant de fermeté que de terreur. Malgré la grâce de cette apparition, Guerland ne ressentit ni vanité, ni bonheur; mais une sorte de terreur mystérieuse. La présence de Valérie dans sa chambre, à cette heure, était un événement tellement inattendu, qu'il eut besoin d'un effort de sa raison pour se persuader qu'il n'était pas le jouet d'une vision surnaturelle. Après quelques instants d'une contemplation mutuellement silencieuse, Guerland se leva enfin. La jeune femme l'arrêta d'un geste.

-, Valérie ! s'écria l'amant dédaigné à qui un seul regard avait fait reprendre le collier de son ancien servage.

— Avant de me parler, écoutez-moi, dit madame de Vahiaunaie d'une voix altérée. Peut-être ai-je des torts envers vous, les hommes nous mettent sous l'empire d'une si singulière jurisprudence ! Elle soupira. Ces prétendus torts, je me les reproche amèrement ; s'ils justifient votre cruauté, sans doute ils ont été bien grands. Il y a trop longtemps que dure le supplice que vous m'avez infligé. Je n'ai plus ni courage ni volonté ; vous m'avez brisée sous votre main de fer. Enlin, que voulez-vous de moi? Ma vie ? prenez-la, je me mets à votre merci.

Elle s'avança vers lui par un mouvement plein de dignité, et de l'air assuré d'une victime qui sait noblement présenter la tète.

H 6 ŒLVHES DE CH. DE MKKAUD.

— Votre vie î répondit Guerland en souriant avec amertume, vous savez bien que, même en ce moment, s'il vous fallait la mienne, je ferais peut-être la folie de vous la donner. Ce n'est pas votre sang que je veux, Valérie.

— C'est le sien, n'est-ce pas ? s'écria-t-elle ; vous voulez le tuer parce qu'il m'aime. Eli bien ! vous me tuerez du même coup ; je l'aime aussi, moi, et s'il meurt, je mourrai.

— Il y a trois ans , êtes-vous morte ?

Cette réponse , prononcée d'une voix ironique et implacable, loin de l'étonner, la trouva calme; elle ^ourit dédaigneusement.

— J'avais vingt-deux ans , dit-elle , j'étais la femme d'un vieillard , les gens faibles sont imi)itoyables , mon mari fut d'une bonté divine, et vous !....

— Madame , les femmes ont toujours raison, je suis faible comme un enfant quand je vous vois ; mais seul , j'écoute mon épée.

A ces mots, l'idée du danger qui menaçait Horace, fit tomber madame de Valdaunaie sur ses genoux pour implorer la pitié de l'homme qu'elle avait jadis courbé devant elle comme un esclave.

— Oh ! ne le tuez pas ! dit-elle avec angoisse et désespoir; il était votre ami , il ne vous a pas offensé ; ma vie iie peut-elle suffire à votre haine?

— On ne tue pas les fennnes et je n'ai puo de haine

>OLVELLKS ET MÉLANGES. 147

répondit Guerland , de qui les yeux ardents avaient soudainement changé d'expression. Malgré les efforts de Valérie pour rester à genoux , il la releva.

— Je vous» aiine , reprit-il d'une voix profondément émue, je vous aime comme personne n'a su et ne saura jamais vous aimer. Vous pouvez racheter la vie • de cet homme.

Madame de Valdaunaie comprit ces paroles et le regard qui les accompagnait ; elle ne détourna pas les yeux , ses joues ne se colorèrent pas : il est des dévouements dont l'exaltation domine les vulgaires émotions de la pudeur.

— Jurez-moi, dit-elle, par le serment que vous respectez le plus, que ce duel n'aura pas lieu, ni demain , ni jamais.

— Il est gentillhomme et je suis soldat; la provocation a été publique , répondit l'officier d'un air d'embarras qui remplaça un instant le triomphe naissant de ses yeux et de son sourire.

— Votre réputation vaut-elle plus que la mienne? lui dit brusquement Valérie. Je veux votre parole sans réserve, sans ambiguïté; vous avez provoqué ce duel, c'est à vous de l'empêcher. Demain vous donnerez les satisfactions et vous ferez les excuses qu'on vous demandera. Personne ne vous accusera de lâcheté. Jurez-moi cela sur votre honneur , et je vous.... croiiai.

