‹ Nouvelles et mélangesChapitre 15 sur 20 · LORD BYRON · texte numérisé non relu

LORD BYRON

Entre l'auteur de ce livre et l'écrivain illustre qui lui en a fourni le titre et l'épigraphe, on essaierait vainement de dénombrer toutes les intelligences qui se sont inspirées de ce nom magique : Lord Byron ! Depuis Dante et Shakspeare, aucun poëte n'a remué à ce point les âmes artistes, n'a créé des admirations plus exaltées ou des inimitiés plus éclatantes, n'a entraîné dans son orbite une pareille phalange d'esprits enthousiastes ou hostiles. C'est qu'aux dons positifs ou incontestables du génie, Byron, plus que tout autre, a réuni les conditions fortuites qui le rendent populaire: la splendeur de la naissance, la beauté physique, les chances extrêmes de la fortune, les mille aventures d'une existence orageuse, en un mot, tout ce qui frappe l'imagination et donne à un personnage vrai le prestige d'un être romanesque. Le talent le plus éminent, l'esprit le plus rare ne suffisent pas pour colorer l'individualité d'un écrivain de cet éclat poétique qui éblouit d'abord ses lecteurs et conquiert leurs sympathies. A part

' A propos d'un ouvrage de M. Magnien.

les auteurs de vaudeville, possesseurs d'un droit inné d'extravagance littéraire, qui a jamais songé à mettre en scène Racine ou Molière ? qui choisirait Rousseau pour héros de roman? qui se représente Voltaire autrement qu'en robe de chambre, ou Butfon sans manchettes et sans canne à pomme d'or? Une physionomie bourgeoise et prosaïque est la première idée qu'éveille en nous le souvenir de ces illustres défunts. Le seul nom de Byron, au contraire, emporte avec lui une idéalisation spontanée; il n'est pas d'imagination si engourdie qui retuse à son front l'auréole chevaleresque du Tasse ou du Camoëns. On a dit de Lauzun qu'il était le héros de la Fable, tandis que Condé était celui de l'histoire; lord Byron est à la fois le Condé et le Lauzun de la poésie. Génie à part, l'excentricité de son caractère suffirait à immortaliser sa mémoire; ôtez-lui sa place dans l'histoire, il lui en restera une dans le roman, parmi les types les plus saillants et les plus complets qui soient jamais éclos de l'imagination humaine.

Rien n'est donc moins surprenant que la passion qui a saisi tant d'artistes à la vue de cotte belle et pittoresque figure, mais aussi rien de plus facile à comprendre que la vanité de leurs tentatives et l'insuccès constant de leurs efforts. Il en est de l'individualité de lord Byron comme de CCI laines tètes de femmes, (rautaiit plus difficiles à peindre (jue leur beauté est d'une nature plus riche dans son ensemble, plus variée dans ses détails, plus mobile dans s<jn expression, et qui, au lieu d'un seul portrait, en exige-

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raient dix. Une analyse large, incisive et taillant à facettes, connme faille ciseau d'un lapidaire, pourrait seule donner une idée d'un caractère aussi ondoyant que multiple. Personne, que je sache, n'a tenté cette voie, peut-être par crainte d'affronter l'écrasante rivalité de Byron lui-même, qui, dans ses œuvres, n'a fait autre chose que cette analyse, incessamment fouillée par les pliis intimes replis de son âme. Que sont, en effet, Lara, Manfred, Harold, don Juan et tant d'autres enfants de son imagination, sinon autant de facettes de son propre caractère ?

Choisir lord Byron pour le héros d'un roman d'analyse, serait une entreprise périlleuse sans doute, mais rationnelle et d'une exécution possible. Quel plus riche sujet d'anatomie morale et intellectuelle pourrait désirer un artiste qui serait à la fois philosophe et poëte? Mais appliquer à ce caractère exceptionnel le moule théâtral le plus vulgaire, comme l'a fait M. Ancelot dans sa pièce de Lot^d Byron à Venise, ou adopter, sous le prétexte de lui donner plus de relief, je ne sais quelle forme bâtarde, mipartie de récit et de dialogue, ainsi que vient de l'essayer l'auteur de Mortel, ange ou démon ! c'est renoncer à toutes les chances heureuses et se créer gratuitement les difficultés les plus insolubles et les plus insurmontables. La forme dramatique, avec sa vérité de convention, son optique particulière, ses petites nécessités d'intrigue à produire, de curiosité à soutenir, d'intérêt à développer par une progression incessante, rend impossible toute étude

