‹ Nouvelles et mélangesChapitre 17 sur 20 · PAUL PE ML'SSET · texte numérisé non relu

PAUL PE ML'SSET

En mai 1661, deux mois après la mort de Mazarin, il y eut fête à l'hôtel de Soissons chez la comtesse Olympe, nièce du défunt cardinal. Le roi ouvrit le bal en dansant avec mademoiselle Louise dOiiéans un pas étudié tout exprès pour la circonstance ; puis les violons jouèrent la ritournelle d'un quadrille appris également dans le plus grand secret, et dont Haptisto avait composé la musique. Trois cavaliers vêtus en bergers, MM. de Guichc, de Lude et de Villeroi, s'avancèrent conduisant leurs bergères ; mais le quatrième danseur ne parut pas et le nom de M. de Villequier courut de bouche on bouche, tandis que la duchesse de Valentinois, seule à son poste, à l'un des côtés du quadrille, chirtoimait d'un air un peu déconcerté les fleurs et les rubans de sa toilette de pastourelle. En ce nuiment embarrassant pour tout le monde, car le roi avait donné le signal de la danse, et dès lors on savait qu'il n'aimait pas attendre, un jeune houmic inconnu, vêtu de l'habit ordinaire do la cour, s élança au

' A prupu!» de Lauzun.

milieu du salon et saisit hardiment la main de la danseuse abandonnée de son partner. Ce Tyrcis improvisé était de taille petite, mais prise à ravir. Il portait fièrement sa tête couverte de cheveux blonds, montrait en souriant des dents fort blanches , et surtout tirait un parti merveilleux de ses jambes, les plus agiles et les mieux tournées qui fussent au bal. Bref, tant et si bien dansa le hardi jeune homme, qu'à la fin de la soirée il avait reçu du roi le commandement d'une compagnie de becs-de-corbin, et de sa bergère l'espoir d'une hpulette plus précieuse encore qu'une canne de capitaine. Quelque temps après, sur la route de Fontainebleau où se rendait la cour, le carrosse de la duchesse de Valentinois volait comme une flèche, conduit par un postillon intrépide qui ressemblait, à s'y méprendre, au beau danseur de l'hôtel de Soissons. Ce n'était pas tout à fait la fortune du jeune Chabot qui autrefois avait cavalièrement conquis entre un rond de jambes et un jetté-battu, les titres et les biens de la branche aînée des Rohan; mais pour un cadet, n'ayant guère que la cape et l'épée, selon l'usage de son pays, ce commencement n'était pas méprisable. . Le débutant, d'ailleurs, n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin. « Les Gascons viennent partout, » a dit un roi qui s'y connaissait; or, jamais bouture transplantée des bords de la Garonne à la cour, n"y poussa plus verte et plus vivace que celle-ci, qui portait pour étiquette ce iioiii roiuaiit'squcment immortel : Lau/un 1

Que les gens à prétentions austères et philosophiques^, froncent ici le sourcil si bon leur semble ! Que dans une composition presque historique, du moins par la forme et par le style qui sont ceux des mémoires, ils blâment le choix d'un héros passablement immoral et décrié ; je ne saurais partager cette pruderie;, et je prends parti pour la fantaisie de TécrKain contre toute critique pédantesque ou puritaine. A mes yeux, Thomme à qui ses contemporains décernèrent le titre de héros de la Fable, est, pour un artiste, une bonne fortune trop rare pour être repoussée par n'importe quelle raison de réserve ou de moralité. L'art ne vit ni déjeune, ni d'abstinence; tant qu'il ne choisit pas la boue pour y marcher, comme font les enfants mal élevés, laissons-lui la route libre et les coudées franches. M. Paul de Musset n'ayant manqué à aucune des conditions d'élégance et de distinction que doit s'imposer, surtout dans les sujets scabreux, un écrivain qui se respecte, que Lauzun, considéré comme péché, lui soit remis. Nous allons voir si, littérairement parlant, l'ouvrage a les mêmes droits à l'absolution.

