‹ Nouvelles et mélangesChapitre 16 sur 20 · H. DE LATOUCHE · texte numérisé non relu

H. DE LATOUCHE

La critique a droit de vie et de mort sur cet ouvrage; ce droit, l'auteur l'adonné lui-même : critique, il fut impitoyable, impitoyable comme le triangle d'acier pour les grands de la littérature actuelle, auxquels pourtant il n'a rien retranché; impitoyable comme la meule pour les petits de qui la faiblesse et l'innocuité méritaient peutêtre quelque indulgence. Le Mercure de Finance dut à l'attrayante ironie de ses articles une célébrité de quelques jours. Naguère le /^l'^o/'o justifia son titre sous ladirection du poëte, et le rasoir du barbier distribua des estafilades littéraires et politiques dont quelques-unes saignent encore. Si désormais, sur le retour, M. de Latouclie trouve éck»ses les inimitiés quil a si fatalement semées dans sa carrière, qui devra-t-il accuser? L'agneau (qu'il veuille bien nous pardonner cette comparaison dont nous reconnaissons l'irrévérence) ; en laissant sa laine au buisson (pi'il a brouté, 1 agneau doil-il se plaindre do rencontrer l'épine après la feuille? Si la critique n'imite pas, à l'égard

> A propos de France et Marie.

de l'auteur de France et Marie, l'implacable sévérité dont il a donné l'exemple, ce n'est certes pas le prétexte qui manque, mais il y aurait quelque chose de brutal dans la loi du talion; l'urbanité sied à la justice littéraire ; puis enfin la clémence qui accueille les circonstances atténuantes pour adoucir la pénalité, accroît l'autorité morale du jugement.

Après avoir percé les meilleurs boucliers de sa raillerie froide, aiguë et tranchante autant qu'une épée, M. de Latouche est venu à son tour se poser au milieu de l'arène, la main nue, et, il faut le dire, la poitrine assez mal couverte. En voyant l'armure défensive qu'il a revêtue, si légère et si fragile lorsqu'on la compare à la hache d'armes que supportait jadis son ceinturon redouté, on se rappelle l'une des nouvelles de Florian où je ne sais quel chevalier fort expert au maniement de sa bonne épée, ayant, par imprudence amoureuse, semé sur le chemin les clous de sa cuirasse, la voyait sautant en pièces à chaque coup de son adversaire. La panoplie littéraire de M. de Latouche n'est ni mieux vissée, ni plus impénétrable que ne l'était le plastron de ce chevalier; son surcot a des mailles si mignonnes, si tenues, si cassantes, que la main finit par craindre de le froisser dans une étreinte trop rude, et arrive insensiblement à ce respect qu'inspire la robe de soie d'une fenmie. Quand le défaut de la cuirasse est partout, une dague courtoise ne le cherche plus; cùt-il légitimé les plus sanglantes leprésailles, un

champion est alors sur d'CAve reçu à morci et miséricorde. •

M. de Latouche ayant commencé sa carrière littéraire en 1816, par sa collaboration au Constitutionnel, appartient à la portion la plii> vieille de la jeune littérature ; il est de l'âge de M. Charles Nodier, et certes jamais talent ne fut plus en point de maturité ; ses ouvrages ont pris assez de développement pour que leur examen puisse motiver un juj^ement réfléchi. L'analyse du passé suffit donc à la prévision de l'avenir et à l'intelligence complète de l'ensemble.

Le précepte qui prescrit de réclamer de chacun selon qu'il lui a été donné est surtout applicable en littérature. 11 serait aussi injuste d'exiger d'un écrivain les qualités étrangères à la nature spéciale de son esprit, que de demander à la cerise la saveur de l'ananas, au jasmin le parfum de la rose. Un mot donc sur l'individualité du talent dont nous nous occupons, afin de savoir quel tribut peut lui imposer la critique. Un écrivain se compose de deux parties bien distinctes : la conception, l'exécution. Comme conception, toute œuvre chez M. de Latouche est imparfaite. Le germe premier de sa pensée, douée parfois d'un faux air d'iniginalité, tient rarement ses promesses et n'arrive jamais à ce développement ( hariui par lecjuel d'autres savent nouiTir et carrer un lien conunun. D'où vient ce vire organique? est-ce epuistnient paternel ou impuissance première? M, de Latouche couvc-t-il trop

son idée ? et^ à force d'en voir les mille faces, ne sait-il plus quels sont les côtés présentables ? ou bien n'est-il pas doué de cette seconde vue littéraire qui permet d'envisager un sujet dans son ensemble et dans ses détails, afin de l'ébrancher pour en faire ressortir l'unité ? Quelle que soit la cause de cet énervement stérile dans la conception primitive, ce défaut s'accroît et devient plus sensible dans la conception secondaire, cette entente des moyens que nous nommerions volontiers la mise en scène.

L'ordonnance qui distribue savamment une œuvre comme se bâtit un temple, qui met toutes choses à leur place, les plus précieuses au cœur de l'édifice, et fait passer par le péristyle pour conduire au sanctuaire au lieu d'introduire les fidèles par quelque vitrail brisé de l'abside, et les chasser par le portail : l'art non moins habile qui masse et groupe les personnages, devine ceux qu'il faut mettre en relief, ceux qu'il convient d'éteindre sur un second plan, et qui harmonise les moindres détails pour donner plus d'expression à l'effet général; le souffle passionné insinué dans le drame dès la première page, et continuant d'y courir sans perte d'haleine ni intonation fausse, en augmentant à chaque mesure de vibration et d'intensité, comme la voix de l'orgue sous la voûte d'une cathédrale; la philosophie, qui comprend tout sans concession de principes, et arrive à l'impartialité par Tintelligence ; le talent d'observation qui lève tous les masques.

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sonde toutes les plaies, effeuille toutes les fleurs, goûte à tous les fruits et énonce chaque découverte par une expression aussi vraie que son impression a été infaillible; en un mot, toutes ces qualités, sans lesquelles l'écrivain, quelles que soient d'ailleurs les ressources de son style, ne doit pas espérer une renommée durable, nous les avons cherchées dans les ouvrages de M. de Latouche, et cette recherche nous a rappelé le précepte évangéliquc que nous avons cité plus haut : mettons-le donc en pratique avant tout. Ne demandons plus ici le génie qui crée, ni le talent qui vivifie la création ; ce serait une trop injuste exigence. Mais en concédant comme légitime l'absence de toute pensée originale, de toute vue d'ensemble, de toute progression logique, de toute harmonie, secret de force et de résistance, reste dans le domaine de la critique cette partie littéraire que nous avons nommée l'exécution, à laquelle suffisent lesprit et le style, et sous ce double rapport on a le droit de tout espérer d'un auteur, homme d'esprit toujours, homme de style quand il veut bien l'être ; il est permis de lui demander compte de ces qualités qu'il possède incontestablement, de vouloir beaucoup enfin, car il lui a été donné beaucoup.