— Je le jure sur mou hoiun'ui' et sur mou amour, ré-

148 ŒUVRES DE Cil. DE BEIOAKD.

pondit Guerland enivré de son bonheur. Puis il reprit aux pieds de la jeune femme cette place où si longtemps il avait prié en .vain ; mais cette fois c'était un maître et non un esclave qui se mettait à genoux.

Quand madame de Valdaunaie rentra chez elle, à deux heures du matin , elle trouva Horace profondément endormi sur le divan. Elle alla s'asseoir loin de lui dans un coin de la chambre, et pleura longtemps en gardant sur la bouche un mouchoir pour étouffer ses sanglots. Sa douleur, à la fin, déborda en larmes si amères, elle poussa des gémissements si convulsifs, que Barberin se dressa sur son séant.

— Il n'est pas sept heures, s'écria brusquement le jeune homme. Il se leva , ouvrit un des volets et vint regarder l'heure à la pendule ; il aperçut alors Valérie qui s'approchait de lui , les yeux secs , un sourire sur les lèvres.

— Ha ! vous m'avez laissé dormir , lui dit-il avec un accent de tendre reproche, et maintenant voici le jour, il faut vous quitter.

— A ce soir, dit-elle en se jetant dans ses bras et en répondant à l étreinte ardente qui l'accueillit par une étreinte non moins passionnée.

— Ce soir, pensa Barberin, reviendrai-je ce soir? Bah ! chassons cette sensiblerie larmoyante; elle amollit les nerfs et obscurcit la vue. En ce moment il s'agit d'être ferré sur la feinte de seconde et sur le contre de quarte.

>0l VEI.I.F.S ET MÉLANGES. liO

Snis-je bête? je me bals au pistolet, il s'agit de ne pas avoir la berlue.

— A ce soir , mon ange ! à ce soir , ma vie ! dit-il encore une fois , et prenant aux lèvres de sa maîtresse un dernier baiser comme pour en aspirer l'âme, il s'élança hors de la chambre.

— 11 vivra ! s'écria madame de Valdaunaie, lorsqu'il fut sorti; mais moi ! je mourrai, sans être regrettée.

Quand la femme de chambre, inquiète du silence profond qui régnait dans l'appartement de sa maîtresse, y entra pour faire son service, Valérie gisait sur le parquet froide et inanimée.

Le soir était venu, lorsqu'elle sortit enfin de son évanouissement. Son premier mot, qu'on prit pour une divagation du délire, fut de demander s'il y avait dans le port quelque navire prêt à partir. L'idée de fuir jusque dans une île déserte cet homme acharné dans sa poursuite et dans son amour, se fit jour avant toute autre dans le chaos de son esprit. Une réflexion de prudence, presque aussitôt éclose, l'empêcha d'insister sur cette question. Importunée des soins qu'on lui prodiguait, elle voulut être seule, et renvoya jusqu'à sa femme de chambre. La nuit commeinait, elle se mit à la fenêtre. Là, cachée par la persienne, elle resta le front dans ses mains, abîmée dans une rêverie pleine de tristesse et d'abattement, au milieu de laquelle passait à chaque instant comme un spectre la figure passionnée et meurtrière de

150 OEUVRES HE Cil. DE nERNARD.

(iiiorlaiul. Uno foi sans Ijonips dans lo sernir-nt qu'il lui avait fait, un affreux pressentiment d'avoir été trompée par lui, jetaient son âme dans les émotions extrêmes de la confiance et du désespoir. Malgré l'obsession de cette vision, ses yeux, par une perspicacité machinale, ne perdaient rien de ce qui se passait dans la rue, et suivaient avec une anxiété promptement changée en désappointement chaque homme dont la tournure lui rappelait celle de Barberin. Peu à peu les passants devinrent plus rares, les boutiques se fermèrent, et les lumières des appartements commencèrent à disparaître. La cloche annonçant la fermeture des portes de la ville de guerre avait cessé depuis longtemps; minuit enfin venait de sonner, minuit, l'heure de l'amour et de la tombe ; Iheure à laquelle Horace, bravant la surveillance et la jalousie, venait chaque soir causer avec elle. Au dernier coup, Valérie se retira de la fenêtre avec un mouvement de joie, elle avait aperçu celui qu'elle attendait, se glissant silencieusement le long des maisons; elle avait reconnu son pas muet pour tout autre, sa démarche et ses précautions infinies. En sentant près d'elle celui qu'elle aimait et dont elle avait si chèrement racheté la vie, son cœur se ranima ; le sang que la terreur y avait refoulé, en jaillit et fit courir dans ses veines une chaleur nouvelle. Un vague pressentiment d'être délaissée par Horace s'il savait jamais la vérité, et de trouver l'ingratitude pour prix du dévouement; la purification qu'il semble alors si naturel à une femme de de-

