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islamisme, la race grecque reparait sur la scène du monde et do la vie, et entreprend à son tour un travail d'affranchis* semenl analogue à celui qui a créé et constitué les nations de l'Europe occidentale. Nous qui reposons tranquillement aujourd'hui surle lit que nous ont fait nospères,nous sommes portés à oublier ce qu'il en a coulé à plusieurs générations pour conquérir et nous transmettre l'existence nationale el l'égalité civile. Mais interrogeons notre propre histoire, et nous verrons si cette œuvre sacrée fut l'œuvre d'un jour! nous verrons combien de centaines d'années il a fallu pour effacer la trace des invasions et des conquèh s, pour fondre les vainqueurs avec les vaincus, et pour faire un peuple français et un peuple anglais. C'est ce que l'illustre historien de la civilisation, M. Guizot, appelait « ce travail lent, obscur, douloureux, de la hourgoisie moderne s'échappant à grand'peino du sein de la servitude, ou d'une condition qui élait voisine de la servitude, et employant des siècles, non à disputer le pouvoir politique, mais à conquérir son existence civile. » 11 faut voir ce qu'il fallut de patience, de persévérance, d'énergie et d'industrie aux anciennes communes pour arracher insensiblement, un par un, à la féodalité, les droits dont leurs descendants jouissent aujourd'hui, à commencer par le droit de propriété. « Les intelligences, dit M. Augustin Thierry, ne concevaient alors rien de plus élevé, rien de pins désirable dans la condition humaine; et l'on se dévouait pour obtenir, à force de peines, ce qui dans l'Europe actuelle constitue la vie commune, ce que la simple police des Etats modernes assure à toutes les classes de sujets, sans qu'il y ait besoin pour cela de chartes et de constitutions libres. » Cette époque semble bien loin, et cependant l'œuvre d'émancipation et d'affranchissement
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qui, à travers les communes et le tiers état, a fini par constituer l'imité et L'égalité de la France de nos jours, n'a été achevée que par la révolution de 1789 et par le Code civil. Et si la France est, dans cette voie, à la tète des nations européennes, en avant même de l'Angleterre, elle le doit à son histoire, elle le doit à l'alliance constante qui se fit chez elle entre le peuple et la royauté. Nos grands historiens modernes ont admirablement montré comment le roi .et le peuple de France, se donnant toujours la main, ont combattu, grandi, vaincu ensemhle, et ont fini par établir l'unité nationale sur les ruines des châteaux forts. Cette longue lutte, aujourd'hui terminée en France, elle dure encore en Angleterre. Là, il y a encore des Saxons et des Normands, il y a encore la race conquise et la race conquérante. Le comhat a changé de forme, parce que la civilisation a changé les mœurs, mais au fond il est toujours le même. L'état social de l'Angleterre est encore organisé sur les hases de la conquête; le gouvernement y est encore aux mains de grands feudataires. En France, nous sommes habitués à associer le mot de révolution à l'idée de démocratie, de sorte qu'il n'est jamais inutile de rappeler que la révolution anglaise fut au contraire l'œuvre et le triomphe de l'aristocratie. C'est de la révolution, par exemple, que datent ces fameuses lois sur les grains (cornlaws), qui viennent seulement d'être abolies. Nous ne prétendons point contester que l'aristocratie anglaise n'ait élevé son pays à un haut degré de puissance nationale et n'ait usé glorieusement de sa tutelle patricienne ; mais ce manteau doré ne saurait couvrir la plaie profonde et toujours saignante des classes inférieures. Un des faits les plus intéressants de l'histoire contemporaine, c'est la révolution, ou plutôt la transformation lente et
pacifique qui s'opère sous nos yeux dans cet ancien état social de l'Angleterre.