M. de Latouche est un homme spirituel parmi les plus spirituels ; dans cette chambre des pairs il siège au banc des ducs; il nous pardonnera sans doute de ne pas dire au banc des évêques. l^a pensée que nous exprimons ici est une de ces opinions incontestables, (lui arrivent ilu

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consentement de Ions à l'état d'axiome ; rude fardeau, je vous jure, qu'une telle réputation ! Le public exige toujours en raison de ce qu'il accorde ; il ne souffre pas de mécomptes dans son admiration, et prétend faire l'usure avec sa louange; il ne veut ni revers à la médaille, ni lie au fond du vase. Quand Homère sommeille, Horace s'indigne. L'auteur de France et Marie se trouve donc condamné, de par son esprit même, à en avoir toujours, et partout, et beaucoup. Que l'invention de ses œuvres soit pauvre, et leur ordonnance puérile, personne ne songera à le lui reprocher ; mais puisqu'il a de l'esprit, qu'il le dépense au nom du ciel ! Le lecteur ne lui passera ni les défauts que ce don de nature peut éviter, ni l'absence des qualités qu'il implique. Avec un nom si riche de promesses pour étiquette, la pensée commune ou prétentieuse, la vulgarité d'e^spi'ession, la phrase anti-grammaticale, les préjugés d'épicier, le style de coiffeur, seraient trouvés particulièrement exécrables; que si par une de ces tristes compensations qui affligent toutes les choses humaines, l'esprit de M. de Latouche, que nous avons comparé à une lame d'acier dont il possède en effet l'éclat, l'acutesse et la trempe, se trouvait en revanche cassant comme ce métal ; s'il s'aftaiblissait en s' allongeant, et se brisait alors au premier choc et sous le moindre fardeau ; si, en un mot, il valait mieux en aiguille qu'en épée, le public qui partage assez volontiers le goût de madame de Sévigné pour les grands coup dVstramaçon, chausserait

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peut-être d'assez mauvaise grâce la pantoufle littéraire brodée par cette aiguille, quelque fût d'ailleurs le mérite de son bariolage et la coquetterie de ses agréments. II penserait que pour un ouvrier si renommé, l'œuvre est mesquine et petite; il y verrait sans doute une dérogation, car esprit oblige aussi bien que noblesse ; et M. de Latouche a tant d'esprit !

Avant d'examiner la valeur positive de France et Marie, que l'actualité nous fait un devoir d'analyser plus spécialement, un coup-d'œil rapide sur les autres ouvrages de son auteur préparera la voie et rendra notre critique moins incomplète. Ces ouvrages sont au nombre de cinq : la Correfpondonce de Clément XI V et de Carlo Bertinazzi, Frocjolctta, la Reine d' Espagne, la Vallée aux loups et Grangeneuve. Nous sommes trop généreux pour rouvrir la plaie d'Olivier Brusson, et nous espérons que l'ombre d'Hoffmann nous pardonnera notre réserve.

Clément XIV et Carlo Bertinazzi ! Voilà d'abord un titre heureux dans son irrévérence, et (jui, s'il inquiète la sévérité du goût, éveille au moins toute la curiosité de l'imagination. Le Pape en face d'Arlequin ! quels personnages ! quel dialogue ! quelle bonne fortune pour un poète ! Soit qu'il inspire sa verve des bouffonneries transtévérines, sorte de confetti poudreux et inotVensil's dont Pasquin a le droit de tacheter les portes du Vatican ; soit (parti plus généreux et surtout plus neuf) qu'il M'uillc protéger les foudres du saint Père contre la batte de lliis-

trion, et barrer l'outrage au pied populaire toujours prêt à mettre la boue de son soulier dans toutes les cendres éteintes. Choisir un pareil sujets c'est se sentir de taille H mesurer la coupole de saint Pierre, de gravité digne de servir d'interprète à la haute parole de la papauté, d'esprit entin tellement divers et coloré qu'il sache refléter jusqu'en ses moindres nuances le bariolage allégorique dujuste-au-corps d'Arlequin. Le génie de Pascal, l'ironie de Voltaire, la fougue de Byron fondus ensemble et modérés par le sens calme de Francklin, suffiraient à peine pour cette tâche. Lorsqu'on se pose devant le public, la tiare dans la main droite, le masque noir dans la gauche, il faut subir la conséquence de cette expérience hasardeuse en escamotant lun ou l'autre. M. de Latouche a pris un troisième parti, plus original à coup sûr, celui d'escamoter le lecteur, le lecteur candide, affriandé par un titre pantagruélique, et qui au lieu de s'attabler au banquet de Rabelais^ se trouve mis au vert dans un frais bocage où Gessner eût mené paître ses moutons sans crainte du loup. En effet, rien de plus idyllique que ce pape, si ce n'est cet Arlequin. C'est entre eux un échange de petites pensées si honnêtes, un style de demoiselle si gentil, une malice si inoHensivc dans les épigrainmes, qu'on dirait la correspondance de deux amies de pension rivalisant un prix de sagesse. Les jésuites, les comédiens, le Mahomet de Voltaire, le conclave, toutes les matières, en un mot, que comportait ce sujet, sont traitées d'une

main si douce et si bien gantée^ qu'après avoir été presque effrayé du titre, on est édifié de l'exécution. Florian aussi a mis en scène un autre pontife et un autre arlequin, mais son yunta Poiyipilius est moins pastoralement romanesque que ne l'est Clément XIV, et la batte de son arlequin couperait en deux cette molle nature d'ironie, ce macaroni en pantalon rouge et jaune que M. de Latouche a nommée Carlo Bertinazzi. Cette fiction ingénieuse et d'un style assez rapide d'ailleurs, a pour défaut capital ce qui serait une qualité dans beaucoup d'autres livres; c'est un ouvrage exclusivement spirituel; la finesse constante et volontaire à laquelle prétendent les deux acteurs de ce roman, les oblige à de perpétuels anachronismes : dans la crainte de paraître passés de mode, le pape et le comédien jugent le dix-iiuitième siècle avec les idées du dix-neuvième. Pour éviter cet éciieil indiqué par l'abbé Galiani, il fallait renoncer à l'esprit et se résigner au génie. Aussi cette œuvre où la critique ne trouve aucun de ces plans profondément médités qu'exigent les ouvrages modernes, ne doit-elle être regardée que comme la tentative malencontreuse d'un aiglon qui, s'élançant du nid avant que ses ailes ne soient poussées, vole par instinct au soleil, et vient se noyer dans quelque jatte de lait.

