MADAME EMILE DE GIUARDIN
Un jour, par une de ces mystifications que se permettent quelquefois à l'égard de leurs admirateurs les enfants gâtés du public, Alcibiade fit couper la queue de son chien. Cet irrévérencieux guet-apens tendu à la badauderie athénienne, obtint un succès que n'avait peut-être pas prévu son auteur. Loin de se contenter de la célébrité éphémère de tant de graves événements ses contemporains, il prit dans l'histoire une place que ne lui ont pas enlevée toutes les révolutions accomplies dès lors sur la terre. Le chien courte queue de l'élève de Socrate est immortel comme le cheval d'Alexandre, proverbial comme l'esquif qui porta César et sa fortune. Jusqu'à la consommation des siècles, les épagneuls et les barbets maudiront la mémoire d' Alcibiade.
La canne dont le nom sert de titre au nouveau roman de madame Emile de Girardin, est promise à une illustration non moins durable que celle du glorieux mutilé
1 À. propos de La Canne de M. de Balsac.
dont s'enorgueillissent les annales canines. La fantaisie do son propriétaire, qu'on peut supposer liée par une assez étroite parenté au caprice moqueur du prince de l'aristocratie grecque^ n'a rien à envier au triomphe de celui-ci ; jusqu'à ce jour, aucun succès cherché ou imprévu ne lui a manqué. A part la massue d'Hercule, la verge de Moïse, et peut-être la cravache de Tarquin, jamais morceau de bois n'a conquis une popularité comparable à celle du jonc, désormais historique, auquel une des plus jolies mains, qui, dans aucun temps, ait barbouillé d'encre ses ongles rosés, vient de demander un appui dont elle n'avait sans doute pas besoin. Cette popularité a quelque chose de trop remarquable, de trop unique, pour que nous ne nous y arrêtions pas un instant.
Tout le monde jouit d'une canne, moi comme les autres; beaucoup en ont plusieurs; quelques raffinés en possèdent de fort belles qu'ils font orner avec un amour tout particulier. Je sais un homme élégant qui a fait incruster sur la pomme de la sienne, un diamant de quarante mille francs : certes, voilà un jonc très-distingué, et cependant personne n'en parle, et son possesseur est sur de ne pas aller à l'immortalité; l'enfourchât-il comme font de leurs balais les sorcières quand elles se rendent au sabbat. J'ai vu à Ferney la canne de Voltaire, un fort vilain bâton, sur lequel les pèlerins sont tenus de poser la main à un certain endroit ou le grand homme plaçait la sienne, à ce que dit la chronifiuc : ce n'est pas sur la pomme, c'est un
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peu plus bas; que la dévotion ne s'y trompe point ! A la longue, le contact de tous ces doigts d'étudiants exaltés, de comédiens philosophes, d'épiciers enthousiastes, a laissé sur la relique une trace comparable à celle que laissait sur les autels païens la graisse des victimes, et, pour ma part, je me souviens que venant de perdre mes gants, en descendant les rochers du Jura, je refusai l'hommage. Que Voltaire me le pardonne ! Mais ce n'est pas de mon impiété qu'il s'agit ici; ce que je veux dire, c'est que le nom du demi- dieu n'a doté sa béquille que d'une illustration fort restreinte et fort équivoque. A Ferney même, à l'exception du cicérone qui vit de ce bâton graisseux, personne ne le connaît ou ne s'en soucie.
Vous voyez que la popularité est une divinité capricieuse, qui, pour une couronne q;i'elle accorde, distribue par millions les déceptions et les mécomptes. Depuis Alcibiade, que de gens ont coupé à leurs chiens la queue et même les oreilles sans devenir plus illustres pour cela? Je suis sur que si Louis-Philippe faisait monter le régent sur un rotin comme Napoléon le fit enchâsser au pommeau de son épée, cette royale imagination n'occuperait pas pendant trois jours la curiosité publique. Le même siècle ne voit pas éclore deux phénomènes semblables. En ce moment il n'existe au monde qu'une seule canne; devant elles toutes les autres sont comme si elles n'étaient pas. Depuis deux ans cette canne unique et mystérieuse a fait noircir plus de papier que les commentateurs n'en ont
NOLVELLES ET MÉLANGES. 24 1
consacré à Homère, et les antiquaires au leniple de Salumon. Elle alimente quotidiennement de drôleries et de malices une demi-douzaine de petits journaux; pour eux elle remplace le carton des mauvais vicaires que possède le Constitutionnel, c'est une ressource victorieuse quand baisse l'esprit de la rédaction, et par suite le chiftVe des souscripteurs; un appeau infaillible auquel l'abonné mord avec une béatitude toujours nouvelle, l'abonné qu'il est ! Cette canne a vu son signalement minutieusement décrit dans les colonnes officielles du Moniteur, et son portrait tracé jusque sur les éventails que les magasins du passagedesPanoramasexportentàBoliviaetàRio-Janeiro. Dantan, l'a modelée en colonne triomphale, le pied sur la terre, le front dans le soleil. Enfin, glorification dernière et incomparable ! voici une jeune et belle muse, la première des cinquante ou soixante-dixième muses dont s'honore la France, qui vient y suspendre un ruban parfumé de la plus douce et de la plus enivrante tlatterie que puisse respirer l'orgueil d'un poète. Joncs k pommes d'or de tous les pays, prosternez-vous devant votre frère bienheureux, ainsi que dans le songe de Joseph les gerbes des méchants pasteurs se prosternèrent devant celle du patriarche. La mesure de gloire est comblée désormais. La canne de M. de Balzac recevant un cordon de la main de madame de Girardin est un étendard auquel la reine vient d'attacher la cravate.