NOrVELLES ET MÉLANGES. 151

m.'indor à Tamoiir; poiit-être l'avidité du bonheur qu olle voulait en le sentant prêt à s'évanouir, triomphèrent de la retenue qu'elle avait jusqu'alors imposée à sa tendresse pour la légitimer. Sans prendre de lumière, elle se précipita, impatiente de presser la main d'Horace, traversa son cabinet de toilette, ouvrit une porte donnant sur un escalier dérobé, se jeta dans les bras de l'homme qui entrait : — Horace ! s'écria-t-elle en l'étreignant avec force.

— Valérie ! répondit une voix dont le son courut dans toutes ses veines comme un sang glacé.

Madame de Valdaunaie tombait dans les bras de Guerland, qui la porta dans sa chambre, l'assit sur un fauteuil, vint refermer les portes, et se rapprocha d "elle avec le sourire affreusement ironique qu'elle lui avait vu une fois, le jour où il avait tué son premier rival. Immobile dans la position oîi il l'avait placée, Valérie le regardait d'un œil stiipide.

— Voilà une clef que je vous rapporte, dit-il lentement, il est imprudent de livrer ainsi l'accès de son appar temcnt.

— Horace ! bulbutia madame de Valdaunaie, comprenant à demi le sens horrible de cette clef donnée à l'amour, et rendue par la vengeance.

— Voici votr«> portrait, reprit Guorland de sa voix impassible. Et il lui présenta un médaillon suspendu à une tresse de cheveux, sur lequel on distinguait qu('l(|ues taches rouges.

— Horace! dit Valérie, en se laissant glisser ù genoux devant le meurtrier.

Guerland la contempla en paraissant aspirer par son regard une vengeance qui réparait tous les tourments que cette femme lui avait causés. Il la laissa à genoux. Jadis il s'était mis aux pieds de cette femme, elle l'y avait laissé.

— L'aimiez-vous autant que l'autre? demanda-t-il enfin avec un impitoyable sourire.

— Horace ! dit la malheureuse femme.

— Le cimetière est au delà des Lys, au pied de la montagne de Pharon, dit-il en montrant la rue Saint-Roch. Demain, soyez à votre fenêtre comme aujourd'hui, vous verrez passer Horace. A quand le troisième. Madame ? continua-t-il en se penchant à l'oreille de Valérie.

Un léger tressaillement annonça que madame de Valdaunaie n'était pas morte.

— Je t'ai trompée, dit Guerland en la serrant dans ses bras; j'ai trahi mon serment, car avant celui-là j'en avais fait un autre. Quand tu ne m'appartenais pas, je voulais tuer ton Horace ; maintenant que tu es à moi, comment as-tu pu croire que je te rendrais à lui ? A moi, maintenant Valérie ; à moi seul ! je saurai te garder comme j'ai su te conquérir.

En millmit cent trente Guerland avait repris du service après la révolution de Juillet et commandait un régiment de chasseurs à Strasbourg. H était marié, sa femme était madame de Valdauiiaie.

NOUVELLES ET AIKLANGES. 153

Un jour, au milieu dun l)al, Biarvillp, l'officier de marine, témoin de Barberin, la reconnut au bras de celui qui avait tué le descendant des doges au moment où s'apprêtaient les joies du plus heureux mariage dont une femme se soit plu à tresser les nœuds. Dans un accès d'indignation qu'il ne put contenir, il raconta à plusieurs personnes ce qu'il savait de cette aventure, et madame la baronne de Guerland devint le thème dune conversation où fut répétée sur tous les tons, cette sentence de Shakspeare : Frailty! thy naine is îvoman!

— Docteur, à quel organe secret, à quelle protubérance attribueriez-vous la conduite inouïe de cette femme? demanda un jeune homme curieux de phrénologie à un vieux médecin, de qui le regard noir et vif annonçait au premier coup d'oeil un caustique et pénétrant observateur.

Le docteur secoua la têle à plusieurs reprises d'un air railleur.

