VI NOTICE SLR LA VIE
frappé d'uii article publii' dans la (Jdzclle ch' Fraiiche-Cointé. Cet article était de Charles de Heiiiard : M. de Balzac lui écrivit, et ce fut là le point de départ d'une correspondance, et, plus tard, d'une amitié où les sympathies personnelles ont toujours, quoi qu'on ait pu dije, tenu plus de place que l'imitation ou même l'analogie de talent. Car, sans vouloir ni rabaisser l'un, ni exalter l'autre, on peut dire, et j'espère prouver tout à l'heure, que jamais talents ne furent plus dissemblables.
Charles de Bernard vint à Paris pendant l'hiver de 1832; il se lia avec Charles Nodier, autre Franc-Comtois, dont la vieillesse aimable, spirituelle et fantasque reverdissait au milieu des honmiages faciles de la jeune école. Il fut des soirées de l'Arsenal, y vit MM. Hugo, de Vigny, Sainte-Beuve, Deschamps, de ^Musset, Dumas, et y prit une légère teinture du romantisme à son déclin, non pas, bien entendu, pour en partager les ardeurs, ni surtout pour en être dupe, mais pour être de son temps et de son moment, ce qu'un homme d'esprit ne doit jamais négliger. Cet hiver de 1832, malgré les préoccupations politiques et l'approche du choléra, fut encore très-brillant pour la littérature romantique, que menaçaient déjà les défaillances des maîtres et les défections des disciples. M. Hugo venait de pubHer les Feuilles d\lulumne; M. Dumas faisait jouer, avec t.tute sorte de mouvement et de bruit, ses drames de Teresa et de Richard d'Ar- Unijlun. M. de Balzac donnait aiLV Rerues ces charmantes es(iuisses, le Message, la Femme de trente ans, le Rendez-vous, tjui, mieiLV que la Peau de Chagrin, réparaient les péchés pseudonymes d'Horace de Saint-Aultin et du comte de Villerglé. M. de Vigny mettait la dernière main aux fines arabesques .de Stella, .\lfred de Musset lisait à un cercle d'intimes les pages étincelantes de la Coupe et les Lèvres, et de Xamouno. MM. Sainte-Beuve et Gustave Planche achevaient de fonder la critique contemporaine, en y introduisant, l'un l'analyse familière et délicate de la vie intériem-e et des sources d'inspirali.iu littéraire, l'autre l'étude sérieuse et profonde des
ET LES œUVRES DE Cil. DE BERNARD. VII
passi(»ns et dos caractères. I£nlin, loii coinmeiiçait à iiiiiriiiiu'er dans le monde des lettrés et des artistes un nom mystérieux, à demi caché sous un déguisement masculin, et qui devait, (luelijues mois après, signer Jndiaua et Falentine.
C'est à ce moment nue se rattache la publication du recueil poétique de Charles de Bernard, /^/us deuil que joie (devise des Beauffremont). Ce recueil parut chez Dentu, en mars 1832. Le ton général en était chevaleresque, élégiaque, monai'chique, et malheureusement empreint de ce scepticisme hautain (jue lord Byron avait mis à la mode. Les vers furent lus par ce petit nond)re de connaisseurs ([ui compose un succès d'estime ; la préface fut plus généralement remar([uée ; c'était un morceau politique d'une netteté et d'une vigueur peu comnuuies, où l'auteur semblait vouloir essayer ses forces avant de laisser là le lyrisme et la rêverie, et de se mesurer virilement avec la société ou l'histoire. En somme, le succès ne fut pas assez vif pour retenir (iharles de Bernard à Paris, et nous le retrouvons à Besançon dès l'autonme de 1832 : M. de Balzac alla l'y chercher en iS34. Il est assez piquant de rappeler les conseils ([u'il lui donnait à cette époque. — « Vous avez, lui disait-il, la tète épique ; écrivez de grands ouvrages, où le roman s'associe à l'histoire sans la défigiu'er, et qui soient poiu' votre pays ce que les Puritains sont pour l'Lcosse, ce ([u'Ivan/iué est pour l'Angleterre. » — On sourit lorsqu'on rapproche ce conseil des charmants tableaux de genre que Charles de Bernard allait écrire, et qui ne gardent pas trace de prétention épique. Et pourtant, bien que le sens criticpie soit, — avec le sens coMMuun peut-être, — celui qui a le plus man(|ué à M. de Balzac, je suis tenté de croire que, cette fois, il était dans le vrai. Je n'avais jamais vu Charles de Bernard, mais j'ai pu, grâce à un affectueux accueil, contempler son portrait religieusement con.ser>é par sa dévouée compagne ; à voir cette figure énergique et martiale, ces épaules carrées, celle (lère attitude, l'air de résolution et de franchise répandu sur tout