Maintenant une ou deux petites observations, si toule-
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fois raimnble auteur dont je suis en ce moment le respectueux Aristarque veut bien me les permettre. La première est une simple question relative à certaines convenances sur lesquelles j'avais des idées à peu près arrêtées que le roman nouveau a singulièrement brouillées dans ma tête. Ayant le malheur d'être d'une opinion contraire à celle que manifeste implicitement madame de Girardin, par le choix du titre de son livre, je suis dès à présent convaincu que j'ai tort. Voici toutefois mon observation ; je la soumets à qui de droit avec la modeste assurance d'un homme qui espère que son désir de s'instruire lui fera pardonner son ignorance. Je suppose qu'un écrivain du genre masculin fasse un livre et le publie sous un des titres suivants : La Bague de madame la duchesse d'AbrantèsI Le Collier de madame Amable Tastu ! La Ceinture de madame Desbordes- Valmorel La Pantoufle de madame Mélanie Waldor! La petite église coquette et embaumée qui mêle de si délicieux accents au faux-bourdon de la grande cathédrale littéraire ne pousserait- elle pas jusqu'au ciel un hymne de doléance et de réprobation? L'auteur malavisé ne serait-il pas déclaré à l'unanimité^ écri\ain de mauvais goût, et, ce qui est pis, homme de mauvaise compagnie? ne serait-il pas mis et pour la vie au ban de l'empire, où régnèrent Corinne et Sapho, surtout si le coupable avait poussé l'énormité jusqu'à trouver un défaut à la bague, des perles fausses au collier, ou la ceinture un peu large, ou la pantoulle un peu longue? Oh! alors, anathème sur
lui! Anathème chanté à grand chœur et avec rénergio que déploient Nourrit et mach'nioiselle Falcon dans \a malédiction du trio de la Juive! Par quel privilège de jupe et de coitîe, ce qui d'homme à fonniif serait trouvé inconvenant et attentatoife^ devient -il tic femme à homme gracieux et légitime? L'exploitation d'une individualité à la mode change-telle de nature avec le sexe de la personne, dont l'esprit, le caractère, les habitudes se trouvent ainsi exhibés dans un intérêt de vente et de succès?
Une canne est un meuble de la vie intime aussi bien qu'un châle ou qu'une écharpe; elle a pour domicile la chambre à coucher. Or, ime exploration féminine qui, pour atteindre son but, est obligée de s'avancer jusque-là, ne frise-t-elle pas des limites étranges et dangereuses? D'ailleurs quel renversement de mœurs ! Garçons modestes que nous sommes, serons- nous donc obligés de réclamer pour nos appartements l'inviolabilité de la chambre à coucher des Anglaises !
Ici je m'aperçois que je n'ai pas le sens commun et je me mets à genoux pour demander pardon. Il est bien évident que si un homme doit se prosterner le front contre terre, à la manière orit'utale, devant le seuil d'un logis fé'uiinin sur le(juel veille la loi des convenances, connue le chérubin à glaive tlamboyant gardien dun autre i);iia(iis terrestre, la fenmie en revanche a droit de pénétrer toujours et à toute heure dans un domaine qui est sien, en vertu «le son titre de reine de la création. Ouvrez donc
VOS portes à deux battants, célibataires illustres à un titre quelconque, et laissez passer non pas la justice du roi, mais la maligne curiosité delareine. Faites garnir de fleurs l'escalier, l'antichambre, le salon, jusqu'au plus intime sanctuaire. Partout des fleurs, des parfums, des tentures précieuses, des gazes transparentes. Tuez votre faucon pour le repas comme fit le tendre el pauvre amant dont parle La Fontaine. Prenez votre plus beau manteau, et l'allez étendre devant votre porte, nouveau Raleigh, afin qu'en descendant de voiture Elisabeth ne craigne pas qu'une seule tache de boue ne vienne compromettre l'honneur de ses bas bleus : soyez, en un mot, empressés, dévoués, chevaleresques ; donnez-vous corps et âme, canne comprise, et si pour récompense de votre respectueuse hospitalité, vous voyez inopinément figurer votre cravache ou voséperons sur la couverture beurre fraisd'un roman nouveau, remerciez à genoux ! Cette petite indiscrétion, qui commise par vous serait mise au rang des péchés mortels, n'est ici qu'un joli enfantillage, un jeu d'esprit, plein de grâce et de coquetterie. C'est le droit des femmes, adorez-le, car il est le plus beau, le plus civilisateur, le plus souverain de tous les droits; il est le droit du plus faible !
Madam.e Emile de Girardin a donc eu raison et mille fois raison de ne consulter que son bon plaisir dans le choix du titre de son roman. Je trouve d'ailleurs un noble courage dans cette fantaisie. Bien des femmes n'eussent
pas accueilli sans une secrète frayeur la tentation d'accoler leur nom à un autre qui possède, parmi le beau sexe surtout, une certaine autorité fascinatrice etpresque cabalistique. Les esprits supérieurs sont au-dessus de ces retenues timorées et de, ces pruderies vulgaires. Tout le monde se rappelle le mot du prince de Talleyrand à madame de Staël, sur la consexualité virile dont les muses sont douées par le génie. Un bas bleu est une botte. Aujourd'bui que la plume de corbeau remplace l'épée à deux mains de nos aïeux, et que la littérature est la seule et véritable chevalerie, pourquoi les princesses de la poésie ne jouiraient-elle pas d'un privilège que conquéraient à la pointe de leur lance les héroïques amazones d'autrefois? Bradamante et Marphise se souciaient assez peu d'un chaperon, et poursuivaient les aventures en société de Roland ou de Roger, sans s'inquiéter de la médisance. Autre autorité : dans le poème de Voltaire, ne voyonsnous pas Jeanne cheminant côte à côte avec Dunois ?
La convenance et la légitimité de l'œuvre de madame de Girard in étant ainsi reconnues et proclamées, et sa fantaisie défendue d'avance contre toute critique malapprise qui se permettrait de la fronder, il me reste à parler de louvrage lui-même ; assez pour acquitter à l'égard de l'auteur une faible portion du tribut dont m'a rendu débiteur le plaisir qu'il m'a fait éprouver; pas assez pour enlever an livre <'ette fleur, .semblablf^ au duvet de la pèche, (|ue je \o\\\ laisser fraîche et intacte à mes lecteurs.