— Les passions, dit-il, se remplacent et se détruisent l'une l'autre dans l'ordre moral, comme les créatures se dévorent dans l'ordre physique ; les jeunes tuent les vieilles, les fortes les faibles, les grandes les petites. La femme est très-logique dans cette constante transnuitafion que vous nonnnez caprice et légèreté. N'imite-t-elie pas la Nature? Après la coquetterie qui est la floraison de l'esprit, et l'amour qui est celle du cœur, tout dans l'àme n'est pas éclos. Il y reste toujours (pielque germe pour

les passions d'un ordre plus raffiné, arcanes incompréhensibles au vulgaire. Qui sait? madame de Valdaunaie date peut-être sa vie la plus heureuse et la plus enivrée du jour où l'a conquise cette main de fer, deux fois baignée dans le sang de ses premières amours. La terreur mêlée au plaisir est une source à laquelle il est donné à peu d'êtres de s'abreuver; mais ceux-là s'y grisent.

— D'ailleurs, dit un jeune écrivain qui, par hasard, se trouvait à Strasbourg peut-être pour y observer les Alsaciennes, mon ami, qui te dit que cette femme n'a pas conçu quelque vengeance ? Regarde le colonel ? cherche le courage dans cet œil éteint? Je lui donnais soixante ans, M. de Biarville prétend queGuerland avait vingt-huit ans lors de» son duel à Toulon. L'avez-vous vu jamais souriant? Qui a raison de la Justice sociale qui coupe une tête d'un coup, ou de la loi sauvage en vertu de laquelle les Natchez s'amusent des souffrances qu'endure l'ennemi attaché au poteau, et dans la chair duquel ils ont planté d'innombrables allumettes ? Cette femme est doublement implacable comme notre justice. Son mari n'est-il point pâle et débile comme elle l'était jadis, autrefois elle se mourait, aujourd'hui... voyez le colonel ?

— Ont-ils des enfants ? demanda le romancier.

— Ah ! vous êtes médecin, dit le docteur en saluant l'auteur.

Un mouvement agitait la foule qui se séparait devant

NOUVELLES ET MÉLANGES. 1 r.5

lo rolonol ommoiié prrsquo évanoui. Sa feninio le suivait en exprimant une tendresse qui ressemblait à la précaution avec laquelle une lionne emporte sa proie dans sa gueule pour l'achever dans son antre.

JEAN REBOllL, DE NIMES'.

Depuis quelques années, par une de ces transsubstantiations que subissent parfois les termes d une langue, le mot poète a complètement changé de sens. Naguère il signifiait un homme qui fait des vers, bons ou mauvais; la qualité de l'œuvre ne changeait rien à la qualification de l'auteur. Dans ce sens, M. Arnault était de la même race que Racine. D'après son acception nouvelle, la poésie ne se prend plus pour le don de formuler des idées dans un rhythme spécial, mais elle exprime l'ascension de rintelligence dans une splière interdite aux esprits vulgaires, le développement le plus complet des facultés de l'âme, quelle que soit la matière livrée à leur action, neaucûup de gens se trouvent donc poi'tes aujourd'hui, (jui nont de leur vie aligné deux rimes ou résolu la difficulté d'une césure. Peintres et musiciens, artistes de toute espèce, hommes d'intelligence et d'imagination dans toutes les classes ont un droit égal à ce titre.

1 A propos (\o ses pnpsies.

Le refuserail-on à Géricaiilt ou à Léopold Robert? Dans Guillaume-! ell, qui doit y prétendre, M. de Jouy ou Rossini? Cet homme enfin qui énonçait sur la versification des idées si peu littéraires,, ce critique bourgeois de Corneille ou de Racine, cet admirateur d'Esmenard et dé Baour-Lormian, Napoléon, de qui le nom se rencontre si étrangement à côté de ces derniers noms, n'estil pas le premier poëte des âges modernes? Quelle épopée depuis riliade a jamais égalé le rêve de la conquête des Indes?