Fragoleltn est donc, selon nous, le véritable début de M. de Latoucho. La hardiesse du sujet l'emporte encore Sur celle de l'idée première de Carlo Bertinazzi. C'e.st

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comme tout le monde le sait, etainsi que l'a dit lui-même l'auteur, la statue de Polyclète ressuscitée, une créature ayant les deux sexes, un être double. Ce sujet ne comportait dans l'art littéraire qu'une immense débauche d'imagination, une orgie pendant laquelle la nymphe surnaturelle se serait dévoilée au lecteur grisé malgré lui ; ou quelque belle et angélique statue de marbre blanc, dont la feuille de vigne divinisée comme la chevelure de Bérénice, pût contraindre à la prosternation l'esprit le plus matérialiste. M. Théophile Gautier a fait la débauche dans mademoiselle de Manpin, livre qui n'a pas été suffisamment compris, et qui fut injustement attaqué. M. de Balzac a ciselé dans Séraphita la statue aux blanches ailes, et si nous devons nous interdire ici toute appréciation de cette œuvre, il nous est permis du moins d'admettre comme une haute, noble et sainte pensée, le sens que le poète apocalyptique a donné au mythe ancien. Pourquoi ne voir en effet dans l'allégorie d'Hermès et d'Aphrodite que la poétisation d'une monstruosité physique ? Il existe peut-être une religion entière dans cette fable. Deux sur la terre, un dans le ciel ! Toutes les choses en montant tendent à cette simplification. La pyramide a plusieurs angles à la base, un seul au sommet. L'assise aux saillies multiples, c'est la création; le sommet unique, c'est Dieu. En fait de symbole exact autant que poétique, l'univers doit revenir au triangle de Jéhova. Entre Séraphita et mademoiselle de Manpin, entre l'o-uvre religieuse qui ouvre

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dos cicu\ nouveaux à la pensée, et l'esquisse destinée aux .artistes qui la lisent avec amour, tandis que les bourgeois la honnissent, Fvayoletta semble aussi fausse que décolorée. L'œil devine qu'en naissant la vie lui a échappé. L'auteur manquant de foi pour spiritualiscr sa création, et d'audace pour lui insuftler un sang chaud qui animât les étranges ressorts de sa nature, n'a proiluit quun monstre plus froid dans sa chair que la statue passionnée de Polyclète ne lest dans son marbre. A défaut d'ailes pour la voiler, il Ta enveloppée de tant de feuilles de vignes, il l'a enterrée sous tant de broussailles, que si l'antiquaire la retrouve un jour il restera toujours indécis sur ce marbre inintelligible. Le monstre le plusclairemcnt compris, et sur lequel toutes les opinions sont d'accord, est à coup sûr le livre dans lequel deux sujets différents, la révolution de Naples et Fragoletta marchent accouplés comme les frères siamois, jumeaux moins bien unis, et qui se battent constamment, poussés en sens inverse, par une volonté divergente et capricieuse.

Néanmoins, à moins d'être partiale, la critique ne saurait méconnaître en M. de Latouche un phénoniriie qui procède moins de son talent que de son caractère et de ses mœurs. Quelque défectueux que soient ses ouvrages, soit par le plan, soit par l'exécution, il y règne unedistinttion qui les relève et les met en dehors des li\res dont ni les salons ni la critique ne s'occupent : plus d'un lecteur est séduit par eux ; et pour être sévère, le juge

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doit les laissor reposer avant do s'interroger, car le livre de M. de Latouche se recommande (qu'on nous pardonne d'emprunter ce mot) par un galbe assez élégant pour tromper l'œil^ et ses figures ne manquent pas de la grâce des dessins étrusques. Après de mauvaises pages décousues, une belle scène surgit, demande grâce et désarme ; à défaut d'une scène, ce sera quelque phrase suave de poésie innattendue qui émeut, ou quelque mot fin qui fait sourire. Rivarol aurait dit de M. de Latouche qu'il s'amuse à construire des ruines pleines de fleurs.

Après avoir eu ces deux idées audacieuses tuées sous lui, M. de Latouche, loin de se décourager, en a enfourché une troisième, encore plus hardie et dont l'allure dévergondée eût désarçonné Astolphe, habitué au vol de son hippogriffe. Cette foisla chute ne s'est pas fait attendre, et les échos du Théâtre Français n'ont pas encore oublié les sifflets qui accueiUirent cette singulière charade, intitulée La Heine d'Espagne, dont tout le monde devinait le mot sans oser le dire, et pour laquelle le silence nous semble la plus convenable des critiques. Dans la préface de la pièce imprimée, préface écrite de ce style vif et mordant que possède l'auteur dans les ouvrages de petite dimension, le public siffleur s'est vu rudement siftlé à son tour. Les chastetés d'estaminet, les éruditions de magasins à prix fixe. Y épouse du commissaire de police fuyant officiellement , enveloppée dans sa pelisse écossaisey ont donné lieu à un feu de file de plaisanteries dignes de

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Beaumarchais. Tout en rendant justice à l'esprit dosniots, nous ferons observer à notre tour à l'auteur fusillant ses juges, que les chastetés d'estaminet ne se voilent guère que lorsque toutes les autres ont donné l'exemple; que même une érudition de magasin à prix fixe peut trouver de digestion un peu dure l'anachronisme qui fait d'un roi de vingt ans un imbécile de soixante, le tout dans une intention dont la moralité ne compense pas l'histoire aussi cavalièrement défigurée ; enfin, qu'une femme, fùt-elle l'épouse d'un commissaire, eùt-elle un manteau écossais, ce qui est d'un goût détestable, nous en convenons, ne perd pas pour cela le droit de rougir. Lorsqu'un public qui' a applaudi Angèleei Dix ans de In vie d'une femme, siffle par pudeur, ce que l'auteur a de mieux à faire est de siffler aussi, en immolant son œuvre avec grâce.

Après\A Heine d' Espagne , \a Vallée aux loups; après le drame, la poésie : l'universalité n'est-elle pas la tentation du talent? Voltaire a fait des comédies, et Dieu ou plutôt le diable sait quelles comédies ! Nous venons de mesurer les tronçons de la lance que l'auteur de la Reine d'Espagne a rompue jusqu'à la poignée contre Beaumarchais, un mot maintenant sur son excursion dans ce royaume des vers dont les éphémères habitants justifient si souvent la dénomination équivoque. A l'occasion de la Vallée aux loups, l'auteur usant d'une image que nous n'aurions pas employée sans cette autorité , a comparé sfm œuvre à quelque oirfon renversé par' un déménagement.

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La modestie (?ùt été encore plus complète , la métaphore plus exacte, si au lieu de carton M, de Latouche eût pris pour terme de comparaison quelqu'une de ces malles que la douane visite impitoyablement aux frontières, et dont l'autopsie exhibe à côté des effets personnels du voyageur une foule de jolis riens , curieusement rapportés des pays lointains, mais tous plus ou moins prohibés par l'ordonnance. Douanier littéraire que nous avons la douleur d'être en ce moment , notre rigoureux devoir est de diviser avant tout en deux parts les richesses de la valise livrée à notre investigation ^ de rendre à César ce qui est k César , et à Dieu ce qui est à Dieu ; c'est à dire : à Tick Phantasus, à Goethe le Bui des Aulnes , Une nuit de 1793 à Washington-Irving, le Navire inconnu à Coleridge , etc., etc. Il est dans le talent volontairement soumis au patronage dune inspiration étrangère quelque chose d'humble et de candide que la critique ne saurait trop louer par l'outrecuidance littéraire qui se prélasse aujourd'hui. Un esprit aussi vif qu'ingénieux acceptant le rôle toujours un peu méconnu de traducteur , et ajoutant à la modestie la discrétion , mérite d'être offert pour modèle à ces orgueilleuses individualités qui préfèrent la ronce de leur jardinet à la rose du parc voisin.