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Or, il. était une f oh un jeune homme très-beau qui était triste. Savez-vous pourquoi ce jeune homme était triste? c'est parce qu'il était beau ; et à l'appui de cette proposition, qui vous paraîtra au premier coup d'œil quelque peu paradoxale, madame de Girardiu énumère avec un esprit plein de finesse tous les malheurs attachés à la condition d'homme beau ; malheurs dont vous ne vous êtes jamais douté, ni moi non plus : moi par une excellente raison. Remarquez que je dis homme beau et non pas bel homme; l'auteur fait entre ces deux expressions, synonymes en apparence, une distinction aussi juste que subtile, et qui annonce qu'il a étudié la matière à fond. Le bel homme, c'est votre chasseur ou votre coitfeur ; c'est le tambour-major du régiment qui passe ; c'est le général de l'empire du théâtre de Franconi ; dans ces différentes positions sociales, le bel homme peut être heureux à la rigueur ; mais l'homme beau ! l'homme Antinoiis, l'Amour grec/l'homme idéal doit, de toute fatalité, traîner sur la terre une existence misérable. Il n'est sorte de calamités qui ne l'attendent, et dans le nombre, madame de Girardin cite en dernier lieu et comme coup de grâce les nobles et vieilles Anglaises qui courent après lui. Ne trouvez-vous pas ce trait d'observation délicieux et surtout d'une vérité à faire frémir? La vie des Anglaises se divise volontiers en doux parts : être enlevées quand elles sont jeunes, enlever quand elles sont vieilles. J'ai un ami, Antinous de son état, dont le principal souci est {\q
se soustraire au bonheur que lui réserve une de ces nobles et vénérables insulaires. Pour éviter Gretna-Green, il vient, par un coup de désespoir, de se sauver à Saint- Pétersbourg. J'ai reçu hier une lettre de lady (je ne
\ous dirai pas son nom), (ktée de Sniolensk.
Madame de Girardin a célébré jadis le bonheur d'être belle, et l'on prétend que, pour mieux s'inspirer, elle avait, en chantant, les yeux fixés sur une glace. Aujourdhui elle peint le malheur d'être beau, et d'après la vérité du portrait, je croirais volontiers que l'aimable auteur a fait poser quelque modèle des plus charmants, rendu par elle bien malheureux dans l'intérêt de son ouvrage. Ce petit égoïsme artistique et un peu per\ers ne serait piis nouveau. Je ne sais quel peintre italien, Michel- Ange, je crois, ne fit-il pas crucifier un homme pour étuilier les expressions soutirantes de son agonie? Je ne (Tois pas madame de Girardin assez cruelle pour avoir poussé son étude d'Antinoiis jusqu'au crucifiement. Mais «[uelle croix imposée, sinon dressée, fait pressentir un talent d'observation qui analyse avec tant d'incision la nature masculine ! Et voyez comme nous autres hommes nous avons peu d'esprit de corps. Si, à propos du joli volume (jue je viens de lire avec tant de plaisir, un patient (le mou sexe a souffert, je ne le plains pas : je n'ose pas dire que je l'envie.
Indt'pendamment du malheur aflreux d'être le plus joli garçon du momie, le héros en question a le désagrément
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de s'appeler Tancrède et de plus Dorimont. Trois infortunes au lieu d'une. Vous comprenez tout ce qu'ajoutent de chances néfastes à ses grâces calamiteuses ces noms d'épopée et de théâtre. Vous voyez d'ici, à la seule annonce d'un pareil personnage, la jalousie des maris, la réserve armée des frères, l'humeur bourrue des oncles et des tuteurs. Le superbe et infortuné Tancrède, arrivé à Paris dans l'intention d'y tenter la fortune, se voit successivement repoussé par tous les protecteurs auxquels il est recommandé. L'un a une fille, l'autre une femme, le troisième une mère ; les mères mêmes ne sont pas jugées suffisamment à l'abri des séductions de l'irrésistible Dorimont. Ici j'observe qu'en détaillant tous les revers que peut causer à un homme sa beauté, l'auteur, en revanche, peint les femmes excessivement sensibles à cette même beauté ; ce qui, à la rigueur, peut passer pour une compensation. Quand Tancrède a vu toutes les femmes raffolant de lui, et tous les hommes devenus ses ennemis ; toutes les fenêtres ouvertes et toutes les portes fermées ; partant ses espérances de fortune renversées de fond en comble, il se trouve désespéré, et pour cette raison il va passer la soirée à l'Opéra. Là, de la stalle d'orchestre où il s'est placé, il aperçoit dans une loge bleue de lavant-scène une canne fort extraordinaire et à côté de cette canne un homme aux yeux étincelants ; puis, dans la loge à côté de celle-là, une femme avec un lorgnon, et qui pour lorgner n'a pas besoin de ce lorgnon. Voilà M. Tancrède fort in-
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trigué de la canne qui ne pense pas à lui, et non moins préoccupé du lorgnon qui, en revanche, se braque de son côté avec une persévérance des plus encourageantes. Le possesseur de la canne, tout le monde le connaît; personne ne peut dire le nom .do la dame au lorgnon. Deux circonstances également bonnes : la célébrité sied à l'homme, le mystère a la femme.'
Arrivée à cet instant, l'histoire, qui jusque-là s'est maintenue dans les conditions raisonnables et véridiques du roman de mœurs, s'élance à i'improviste dans les régions d'un fantastique un peu vieux, il faut le dire, puisqu'il remonte à l'anneau de Gygès. Savez-vous quel est le mystère, le secret, la vertu miraculeuse de cette canne que Tancrède a vue se prélassant fastueusement à l'avantscène de l'Opéra ? Précisément le mystère, le secret, la vertu de cet anneau de Gygès, dont je viens de vous parler, et qui probablement a été fondu pour en devenir la pomme. La canne de M. de Balzac rend invisible, et c'est à cette prérogrative que l'écrivain doit les talents d'observation et autres qui le caractérisent ; talents que madame de Girardin rapporte avec une sorte de coquetterie et sur lesquels je passe rapidement et pour cause. Tancrède, qui possède je ne sais comment le don de seconde vue, devine le mystère de la canne et la demande sans façon à son propriétaire qui la lui prête avec la plus grande complaisance du monde. Croyez que M. de Balzac est homme à prèttT sa canne à qui que ce soit, ou seulement à souf-
250 ŒUVRES DE (Ai. DE BERNARD.
frir qu'une main profane touche les turquoises et les ciselures qu'a décrites avec un soin si exact le gracieux historiographe de ce jonc miraculeux !