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psychologique approfondie, toute large intuition de caractère, et réduit chaque figure à la condition de silhouette, contrainte en cela par la nécessité de l'unité d'action, la seule des lois aristotéliques qui soit restée inviolable. A la scène, tous les visages se profilent en affectant un dessin maigre et une couleur uniforme comme les figurines des vases étrusques ou des monuments égyptiens. Les types complexes dont on rencontre au théâtre de si admirables exemples, Hamlet, don Juan, ont réussi, qu'on ne s'y trompe pas, par la lecture beaucoup plus qu'à la représentation. On étudie Faust : qui s'est jamais soucié de le voir jouer? Quelle pauvre figure ne ferait pas Gil-Blas, cette humanité incarnée en une seule personne, s'il nous était offert fardé, étriqué, déchiqueté selon les exigences du théâtre? La préparation artificielle que doivent subir les personnages destinés à la scène pour remplir les conditions imposées par l'intelligence du parterre, rappelle la dessicc.ntion préalable à laquelle se soumettent, à l'époque des courses du Champ-de-Mars ou de Chantilly, Robinson et Pavis, ces glorieux rivaux de l'Hippodrome; car le public est le plus routinier, le plus rétif et le plus têtu (les coursiers ; au delà de sa charge accoutumée il ne porte rien, pas même le génie.

Lord Byron, une des natures les plus complexes qui aient jamais existé, est donc le pire personnage qu'il soit possible de placer dans un cadre dramatique. Sa vie est trop pleine et trop conntie; une notoriété s'est attachée à

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ses moindres actions si claire et si éclatante, qu'elle plonge dans une irrésolution sans issue quiconque voudrait prendre pour thème exclusif quelque épisode détaché de cette turbulente existence. Quel jour choisir qui n'ait pas sa veille et son lendemain également rayonnants? Comment éveiller la curiosité ou l'intérêt sur un sujet dont chaque incident appartient à l'histoire, depuis les bancs du collège dHarrow^ et les orgies de Newstead-Abbey, jusqu'au lit de mort de Missolonghi? Quelle pitié ne serait-ce pas, d'ailleurs, de rétrécir dans le moule vulgaire d'un héros de théâtre les contours puissants de cette tête de génie, d'amoindrir, selon les conditions scéniques, ses plans si largement accusés, de niveler, sous le bon plaisir d'un goût bourgeois, ses saillies trop hardies ou trop lumineuses ? Et quel langage donner à ce poëte, qui ne fasse pas avec sa propre parole une discordance dérisoire? Deux formes se présentent infailliblement, aussi vaines et aussi impuissantes l'une que l'autre : le pastiche, cette laborieuse puérilité des esprits futiles, le centon, cette insupportable érudition des ignorants. Puis, quels personnages accoler à ce despotique maître de la scène qui ne soient pas sur-lechamp, et par le fait seul de son ascendant, refoulés aux angles du théâtre et aux rangs des comparses ! Un dialogue où Byron est interlocuteur n'est plus un dialogue, c'est une de ces cavatines con pertichino, où les fioritures du premier ténor sont coupés à de rares intervalles par quelques phrases insignifiantes du coryphée chargé de

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donner la réplique. Partout où le poi-lc se trouve eu scène, on ne voit plus que lui; il etîace tout, il absorbe tout; il est à lui seul le drame tout entier. Or, jamais on ne fera un drame véritable avec un seul personnage.

J'ai à peine prononcé le nom du livre au sujet duquel se produisent ces réflexions banales, et ma critique à son égard se trouve dès à présent complète. M. Magnien, en appliquant la forme dramatique à sa biographie de lord Byron, n'a évité aucun des écueils dont j'ai parlé et qui, pour être évidents à mes yeux, n'avaient pas besoin de se voir signalés par un nouveau naufrage. Dans cette trilogie, pour parler comme l'auteur qui divise la vie du poëte en trois périodes caractérisées par le nom du pays qu'il habita pendant chacune d'elles : Angleterre, Italie, Grèce; les événements publiés déjà dans tous les mémoires antérieurs sont relatés sans documents nouveaux qui les rajeunissent , sans que le mérite de l'exécution leur donne une valeur littéraire, à défaut d'importance historique, et réveille le goût du lecteur là où s'endort sa curiosité. Je ne voudrais pas me montrer trop sévère à l'égard d'un ouvrage qui, s'il manque de coloris, de relief et de poésie, révèle du moins un travail consciencieux, un esprit judicieux et presque correct, et un style qui, malgi'é des prétentions hybrides et polyglottes, ne manque pourtant ni de fermeté ni de variété. Si M. Magnien n'a obtenu qu'un résultat froid et médiocre pour prix d'efforts sans doute longs el p«'nibl«s, il faut accuser la tîlche

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iiiexéoutablfi qu'il a choisie, plus que son insuffisance à la remplir. Qu'il persévère donc. Qu'il s'inspire aux rayons du noble poëte au lieu d'user une énergie inutile à Téditlcation d'un piédestal dont celui-ci n'a pas besoin. Qu'il n'engage plus sous les assises d'un monument imaginaire son esprit au risque de l'y briser, ainsi qu'un levier trop faible, mais qu'il le couche sur cette glorieuse poussière de notre roi à tous, comme faisaient les soldats, compagnons du maréchal de Saxe, en aiguisant leurs sabres sur son mausolée. Le culte du génie est déjà une inspiration qui ne doit pas rester stérile. On peut se relever poëte après avoir prié au tombeau de Byron.

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