Dans le bagage littéraire qui appartient en propre à l'auteur de la Vallée aux loups , nous mettrons aussi de côté plusieurs opuscules non rimes , d'un intérêt minime après Clément XIV eX Frngoletta , pour ne nous occuper

que (If la poésio (iiii doit présenter l'écrivain sous une late nouvelle. La versification peut se passer plus facilement que la littérature ordinaire de cette invention originale, de ces combinaisons savantes qui ne sont pas précisénient , comme nous l'avons vu , les côtés forts de l'auteur. La forme en est si heureuse qu'elle féconde de Heurs, sinon de fruits , le fonci le plus stérile. Une demipage de prose a rarement un prix ou u!i sens lorsqu'elle est isolée. Un sonnet , au contraire , sans valoir tout à fait un long poème , est une œuvre complète dans sa miniature. Le brisement du rythme est d'ailleurs très-favorable à une pensée de courte haleine qui trouve à chaque rime, à cha(iue hémistiche, et, depuis la réforme, à chaque syllabe, si elle veut, une halte pour respirer. Sa précision oppose une barrière non moins salutaire aux divagations d'une imagination un peu diti'use; sous ces deux rapports , la poésie semble devoir être particulièrement sympathique à la nature particulière du talent de M. de Latouche. Quel intérêt d'ailleurs ne s'attachait pas à sa tentative! L'éditeur d'André Chénier poëte à son tour ! le plus caiisticpie des Figaro aiguisant son rasoir au rocher du Parnasse ! L'imagination se monte à cette idée ; elle évoque en faveur de l'élève le souvenir protecteur du jeune maître qui fut le saint Jean-Baptiste du romanti.>>nie;t'lle se rappelle d'ailleurs les (jualités incontestables du premier, sa phrase si colorée , son expression si drue et si vive , son ironie si incisive; elle espère tout d'un

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pareil esprit enchâssé en vers. Dans son entliousiasme anticipé, elle fond ensemble André Chénier, Alfred de Musset et Barbier; elle relève la grâce dn génie et la coquetterie de l'esprit , par l'expression la plus hardie et la plus acre, et se compose une quintessence de poésie digne des dieux : espérances envolées aujourd'hui !

Le lecteur de vers est un homme au moins aussi élevé que l'est le poète ; après le privilège de faire résonner les cordes de la lyre^ vient le don d'écouter , de recevoir les chants au fond de son âme, et de leur faire, comme aux belles productions de la Flore des eaux , un lit frais et pur à l'abri des orages. Le croyant vole bien près de Dieu ! mais aussi ce lecteur a ses exigences : il veut, chez un poète, une allure décidée, il lui demande des beautés du premier ordre : il est un gourmet. La poésie, en France , est à la pensée ce que la sculpture estdans l'art ; or, il est arrivé à M. de Latouche de donner à sa poésie un caractère qui manque à la fois de neuf et d'unité.

Rendons-lui justice ? lui peut-être le premier a deviné les rimes de fraude et à'émeraude , d'aïeul et de glayeul , d'épaules et de saules, dans Içsquelles plus tard de hardis novateurs surent enchâsser leurs énumérations sans fin ; mais M. de Latouche a gardé ses nymphes au fond de son sérail, moins en pacha jaloux qu'en homme timide que la population efiarouchait. Novateur inédit, il se laissa devancer par des hommes impatients de gloire, qui

(loniit^Tont dos courbatures .uirythmo, firent découler les syllabes en cascatelles, suivant l'épigramniatiqiie éloge de Nodier; les hardiesses qui auraient honoré M. de Latouche furent sans mérite alors qu'il livra ses vers coquettement travaillés à un public blasé par les saturnales de la langue. Comme force , M. A. Barbier avait outré riambe de Chénier; comme mollesse. M. de Lamartine avait assoupli ses vers toujours jumeaux, comme ceux de Voltaire ; en fait d'images, M. Victor Hugo avait fait des tableaux de Martynen vers. Que devenait la langue chaste, polie; que devenaient les patientes études d'un style qui , dit-on , sert plus à effacer qu'à créer? Si la critique osait parler au poète malheureux, elle lui dirait que tant d'études auraient dij le conduire à l'éternelle , à l'impérissable , à la magnifique période de Racine, qui, retrouvée par lui , comme elle le fut par hasard dans le récit de Dalti à Purtia, lui aurait conquis une gloire inattaquable. Nous voulons seulement réveiller la curiosité du lecteur pour ces poésies, qui ne manquent pas de grâce quand le poète se fait élégiaque , chose étrange ! Et nous ne voulons pas l'en rassasier par un examen trop minutieux. Allez donc, âmes avides d'émotiOns , vous désaltérera l'IIypocrène de la Vallée aux loups, la critique no troublera pas votre plaisir on jetant ses piorrc^s dans la lontaino.

Le lecteur classique (pardon pour ce vieux mot , mais il no s'agit pas ici do choses nouvelles), lo classique.

donc , à qui lo titre rréditriir d'André Chenier inspirerait une prévention défavorable, peut se rassurer. Tout en relevant le jeune étendard de la réforme littéraire un moment oublié dans la poussière sanglante de l'échafaud, M. de Latouche est resté fidèle au pan du manteau suranné qui avait emmailloté les premiers nourrissons de sa muse. Porte-drapeau d'une main , caudataire de l'autre, il marche, à côté d'Esmenard, de Legouvé et d'Arnault, dans les rangs de cette vieille garde de la littérature impériale, qui, comme l'autre, a eu son Waterloo et non son Austerlitz. Dans la Correapondance, dans Fra- (joletta, dans la Reine d'Espagne , nous avons vu une imagination quelque peu téméraire , tléchissant dès les premiers pas sous la hardiesse de sa pensée ; ici , nous retrouvons la même imagination , sans doute amendée et repentante, soumise aux moindres traditions de la forme , aux plus vieilles allures du rythme , aux règles les plus caduques d'une versification qui ,• dans ce moment même , s'en allait vermoulue sous les coups de l'école nouvelle. M. de Latouche, comme poëte, eût été trèsheureux d'arriver le lendemain de ses inspirations, il n'en est pas des vers comme des livres, qui gagnent à être pochés , les siens ont vieilli en portefeuille ; ils eussent fait à l'auteur une réputation sur laquelle il vivrait encore en riche rentier, s'il les avait publiés à temps; il est certes l'homme à qui M. Casimir Delavigne a le plus d'obligations.

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Nous avons montré M. de Latoiiohe, dans ses premiers

ouvrages, se mesurant successivement avec trois idées

aussi bizarres qu'audacieuses. Nous l'avons vu, chaque

fois, eti'rayé de son sujet presque aussitôt après l'avoir

conçu, chancelant dans le début et lâchant prise à la fin,

comme un ouvrier laisse tomber le fer que sa main

trouve brûlant au sortir de la fournaise. Dans la préface

de la Reine d'Espagne, l'auteur a lui-même avoué ce

combat de l'artiste avec une œuvre périlleuse : il a dit

cette trame patiente et infinie de réticences, de nuances,

de finesses, d'expédients de toute sorte, voile insuffisant

pour une bacchante trop hardie ; il a énuméré les plis

rebelles de cette draperie toujours à demi soulevée, les

pénibles efforts d'un style inutilement assoupli et tordu

dans le but de réaliser cet axiome : la parole a été

donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Il a confessé,

»'n un mot, les mille petites tortures d'une intelligence

flottant entre sa hardiesse intime et sa pudeur extérieure,

et condanmée par la nature même de sa tentative à de

continuelles équivoques. Le lecteur ne reste pas sans

sympathie pour cett»- confession peut-être involontaire.