Quand Tancrède a la canne, il la prend de la main gauche, devient invisible, et s'amuse à jouer au sylphe avec plusieurs beautés dont les grâces de salon lui ont inspiré un vif désir d'avoir ses entrées dans leurs petits appartements. Ce rôle de sylphe, rôle traître, indiscret, pour ne pas dire effronté, avait bien ses dangers qu'il était difficile à une main féminine de déguiser pudiquement ou de braver avec résolution. De cette contrainte résulte sans doute la pâleur qui affadit toute cette portion de l'ouvrage et que fait ressortir encore plus l'animation des premières pages, semées de réflexions piquantes et spirituelles; à cette partie décolorée appartenait, je suppose, un rêve d'amour, scène trop tendre, à ce que dit l'auteur qui en regrette la suppression dans la préface, et c'est un regret que je partage; car ce titre de chapitre promettait, surtout à cause du sylphe. Du reste, si vous trouvez toute celte fin un peu vide, un peu froide, un peu puérile, cherchez bien ; en feuilletant, vous trouverez un billet de M. de Chateaubriand, où l'illustre écrivain, par je ne sais quel raffinement de coquetterie, s'appelle y iej7/<? éè^e; j'avoue que je nai pas compris.
La dernière personne auprès de laquelle Tancrède exerce son état de syljjhe, grâce à la canne merveilleuse, est un jeune poëte de province qui est venu à Paris exprès
pour être muse, comme Petit-Jean était venu d'Amiens pour être suisse, à ce que dit assez malicieusement l'auteur. Madame de Girardin, en sa qualité de première dixième muse, aurait pu, ce me semble, se montrer meilleure sœur aînée à l'égarîl d'une pauvre petite quatrevingt-dix-neuvième dixième muse, qui ne lui a jamais fait de mal, que je sache, et qui, d'après l'échantillon de poésie que j'ai vu, ne sera pas de sitôt en état d'écrire un livre comme la Canne de M. de Balzac. Pour conclusion, car il faut une conclusion même aux plus jolies histoires fantastiques, le plus charmant des sylphes épouse la plus novice des muses ; Tancrède, rendu par son mariage à la vie bourgeoise et positive, restitue à M. de Balzac sa canne, qui lui est désormais inutile, et dont le poi'te a besoin ; car, dit madame de Girardin, pour adieu au lecteur : Les Héritiers Boirouge vont paraître : ce que je vous souhaite à tous.
Quant au talent de bon goût, aux grâces de style, à toutes ces fleurs d'esprit et d'imagination répandus à pleines mains dans l'ouvrage, je n'en parlerai pas : je veux, ainsi que je l'ai déjà dit, ne pas vous gâter le plaisir de la lecture. J'ai raconté, je n'ai pas jugé; cela d'ailleurs me messiérait de toutes manières, mais je dois vous faire part d'une très-audacieuse tentation (pii vient de m'assaillir à l'instant même. D'après certaines observations aussi fincti f|U(' i)iufon<lcs, je suis parfaitement convaincu que le spu-ituel auteur possède dans son mobilier (luchiue
262 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
talisman aiialo^^ue à celui qui rendait Tancrède invisible. Je ne prétends pas dire qu'il s'amuse chaque nuit à se métamorphoser en sylphe, afin d'explorer la nature humaine dans ses asiles les plus secrets, ainsi qu'il reproche à M. deBalzac de le faire. Si cela était prouvé, je sais bien des gens qui dormiraient les fenêtres ouvertes. Sans oser préjuger la manière dont est employé le talisman, j'ai des soupçons sur la nature, et je vais sans relâche travailler à les éclaircir ; après quoi je vous communiquerai le résultat de mes recherches, qui ne sera peut-être pas sans quelque intérêt. Le livre dont je viens de vous rendre compte, établit en ma faveur un précédent qui, je l'espère, me met tout à fait dans mon droit. Autrefois les nobles dames ne donnaient leur écharpe qu'à une épée glorieuse, mais elles ne défendaient pas à un écuyer obscur de rêver leurs couleurs. Ainsi, à moins qu'une défense expresse ne me vienne, je suis décidé à imiter la belle châtelaine d'aujourd'hui, à mettre le premier péché littéraire que je commettrai sous un gracieux patronage, comme elle-même a confié la fortune de son ouvrage au ferme appui d'un nom poétique et populaire. Et quel titre pourrais-je inventer plus heureux que celui dont elle a créé le modèle ? quel pavillon pourrais-je rêver pour y abriter la bluette méditée par moi contre les auteurs de la Chronique, et qu'ils subiront prochainement, plus élégant et plus protecteur que : L'OMBRELLE DE MA- DAME DE GIRARDLN ?
MADAME LA CUMIESSE MEKIJN
Je proteste solennellement contre ce titre : Souve)urs d'une créole , en raison dn désappointement qn'il ma fait éprouver. Depuis le dédaigneux anathème lancé par lord Byron sur les blanches et froides filles du Nord, le sceptre de la royauté féminine appartient sans contestation aux beautés méridionales. Le tour des ladys reviendra peut-être, mais en ce moment les senoras remportent. Par suite de ce triomphe de la Vénus brune sur la Vénus blonde, la créole se trouve fort à la mode depuis quel(}ues années, d'autant plus à la mode, que l'occasion de la rencontrer étant rare, l'imagination européenne peut colorera plaisir des couleurs les plus idéales et les plus fantastiques le portrait des belles d'outre-mer. Qui a vu
' A propos (les Somenirx d'u-ie créole.
la créole ? personne ; qui l'aime ? tout le monde, moi le premier, car, par Indiana ! c'est une séduisante créature : cheveux noirs aux boucles lustrées, soyeuses et un peu rétives, œil noir aussi dont le regard change du diamant au velours, pâleur ardente et fraîche à la fois, voluptueuse somnolence, réveil passionné, voilà la créole. Parmi les femmes, sa place est entre l'Andalouse et la bayadère ; c'est une fleur dorée au soleil, une rose jaunie ; du moins je déclare que ma créole à moi est éclose ainsi dans ma tête, et pour rien au monde je n'y changerais un pétale ou je n'en retrancherais une étamine. Cela posé, il arrive que la créole, enchanteresse du reste, offerte à notre admiration par madame la comtesse Merlin, n'est pas du tout de la famille de ma fleur. Vous voyez mon embarras; forcé de renoncer à une illusion ou d'en maintenir la réalité contre l'autorité si puissante d'une femme, je me trouve dans une position des plus fausses entre la galanterie et la véracité. Avec toute l'humilité convenable je demanderai la permission d'opter pour ce dernier pai'ti, et d'imiter la stoïque obstination de l'abbé de Verlot. Je prendrai donc la liberté de dire à l'auteur élégant dont je dois parler : Madame la comtesse, appelez vos mémoires. Souvenirs d'une miss. Souvenirs d'une pensionnaire. Souvenirs d'un ange, tout ce qui vous plaira; mais. Souvenirs d'une créole, voilà ce que je ne puis accepter, car ma créole est faite.
