GEORGE SAND
J'ai un défaut, parmi beaucoup d'autres, qui m'a été récemment et sévèrement reproché ; je veux donc le confesser hautement, par manière d'amende honorable; puisse cette humilité me valoir l'absolution ! je crois p^ au génie en cornettes. Voilà le grand mot dit et ma coulpe avouée. Madame de Staël elle-même, cette Sémiramis littéraire, m'a toujours paru un écrivain de troisième ordre, de la taille de Diderot tout au plus. Quant au bataillon sacré de ses soubrettes, sacrés me sont leurs livres, car j'y touche le moins possible. Que ceci toutefois ne soit pas mal interprété et ne se prenne pas pour un propos léger applicable à l'illustre auteur de Simon. Malgré mon mauvais goût, que je suis forcé de reconnaître, je ne suis ni sourd ni aveugle, veuillez le croire, et je sais distinguer une lionne royale du peuple des brebis timides et des biches inoffensives. Au moment de me courber comme le Sicambre, je prétends seulement faire une ré-
' A pnipos fie Simon.
serve et maintenir le droit de mon opinion, tout en la soumettant aux concessions que lui inlpose une exception aussi glorieuse qu'unique.
Indépendamment de leur muse, la plupart des femmes de lettres cultivent une foule de talents des plus séduisants. Lune chante comme mademoiselle Grisi (remarquez la galanterie de ce verbe mis au présent) ; l'autre peint des aquarelles que Decamps ouDevéria ne signerait pas ; la troisième est belle, ce qui, selon moi, équivaut à une demi-douzaine de talents au moins. Je ne pense pas que personne se soit jamais enquis du piano ou du chevalet de George Sand; sa plume, lambrequin superbe, a jeté dans l'ombre tous les autres attributs de son écusson. Chantez, mesdames, après avoir corrigé vos épreuves ; peignez, dansez, brodez, cueillez toutes les fleurs, tressez toutes les couronnes, George Sand laissera passer votre triomphe, George Sand n'est que poëte.
Il est deux espèces de poètes : les uns, entraînés par la réaction d'une sensibilité ardente et parfois maladive, s'identifient avec leurs œuvres qu'ils pétrissent des larmes, des sueurs et du sang de leur vie réelle ; les autres, comprimant le cœur par le cerveau, se transfigurent à chaque création nouvelle et dépouillent l'homme pour revêtir l'artiste. L'individualité est le type des premiers; les autres pourniieut réclamer pour devise de leur génie ce mot magnifique : humanité ! ceux-ci sont certes les plus
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grands. Shakspeare est au-dessus de Byron, Molière audessus de Rousseau. Jusqu'à présent c'est à la famille des poètes individuels que George Sand appartient ; tous ses ouvrages sont un reflet plutôt qu'une création, et l'imagination semble s'y soumettre au souvenir. A Dieu ne plaise que je veuille écarter les voiles que l'auteur luimême a parfois soulevés et que vient de déchirer en ce moment même la main de la justice ; il est une pudeur discrète qui, devant un foyer attristé, mais accessible, s'incline et n'entre pas. Jetons ici en passant le manteau dont eut besoin Noé, et restons dans les limites littéraires que la critique ne doit jamais franchir. Prenons le fleuve dans son cours sous le soleil , et non à sa source souterraine.
Un mot résume tous les ouvTages de George Sand : Révolte ! De la part d'un homme, ce sentiment eût divergé, et se fût pris tour à tour à tout ce qui est loi, ordonnance ou hiérarchie; il eût attaqué l'un après l'autre tous les bastions de la cité sociale. Jailli du cœur d'une femme, il devait naturellement se concentrer contre une seule redoute , le mariage. C'est en effet la prise de cette Bastille qu'a tentée George Sand ; mais quoique cette forteresse soit souvent gardée par des invalides, comme l'était l'autre, elle a tenu bon : Indiann et Valentine ont passé, et ce matin encore, en contemplant, d'aventure, les tableaux d'Albert Durer et du l^érugin. égarés dans l'église de Saint-Gervais, j'ai été témoin de trois mariages.
Incorrigible humanité! Lps femmos, cppendant sont siiflisanimont avorties que le mari est de toute nécessité un rtre jirossier, inintelligent, despote, et d'ordinaire prenant ilu ventre pour compenser la chute des cheveux. Elles se marient pourtant les candides et imprudentes colombes promises au bec de ces vautours, sans songer qu'à l'une doit échoir infailliblement quelque soudart , cousin du brutal époux de la pâle créole , à l'autre, un diplomate de l'école de M. de Lansac, prêt à faire bon marché de l'honneur conjugal ; à la troisième, un Jacques hypocondriaque, et plus insupportable que le premier n'est ridicule et le second méprisable.
