‹ Nouvelles et récits [microforme]Chapitre 5 sur 9 · INTRODUCTIO N · texte numérisé non relu

INTRODUCTIO N

DE tous les maux qui affligent l'humanité, | (NZ ? aucun n’est plus déplorable que l’ivro-

7A ) gnerie. C’est un vice qui exerce une

my) bien pénible tyrannie sur l’homme qui a le malheur de s’y livrer. Non seulement il affaiblit l'intelligence, non seulement il paralyse et abrutit l’être moral qui est en nous, mais les conséquences en sont des plus funestes pour ceux qui nous entourent ou qui dépendent de nous ; c'est un abîme qui engloutit la part d’espérances et de joies que Dieu, dans sa merci infinie, a donné à chacun de nous.

Voyez ce jeune homme exubérant de vie!

Tout lui sourit ; la fortune lui prodigue tous ses dons ; l'avenir est un rêve délicieux qui charme son imagination et remplit son cœur d'ivresse ; il n’a encore cueilli que des fleurs ; il ignore, ou plutôt ne réfléchit pas, sur les désenchantements, sur les réalités de la vie, qui succèderont si tôt

aux illusions. Le moment occupe toute sa pensée ; il s'amuse avec de gais compagnons, fréquente les auberges, d'abord avec timidité, mais bientôt le scrupule fait place à l'insouciance: l'habitude, cette seconde nature, qui s’enracine chez lui, détruit peu à peu tous les sentiments nobles et honnêtes qu'il possédait, seules sources de vrai bonheur, et sème dans son âme le germe de bien des passions.

S'il ne s'arrête, par un effort devenu difficile, sur la voie glissante de l'intempérance, tout est perdu pour lui : l’avenir, la fortune et tout ce qui fait le bonheur des hommes, ne sont pas pour lui. Il traînera, pendant un certain nombre d'années peut-être, une existence misérable, abjecte, jusqu’à ce que la mort vienne le frapper, quelquefois sans même que le malheureux ait conscience de son état, soit dans sa demeure, souvent dans un hôpital ou sur la rue.

Les autres mauvais penchants de la nature humaine ont chacun un caractère particulier.

L'orgueil trouble la raison, l'envie dessèche l'âme, la volupté tue le corps, la paresse neutralise l’action de l'intelligence, l'intempérance embrasse tous ces caractères : elle détruit à la fois tous les nobles sentiments de l'âme, abrutit l'intelligence, épuise les forces du corps, fait perdre au malheureux qui s’y livre la considération dont il pourrait jouir parmi ses semblables, l’abaisse au-dessous de la brute et le rend un fardeau à la société.

O mon Dieu ! vous ne confondrez pas, dans les rigueurs de votre justice, l’innocent avec le coupable !

Frappez, frappez cette tête depuis longtemps condamnée. Elle mérite vos châtiments : mais épargnez cette femme et cet enfant aue voilà, seuls au milieu des voies difciles et périlleuses du monde! N’estil point parmi ces pures intelligences, premier ouvrage de vos mains, quelque ange bienveillar: favorable à l’innocence et à la faihicsse, qui daigne s'attacher à leur p:., sous la forme du pèlerin, pour : préserver de nouveaux malheurs, et détourner de leur cœur le fer acéré,des angoisses.

Il y a une saison de l’année particulière dans

notre pays, où un luxe désordonné coudoie une extrême misère, où de fastueux équipages semblent insulter au malheureux en proie à la plus grande pauvreté ; cette saison est l'hiver, que les ouvriers, en général, désignent sous le nom de morte-saison. Ils sont nombreux dans notre ville les ouvriers qui ne trouvent de l'emploi, pour la plupart, que pendant la période de la navigation, de la construction des navires et autres travaux qui s’accomplissent l'été, et ne travaillent, pour ainsi dire, que six mois durant ; c’est pour eux le seul temps qu'ils aient de faire des épargnes pour le reste de l’année. Malheureusement, plusieurs de ces derniers, soit par imprévoyance, défaut si inhérent à la aature humaine, soit par manque de conduite où d'occupation, se trouvent pris au dépourvu, aù moment même de la cessation des travaux,

et s'aperçoivent, en rentrant au logis, que la pauvreté les y a précédés ; c’est alors qu'ils doivent s’armer de patience et de courage, en face des Privations de tous genres auxquels ils vont être exposés.