Cn esprit ingénieux luttant comme Jacob contre un anjïe qui, cette fois, n'était pas l'ange du Seigneur, et sortant du combat plus boiteux encore que le patriarche, est sûr d'exciter cet intérêt qui s'attache toujours aux entreprises sans succès, mais non sans courage. En le voyant pâli et découragé, chacun regrette tant de sueurs infécondes, tant d'intelligence vainement prodiguée, des efforts si grands pour un résultat si mince et si peu profitable.

L'impression presque mélancolique que le lecteur éprouve, a sans doute agi sur lui-même. Le triple désastre de ses débuts littéraires a séché en lui cette sève exubérante qui aspirait d'abord aux cimes les plus ardues et les plus impraticables. L'amendement d'imagination qu'on remarque dans la Vallée aux loups, se retrouve encore plus explicite dans Grangeneuve et dans France et Marie. A chacun de ces ouvrages, la préoccupation presque timorée de l'écrivain, sa défiance contre toute invention excentrique, sa soumission aux idées ordinaires, nous pourrions dire aux idées banales, deviennent plus sensibles et affadissent en des contours mous et arrondis la physionomie de son œuvre. Dans cette seconde période, plus de ces énigmes étranges dont le mot piquait si vivement la curiosité du lecteur, tout en effarouchant sa pruderie ; plus de ces tours de force que l'auteur semblait s'imposer pour donner à son talent un mérite de plus, celui de la difficulté vaincue ! Après Fragolctta et la Reine d'Espagne surtout, Grangeneuve et Fiance et Marie surprennent par

la inodostie inespéive do leur concrption. Adoliiip, Théroïtio du preniior n'est qiriiiie courtisane ; madame de Lavarennes, qui partage avec Marie l'intérêt de l'autre, offre un type encore plus prde, celui d'une coquette de salon, comme il s'en rencontre partout. Quelle réforme, quelle retenue de l'imagination, quel embéguinement de l'esprit, après la scène du bain de la reine Caroline, et la consultation de Charles II !

La critique se trouve à l'aise en des sujets soumis au droit comnum de la morale, et pour lesquels il n'est pas besoin d'invoquer une jurisprudence exceptionnelle dans l'intérêt de la pudeur publique ; elle s'y pose de pied ferme comme sur un terrain connu, les pratique en tous sens, et ne craint pas de voir s'ouvrir à chaque instant quelqu'une de ces fondrières que l'on sonde à deux fois du regard avant de s'y embourber sans vergogne à la suite de l'auteur. Délivrée de l'obsession incessante d'une idée folle de son corps, qu'il faut déshabiller décenmient, elle peut réserver pour l'exécution et pour le faire une attention presqu'entièrement absorbée jusque-là par l'incongruité du sujet. Le caractère sobre et inoffensif (|ui distiuguerinvention des derniers ouvragesde M. de Lalouclie, nous permet donc de nous occuper presque exclusivement de sa manière et de son style; c'est dire que nous entrons le plus bénévolement possible dans le co'ur d'un auteur chez qui, ainsi que nous l'avons déjà fait obsener, le mot est en général au dessus de la pensée.

Le talent d'un écrivain se colore et se nuance selon la diversité et le contraste de ses sentiments habituels. L'expression^ d'après son étymologie même, n'est que l'impression mise en relief; mais toutes les intelligences ne possèdent pas cette puissance réflective qui rend une image aussi nettement et aussi vivement qu'elle Ta perçue. L'esprit de M. de Latouche, entre autres, ressemble à une glace sans tain ; les objets extérieurs pénètrent le verre sans trouver la couche de métal, et leur reflet mal arrêté n'off're le plus souvent qu'une forme vague et obscure. Poëte par l'impressibilité plus que par renonciation, on devine en lui une riche organisation également sensible aux beautés de la nature et à celles de l'art, une ferveur de croyances politiques, remarquable dans une intelligence si polie et au milieu de la tiédeur générale ; pour tout le reste, un septicisme dont l'ironie serait des plus précieuses dans un ouvrage exclusivement philosophique; enfin quelque chose d'amer dans le sentiment, qui arrive parfois à une expansion pénétrante et rappelle alors les rêveries de Rousseau. Avec ces qualités condensées par la méditation, chacune selon son essence, et employées avec cette habileté dont les plus médiocres écrivains ne sont pas dépourvus, l'auteur eût pu produire successivement un ouvrage remanjuable de poésie descriptive, une polémique chaude et vigoureuse, sinon impartiale; des opuscules philosophi(iues et littéraires, spirituels même après Candide et le f/uron ; enfin en exploitant les désen-

chantements de sa pensée, quelque fruit savoureux dans son amertume, et comme savait les cueillir la main dédaigneuse de Byron. Pour ce résultat, il suffisait à M. de Latouche de ranger son esprit et de mettre en ordre ses cartons; il a préféré les renverser, ainsi quil le dit luimême, et réduire ainsi ses œuvres à la condition d'un déménagement perpétuel. Peut-être eùt-il été plus sage à lui de se rappeler l'axiome populaire : trois déménagements équivalent à un incendie.

Si M. de Latouche a comme Socrate un démon familier qui lui souffle des inspirations, ce génie minuscule se nomme à coup sûr Tohu Boltw, c'est lui sans doute de qui la grifle malicieuse se plaît à enchevêtrer dans un brouillement inextricable les perles, dentelles, diamants et dorures épars à sa merci dans les cartons du maître; c'est lui qui, après avoir joué quelque temps avec ce nœud gordien de bijoux comme fait un chat du peloton qu'il a volé, tinit par en bourrer quelques kaléidoscopes que le hasard jette sous sa patte, y attache une étiquette quelconque, Grangenevve je suppose, ou France et Marie, et fait tournoyer devant le no/ du public ce jouet étourdissant. C'est un curieux spectacle que ce tourbillon où roulent pêle-mêle des événements historiques et des inventions romanesques collés ensemble comme les deux tranches d'un domino et aussi disparates quelles dans leur acrouplement; des intrigues (jui commencent sans finir, d'autres en revanche qui finissent sans avoir commencé.

202 CELVRES DE CH. lE liERNAUD.

la queue absente des unes compensant la tète coupée des autres ; des personnages réels en regard de personnages fantastiques et souvent plus fantastiques que ces derniers ; des prosopopées intermittentes contre la royauté et l'aristocratie (anomalie incompréhensible dans un jugement si despotique et dans une intelligence qui déploie parfois un raffinement si aristocratique ;) des élégies à la Gironde, des odes à la Pologne, des Catilinaires contre le juste-milieu, sans parler de petites épigrammes en passant contre les éditeurs et les compositeurs dimprimerie; des paysages enfin pour encadrer toutes ces richesses, paysages d'Italie ! paysages de Suisse ! paysages de la Marche ! paysages de la Bretagne ! paysages du Berry ! des descriptions à réhabiliter Delille, des villégiature à faire prendre la campagne en horreur ; toute la bourbe des chemins de traverse, toute Fherbe des prés, toutes les feuillées des bois, tous les ruisseaux murmurants, tous les torrents écumants, tous les troupeaux mugissants ; la nature entière, en un mot, venant à chaque instant plaquer quelque oasis inattendue au milieu du désert de lintrigue.