Je n'ai aucune raison pour prendre le parti des maris; leur cause n'est pas la mienne, et ne le sera peut-être jamais. Loin d'être guidé par un sentiment personnel, je m'expose même à parler contre mes intérêts : mais l'amour de la justice l'emporte et m'entraîne ; et je ne puis assister à une flagellation aussi rude que celle qu'a infligée George Sand à la race maritale, sans m'attendrir sur les patients, et sans examiner, dans une disposition presque amicale, les crimes qui leur sont reprochés. Certes, il est des maris laids, il en est d'affnMix, il en est de gros, il en est d'énormes; les uns prennent du tabac, d'autres font leur barbe une fois la semaine ; quelquesuns mettent en se couchant un bonnet de coton ; un grand nombre sont inci'ltes et rustiques, bouchés aux délicatesses du cœur et aux raffinements de l'esprit, bêtes en un
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mot, et c'est là un grancHort; j'en connais un d'une stupidité si pimpante, si goguenarde, que c'est à justifier toutes les vengeances imaginables.
Vous voyez que je ne déguise pas la vérité ; mais, d'autre part, en reconnaissant que les épouses de ces indignes sont presque toujours des anges de beauté, d'esprit, de douceur et d'innocence, serait-il donc impossible d'en trouver quelques-unes de critiquables à leur tour? Ne se montre-t-il pas çà et là quelque femme mariée, d'une grâce médiocre et d'une intelligence équivoque, étouffée dans son corset par la surabondance de ses charmes, ou livrée, parleur disette, au coton deFernambouc, coquette dissimulée, volontaire, intrigante, hargneuse, tatillonne, somnifère ?... Je vous fais grâce du reste de la litanie; et si cela est vrai, ne vaudrait-il pas mieux faire un paquet de toutes les misères conjugales et les laver en ménage, au lieu de les étaler dans un esprit de discorde ? passezmoi la trivialité de la métaphore ; on peut s'en servir après Napoléon.
Tout plaidoyer contre le mariage est faux comme le sont tous les plaidoyers ; il ne montre qu'un côté de la médaille. Ne croyez pas du reste que celui-ci conclut ainsi qu'il arrive souvent dans la pratique, et que la statue de l'amant se dresse sur le piédestal d'où le mari s'est vu renversé. Dans les romans de George Sand, s'il est un personnage plus odieux que le despote qui tyrannise l'héroïne, c'est à coup sur le vengeur qu'elle choisit.
Barnier disant à Indiana réfugiée chez lui : « Vous oubliez votre cliâle, » ne le cède en rien au grossier colonel trouant le front de sa femme du talon de sa botte ; Léoni vendant sa maîtresse pour en manger le prix est non moins infâme que Lansac consentant à la honte de Valentine, afin de disposer de sa dot. Ainsi c'est une guerre à mort non-seulement contre le mari, mais contre l'homme. Un mauvais époux, un amant jeune enclore, tels sont les deux larrons entre lesquels la femme, cette céleste victime, se trouve incessamment crucifiée ici-bas. La femme cependant, telle que George Sand aime à la peindre, a bec et ongles pour se défendre, et pourrait, si cela était moins magnanime, exercer de rudes représailles sur ses bourreaux ; c'est d'ordinaire une belle et grande créature, modelée sur la Diane chasseresse, ou sur la Pallas de Villetré, brune, alerte, nerveuse, douée de larges épaules et de bras qui, par leur puissance et leur blancheur, semblent taillés dans le plus pur marbre de Carrare. Avec une organisation pareille et lorsque d'un coup de poing on peut mettre à la raison le tyran le plus malappris, il faut assurément une merveilleuse vertu pour se résigner aux larmes et aux tortures des victimes ; mais les femmes sont si excellentes et si parfaites !
Dans Shuoii, car il faut en venir à 67mon, se retrouvent ces types qu'affectionne l'auteur et qu'il reproduit invariablement sous des noms différents et avec «les nuances imperreptiblcs. Nous ti'Ou\ons(rabord le héros. Simon,
un (le cos Verthors campagnards, génies incompris, ambitions opprimées, qui marchent d'un air sombre dans la vie, en portant leurs habits dil y a quatre ans, et en enfonçant sur leurs yeux un feutre vieux comme leur habit ; race maigre, voûtée, emphatique, envieuse, morose, ennuyée, superlativement ennuyeuse ; c'est Jacques, c'est un peu André, c'est surtout Bénédict. En regard de ce personnage se rencontre une femme que vous reconnaîtrez d'abord, tant elle ressemble à ses sœurs les princesses Quintiha Cavalcanti, Lélia, Sylvia, etc.; ainsi que ses amies, Fiamma la Vénitienne, Fiamma la descendante des Faliéri, est grande et droite comme un peuplier, dure et robuste comme un chêne : d'une main elle dompte une haquenée noire et échevelée, plus facilement (ju'au bois de Boulogne une griseltene dompterait un âne privé; de l'autre elle prend un seau plein d'eau et le place à bras tendu sur une table ; la nuit, elle court les bois sur son cheval, sans souci des loups qui la poursuivent; le jour, elle chasse le milan, et l'emmaillotte dans son écharpe de soie, en dépit du bec et des griffes de l'oiseau de proie. Que pensez- vous de cette colombe ? Pour moi qui serais fort empêché d'un seau à manœuvrer, et qui certes ne prendrais pas un milan par le bec, j'avoue que ce luxe de vigueur et d'énergie n'est pas ce qui me charme dans une héroïne. Je prise beaucoup la faiblesse chez les femmes, sans doute en l'aison de ma propre faiblesse, qui redoute d'être humiliée par la supériorité d'une
Marphise et d'une Bradamanto ; d'ailleurs, quoique le fait ne soit pas mentionné, je suis convaincu que la belle Fiamma fumait de temps en temps son petit cigare à l'instar de la princesse Cavalcanti, et comme c'est là un défaut que je n'ai jamais pu réussir à me donner, je l'ai pris en grippe, et il suffit que je le flaire pour être complètement désenchanté. Fianmia la dogaresse n'est donc point mon idéal en fait de femmes fortes, et ne me rend pas infidèle à Diana Vernon, cette chaste et noble fille, (]ui, dans les romans de George Sand, se trouve si étrangement travestie en méiiade.