S'il était donné à l'insouciant favori de la fortune de pénétrer dans quelques-uns des galetas, qui abritent ces gens privés du nécessaire, lesquels lieux renferment souvent le germe d’une épidémie, avec quelle horreur il détournerait instinctivement ses regards du spectacle qu'il aurait devant lui!

Un nari en haillons, murmurant peut-être contr. à: Providence du partage apparemment bizarre, :nais sage, des biens de ce monde ; une mère épiorée, demandant du pain pour ses enfants éte dus sans forces, souvent malades, sur de chétii: grabais.

Ces victimes de la misère rencontrent sans doute un écho dans bien des âmes philantropiques. La charité, tant publique que privée, soulage et console un grand nombre de ces malheureux, dont le seul tort est de ne pouvoir travailler constamment.

Ces maux, dus à des causes imprévues ou involontaires, sont pénibles, tout en étant comparativement allégés, mais les plus déplorables sont ceux qui résultent d’une autre source, et auxquels il n'y a presque aucun espoir de remédier : les misères amenées par suite d’un mari, d'un père de famille, adonnée à l'ivrognerie,

L'histoire suivante que nous allons raconter du mieux qu'il nous sera possible, prouvera

d'une manière plus éloquente ce que nous avançons : les exemples sont plus salutaires que les conseils.

Lorsqu'on descend la Côte du Palais, on peut voir, à notre droite, en face de la ruelle Lacroix, un espace maintenant libre. Il y a bien des années s'élevait à côté de l’un des quatre pans de murs que l'on y voyait naguère, et que le temps n’a pas tout à fait éboulés, une pauvre maisonnette, basse, humide, et éclairée par une seule fenêtre. L'intérieur offrait un aspect encore plus triste que le dehors. Quatre murs formant un seul et même appartement, un grenier que l’on pouvait atteindre en montant les quelques marches d’un escabeau placé au-dessous de la trappe, une table grossière, deux ou trois mauvais sièges, un plancher mal joint recouvrant le sol, enfin une cheminée et quelques ustensiles de cuisine étaient pour ainsi dire les seuls objets composant l’ameublement de ce misérable logement. Deux lits, ou plutôt deux paillasses remplies de paille hachée, servaient de lits à une femme et trois enfants obligés d’habiter cette masure.

C'est là que depuis longtemps la misère et de poignantes souffrances torturaient d’innocentes créatures, que l’on pouvait entendre presqu’à chaque heure de la journée, deux enfants qui, les yeux levés vers celle qui leur avait donné le jour, demandaient à manger, et cette mère infortunée, offrant un spectacle sublime de dévouement auprès des faibles êtres que Dieu lui avait donnés.

Mais que faisait donc pendant ce temps l’homme qui devait toutes ses forces au soutien de sa famille, l'homme dont le courage et le travail auraient dû remédier aux maux de ceux qui dépendaient de lui? Cet homme avait éteint En Son cœur, par l'habitude du vice, tous les sentiments qui unissent le mari à sa femme, le père à ses enfants. Il avait abandonné sa famille. et, livré à toutes sortes de désordres, il menait une vie malheureuse et coupable,

Un jour, cependant, il avait goûté les bonheurs au milieu de ceux qui étaient devenus pour lui des objets d’indifférence et d'oubli, c'était lorsque, se conduisant en honnête homme, il travaillait, se contentant de Sagner son pain de chaque jour, et qu'il passait ses soirées en conpagnie de sa femme et de ses enfants.

Vint une mauvaise année où le nécessaire manqua au logis Gamache, c'était le nom du mari de Geneviève, alla raconter son infortune à des compagnons aussi misérables, mais plus méchants que lui, qui l’amenèrent au cabaret oublier pendant quelques heures d'ivresse les peines du cœur : triste consolation dont l'effet est de disposer davantage l’âme à l'endurcissement et au crime. Au printemps suivant, un incendie consuma quelques maisons au nombre desquelles était la sienne, et le laissa dans la plus complète pénurie. Ce fut alor: que sa femme

et ses enfants cherchérent un abri dans la masure que nous avons décrite plus haut.