Le principal caractère de la manière de M, de Latouche est cette juxta- position sans terme, ni mesure. Tdées, images, faits, personnages, arrivent l'un après l'autre sur la scène sans qui! soit possible de deviner le fil qui lie le chapelet. C'est une procession, jamais un groupe : en Voyant passer toutes ces choses umllicolores. ent^itsccs

NOLV ELLES El MÉLANGES. 2 03

sans enchaînement, tournant sur elles-mêmes sans progression, on se demande la raison de cette illogique marqueterie et de ce désordre arrangé ; ne le trouvant pas, on finit par croire qu'il est arrivé à l'ouvrage quelque accident semblable à celui qui mêla l'histoire du chat Murr avec celle de Kreisler. Grcmgeneuve et France et Marie offrent à chaque page cette disparate et cet entrechoquement inévitables dans tout sujet manquant d'unité. La monstruosité de Frayolctta bizarrement accouplée à la révolution de Naples, se retrouve dans tous les deux exagérée dans son développement et sans la compensation d'une idée attrayante par sa témérité même.

Un mot d'abord sur Grangeneuvc. Ainsi que nous venons de le dire, ce livre est mi -partie : d'un côté la Gironde, de l'autre, la courtisane amoureuse. Ces deux drames marchent ensemble, non pas de front (il faudrait pour cela que l'ouvrage fut imprimé sur doux colonnes), mais en se franchissant alternativement d'après les règles d'un jeu d'écolier nonnné le cheval fondu, si nous avons bonne mémoire. Ainsi, Adeline la repentie saute d'abord par dessus la Gironde, prend les devants et court avec mille petites mignardises et souvent en déployant une grâce véritable ; quand on commence à prendre goût à ces coquetteries, survient au trot le peloton des girondins ; il leur approche l'héroïne fait le plongeon pour éviter le heurt de tous ces noirs personnages, et la représentation nationale se carre et se di;q)(' aux yeux du lec-

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leur désappointé. Puis c'est Adeline qui reparaît pour être remplacée de nouveau ; ce jeu, puéril si l'auteur n'a rien su trouver de mieux, plus que bizarre s'il est le résultat d'une poétique particulière, continue ainsi jusqu'au dénouement. L'intrigue romanesque, la peinture soidisant historique se succèdent avec une régularité semblable à celle qui préside à la prise du quart sur un navire : après un tableau d'amour, une esquisse politique. La main capricieuse de l'auteur vous arrache d'une scène sentimentale dans le goût de Sterne pour vous mener dans la plus mauvaise compagnie du monde, je veux dire au club des jacobins; si elle consent à vous laisser reposer un instant de votre dégoût en un boudoir frais et voluptueux, le répit n'est pas long, et vous vous éveillez bientôt de vos rêveries anacréontiques, aux hurlements des massacres de septembre, à la lueur des torches, au bruit des piques et des fusillades de Bicêtre. Pour donner une valeur à ces scènes disparates, qui ne sont pas sans mérite prises isolément, mais dont la réunion choque le goût le plus indulgent par une incohérence inouïe, il faudrait une idée puissante, un intérêt fécond autour desquels tous les accessoires vinssent se coordonner : l'absence de ce principe vital frappe l'œuvre entière qui craque et se crevasse sur tous les points comme fait une cuve dont les douves ne sont retenues par aucun cercle. Grangeneuve le personnage choisi par l'auteur parmi les noms les plus oubliés de la Gironde, et qui devrait lier le drame historique et la

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fable roiuatiesque dont il est le héros, s'ettace dans tons les deux sans relever un seul instant rintérêt. On ne sait en vérité lequel est le plus glacial du représentant de Bordeaux ou de l'amant d'Adeline ; la double histoire se traîne ainsi péniblement, chaque moitié remorquant l'autre à son tour jusqu'à ce qu.e le tout arrive enfin à une conclusion commune en ce temps-là, l'échafaud qui joue en cette occasion le rôle de l'épée d'Alexandre en tranchant le fil d'une intrigue plus péniblement entortillée que le nœud gordien.

A l'occasion de Grangeneuve, nous ne nous permettrons pas de critiquer les prédilections de l'auteur pour les tloctrines de la Gironde, et de blâmer des opinions qui ne sont pas les nôtres, mais que nous respectons pai'ce que nous les croyons conciencieuses.

Nous voulons énoncer une seule observation que d'autres auront peut-être faite avant nous. Chacun connaît l'histoire des Girondins, chacun se rappelle avec une pitié plus ou moins sympathique la sanglante destinée de ces tribuns écrasés comme Samson sous les débris du temple qu'avaient ébranlé leurs mains. N'y a-t-il pas quelque ' chose de frappant, et, nous pouvons le dire de fatal dans la sympathie de M. de Latouche pour ces hommes si puissants pour abattre, si faibles pour édifier?

Nous voici enfin arrivés à France et Marie. Il n'est qu'une seule manière de rendre compte de cet ouvrage, c'est d'enlrer sur son terrain et ilaccepter ses chemins

quels que soient leur entrelacement et leur divergence. Une critique rigide et ramenant tout à sa ligne inflexible serait aussi empêchée dans un pareil livre que l'est une armée régulière dans le Bocage vendéen. Suivons donc l'auteur par les sentiers qu'il a percés et le long des haies qu'il a plantées. Cette course laborieuse peut-être nous initiera du moins aux nuances d'une manière, aux habitudes d'un style, en un mot aux détails d'un talent que nous n'avons examiné jusqu'ici que sous un aspect général, et par conséquent superficiel.

Ainsi que dans Fragoletta, ainsi que dans Grangeneuve, nous trouvons d'abord un sujet double ; d'un côté la conspiration de Cadoudal, de l'autre une intrigue romanesque dont le jeune Roger de Lavarennes est le héros ; nous n'insisterons pas sur ce défaut radical, qui, reproduit dans tous les ouvrages de M. de Latouche, devient respectable comme idée fixe, s'il est littérairement critiquable. Désormais cette conception bicéphale aura pour nous l'autorité de la chose jugée.

Deux émigrés français habitent Londres en 1803. L'un, M. de Lavarennes, a un fils, élevé en France au Prytanée; l'autre, M. de Chavigny, une fille nommée Marie, confiée à Londres aux soins d'une famille de quakers. Ce dernier meurt de faim en léguant sa fille à son ami. M. de Lavarennes cherchant à rentrer en France, rencontre Georges Cadoudal sur le point de partir pour son expédition contre le premier consul. Le chef royaliste se