Simon eut un autre goût que le mien, et s'éprit grandement des charmes cavaliers de la brave Italienne ; celleci de son côté ne resta pas insensible à l'habit râpé, non plus qu'au dos voûté du maigre paysan, et lui sacrifia un cousin de Lombardie chargé d'or, jeune, d'une beauté remarquable, quoique un peu gros, extraordinairement cultivé, chantant le psaume d'une voix magnifique, tel enfin que toute femme de bon sens l'tût préféré à tous les Simons du monde, malgré ce légerdéfaut,wn peu gros! et cet étrange dilettantisme, le plain-chant ! Simon et Fiamma s'aimèrent donc sans se le dire beaucoup. En revanche ils parlèrent abondamment de la république italienne et maudirent de compagnie la schhigue autrichienne. Voilà en présence, en rapport et bientôt en fii>ion les deux types qu'affectionne George Sand, et qu'il reproduit sans cesse avec une inaltérable constance.
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la forte héroïne et Tamant frêle ; il vous manque, ditesvous, le mari brutal, stupide et infâme, cela est vrai ; par exception il s'agit ici d'une demoiselle ; mais nous avons, par forme de compensation, le père de la jeune personne qui a été dans son temps un époux tout à fait selon le programme, car il a voulu vendre sa femme au comte de Stagenbraclit, ainsi que fout dans des circonstances analogues MM. de Lansac et Léoni. Pour éviter le Stagenbracht , la mère de Fiamma s'est donnée au voleur Carpanio, d'où la jeune héroïne; ne nous étonnons donc plus du grand cœur de celle-ci à l'endroit des milans, de son amour pour les aventures à travers montagnes et forêts et de ces inclinations plébéiennes qui lui font préférer un paysan malbâti à un élégant patricien. C'est du Carpanio pur sang. Comment cela finira-t-il ? D'une manière fort bourgeoise, je vous jure, trop bourgeoise peutêtre pour des êtres si romanesques.Fiamma épouse Simon, qui a passé sa thèse de droit et plaidé triomphalement sa première cause ; ils sont aujourd'hui un excellent ménage qui coule tout doucement sa vie dans une petite ville de province ; le mari plaide comme un ange et gagne quatre procès sur cinq, la femme monte toujours Sauvage, son cheval à crins noirs et échevelés , et galope au milieu des bois, tandis que Simon est à l'audience. Vous voyez que tout va pour le mieux ; il en sera toujours ainsi, je l'espère, h moins que quelque ébullition illégale du sang de Carpanio Chassons, ce funeste présage. Pourtant
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je ne sais, je ne puis m'empêchcr de trembler un iicu pour le mari. 11 est bien maigre et voûté comme un aïeul ce pauvre Simon ! et de son côté Fiamma est si belle, si droite, si nerveuse ! ses yeux sont si noirs, et enfin, grâce charmante, mais fatal pronostic selon le plus spirituel de mes amis, sa taille est si ronde ! ! !
Ici je m'arrête, et maintenant j'ai honte de ces lignes frivoles à propos d'un auteur grave et parfois si grand; mais aujourd'hui la place m'est limitée et je dois finir, pour ainsi dire avant d'avoir commencé. Une critique de Georges Sand telle que je la comprends, qui vannerait à fond ce boisseau de perles mêlées de graviers, absorberait tout un numéro de la t'Immique; peut-être n'en êtesvous pas quittes, et relrouverai-je l'occasion d'une étude plus sérieuse que cette futile causerie jetée au vol de la plume, et au son d'un infernal piano qui malgré moi fait danser à mes idées le quadrille du C/iàlet. George Sand semble avoir entrepris une mission évangélique qui nous promet à tous de nombreuses jouissances. Jacques! André 1 Simon ! et bientôt sans doute Pierre ou Matthieu ! Vous verrez que les douze apôtres y passeront. Pour moi, je pleure d'avance sur la femme de Judas !