Le cadre adopté par M. de Musset pour le portrait de son héros, appartient à la chronique plus qu'au roman. Le sujet était si abondant, que l'esprit de l'auteur [xiuvait se modérer et se contenter des événements vrais sans si' mettre en frais d'invention. Qu'eùt-il imaginé de plus piqn.ml que cettr foule d'aventures (jui ï.ij:;nalèrent rt-iilrcc de Lauzun a la cour du grand roi, et qui, précieusement

transmises par les mémoires du temps, viennent naturellement se grouper sous le pinceau dans un ordre et avec un constraste que le spectateur ne saurait désirer ni plus coloré ni plus pittoresque? L'engouement dont fut Tohjet le nouveau courtisan ne connut bientôt ni terme ni modération, il fit pâlir lastre de Guiche, de Vardes et de Collin. Le roi lui-même, de qui la jeunesse s'épanouissait alors dans toute sa fleur, vit sa majesté presque compromise par une rivalité des plus entreprenantes, sous les apparences du respect le plus profond et du dévouement le plus vif, La duchesse de Valentinois fit des jalouses, et bientôt elle eut sujet d'être jalouse à son tour. Ses chevaux perdirent leur postillon, possédé d'un démon trop turbulent pour se plaire longtemps à la même selle, et trop bien appris pour ne pas comprendre la bienveillance qu'il inspirait. Le moyen, en etiét, d'être aveugle aux doux regards de madame de Guiche ou sourd aux engageantes paroles de madame de Soissons ! Par compensation à leurs innombrables vertus, les femmes ont un petit travers parfois quelque peu haïssable ; c'est le ratfollement. Elles offrent, d'ailleurs, je ne sais quel point de ressemblance avec les moutons de Panurge (mille pardons pour cette comparaison) : qu'une d'elles saute à l'eau, il est à parier que bien d'autres se noieront. La mode une fois au Lauzun, ce fut parmi les dames de la cour à qui serait le plus à la mode. Un exemple entre cent, pour faire comprendre jusqu'où alla la contagion.

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Parmi les filles d'Iionneur de la reine, deux sœurs, princesses de la maison de Savoie-Nemours, en furent simultanément atteintes. Par une résolution de princesses, elles tirèrent au sort, dans un livre d'Heures, la fortune de leur tendresse. Le gain devait être Lauzun,Dieu restait à la perdante. L'amour ou le couvent ! Ces jeunes têtes exaltées n'avaient pas imaginé d'autre alternative. Mademoiselle d'Aumalt^ gagna avec ce mot des litanies de la Vierge : Janua cœli. N'était-ce pas un emblème ? La porte clandestine que, par suite de cette aventure, Lauzun sut se faire ouvrir au logis des filles de la reine, pouvait très-bien s'appeler la porte du ciel. Il ne s'ensuivit cependant ni mariage ni couvent. Marie d'Aumale épousa le roi de Portugal et mademoiselle de Nemours je ne sais plus quel prince. C'était trop minces partis pour notre cadet de Gascogne, qui, dès lors, tout en papillonnant , ruminait avec la ténacité d'une ambition profonde le projet d'une alliance bien autrement convenable. Il s'agissait simplement de Mademoiselle, fille de Monsieur et cousine du roi.

Tout a été dit sur l'amour de mademoiselle de Montpensier pour Lauzun. Les mémoires de Dangeau et de Saint- Simon ne laissent rien à ajouter à cet égard. Madame de Sévigné a consacré à la stupéfaction causée par l'annonce du mariage entre l'Altesse royale et le simple coutisan les lignes les plus prétentieuses qui soient jamais sorties de sa plume spirituelle. La princesse elle-même a longuement

raconté l'histoire de cette passion éprouvée par tant de vicissitudes et de déceptions. M, de Musset a traité, et avec bonheur selon moi, ce sujet qui demandait un tact particulier, car l'exagération, la caricature même, étaient des écueils attirants. Mademoiselle de Montpensier a été blâmée de presque tous : un certain vernis de ridicule s'est attaché à sa mémoire. Quel a été son tort cependant ? Dix ans de trop. Ce fut une faute, il est vrai, et de celles qui poussent un homme à une invincible et pardonnable ingratitude. Mais si la maturité de la princesse rend excusable la conduite plus que légère de celui qui fut en secret son mari, est-ce une raison de refuser toute compassion et toute sympathie à un cœur dont le seul crime fut une jeunesse que n'avaient su froidir ni l'âge réel ni le rang ?