Après être tombés de TOlympe, les dieux sont donc aussi tombés du Parnasse, et dans ce dernier désastre leurs prêtres ont perdu jusqu'à la tunique qui les désignait comme une famille à part dans la grande tribu des intelligences. La réaction armée depuis quelques années contre la versification s'accomplit d'une manière d'autant plus irrésistible, qu elle voit à sa tête les hommes qui auraient dû, ce me semble, mourir sur le seuil de leur temple plutôt que de l'abandonner. Parmi les pontifes de la jeune école poétique, c'est à qui jettera son éphod ou sa tiare, à qui reniera une religion jugée dès à présent caduque et surannée. MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas composent des drames, M. Alfred de Vigny écrit des romans, et ainsi fait M. de Musset; Fauteur de Joseph Delorme dépense à des travaux de critique toutes les ingénieuses subtilités de son esprit; le chantre de Jccelyn lui-même incline à l'hérésie de la prose et se laisse sub-

NOIVKLLES ET .MKLAN(.ES. 1 fi 1

merger par la phraséologie parlementaire , cette nier trouble et inféconde sur laquelle la colombe de son génie plane sans y trouver la branche d'olivier.

Au milieu de cette abjuration générale de la forme poétique, il est pourtant une religion où subsiste encore dans toute sa naïveté l'amour des rimes croisées et des rimes plates, où, parmi ses frères inégaux, l'alexandrin reste debout sur ses douze pieds, glorieux comme le sapin dominateur des forêts du Nord, où l'ode fait jaillir à flots bruyants ses cascatelles diaprées au feu d'artifice des Orientales, tandis que l'élégie y reflète dans ses eaux placides et laiteuses la nacelle alourdie des Méditât ions. Cette terre sur laquelle, à la honte de la turbulence parisienne, des cœurs honnêtes et des esprits calmes conservent le feu sacré où se sont chauff'és nos pères, et restent inaltérablement fidèles à ce qu'ils appellent en style de terroir le culte des Muses; ce pays iV Eldorado c'est la province.

En province, à l'heure qu'il est, il se compose des vers et en abondance. Si cela vous surprend, je vous ferai observer que les femmes y portent encore des manches à gigot. Que faire d'ailleurs, en ce gîte, à moins que l'on y versifie? Le drame y est impossible, car, même à Lyon ou à Bordeaux, il n'existe pas de théâtre qui puisse ou qui veuille le jouer. Le monopole de Paris triomphe partout, et jusqu'à présent aucun Corneille breton ou languedocien ne la, que je sache, mis dans son tort. Le roman n'a pas de plus heureuses chances de publicité

JC2 CEUVRES DE CH. DE DERNARD.

qufi n'en aie drame; les imprimeurs départementaux partageant, à l'égard de la littérature autochtone, la défiante répulsion des directeurs de spectacles. Les arrangements routiniers de la librairie rendent d'ailleurs impraticable toute publication qui n'a pas pour centre les cabinets de lecture du Palais-Royal, et pour premier retentissement les mille échos de la presse parisienne. Reste donc aux beaux esprits, pour pâture unique et immuable, la poésie, cette manne céleste, mais un peu fade à la longue. Plusieurs circonstances favorisent ce goût des vers auquel la province n'a jamais failli, depuis les logogriphes envoyés à l'ancien Mercure de France par les lettres de Rrives-la-Gaillarde ou de Quimper-Corentin, jusqu'aux feuilletons rimes, dont les stances élégiaques éclosent périodiquement dans la Sentinelle du Nord ou dans le Mémorial des Pyrénées. Indépendamment de l'appui et de la publicité que trouve facilement dans le journal de son endi^oit une jeune muse d'arrondissement, chaque chef-lieu possède une académie française au petit pied qui met un orgueil particulier à marcher sur les traces de sa sœur lamétropolitaine et à se poser urbi et orbi, la conservatrice des saines doctrines littéraires et la protectrice des talents naissants. A cet effet, et à l'instar de ce qui se pratique au Palais- Mazarin, chaque année dans les quatre-vingt-six sanctuaires des quatre-vingt-six départements, autant de prix poétiques sont mis au concours sur une proposition belle et neuve comme l'est celle-ci : De l'abolition de l'escla-

