HAYDON
le Prussien tiré à quatre épingles, et par-ci par-là quelque Tartare Baskir avec l'ancien bonnet phrygien et l'arc et les (lèches, regardant du haut de son cheval les griseltes aux yeux noirs, et circulant au milieu des juifs, des Turcs et des chrétiens de toutes les contrées du inonde : c'était un panorama qui éblouissait les yeux du matin au soir...
« A chaque pas on trouvait des traces des guerres qui avaient désolé l'Europe. 11 y avait à peine un cocher de fiacre, un garçon de café ou un homme de moyen âge qui n'eût pas assisté à quelque bataille ou reçu quelque blessure... Un jeune conscrit me disait: «Oh! monsieur! quand « Napoléon n'aurait plus eu d hommes pour faire la guerre, « il aurait pris les animaux! >> Les Français avaient un aspect plus martial que les Anglais; on aurait dit qu'il y avait une espèce d'instinct militaire dans toutes les classes. Un jeune homme n'avait terminé son éducation qu'après avoir fait une campagne sanglante. Ils parlaient de la guerre comme d'une chose toute simple, et comme si ses horreurs eussent été aussi constitutives de la vie des nations continentales que leur climat. »
Ceci était écrit en 1814; et, si nous donnons avec quelque étendue ces extraits du journal de Ilaydon, c'est qu'on y trouve un caractère frappant de spontanéité et de naïveté fanatique. C'est un tableau de Paris fait par un ennemi, mais aussi par un artiste. Ilaydon va visiter Versailles et Trianon, et il raconte ainsi ses impressions dans l'appartement de l'Empereur :
« Sur les murs il y avait en lettres d'or Austerlitz, Marengo, Friedland, et, suspendues, les armes de tous les
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Klats tributaires de la France, et N N N entourés de lauriers... Ce n'était pas la vanité ni un étroit sentiment personnel qui guidaient L'Empereur dans le choix de ces décors, mais le désir d'allumer sans cesse son imagination par des symboles extérieurs. Ce n'était pas non plus la vanité qui lui faisait mettre des N tout autour du Louvre OU de l'autel de Noire-Dame, mais un dessein profondément réfléchi de frapper à tous les instants les yeux et l'imagination du peuple... »
Une année se passe, année fameuse qui vit les Cent- Jours et Waterloo. Ilaydon était retourné à Londres, et il raconte l'effet que produisit la chute définitive de l'Empereur. Chose curieuse, Napoléon avait son parti même en Angleterre, llazlitt, le critique, était un de ceux qui voyaient dans l'Empereur un représentant de la démocratie.
Après celte excursion sur le terrain de la politique, Ilaydon retourne à ses travaux. C'est à cette époque qu'il compose le plus original de ses tableaux, ['Entrée de Jésus-Christ (huis Jérusalem, et à chaque page de son journal nous retrouvons les mêmes alternatives d'enthousiasme, d'abattement, d'effusion et d'aspirations qui faisaient de sa vie une fièvre continuelle. C'est aussi le temps de sa croisade pour les marbres d'Elgin.
On appelle ainsi les marbres arrachés au fronton du Parthénon d'Athènes, par les soins de lord Elgin, ambassadeur auprès de la Porte au commencement de ce siècle, et qui ont été transportés au Musée Britannique, où ou peut les voir aujourd'hui. Depuis ce temps-là, lord Elgin a acquis une immortalité dans le genre de celle d'Érostrate; Bvron a donné le signal en allant lui-même écrire
ISS IIAYDON.
.nu haut du Parthénon ces mots: Quod non feceruni Gothi, hoc fecerunt Scoli; et naturellement il n'est pas un poète, pas un artiste, pas un touriste qui, en touchant le sol d'Athènes, n'y ramasse à son tour une pierre pour la jeter à la mémoire du profanateur.
Cette réprobation universelle a sa source dans un sentiment noble et dans un sentiment juste, nous le reconnaissons volontiers. Il est bien certain que la vraie pairie des figures de Phidias est le ciel harmonieux et clair de la Grèce, et que ces beautés exilées doivent grelotter dans les galeries humides du Musée de Londres. Je suis d'ailleurs de ceux qui pensent qu'au point de vue absolu les poètes ont toujours raison; ils ne se trompent que dans l'application. Ainsi lord Elgin portera toujours le poids de la malédiction qui s'attache au sacrilège, et cependant cela n'empêche pas qu'en réalité il ait été le sauveur des marbres du Parthénon; non-seulement le sauveur, mais le révélateur.
Ce malheureux lord Elgin est véritablement une victime des poètes, et, pour comble de malheur, il ne fut pas même dédommagé par la réalité de la disgrâce de l'idéal. L'enlèvement des marbres du Parthénon ne fut pour lui qu'une source de ruine en même temps que de tribulations morales. Si nous avions un reproche à lui faire, ce serait de n'avoir pas apporté ses dépouilles opimes à Paris, où elles auraient sans doute été reconnues et adorées, plutôt que de les transporter à Londres, où elles ne trouvèrent pendant longtemps que l'obscurité et l'oubli. Il fallut qu'il se rencontrât en Angleterre un homme d'un grand génie critique et d'une grande vertu d'enthousiasme pour forcer ses compatriotes à reconnaître la beauté divine et â se prosterner devant elle; et ce fut