De princesse à gentilhomme, la passion impose d'étranges nécessités qui tournent toutes à l'avantage du dernier. Plus une femme est élevée au-dessus de celui qu'elle distingue, plus elle perd le droit d'attente de souveraineté qui plaît aux plus modestes et que les plus humbles aiment à exercer. Elle doit faire les premiers pas et presque les derniers ; cartout empressement, non demandé par son regard ou par son sourire, deviendrait un manque de respect et une violation de l'étiquette. Quelle admirable position pour un homme habile, sachant rester à genoux avec une vénération officielle, mais, au fond de l'âme, se redressant de toute la hauteur de son orgueil et de sa har-

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diesso. La coquotterip dp Laiizun onvprs madonioispUp do Montppnsier. son adresse à enllammer par rinintelligenre d'une modestie affectée un cœur devenu par chaque obstacle plus ambitieux de descendre, ses mille petites ruses pour différer, afin de le rendre décisif, un aveu toujours suspendu aux lèvres de l'amoureuse princesse, forment dans l'ouvrage de M. de Musset un tableau d'autant plus piquant que les couleurs en sont vraies et naturelles. On sait d'ailleurs la conclusion de cette intrigue; comment, après avoir obtenu le consentement de Louis XIV pour son mariage, la volonté royale s' étant rétractée, Lauzun épousa secrètement Mademoiselle qui lui abandonna une partie de son immense fortune ; entre autres biens, la pairie d'Eu et la principauté de Dombes. Le réveil de ces grandeurs eut lieu dans la prison du château de Pignerol, où, pendant dix ans, le nouvel Eginhard expia l'audace de s'être fait adorer par la première dame du royaume, après la reine, et la témérité plus outrageuse encore d'avoir marché sur les brisées du maître, et, si l'on en croit la médisance, chaussé les pantoufles royales.

Peut-être l'auteur a-t-il montré peu d'impartialité dans la peinture du roi jaloux et envieux de celui qui fut longtemps son favori. Louis XIV était fort orgueilleux : d'accord; mais cet orgueil même devait le préserver d'un sentiment qui eût impliqué un aveu d'infériorité. Luimême, en fait de succès auprès des femmes de sa cour.

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n'avait guère à ambitionner et était bien plus près de la satiété que du désir. Qu'eùt-il envié qu'il ne possédât déjà ou qu'il ne pût posséder ? Je ne pense donc pas que le grand roi ait jamais fait à Vardes ou à Lauzun l'iionneur de les jalouser. Rayonnant comme le soleil, qu'il avait choisi pour sa devise, il se plaisait à voir rouler autour de lui ces planètes subalternes qui rehaussaient l'éclat de son tourbillon. Jaloux, j'y consens à la rigueur. Je crois même que si le roi avait découvert, sous le lit de madame deMontespan, Lauzun, que M. de Musset y cache d'une manière moins hasardée, le courtisan aurait reçu un autre salaire que le pot de confiture dont, en pareille circonstance, le débonnaire Henri gratifia son rival ; peut-être même, cette fois, la colère l'emportant sur la dignité, le prince n'eûtil pas jeté sa canne par la fenêtre en s'écriant : «Dieu me préserve de frapper un gentilhomme ! » ainsi qu'il fit le jour où le même Lauzun brisa son épée devant lui. Mais en acceptant comme possibles et artistiquement vrais les emportements de caractère que la couronne elle-même ne saurait toujours comprimer, je repousse les autres exagérations d'un portrait trop illustre dans l'histoire pour que le crayon d'un artiste puisse désormais le dénaturer au gré d'une fantaisie frondeuse. Louis XIV se laissant traiter de Don Quichotte par Lauzun, Louis XIV caché sous une table, comme Orgon, et témoin d'une scène où celle qu'il aime se trouve aussi bafouée que la royauté est aplatie, Louis XIV, représenté sans foi ainsi que sans

cœur, n'est plus pour moi le grand roi de notre histoire devant qui se sont courbés d'admiration les esprits les plus dénigrants, Voltaire le premier. C'est une charge à la Dantan qu'a faite M. de Musset, et j'en suis fâché pour lui, car il eût sans doute obtenu un résultat plus heureux-en écoutant une inspiration plus digne. Louis XIV mérite un romancier qui saciie sculpter avec respect sa statue et la placer au musée de nos monarques, sur son socle légitime, entre Charlemagne et Napoléon.