XU VELI.KS KT MKLVNGES. 207

charge clii vieux j:;entilhommo et de sa pupille à laquelle il raconte en manière d'épisode comment il a été délivré de la prison de Brest par la fille du gecMier, la pauvre Guite qui avait un cœur sous son corset de bure, a^oisé comme les deux battants d'une armoire; Georges ne dit pas où se fabriquent ces armoires singulières dont les battants se croisent. Le sloop sur lequel se sont embarqués les émigrés et avec eux Bénédicité, espion attaché aux pas de Georges par le gouvernement français, met à la voile et vient aborder en France les falaises de Béville. Roger de Lavarennes attendait son père dans ces falaises en relisant une lettre de sa bonne vieille tante, madame Priai, ce qui est le trait d'un bon fils et d'un bon neveu. Il faut avouer, d'ailleurs, que la lettre méritait d'être relue, et que ce devait être une femme bien étonnante que la bonne vieille madame Priai : en 1800, à peu près, elle parle d'actions sur le gaz hydrogène, de phleguiasie du cerveau, de conditions d'éligibilité, tout connue pourrait le faire une bonne vieille dame en IH.'JO. Cette divination miraculeuse des mots futurs compense bien quelques petites infractions à la syntaxe que commet de temps en temps la bunn(3 vieille madame Priai, par exemple, lorscju'elle écrit à son neveu : Si ta femme allait cherclier un cœur sous la glace faute d'en trouver ailleurs, etc. Il est possible, en outre, (jue le don de seconde vue implique l'absence du coup d'œil rétrospectif sur les puérilités grammaticales. Tout en pensant à la lettre de sa tante, et

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peut-être à sos actions sur le gaz hydrogène, Roger ne perdait pas de vue la falaise où devait débarquer son père. Bientôt il s'aperçoit de l'arrivée du sloop et va le rejoindre. Alors l'auteur suspend les conjurés à un long eàble, comme M. de Boisrozé suspendit pendant les guerres de la ligue son détachement sur une échelle de corde, à la principale tour de Fécamp dont il s'empara. Gorges recommençant Boisrozé, grimpe par dessus les siens pour aller poignarder un garde-côte prêt à couper le câble sur le plateau abrupte de la falaise. Ce trait d'audace sauve les conjurés, qui ayant ainsi pénétré dans l'intérieur des terres se rendent à Paris.

Ici les personnages se divisent comme pour jouer aux quatre coins, et l'intérêt du drame reste au milieu. Roger, qui est devenu amoureux de Marie en grimpant avec elle le long du câble, est en même temps épris d'une autre femme, madame de Saint-Alverte, une créature enchanteresse, un être cVorgandie et de blondes. A cet égard, nous demanderons humblement à M. de Latouche lapermission de lui soumettre deux observations.

La première, c'est qu'il a sans doute voulu dire organdi ; la seconde, c'est que faisant des frais d'imagination pour donner à madame de Saint-Alverte une toilette des plus fantastiques, il aurait pu compléter le costume par un corsage de bure Uiarié à une jupe de satin, et par des bas à jour dans des sabots ; nous ne pensons pas qu'un homme aussi élégamment spirituel que Test M. de La-

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touche puisse ignorer ou avoir oublié que les blondes ne se mettent qu'avec la soie, et que Torgandi est la chose du monde la plus positivement bamiie d'une toilette aristocratique. [Toutes les femmes apprennent cela en habillant leurs poupées et tous les hommes l'apprennent à leur tour au sortir du collège. Nous ne demandons pas pardon pour cette critique de marchande de modes, nos lectrices comprendront que le fait est grave. Nous serions désolés que madame de Saint- Alverte qui nous intéresse beaucoup, dont lu taille uu peu reijlète se halui{çait voluptueusement, et qui possédait un gynécée de sultane, put être soupçonnée d'avoir commis cette énormité fashionable : des blondes cousues à de l'organdi !

L'auteur laisse madame de Saint-Aherte dans son gynécée de sultane pour venir rendre visite dans le fond du Berry à M, de Lavarennés le père et à mademoiselle Marie de Chavigny l'héroïne quelque peu oubliée; mais ne pensez pas que ce soit dans le but de ramener à celle-ci l'intérêt distrait du lecteur, il s'agit seulement de faire la description d'un \ illage du Berry ; c'est là un de ces placages fie poésie champêtre dont M. de Latouclie a l'habitude de barioler son œuvre, en secouant au hasard son riche pinceau comme fait du sien un peintre en décorations chargé d'imiter une table de granit. Le lecteur est bientôt ramené à Paris où il retrouve Boger faisant assaut d'esprit avec madame de Saint-.\lverte et lui parlant, entr'autres choses remarquables, de la parure des

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femmes chinoises qui, selon lui, ont le nez percé d'anneaux et la peau tatouée d' ocre. En voyant les chinoises, de contrebande tatouées comme des sauvages et embellies d"un nez bouclé comme on le boucle aux bisons, il est permis de demander qu'a fait le céleste empire à M. de Latouche pour que dun seul trait de sa plume acérée il troue le nez aux femmes et balafre leurs joues fraîches et animées que les mandarins lettrés ont la galante habitude de comparer à du jaspe rouge. Un pareil crime de lèze-chinoiserie^ mériterait d'être pimi par l'interdiction du thé pendant un an.

Tout en sacrifiant sans pitié les dames de Pékin à madame de Lavarennes, Roger retrouve Cadoudal et prend part à sa conspiration. Georges arrêté, son jeune complice ne voit pas de meilleur parti que celui d'aller demander l'hospitalité aune jeune actrice, personnage nouveau dans le roman, mais qui fournit à l'auteur l'occasion de renarrer une vieille histoire. M. de Latouche avait fait jadis dans le Mercure de France un article intitulé. Une nuit de l'empereur, où l'on voyait Napoléon se mourant dans les bras d'une actrice. Un mylord se trouvait témoin de cette orgie d'amour impérial et sauvait le héros, sans doute, pour l'aider à descendre en Angleterre. Dans France et Marie, c'est Roger de Lavarennes qui a l'avantage de dénouer la cravate du grand homme h. demi sutibqué; grâce à ce secours opportun, celui-ci peut retourner à la Malmaison et rassurer Joséphine, en lui disant, pour pre-

NOIÎVEI.I.ES ET MÉLANfiE*;. 2 I I

niirrsmols do tondrosso : — N'oie donc pO!< pour, (irru^iie hèle! cot tM'liaiitillondu langage impérial, selon M, de Latouclie, est textuel ainsi que tout ce que nous avons déjà souligné.

Le récit passe de la narration à l'aposlrophe et s'adresse àlna, une dame ou une demoiselle, nous ne savons lequel des deux, à qui l'auteur fait Les honneurs de la Malmaison, tandis que madame, de Saint-Alverte, maintenant madame de Lavarennes, car elle a épousé Roger au milieu de tous ces événements, vient demander au premier consul la grâce de son mari. Vous voyez que le kaléidoscope est en pleine rotation. Bonaparte, la Malmaison, madame de Lavarennes, Roger à qui l'on va couper la tête, cette Ina mystérieuse, cousine, selon toute apparence, de l'Emilie de Desmoutiers, sans parler d'un certain colonel Valan-' court, pseudonyme de M. de Caulaincourt, tournent, tournent à donner un éblouissement. Le lecteur repose bientôt sa vue sur des paysages à travers lesquels l'auteur promène mademoiselle Marie de Chavigny qui va en Suisse, depuis le Berry. Roger, exilé par conmuitation de peine, arrive à Genève de son côté. Occasictn de paysage ou jamais ! le lac Léman, les tours de Chillon, le Mont- Blanc, la Dent de Jaman! Ici le lecteur qui commence à exécrer la belle nature, se bouche les yeux en s'écriant avec madame de Staël : 0 le ruisseau de la rue du Bac !