Comme il m'est difficile d'énonc»T d'une manière ex-
plicite ce dont je me plains, je crains fort que mon mécompte ne tourne à la gloire de l'auteur et à ma confusion. Une comparaison fera peut-être comprendre ma pensée. Supposez un joyeux convive qui attend un bol de punch et se voit servir une jatte de lait sucré, vous aurez une idée de la nature de ma déception. Sur la foi de ce titre décevant : Souvenirs d'une aréole, mon esprit s'était élancé d'avance dans un palais enchanté dont la salle d'honneur devait être, il faut bien le dire, un boudoir, et me voici dans un oratoire oîi je dois m'agenouiller devant une image raphaélique. Ma créole est un chérubin. Un homme méchamment spirituel a reproché à une femme célèbre de s'être peinte en buste; que dirait-il ici, en face de ce tableau où le buste lui-même est supprime, sans doute comme chose trop humaine et trop matérielle? Une tête entre deux ailes, voilà en deux mots le portrait de cette ravissante Mercedes, de qui les grâces candides, les attrayantes vertus, les perfections innombrables sont décrites amoureusement dans les deux volumes que je viens de lire avec la dévotion qu'inspire l'esprit uni à la beauté. Madame la comtesse Merlin adore la vérité. « Lorsque la vérité , dit-elle , frappe ma conscience de sa vive lumière, les fantômes de l'opinion ont beau se porter en foule entre elle et moi, ils ne sauraient l'obscurcir. L'hypocrisie les mains pleines de récompenses, l'envie souriante et empoisonnée, la vengeance et les châtiments, toutes les furies de l'enfer peuvent m'alUiger, m'ellrayer.
26G ŒLMIES DE CH. DE UEK.NAUD.
mais ne sauraient détruire cet instinct irrésistible qui m^entraîne vers la vérité. » Cette passion de la vérité a dû mettre plus dune fois à l'épreuve la modestie de l'écrivain pendant la rédaction de ses mémoires; certes, ce doit être une chose pénible pour une femme, que cette obligation de répéter deux volumes durant : C'est ainsi que j'étais belle, mon esprit avait ces charmes, mon cœur cette vertu. Rendons grâce à l'amour du vrai qui, en plaçant madame la comtesse Merlin au-dessus du silence d'une timidité vulgaire ou des réticences d'une humilité affectée, a laissé au portrait quelle a tracé de ses jeunes années le coloris le plus naïvement éblouissant. La seule manière de vous donner une idée de ces souvenirs tracés sans aucune prétention littéraire, et qui n'étaient pas destinés au grand jour de la publicité, à ce que dit la préface en style de préface, est de m'abandonner à l'impression qu'ils m'ont causée, et sous laquelle je suis encore. Écoutez donc l'écho de cette confession délicieuse, et puisset-elle en passant par ma bouche, sans doute indigne, ne pas perdre tout le charme suave dont mon oreille vient d'être enchantée !
Ce fut sous leciel brùlantde laHavane, que naquit mademoiselle Mercedes de Jaruco, aujourd'hui madame la comtesse Merlin. Séparée de ses parents quelques jours après sa naissance et confiée aux soins de madame sa grand'mère Mamita, elle manifesta dôs l âge le plus tendre des inclinations etonnanunent iieureuses. A huit ans.
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elle était Tango protooteur dos nègres de l'habitation, et préférait au bal. la société de Mamitnei la lecture de TAncien Testament ; je mentionne ici ce fait pour l'enseignement des petites-filles et le plaisir des grand'-mères. Et, cependant, son imagination précoce et ardente s'élançait déjà vivement vers le domaine de l'inconnu. A huit ans? direz-vous ; quelle précocité ! Observez, je vous prie, que nous sommes à la Havane, dans un climat de feu sous lequel il n'y pas d'enfance. Une chose qui, selon moi, doit rehausser encore les vertus de Tangélique jeune fille, c'est cette considération de climat d'où Montesquieu a tiré, par rapport à la morale, des conséquences si philosophiques. La nature, d'ailleurs, complice du soleil américain, semblait avoir semé traîtreusement dans l'Ame de la belle Mercedes les germes les plus menaçants pour la sérénité future de son âme. Madame la comtesse Merlin s'étend avec une glorieuse complaisance sur ces émotions critiques et ces périlleux instincts de son adolescence. Tantôt elle raconte son âme aimante et surtout sensible à l'excès au bonheur d'être aimée, tantôt son ardente imagination, tantôt sa sensibilité chatouilleuse et passionnée. A chaque page, madame la comtesse rappelle son organisation forte et mobile, ses désirs vagues d'un bonheur fantastique, son sang embrasé, les larmes de sa mélancolie. /m douce chaleur de l'air, dit-elle, excite en moi un mélange délicieux de force et de langueur ;ei plus loin : Je sens à ma faiblesse que je suis née pour être protégée, je metrou-
vais de la vie comme quatre, s'écrie enfin madame la comtesse avec une sorte d'exaltation. Ce mélange délicieux de force et de langueur, cette faiblesse qui demande protection, à côté de ce luxe de vie presque eifrayant pour le protecteur, ne forment-ils pas un ensemble ra vissant? Cela sent les pa'rfums de la Havane, cela rayonne comme le soleil des tropiques; voilà ma créole, en un mot, du moins je l'espérais : vain espoir ! Par malheur ou par bonheur, comme vous le voudrez, une aussi magnifique vocation reste stérile; le drame, pour lequel mademoiselle Mercedes me semblait une héroïne créée tout exprès par la nature, ressemble au mirage : on le poursuit sans l'atteindre jamais. Une fois, pourtant, j'avais cru le saisir.
C'était à bord d'un navire qui conduisait en Espagne monsieur de Jaruco et sa fille ; sur ce navire se trouvait un jeune homme, le capitaine Garcia qui, profitant de l'intimité qu'amène nécessairement une longue traversé»;, obtint bientôt le privilège de donner des leçons de français à l'aimable passagère. Depuis Abeilard jusqu'à Saint-Preux, et même au delà et en deçà, les instituteurs de demoiselles se sont toujours fait remarquer par l'audace et l'indélicatesse de leurs procédés. Fidèle à ce détestable esprit de corps, et à propos d'Oreste et d'Hermione, le capitaine Garcia adressa bientôt une déclaration fort tendre à sa jeune écolière, qui, comme une écolière, alla tout redire à son père. Que croyez-vous que fit monsieur de Jaruco?