Chacun connaît la conduite de Lauzun à sa sortie du château d'Amboise, où finit son emprisonnement; la longue barbe et les vêtements négligés avec lesquels il se présenta à la cour, ses raffinements de courtisanerie pour reconquérir la faveur du roi, qu'il retrouva en partie, l'excentricité chaque jour plus fastueuse ou plus bizarre de ses folies, l'ingratitude enfin, l'ingratitude sans ménagement ni remords dont il récompensa l'attachement inaltérable de celle à qui il devait sa fortune et sa liberté. Que toutes les inventions qu'a inspirées sur le théâtre ou dans les romans cette donnée, vieille femme et jeune mari, semblent petites et incomplètes auprès des scènes du château d'Eu! Mademoiselle de Montpensier! quelle comédie! quel nile pour mademoiselle Mars! Mais qui pourrait jouer Lauzun? La petite-tille d'Henri IV débottant le cadet de Gascogne à son retoui- de la chasse! Estil au théâtre un dénoîiment aussi instructif et plein d'une moraliti' plus pittoresque et plus saisissante?

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Vous croyez Lauziin fini ; vous pensez qu'une pareille fortune peut suffire à l'ambition du prince des roués. (Jai droit d'employer ce mot par anticipation ; les roués poussaient alors.) Détrompez-vous, Lauzun, débotté par la cousine du roi de France, se met dans ses petits souliers à talons rouges, les plus insinuants, les plus hypocrites, les plus insolents, et tombe un beau jour au milieu de la cour d'Angleterre. Dans cette escapade, il avait deux buts, l'ordre de la Jarretière, que le roi Jacques II lui donna, et la belle Marie de Modène, qu'il prit sans la demander à son royal époux. Du reste, le héros aventureux justifia dignement la confiance du monarque et la tendresse de la romanesque Italienne. Ses prouesses à la bataille de la Boyne montrèrent que le Lauzun des guerres de Flandre n'avait pas plus déchu en vaillance qu'en amour. Cette double campagne en Angleterre, récompensée par le prix le plus élevé que puisse rêver le cœur d'un orgueilleux, ferma royalement sur la tête de Lauzun sa galante couronne qui n'avait été que ducale jusqu'alors. « Monsieur de Lauzun vient d'écrire le second volume de son roman, » disait madame de Sévigné, le jour où, plus glorieux que jamais, il conduisit à Versailles la bellereine exilée ; et, chose rare, le second volume valait mieux que le premier ; ceci, sans manquer au respect dû à la beauté d'une fille de France.

Arrêtons-nous ici. L'astre de Lauzun a jeté son éclat le plus éblouissant ; désormais il ne peut plus que pâlir,

car l'âge arrive, et je ne sais rien de plus triste ù voir qu'un vieillard qui a été beau et séducteur. Comme la plupart des gens doués de facultés extraordinaires et en qui les excès semblent impuissants à ronger le chêne qui leur sert de chair, Lauzun vécut fort longtemps. Ainsi avait fait Bassompierre, ainsi fit Richelieu. Ce n'est qu'au théâtre que les Don Juan meurent jeunes et emportés par le diable. Lauzun s'éteignit le plus chrétiennement du monde, sans voir danser autour de lui les ombres de ses victimes et entre les bras d'un moine. Son ami Baraille, le fidèle Achate de sa vie aventureuse, fit mieux, car il mourut moine lui-même.

Ce livre, qui est plutôt une biographie qu'un roman, est écrit d'un style franc et animé, qui ne manque ni de couleur ni de distinction, et qui met d'ordinaire beaucoup de choses en peu de mots. Par la littérature délayée qui déborde, ceci est un grand éloge. M. Paul de Musset n'a peut-être pas encore acquis toutes les qualités qui forment un écrivain, mais il est homme d'esprit en attendant, et assez pour faire prendre patience. Ajoutez qu'il a contre lui une mauvaise chance, qui est son nom. Qu'il ne m'en veuille pas pour cette observation. Le nir-me malhein- arriva au vicomtt; de Mirabeau.

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