ï'n jour, Roger, enfermé dans un chalet, se rappelle qu'il a une lettre dans sa valise, et l'auteur se rappelle en

2 12 ŒINKES DE Cil. DE BERNARD.

même temps qu'il a oublié un de ses personnages, Eugène le beau-frère de Lavarennes, si bien en route que, ne l'ayant pas retrouvé, nous n'en avions encore rien dit au lecteur. Pour justifier cet oubli : — Que sont devenus Canaris? s'écrie M. de Latouche, et M. Marie, et Paskiewicz et le général Pépé ? Après cette apostrophe le lecteur aurait assez mauvaise grâce de se plaindre de l'éclipsé de M. Eugène, qui fait d'ailleurs, cette fois, un terrible acte d'apparition. La lettre trouvée dans la valise est de lui et renferme l'histoire d'Afra. Superbe et intéressante histoire, je vous jure! j'en souhaite une pareille à tout voyageur bloqué par la pluie dans un chalet, et je me plairais à en faire ressortir les beautés s'il n'était pas urgent de voler au secours de mademoiselle de Chavigny, que Roger vient de retrouver sous une avalanche ; entre\ ue aussi originale que celle du câble où les avait suspendus Cadoudal , et qui réveille les premiers sentiments de Lavarennespour la pupille de son père.

En revenant à Genève, Roger rencontre un voyageur qui lui raconte une histoire, puis une seconde, puis une troisième, le tout à cause de l'incendie de la rue du Potde-Fer : ceci vous sera expliqué tout-à-1 "heure. La loquacité de l'étranger ne vous surprendra plus quand vous saurez qu'il est le frère d'Eugène. Race de conteurs que cette famille ! Rref, pour abréger, car nous n'en finirions pas, Roger, amoureux de sa femme et amoureux de Marie, essaye de mener de front cette double passion. Au mo-

ment où par suito d'incidents fort ingénieux les deux rivales sont sous le même toit, l'une à moitié jalouse, l'autre à moitié folle ; que le mari, après un duel où il a blessé son beau-frère, se trouve entre elles deux dans une situation fort perplexe, l'auteur laisse là ses cinq personnages dont un enfant au maillot que Marie la folle jette à Teau, le pauvre innocent qu'il est, et raconte urhi et orbi, comme quoi: l" on n'a nul égard pour les auteurs en mal d'enfant ; '2" comment les compositeurs d'imprimerie font des fautes, et tous les procédés typographiques par lesquels un prote peut ravir sa gloire à un auteur en oubliant un moins ou en retournant une interligne ; 3** et que malgré l'incendie cité plus haut il a fallu amener le [(ujot de pages à sa grosseur traditionnelle.

Poète qui avez tour à tour combattu dans les deux camps, de quel côté vous étes-vous rangé cette fois ? Avez-vous oublié pour le décousu de Shakespeare la première des règles classiques, l'obligation d'avoir un sujet, un personnage, une idée ? Quelle est l'idée dans France et Marie ? Qu'avez-vous voulu prouver ? Est-ce qu'une ^lle ne doit pas s'échapper de son pensionnat comme fait Afra parce (ju'elle n'aurait pas toujours la chance de rencontrer M. le cardinal de Belloy à l'archevêché? Est-ce qu'un conspirateur de la trempe de Georges ne doit [)as raccoler des niais comme M. de Lavarennes, et doit toujours tuer les espions au lieu de les laisser vivre? Est-ce (|ue les (Vnnnes ne doivent pas se marier dans

m ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

un paroxisme de pitié comme fait madame Saint-Alverte?

A qui peut-on s'intéresser ? Est-ce à Georges qui meurt d'une mort prévue à moitié de l'ouv rage '^ Est-ce à Marie qui reste cachée derrière la toile comme le rat du dénouement dans Hamlet ? Est-ce à Bénédicité l'espion, le seul caractère bien tracé? Est-ce à M. de Lavarennes fils, de qui la nullité ne peut être comparée qu'à celle du capitaine d'Hauteville, dans Fragoletta? Est-ce à Napoléon? Est-ce au beau frère de madame de Saint-Alverte? Quant à nous, en recueillant nos impressions, nous nous souvenons d'avoir été intéressé par un petit paysan normand qui sait l'histoire de France, il nous paraît être le seul au fait du roman, et nous le soupçonnons d'avoir emporté le secret de l'intrigue.

En comparant les espérances que légitimait le talent de M. de Latouche avec la valeur réelle de ses dernières productions, on tombe involontairement dans une rêverie qui change la raillerie en tristesse. Tel est donc le résultat contre lequel sont venus se briser l'esprit le plus vif;^,rironie la plus mordante, l'imagination la plus poétique; une œuvre froide et fausse, sans intérêt et sans couleur; une composition hybride, comparable au serpent de la fable, dont les sept têtes cherchaient chacune leur voie sans que le corps pût passer par aucune ; un style (et c'est pour nous un sujet d'étonnement toujours nouveau) digne à quelques rares exceptions près, de cette conception commune et de cotte intrigue entortillée;

dos anaclironismc's, des amphibologies, des contre-sens, des profanations de langage, des solécismes en un mot qu'un auteur à hautes prétentions, devrait laisser à la littérature intime. Ce spectacle inspire une mélancolie mêlée d'humilité : un homme de l'intelligence la plus ingénieuse et de la critique la plus acerbe, assis à son tour sur ce banc où il a tant de fois flagellé les autres, et méritant parfois unpensutn de sixième, est un de ces tableaux devant lesquels l'observateur s'arrête et médite. L'enseignement qu'il renferme est plus instructif que ne l'était celui de Denis à Corinthe. Le roi, devenu maître d'école, est à coup sur moins philosophiquement pittoresque que le maître... Permettez-moi de ne pas pousser plus loin la comparaison.

Dans les ravissantes histoires de la bibliothèque bleue, il arrive souvent qu'un prince nouveau-né se voit doué de toutes les qualités imaginables par les fées ses marraines; mais à l'improviste, survient une méchante petite vieille, bossue d'ordinaire, et qu'on a oublié d'inviter à la fête ; d'un coup de baguette, la mauvaise petite bossue rend le prince incapable de se ser\ ir d'aucun des dons qui lui ont été prodigués. Cette histoire n'est-elle pas celle de l'auteur de France et Mariel N'est-ce pas quelque fée, oubliée lors de la naissance du poète, qui paralyse ainsi de sa baguette malfaisante les dons précieux dont il a été doué, et qui à chaque a-uvrc nouvelle vient apposer \)o\\v sceau dérisoire un mot que nous ne di-

2 16 (ELVKES DE Cil. DE BEIOAKD.

rons pas, le mot de l'énigme de la Reine d'Espagne? Suivre dans un vol de plus en plus décroissant et alourdi un aiglon né pour les cimes et les nuages, ramasser les plumes qu'il laisse à de vulgaires taillis indignes de ses ailes, est une de ces tâches pénibles qu'on accepte avec une sorte de pudeur et qu'on achève avec joie. Nos sympathies pour l'esprit de M. de Latouche sont trop vives et trop sincères pour que nous ne désirions pas ardemment l'occasion d'expier les vérités d'une critique loyale. Une œuvre à admirer sans réserve, une œuvre digne enfin de son auteur, est un de nos vœux les plus complaisamment médités ; avec quelle joie nous briserions à ses pieds cette férule si inotfensive dans nos mains, et qu'un instant nous avons retournée contre le maître !

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