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Une admonrstation sévère an capitaine Garcia^ une provocation peut-être ? Monsieur de Jaruco fit coucher en travers de la porte de sa fille un gros nèg^iv, liaut de six pieds, et qui ronflait, à ce que raconte madame la comtesse Merlin. Voyez-vous d'ici le tableau ? Dans sa petite cabine, la jolie Mercedes dormant peu puisqu'elle entendait ronfler le nègre : à quelques pieds et séparé d'elle seulement par une de ces frêles parois qui divisent dans un navire les nids des passagers, le capitaine Garcia dormant encore moins, je vous l'assure : on n'a jamais sommeil en pareil cas ; au milieu, le gros nègre dormant, lui avec une bonhomie africaine et ronflant, le misérable, comme s'il eût été complice de l'amant. Voilà un gardien bien trouvé et une porte admirablement défendue. A la place du capitaine, que j'aurais béni dans mon âme, ô bon gros nègre dormeur, toi et ton ronflement qui devait dire à chaque note : enjambez! J'adore ce ronflement ; il est naïf, antique, sublime ; s'il n'était un fait vTai, ce serait une invention comme en trouve le génie. Si j'ai bonne mémoire, dans le conte charmant de la fille mat gardée, la mère ronflait.
Arrivée en Espagne, mademoiselle Mercedes retrouva sa mère et sa soeur. Un seul fait suffira pour donner une idée de madame de Jaruco; elle achetait pour cinq mille francs de parfums à la fois chez Gervais Chardin. La jeune créole ne tarda pas à découvrir que sa sœur lui était préférée par cette mère embaumée, mais cette injustice ne
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fut pour elle qu'une occasion nouvelle de montrer l'excellence de son cœur. Un jour, je veux dire une nuit, les deux sœurs couchaient dans la même chambre, la sœur favorite prit le manteau de la sœur négligée pour s'en couvrir, mademoiselle Mercedes se fâcha d'abord et reprit sa propriété; mais bientôt, lorsqu'elle vit sa sœur endormie, elle lui étendit le manteau sur les pieds et éprouva alors une sensation de bien-être inex(jlicable, un contentement d'elle-même sans égal, douce récompense d'une si belle action et bien méritée ! Qu'est la charité de saint Martin à côté d'un pareil désintéressement ? Le saint ne donna que la moitié de son manteau.
Chez sa mère, mademoiselle Mercedes trouva un individu qui me déplaît fort et dont la conduite me semble encore plus détestable que celle du capitaine Garcia. Ce personnage, Quésada, tout en étant fort attentif auprès de madame de Jaruco, ne tarda pas à devenir éperdument amoureux de la jeune fille et à l'obséder de sa passion. Ma position était affreuse, dit madame la comtesse Merlin, en rappelant ce souvenir ;/£ ne dormais plus et je passais les nuits à genoux près de mon lit. J'avoue qu'il m'est impossible de me faire une idée fort claire des angoisses de mademoiselle Mercedes, et de comprendre qu'un homme, quelle que soit l'intimité dont il jouisse dans une maison, puisse devenir à ce point un objet de terreur, une obsession tyrannique pour une jeune fille placée sous la protection de sa mère. Quoi qu'il en soit.
mademoiselle de Jariico confia ses chagrins à sa femme de chambre qui hii conseilla de tout dire à son confesseur ; étrange conseil de femme de chambre : mais nous sommes en Espaiïne. Le confesseur, à son tour, le révérend père Anselme, conseilla à sa pénitente de se faire écrire un billet doux par Qnésada, conseil beaucoup plus étrange encore de la part d'un confesseur : mais nous sommes en Espagne. Mademoiselle Mercedes fut docile à son confes- ^ seur comme elle lavait été à sa femme de chambre; le billet écrit et reçu fut remis par elle-même à sa mère qui eut une scène pathétique avec Quésada. Celui-ci pleura, et tout alla comme par le passé, seulement, une porte de la chambre de la jeune fille, porte ouvrant sur un corridor, fut condamnée pour éviter toute méprise. Ceci est textuel. Il parait que le bon nègre qui ronflait si bien ne faisait plus partie de la maison.
J'ai oublié de vous dire qu'un autre soupirant faisait depuis quelque temps la cour à mademoiselle Mercedes d'une manière tout à fait chevaleresque et castillane. Longs regards échangés de croisée à croisée (c'était un voisin), sérénades nocturnes, escorte à distance respectueuse pendant les promenades, fréquentation impie des offices divins, rien n'y manquait. C'était, ainsi que le dit Almavi\a, une passion digne du siècle de Ferdinand et d'Isabelle. A la fin, le marquis de Cerrano, ainsi s'appelait le jeune homme, se fit présenter à madame de Jaruco, et bientôt il demanda en mari;ige l'objet de sa flamme.
Je suis sur, d'après to que je viens de vous dire, que vous avez en vous-même assez bonne opinion de ce marquis de Gerrano, et vous pensez peut-être que mademoiselle Mercedes dut rencontrer en lui une âme digne de comprendre la sienne. Détrompez-vous, et une autre fois fiez-vous moins vite aux apparences. Ce lorgneur aux yeux magnétiques, ce chanteur à la voix si douce, ce promeneur infatigable, ce dévot endiablé, c'est après tout un homme des plus ordinaires, ya/oi/x et boudeur, dit madame la comtesse Merlin, froid comme un rue, gonflé d'amourpropre, blasé sur toute émotion tendre. Son cœur ne comprenait jamais. Un sentiment délicat était toujours transformé par lui en une idée vulgaire. Après cela, Senoritas, croyez aux sérénades.
Cet amant prosaïque se conduit d'ailleurs de la manière la plus inouïe. Il exige que sa future n'aille pas au bal chez la duchesse d'O..., et il y va lui-même. Une autre fois, il prend du café pachaliquement étendu sur un canapé, et sans faire aucun frais d'amabilité; mademoiselle Mercedes s'approche de lui, en mettant en pratique les paroles de Mahomet : « Puisque la montagne ne veut pas venir vers nous, allons vers la montagne. » Qu'eût fait en cette circonstance un amant quelque peu délicat et sensible? il eût certainement quitté sa tasse de café pour accueillir avec le respect convenable la faveiu' qui lui était accordée. A insi ne fait le marquis de Cerrano ; il renverse le moka sur ses doigts et sur ses manchettes : (y est agréahl»!