NOrVELLES ET MÉLANGES. ICI

\iVfi,o (les noirs! ou bien comme cotte autre : De la tolérance politique et religieuse ! Et voilà toute la belle jeunesse de Toulouse ou de Cambrai se ruant à l'assaut de ce mât de cocagne qui a pour timbale une médaille d'or de cent écus, aux armes de la cité intelligente, et pour couronne un laurier sans jambon ; différent en cela des mâts de cocagne ordinaires qui offrent aux concurrents le jambon sans le laurier. Je puis médire de ce passetemps enfantin d'autant plus à l'aise, que, tout comme un autre, j'ai conquis jadis ma petite timbale et mon petit laurier. 11 est par la France un certain M. Bignan ([ui, bon an mal an, enlève à coup d'odes et d'épîtres une vingtaine de ces triomphes; il doit avoir en ce moment assez de médailles pour garnir un cabinet, et une botte de lauriers à priver à jamais de sommeil un nouveau Thémistocle. Le nombre de poètes créés par les feuilletons de la presse provinciale et par les concours académiques, est inimaginable. Que sera-ce si vous y ajoutez tous les généreux rhétoriciens qui, à propos de -M. de Lamartine* ou de M. Victor Hugo, sentent chaque jour gargouiller leur génie; toutes les intelligences enthousiastes qui se choisissent pourliéalrix quelque préfète aux yeux noirs, ou pour Laure quelque receveuse générale aux blonds cheveux ; tous les cœurs de nuises souffrants et incompris; toutes les Saplios en larmes d'un ingrat ou en deuil d'un serin envolé, et (jui aiment ii baigner leur blessure dans la consolante piscitie (rilij)|tocrène

JCi ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

Parmi les fleurs qui s'épanouissent en ce moment dans ce fécond jardin de la province, où souffle vainement le siroco sous lequel nous voyons ployés, dans le sable de leurs œuvres, les princes de la versification parisenne, il en est une à part qui mérite une attention sinon profonde et sérieuse, du moins bienveiUante et sympathique. Cette violette de poésie, c'est Jean Reboul de Nîmes, Jean Reboul le boulanger.

A ce nom et à cette qualité, votre imagination va évoquer sans doute la mémoire du menuisier de Nevers, et à la pelle de Jean Reboul opposer le rabot de Maître Adam. Les chevilles historiques de ce dernier en se fichant une fois dans ma tète, à propos du poëte d'aujourd'hui, m'ont fait commettre une niaise démarche dont je me repens, et je voudrais vous prémunir par mon exemple contre l'inconvénient des comparaisons injustes et des souvenirs malencontreux. Je passais à Nîmes il y a trois ans. La diligence d'Avignon m'avait laissé à minuit avec plusieurs amis, mes compagnons de voyage, à une petite auberge dont j'ai oublié le nom et depuis laquelle nous étions allés, le matin, au pont du Gard. Là, sous une grotte qui s'enfonce à gauche dans la montagne, au pied de l'aqueduc, nous avions vu vautrée dans toute l'horreur de sa toilette de nuit, une famille de ces bohémiens qui, depuis les guerres des Albigeois, infestent de leurs bandes errantes le versant des Pyrénées ; sinistres et sordides habitants d'un lieu où no'.re imagination, un instant

rappelée aux lectures du collège, rêvait le chapeau de fleurs d'Estelle et la houlette à rubaus de Némorin. Eu reprenant notre chemin vers Nîmes, nous trouvâmes partout des images également en désaccord avec notre joyeuse disposition de voyageur; un paysage âpre et tourmenté, une végétation grise et blanchie aux lisières de la route par les trombes de poussière incessamment soulevées par le mistral, un ciel triste à force de pureté et de monotonie. La ville aux sept collines elle-même, malgré la dorure italienne dont le s«)leil teint ses maisons, nous parut d'un aspect sinistre. Il est certain que, soit caractère particulier du site, soit inlluence involontaire des événements tragiques qui se sont à tant de reprises accomplis dans ces murs, une atmosphère de grave et triste poésie les enveloppe, et l'on pressent quelle passion acre et indomptable, quelle sombre et énergique imagination doit souffler à ceux qui les habitent ce vent sans repos qui, avant d'arriver, a passé sur l'Afrique. Là, un poète peut naître, et j'y rêverais sans désenchantement le berceau de Dante. Ainsi, lorsque l'ami qui nous attendait et qui s'était fait notre cicérone, me parla de Ueboul, rien n'excusa la sotte prévention qui me fit sourire, ni mon refus détre présenté au noble boulanger; j'ai encore aujour- «riuii sur la conscience, Aussid'if que la lumihe, qui me vint à l'esprit quand je passai devant la boutique du poète nimois qu'on rencontre en allant aux arènes.