Au lieu & supporter cette nouvelle épreuve avec patience, et de recourir aux moyens que

la charité mettait à sa disposition, Gamache perdit complètement courage, et but aussi souvent qu'il en eut l’occasion, passant les journées et des nuits entières hors du logis. La justice le trouvant un jour engagé dans une querelle où, pris de boisson, il faisait meilleur usage de ses poings que de son esprit, intervint et lui infligea un châtiment proportionné à l’offense. Au lieu de se repentir de sa conduite coupable à laquelle cette leçon de la loi l’amenait à réfléchir, il donna entrée dans son âme à la haine des hommes et jura de se venger. A sa sortie de prison, il reprit ses mauvaises habitudes, retourna au cabaret, où le hasard lui fit rencontrer des hommes depuis longtemps voués au crime.

C'étaient des voleurs de profession connus alors sous le nom de brigands du Cap Rouge.

En ce temps-là, environ quarante ans passés, personne n'aurait voulu s'aventurer de nuit dans la forêt du Cap Rouge, ni même sur le chemin public qui mène de Sillery au village du Cap Rouge. Une bande de voleurs, d’assassins, avait choisi ce lieu pour centre de ralliement. C'était une époque de terreur et d’effroi pour Québec et le pays environnant, époque propre à nous rappeler quelques pages néfastes du moyen-âge, si fécond en aventures de brigands. C'est dans cette forêt que se tramaient les plans de toutes sortes de crimes, de vols avec effraction, d'enlèvements, d'assassinats même s’il était nécessaire. C’est là que se discutaient les chances d'une attaque nocturne. Craignait-on quelque résistance, on s’armait en plus grand nombre ;

s’agissait-il de reconnaître un endroit, l’un d'eux y allait comme espion, et faisait rapport des lieux et circonstances.

Si quelqu'un eût pu voir de nuit à travers l'épais taillis cette troupe de brigands, pendant qu'une partie était plongée dans le sommeil, et que le reste faisait la garde autour d'un feu à moitié éteint, en attendant l'heure fixée Pour le crime, il se serait imaginé être le jouet d'une horrible hallucination ; son sang se serait glacé dansses veines à la vue de ces figuressinistres.

Cette troupe servait aussi parfois de recrutement à une autre bande de voleurs, qui avait Pour chef le fameux Cambray. Ceux-ci, plus adroits, plus raffinés dans l’art du brigandage, vivaient en pleine ville de Québec, défiant la justice de les pouvoir atteindre, Pendant que les subalternes exécutaient un coup mûrement combiné, le chef était au bal, fêtait des citoyens ou dînait avec le curé. Hypocrite consommé, il savait composer son visage pour toutes les cir- Constances de façon à ne faire naître aucun soup- ÇOn sur sa conduite (1).

C'est avec des hommes de cette trempe que, refoulant au fond de son âme les quelques sentiments honnêtes qu’il pouvait encore conserver, le malheureux Gamache s'associa, du moment où il les connut à l'auberge d’une nommée A... dans le Fort-Pique, où ils tenaient d'ordinaire

(1) Cambray offre plusieurs traits de ressemblance avec Jean Sbogar de Charles Nodier, qui se faisait adorer des Vénitiens par ses largesses et l'apparente élévation de son carac-

tère, pendant que ses nombreux émissaires dévastaient les . Campagnes.

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leurs conventicules, et, «obstiné dans la carrière où il s'était jeté, il trouva les reproches injustes et la vérité trop sévère. La maladie de son âme était parvenue à sa crise. Il dédaigna d’abord le toit conjugal et puis l'abandonna, el, quand il se fit vagabond, il se fit gloire de sa honte en disant : — Je serai libre » (1).

C'était par un soir des premiers jours de décembre, l’angelus venait de sonner ; le ciel était gris, il faisait froid.

Geneviève, assise en face de la cheminée, attisait les quelques charbons qui se trouvaient au foyer. De temps en temps, elle allait jeter un regard inquiet à travers la fenêtre, comme une personne qui attend quelqu'un avec anxiété. Deux enfants encore jeunes, assis près du feu, cherchaient à réchauffer leurs petits corps transis par le froid.

Tout à coup, la porte s'ouvre et laisse entrer une jeune fille de dix à onze ans. Ses traits, pâles et souffrants, révélaient une candeur et une innocence angéliques. Ses vêtements, quoique propres, étaient usés et insuffisants pour la saison ; le froid faisait trembler ses lèvres bleuies. Elle avait à peine franchi le seuil de la porte, que sa mère était auprès d'elle.

(1) Headstrong, determined in his own career,

He thought reproof unjust and truth severe,

The soul’s disease was to its crisis come,

He first abused and then adjured his home,

And when he chose a vagabond to be,

He made his shame his glory, « l’Il be free ». CRABB

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

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