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dit-il ensuite avec un sourire ennuyé^, et il va s'asseoir à la place que venait de quitter mademoiselle de Jaruco. Vous comprenez qu'il n'est pas de tendresse féminine qui puisse résister à de pareilles épreuves. Le mariage de mademoiselle Mercedes fut donc iompu à propos de cette tasse renversée, et en dépit de l'art des devineresses qui dans le marc du café lisent infailliblement un hyménée. Pour moi, ce que je reproche à monsieur le marquis, ce n'est pas de s'être écrié : C'est agi^éable ! en se sentant les doigts brûlés; tout le monde n'a pas le stoïcisme du petit Spartiate qui se laissait manger le ventre i)ar un renard, ou l'abnégation de l'amant qui coupait ses doigts écrasés par une porte, et s'en allait tranquillement après les avoir . mis dans sa poche; mais ce que M. de Cerrano ne saurait se faire pardonner, c'est d'être allé s'asseoir à l'autre extrémité du salon. L'affaire du bal de la duchesse d'O... me semble aussi un grief des plus graves; décidément je suis fort content que ce mariage n'ait pas eu lieu.
Ici madame la comtesse Merlin passe du doux au grave et du plaisant au sévère. Une partie du second volume est consacrée à la guerre d'Espagne qui commençait alors ; passons sur ce triste épisode de nos annales guerrières; les événements connus et dont le récit se trouve partout ne sauraient avoir pour nous l'intérêt de ceux dont l'aiinable écrivain esl l'héroïne. La famille des Jaruco appartenant au parti français , mademoiselle Mercedes fut présentée à la cour du roi Joseph, qui s'occupa iuuné-
diatement de lui trouver un mari, et à cet effet il jeta les yeuxsurle général Merlin. Le général, avec son uniforme de hussard et son attitude flegmatique d'homme du Nord, parut d'abord froid et sévère à mademoiselle Mercedes, qui d'ailleurs n'aimait pas primordialement les yeux bleus et les cheveux blonds. J'ai remarqué que toutes les femmes partagent ce sentiment, ce qui n'est que plus flatteur pour les blonds, qui, pour triompher, ont cette petite répulsion à vaincre, et y gagnent la gloire d'être aimés par exception. Mais sous l'extérieur général de son futur mari, mademoiselle Mercedes découvrit bientôt une âme ardente. D'ailleurs, dit l'auteur, les militaires sont très-sensibles en génét^d ; le général soutint dignement la réputation de l'uniforme français, il ne tarda pas à être amoureux comme un fou, ce qui sera compris facilement par toutes les personnes qui, sans avoir le bonheur de connaître personnellement l'auteur des Soi(veni7\<i (Vune créole, peuvent s'en tracer le portrait d'après ses mémoires.
Ici, inclinons-nous et disons un respectueux adieu à cette ravissante Mercedes, que nous avons vue si constamment bonne, dévouée, tendre, aimante, vertueuse, parfaite enfin, et nous pouvons en croire sur parole madame la comtesse ; car elle a pour le mensonge autant d'aversion que pour le mal. Avec le second volume la jeune fille finit, la jeune femme commence : mademoiselle de Jaruco est devenue madame la comtesse Merlin; une existence nou-
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velle, et dont la suite de ces niéiiioires nous confiera les gracif ux secrets, ouvre à l'auteur un théâtre pliis vaste et sans doute plus dramatique; du moins une scène fort pittoresque qui clôt ce second volume m'en donne l'espérance. C'était par un beau soir d'été, à la Casa dcl campo, qui est une résidence royale, et après une promenade sur l'eau. Madame la comtesse Merlin donnait le bras au roi Joseph, le général les suivait à quelque distance ; tout à coup il se rapproche brusquement du couple, et voici le dialogue qui s'établit entre les trois personnages ; je copie littéralement. — Le général : Vous feriez bien de marcher plus vite et de rejoindre ces dames. — Madame la comtesse : Je ne puis marcher plus vite, j'ai mal à un pied. — Le roi : Marchez à votre aise, je ne suis pas pressé. — Je crois fort qu'en effet Sa Majesté n'était pas pressée, mais je crois un peu moins au mal de pied subit de madame la comtesse. — J'accélérai pourtant le pas, continue-t-elle, mais aussi doucement que je />?(.>?. Hàtez-vous lentement, a dit Boileau. Quelques jours après cette promenade, le roi Joseph adressa au général l'insidieuse et prudente question que voici : Que feriezvous, si un roi faisait la cour à votre femme "^ — Je le tuerais, sire, répondit le général. Réponse à mon sens aussi belle dans la bouche d'un courtisan que le (Jn'il mourût! des Horaces dans celle d'un père.
J'avoue que jainais rideau du théâtre, tombant après wn quatrième acte de tragédie, ne m'a laissé dans une rurio-
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site plus vive et plus perplexe que ne l'a fait cette scène de la Casa del campo,ei ce Je le tuerais du mari. Voilà ce que j'appelle une péripétie. J'ai toujours ma trompette, de la parodie d'ffernani, donne moins à penser et ouvre un champ moins vaste à l'imagination. Si c'est calcul de la part de l'éditeur pour affriander le lecteur aux volumes suivants, je déclare ce calcul un trait de génie. Pour ma part, je suis altéré de la fin de cette histoire. Qu'adviendrat-il, grand Dieu ! de ce drame si habilement interrompu, de ce roi inspirant de la jalousie par sa seule manière de donner le bras, de ce mari intraitable, comme le lui dit très-bien Sa Majesté, de cette dame boitant si à propos ! — Ma créole, telle que je la conçois, va-t-elle éclore ? Ce beau papillon couleur de feu va-t-il enfin briser son innocente et par trop blanche crysalide ? c'est ce que je vous dirai dès que je le saurai moi-même. Ce qu'il y a de certain dès à présent, c'est que le roi Joseph n'est pas mort.