C'est que Reboul est récllemenl poele/iuehjuefois par

166 fJÎUVKES l>E Cil. Dïï IJEKNAUI).

l'expression, toujours par le sentiment; poète grave, triste, douloureux; trouvant sa mission sainte et la remplissant avec foi ; cheminant dans sa voie d'un pas ferme quoique timide, avec le modeste orgueil qui fait marcher un homme la tête baissée, mais l'âme haute. Né dans les rangs du peuple, où ses pieds sont restés, quoique son front en soit sorti, rien de grossier ou de trivial ne trahit cette humble origine ni les habitudes vulgaires qu'elle peut faire supposer. Arrière donc le broc de Lantara et le tonneau de maître Adam ! Arrière toute cette belle poésie de taverne avec laquelle s'est attablée l'admiration des beaux esprits d'autrefois, et dont l'idée seule provoque les nausées que cause la rencontre d'un ivrogne ! Nous n'assimilerons pas à des braillards de cabaret un chantre calme et religieux, dont la voix toujours pure et retenue n'a pas à se reprocher un seul accent qui puisse le faire rougir. Si pour mieux faire ressortir la rare individualité de Reboul, nous voulions chercher des termes de comparaison, c'est Robert Burns, c'est Bloomfield que nous clioisirions ; c'est à ces illustres enfants du peuple que nous demanderions pour le poète de Nîmes une place sur le tertre de gazon où verdoient les rameaux de leurs lauriers modestes.

Ce qui est remarquable dans Reboul, c'est le poète plus que la poésie, l'homme avant son œuvre. Les pièces de vers qui composent son recueil n'olirent pas un caractère excen!rique qui les distingue de tant d'auties productio;is

NOLVÇLLJiS ET MÉLANGES. 167

estimables que ces dix dernières années ont vues éclore. L'invention en est simple d'ordinaire, pour ne pas dire nulle : en étudiant leurs dates, on reconnaît que la manière du poète est une imitation, ou plutôt une identitication continuelle qui, débutant sous l'inspiration de Delille et de la versification impériale, se jette bientôt avec amour dans le large et vague sillon ouvert par M. de Lamartine, et finit dans les derniers morceaux datés de 183.%, par un pastiche assez maladroit des enjambements rocailleux, de la couleur empâtée, de l'exagération de naïveté ou de passion qui caractérise ce qu'on appelle l'école nouvelle. Malgré cette soumission d'esprit du poète nîmois, qui semble un peu, qu'il nous pardonne l'expression, flairer la poésie de Paris, afin d'en suivre la mode et ne pas se sentir trop provincial vis-à-vis de ses correspondants; malgré ce goût de l'uniforme qui parfois est funeste, car un uniforme de seconde main peut devenir une livrée ; malgré ce défaut qui nous choque et que nous relevons, car nous ne voyons pas qu'il profite beaucoup à l'auteur, Hoboul conserve dans toutes ses productions une individualité indélébile, qui répand sur elles un intérêt vif, même lorsque leur forme semble vieille, leur facture pénible ou indécise, leur coloris terne ou délayé. Les sujets choisis par lui tournent dans deux ou trois cercles didèes, hors desquels ils ne s'élancent jamais; ce sont des poésies religieuses, sorte de luèditalions chrétiennes ou pluli'it catli tlifjues, ti 11» s (iiie le

168 CliLVRES DE CH. DE BERNARD.

Christ à (lethsémani, l'ode aux Poêles chrétiens, celle qui est adressée à M. de Lamennais ; ou des morceaux d'un genre mixte, participant de la manière de Millevoye et de celle de Béranger, et, parmi elles, je citerai : V Hirondelle du troubadour, l'Arabe et son coursier, la Barque du Pêcheur ou bien des essais de poésie descriptive, comme le Moulin de Genèse, Nîmes; enfin, des épanchements d'une nature plus intime, des fragments de cette poésie qui, sortant plus directement de l'âme, ne demande ses inspirations ni aux dogmes d'une croyance, ni à l'intérêt d'un drame imaginaire, ni aux images matérielles de la nature, mais les puise dans les ondes si souvent amères et brûlantes qu'a traversées la vie réelle. Reboul appartient à cette école de poètes individuels qui, par une sorte de douloureux égoïsme, sont les propres patients de leur talent, labourent en tous sens leur âme, arrosent la moisson de leurs larmes les plus acres, et donnent ainsi à leurs œuvres un intérêt de personnalité que des imaginations bien autrement puissantes ne sauraient créer pour les leurs; car le plus riche carmin que puisse trouver sur sa palette le génie est moins rouge que le sang qu'emprunte à son cœur un écrivain même vulgaire.

