‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 14 sur 43 · H A Y DON · texte numérisé non relu

H A Y DON

restituer la somme que je vous aurai avancée. D'un autre côté, l'expérience du passé rend bien faible cet espoir, car, dans le cours d'une longue vie, il m'est arrivé souvent de rendre ce genre de service à plusieurs personnes de votre. profession, et toujours sans succès. Au contraire, j'ai toujours vu leurs espérances désappointées et mon argent perdu. J'aurai le plus vif plaisir à vous voir réussir et donner tort à mon expérience; mais véritablement je suis forcé d'en douter. Toutefois la tentative sera faite. Tout dépend de vos efforts; je ne dis rien de plus pour le moment, et je me borne à vous envoyer mes meilleurs soubaits.

« T. Coutts. »

Haydon va donc chercher l'argent chez le généreux banquier, et, en sortant de chez lui, il trouve à la porte un nègre qui lui demande l'aumône. 11 lui donne un shelling. « Ah! mon pauvre diable! dit-il en lui-même, aux yeux de Dieu, qui est le plus grand mendiant de nous deux? J'ai demandé quatre cents livres, on m'a reçu au salon; tu demandes un morceau de pain, on te met à la porte. » Malgré ces réflexions philosophiques, Haydon, libre pour quelque temps, reprend du courage et de la gaieté, et, pour fêter la munificence de M. Coutts, donne une soirée de garçon à ses amis, dont étaient Wordsworth, Keats, Lamb et quelques autres. 11 se remet au travail, il achève son tableau; il travaillait lentement, il lui avait fallu cinq ou six ans pour {"Entrée à Jérusalem. Il se décide à en faire une exposition publique, à la façon anglaise, avec un shelling de droit d'entrée. 11 raconte toutes les péripéties de son exposition avec des joies, des terreurs, des émotions d'enfant. Elle eut un succès d'éclat, et lui rapporta beaucoup d'argent. 11 refusa une fois vingt-cinq mille francs de

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son tableau; un autre jour lord Ashburnam lui mit dans la main, comme encouragement, un billet de centliv. st. En somme, l'exposition produisit dix-sept cent soixante liv. st. ou quarante- quatre mille francs, qui disparurent aussitôt,

car il-< étaient absorbés d'avance. Alors il alla faire un tour à Edimbourg avec son tableau. Là et à Glasgow, il récolta encore environ une vingtaine de mille francs, qui allèrent rejoindre le reste. On voit, après tout, que l'exposition publique de ce seul tableau rapporta à Haydon environ soixante-quinze mille francs.

On doit déjà commencer à connaître Haydon; nous ne le suivrons point dans toutes les circonstances de sa vie, car cette vie devient uniforme et monotone par la persistance même du malbeur. Il s'habitue à vivre avec ses dettes comme on le fait avec de longues maladies. « Je vois bien, disait-il, que les embarras d'argent seront toujours mon lot; ce quej'ai de mieux à faire, c'est d'en prendre mon parti, et de saisir au passage mes moments de liberté pour travailler. » l'n matin, il est arrêté; son affaire s'arrange, et, quelque temps après, il se marie. Cette union avec une femme qu'il adorait apporte quelque fraîcheur et quelque calme dans sa vie; mais l'affreuse pauvreté revient toujours s'asseoir à son foyer et à sa table.

« Je suis allé voir plusieurs créanciers, dit-il, je leur ai exposé crûment ma situation désespérée. Une fois le cœur soulagé, je suis rentré chez moi au pas de course, porté sur les ailes de mes ardentes aspirations. Jamais je ne m'étais senti plus heureux, plus exalté, plus plein de confiance. J'embrassai ma chère femme, j'allai a mon tableau, qui me parut terrible et sublime. Grand Dieu! me dis-je, est-ce que l'homme qui a fait cela peut trembler? C'était

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comme un songe. Les personnages avaient tous l'air si occupé, si appliqué à leur besogne! Quand je vois un de nies tableaux achevé, et quand je songe à tous les embarras au milieu desquels il est venu, je suis réellement étonné. Mais c'est ainsi que je suis fait. Je suis venu au monde pour être le jouet de la fortune, pour être porté sur une vague, abattu par une autre, et pour étonner tout le inonde par une résurrection. Ob! Dieu veuille me donner un courage qui jamais ne flécbisse! Oui, j'aurai encore un jour de gloire auprès duquel tous mes jours de gloire ne seront rien. Et j'écris cela sans avoir un slielling dans ma pocbe... »

Au milieu de ses prières, de ses travaux et de ses éternels épancbements, il continue le cours de ses dettes; il est mis en prison, et du fond de sa prison il adresse d'innombrables lettres aux ministres, à la Chambre des communes et à tous les hommes qui s'intéressent aux arts, pour demander que l'État se fasse entrepreneur public. Déclaré insolvable, et relâché, il se met à faire des portraits pour gagner sa vie. C'est un de ses plus grands supplices. 11 fait poser un de ses mannequins pour peindre un buste, et il lui adresse celte allocution pathétique :

« 0 mon pauvre mannequin! toi qui as porté la robe du Christ et le linceul de Lazare, le manteau du centurion et la robe de Newton, te voir aujourd'hui déshonoré par un gilet et un habit noir ! Il a eu l'air de sentir ma peine, et il a baissé la lète comme s'il avait eu honte de me regarder en face. Pauvre garçon ! Voilà de tes tours, ô fortune! Napoléon disait bien qu'il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule! »

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En faisant des portraits, et les faisant mal, il est obligé île vendre pour rien ses tableaux, son Lazare, trois cents liv. st.- son Entrée à Jérusalem, deux cent quarante liv. st., ce tableau dont l'exposition lui avait apporté soixante-quinze mille francs. El sur les marges de son journal, pendant qu'il faisait du portrait, il dessinait, pour se consoler, des esquisses des marbres du Parthénon. L'idée de L'encouragement des arts par l'État était devenue chez lui une idée fixe, presque cruelle. Ainsi son vieux, maître, Fuseli, vient à mourir, et il dit : « Fuseli est mort! La mort d'un peintre d'histoire est une perte irréparable, car, même sans succès, tant qu'il vit il est un reproche perpétuel ; c'est une accusation vivante qui meurt quand il meurt... » De plus en plus endetté, il est obligé de mettre en gage ses dessin-, ses livres, ses mannequins. Il ne veut pas se séparer de son Homère : « Je puis bien, dit-il, me passer d'un mannequin pour quelque temps; mais je ne puis pas vivre sans le vieil Homère, ce grand, spontané, sincère, immortel et illustre esprit. Salut à toi, illustre aveugle, sublime mendiant! 0

Après avoir passé une journée au milieu des marbres grecs, il disait :

« Ah! quel bonheur cela devait être d'entrer dans un temple grec, à la source d'une rivière retirée, au fond d'un bosquet, et d'y contempler les statues divines. Oh! quel peuple artiste c'était!... Là, du moins l'esprit nage sans cesse dans une délicieuse méditation; tandis que, dans les portraits, un sujet stupide comme un rognon de bceuf succède à un autre, puis vient un autre encore. Les femmes pincent la bouche pour paraître jolies; les hom-

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