Je viens de lire ces deux élégants volumes, avec une rapidité que je ne me pardonnerais pas, si je n'avais pour excuse le peu de temps qui me reste pour en rendre compte, l'heure qui s'écoule impérieuse et implacable, les oiseaux éveillés sous ma fenêtre et dont les chants
m'annoncpnt la prochaine venue de cet autre oiseau de mauvais augure qui ne sait que quatre mots pour tout ramage : Monsieur, de la copie ! je le maudis, le traître! en lui préparant sa proie, car un découragement soudain, une appréhension profonde rendent ma plume lente et rebelle. Il est une chose qui plus qne toute autre énerve Tesprit et le met en défiance de lui-même et de ses ressources, c'est une déception récemment éprouvée. Or, en ce moment même, je lutte en vain contre le désappointement le plus complet et le plus inattendu, et j'ai une frayeur mortelle de rendre mon impression par trop communicative. Bâillant quelque peu moi-même, je me soucie peu d'exciter en vous une sympathie qui en toute autre occasion me semblerait précieuse et désirable. Résignez-vous toutefois, si, après ce naïf préambule, vous n'avez pas le bon esprit de vous abstenir d'un article malencontreux, auquel, après tout, vous n'êtes pas condamné. Si je vous ennuie par trop, vous voudrez bien vous rappeler que je ne suis ici qu'une cause seconde et innocente. Le pressoir rempli de grappes de Suresnes ne peut être tenu de verser du vin de Chypre ou de Madère. Ainsi, pas de rancune, je vous en supplie ; et, comme vient dire le gracioso à la fin des pièces espagnoles : Excusez les fautes de l'auteur.
Grâce à l'intérêt qui s'attache naturellement au nom d'une femme au?si remarquable par l'éclat de son esprit que par les charmes de sa personne et les qualités de son
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cœur, vous n'avez peut-être pas entièrement oublié un petit article consacré dernièrement, dans la Chronique, à exprimer à madame la comtesse Merlin une faible partie des sentiments admiratifs que ses mémoires nous inspirent. Dans ce cas, vous vous souvenez sans doute de la position pittoresque et dramatique dans laquelle madame la comtesse s'est placée elle-même à la fin de son second volume. Vous vous rappelez cette rose des Antilles transplantée sur le sol de l'Espagne et s'épanouissant à la cour du roi Joseph, parfumée et radieuse parmi toutes les fleurs de France ou de Castille. Vous y voyez les mystérieux ombrages de la Casa del campo, vous respirez la fraîcheur embaumée de cette allée, au bord de la rivière où la promenade paraissait si douce au monarque et si désagréable au mari. Entre le galant frère de Napoléon, oubliant dans les douceurs d'une causerie très-intéressante le cauchemar de Mina ou de Palafox, et le rude général, aussi peu conjplaisant pour l'amabilité royale, que le fut jadis, pour François I", le sire de Chateaubriand, apparaît de nouveau à vos yeux enchantés cette ravissante Mercedes, boitant avec un charme inconnu depuis les déesses d'Homère. Fasciné par la grâce de cette apparition et par l'émotion dun drame qui s'annonce si vif, si pathétique, si palpitant, vous déchirez en les coupant les pages du troisième volume, tant vous êtes pressé d'arriver au dénoùment. Le dénoùment, naïf et audacieux que vous êtes ! adressez-vous à la première
■ femme de votre connaissance; son admonestation sévère vous aura bientôt remis dans la voie du respect et sans doute de la vérité. Le dénoùment ! Est-ce qu'il y a jamais un dénoùment?
Ainsi donc, frère, qui peut-être avez péché comme moi par la pensée, soit que marié vous-même, vous ayez pris parti pour l'époux menacé, soit que le démon sans vergogne du célibat vous ait rendu un instant Josephino, contenez l'intempérance de votre esprit et amendez-vous si c'est possible. Votre curiosité téméraire et irrespectueuse ne sera pas satisfaite. Le drame de la (.'nsa del campo n'a que quatre actes, entendez-vous ? A la place du cinquième que vous rêviez, que vous désiriez peut-être, faites un acte de contrition et ne péchez plus.
Au commencement du troisième volume des Souvenirs d'une créole, il n'est pas plus question du roi Joseph, que si Sa Majesté n'avait jamais eu l'honneur d'otfrir le bras à Tauleur. On reproche aux rois leur ingratitude ; à leur tour, n'ont-ils pas quelquefois le droit de se plaindre? Au lieu de poursuivre l'analyse de son cœur exalté et de ses sensations énergiques, ainsi qu'elle le fait d'ordinaire et avec tant d'amour, madame la comtesse Merlin, pour compenser le joli roman qu'elle laisse inachevé, et pour dédonmiager le lecteur par quelque friandise analogue à celle dont il est privé, madame la comtesse raconte l'histoire de Rosalia. tme jeune fennne de qui /m fomifs rondes et potelées donnaient à ses mouvements quelque
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chose d'élastique, une charmante personne aux cheveux noirs et soyeux, aux dents de perle, et douée d'un de ces teints bruns et transparents qui feraient croire que la vie trop active, se trouvant à l'étroit à l'intérieur, cherche à se faire jour en se portant vivement à la superficie ; si vous vous rappelez le portrait qu'a tracé de sa propre personne madame la comtesse, ne trouvezvous pas que ce dernier lui ressemble à s'y méprendre ? Cette ressemblance cacherait-elle un mystère? Autrefois les princes avaient des menins dont les attributions sont connues. Madame Rosalia ne serait-elle point d'aventure le menin de la ravissante et toujours impeccable Mercedes ?
Madame Rosalia, mariée à un Français attaché au roi Joseph, comme l'était M. le général Merlin, ne tarda pas à distinguer parmi les amis de son mari le comte de C... Celui-ci, de son côté, était fou d'amour, à ce qu'assure madame la comtesse, fou à lier, comme on va voir. Un jour, à la Casa del campo ( toujours cette Casa del campo), après le dîner, on offrit de la liqueur à Rosalia, qui jouait avec le général Rœderer; la jeune femme prit étourdiment le verre qui contenait du kirsch-wasser; mais à peine l'eut-elle touché de ses lèvres, qu'elle fit un geste en s'écriant : « Je me brûle !... » Et avançant vivement la main, elle remit le reste de la liqueur au général Rœderer qui, la portant à sa bouche, l'avala d'un trait. Ici une question des plus graves se présente. A chaque