Ici je dois émettre un regret : le sentiment profond qui couve dans les poésies de Reboul laisse parfois l'expression grise et terne, connue fait de la cendre qui couvre la flamme assoupie au foyer. D'où vient cette décoloration extérieure avec cette chaleur qu'on devine en dedans?

N(tl VEl.LES ET MÉLANGES. 1 GO

Peut-être le poète a-t-il failli pour avoir voulu trop bien faire, peut-être s'est-il trop préoccupé de la convenance de vêtir sa muse en noble dame et de lui faire parler la langue des salons. Je suis sûr que Reboul met un habit pour composer, et sans doute la veste l'inspirerait mieux ; sans doute, si l'ouvrier se cachait moins, l'écrivain trouverait une expression plus vive, plus naïve, plus peuple, en un mot. Croyez-moi, boulanger, ne gâtez point, par amour de l'aristocratie, cette belle position que le ciel vous a faite : quand la poésie descend vers vous, restez près de votre four. Votre muse est endimanchée, rendezlui ses habits de la semaine. Nous avons assez de marquises dans nos salons, c'est la jeune fille du peuple que nous voulons saluer.

Au milieu de cette ville de Nîmes où les dieux des temples païens ont vu si souvent leurs mutilations consolées par le sang catholique ou protestant; à l'angle d'une de ces rues étroites et tortueuses que des voiles tendues d'une maison à l'autre abritent à peine contre l'ardeur du soleil; sur le seuil de sa modeste boulangerie, Reboul, avec sa haute stature, son teint et ses cheveux arabes, ses yeux puissants et doux à la fois, artisan, comnK^ il le dit lui-même, de (Iikj heures du matin à quatre heures du soir, poëte de quatre heures à minuit; chauffant de ses mains le four ([ui Mourrait sa famille, et se reposant de ce travail péuiUle dans le plus noble labeur auquel se soit élevé rinlelligence humaine; Uebuul, pieux et éncr-

170 IKLVUES DE CH. DE BEKNAHD.

gique, gi-ave et jaloux, mettant ses premiers vers sous Tinvocation de la Vierge, et presque ses derniers sous celle d'un noble prince exilé; regardant passer, d'un œil triste, mais assuré, l'homicide Farandole; puis retiré dans un humble réduit, derrière la chambre à blé, demandant des consolations pour son cœur, des inspirations pour son esprit à la Bible et à Corneille, les seuls livres de sa bibliothèque; Reboul enfin se présentant aujourd'hui dans l'arène, comme poursuivant de poésie, avec MM, de Lamartine et Alexandre Dumas pour parrains, est un type trop remarquable au milieu de toute la cohue de versificateurs d'albums et de keepseakes pour que nous ayons pu passer sous silence son début.

Quelques vers choisis au hasard suffiront pour donner une idée de ses poésies et inspireront peut-être à nos lecteurs le désir de les Hre;

l'ange et l'enfant.

Un angre au radieux visage, Penché sur le bord d'un berceau, Semblait contempler son image Comme dans l'onde d'un ruisseau.

Charmant enfant qui me ressemb^, Disait-il, oh, viens avec moi!

Viens, nous serons heureux ensemble ; La terre est indigne de toi.

Là, jamais entière allégresse : • Lùme y souffre de ses plaisirs ;

NOrVELI.ES ET MELANGES. Kl

Les riis ili" joie ont leur Irislessp, Kt les voluptés leurs soupirs.

Eh quoi ! les chagrins, les alarmes, Viendraient troubler ce front si pur, Et, par raaiortume des larmes, Se terniraient ces yeux d'azur?

Non, non, dans les champs de l'espace, Avec moi tu vas fenvoler; La Providence le fait jjrâce Des jours que tu devais couler.

Et, secouant ses blanches ailes, Lange à ces mots a pris l'essor Vers les demeures éternelles... Pauvre mère !... Ion fils est mort.

C'est un homme du peuple qui a rêvé ces vers entre la pelle et le fourgon. Pour moi, ce que j'admire le plus, ce n'est pas que ce boulanger soit devenu poète, mais c'est (|ue ce poi'te soit resté boulanger. Raphat'l et lord Byron ont immortalisé chacun sa maîtresse sous le nom modeste de la fomarina. L'avenir mfinquera-t-il à Reboiil // fnrnnri) ?

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