Les descendants des Saxons avaient fait comme en général les races conquises : ils avaient pris La route du travail, du commerce et de L'industrie ; ils avaient créé les villes, les corporations, les richesses mobiles, pendant que la terre et les châteaux restaient aux mains de la chevalerie. Il en avait été de même en France, avec les communes et les seigneurs. Mais l'affranchissement que la révolution de 1789 avait réalisé d'un seul jet pour toutes les classes des Français ne devait s'effectuer que lentement et insensiblement pour les Anglais. Les deux plus grands ministres que la Grande-Bretagne ait eus dans les cinquante dernières années, Pitt et Peel, ont été aussi les deux plus grands instruments de ce progrès. C'est assez dire que la lutte avait, en effet, changé de forme. Ce n'est plus le Saxon hors la loi donnant l'assaut au château fort de Front-de-Bœuf ; le monde a bien changé, depuis qu'on a trouvé la poudre, l'imprimerie et la vapeur. C'est avec ces armes nouvelles et invincibles que la race vaincue' bat en brèche la forteresse des privilèges et renverse les créneaux et les tours. Pitt porte des coups terribles à l'aristocratie, en inondant la Chambre des pairs de nouveaux nobles, qu'il va chercher parmi les marchands et les légistes; et on voit les lords du coton, les seigneurs de l'aune et du comptoir, siéger sur les mêmes bancs que les descendants des conquérants normands. Peel, à son tour, un autre représentant des classes nouvelles, affranchit le pain, affranchit le commerce, écrase les partis héréditaires, et met â leur place le peuple entier. Ces grandes associations, avec des chefs plébéiens, qui emportent d'assaut la liberté du travail et
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de rindustrie, c'est, sous une forme moderne, la même chose que nos communes guerroyanl avec la féodalité ; et c'est ainsi que la Grande-Bretagne marche à l'unité nationale déjà réalisée par la Fiance.
Si nous rappelons succinctement ces faits d'histoire générale, c'est parce que nous y trouvons certains points il analogie avec ce qui se passe actuellement en Turquie. Il ne faut point y chercher une similitude exacte et systématique, mais seulement des traits de ressemblance générale. Là aussi il y a une* multitude de races cherchant confusément leur unité à travers la barbarie, comme les tronçons d'un ver de terre cherchant à se rejoindre ù travers la poussière. Là aussi on voit la race conquise, travaillant à soulever et à rejeter le poids de la conquête, et les classes inférieures sortant peu à peu du néant en faisant les affaires de la classe privilégiée et oisive. Ne sonl-ce pas des Grecs, des Arméniens, des juifs, qui ont le commerce et l'argent de la Turquie, et n'est-ce pas là quelque chose comme ce qui se passait parmi nous au moyen âge? Ne dit-on pas aussi que les Grecs avaient toujours conservé, même sous la domination musulmane, leur ancien système municipal, et que ce fut un des principaux instruments de l'émancipation du royaume hellénique? Toutes ces populations ne pourraient-elles pas, à leur tour, poser cette question célèbre qui renfermait la Révolution française : « Qu'est-ce que le tiers état? Rien. — Que doit-il être? Tout. — Que veut-il être? Quelque chose. »
Voilà ce que les populations diverses qui s'agitent sous le joug de la race turque pourraient dire, si elles ne rencontraient pas devant elles un obstacle immuable, fatal. Nous avons pu trouver, dans leur position, quelques analogies avec le développement des nationalités occidentales,
mais nous y rencontrons tout de suite une différence radicale.
Dans l'Occident, les races conquérantes et les races conquises ont pu se fondre, parce qu'elles avaient pour les unir la grande unité chrétienne. L'esprit de liberté, d'égalité et de fraternité qui était l'âme du christianisme, cet esprit qui reconnaissait le même sang dans les oppresseurs et dans les opprimés, qui faisait du serf consacré l'égal et le supérieur du conquérant couronné, amenait insensiblement la fusion des races, la création des nationalités, et l'émancipation des classes. En Orient, rien de pareil n'est possible; il y a entre la race conquérante et la race conquise un abîme que rien ne peut combler. La bataille qui éclatera dans l'empire ottoman est celle de la vie et de la mort; c'est le duel dont on peut dire :
Mors et vita duello, Conflixêre mirando.
Lisez cette phrase brûlante de M. de Maislre : « Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au milieu du quinzième siècle, des Tartares campés en Europe. Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué, que rien ne peut rapprocher d'eux. Là, deux lois ennemies se contemplent en rugissant ; elles pourraient se toucher pendant 1 éternité, sans pouvoir jamais s'aimer. Entre elles point de traités, point d'accommodement, point de transactions possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre, et ce sentiment même qui rapproche tout ne peut rien sur elles. De part et d'autre, les deux sexes n'osent se regarder, ou se regardent en tremblant comme des êtres d'une nature ennemie que le Créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On
DI L'1 N ï BG H I T E !» i: I. F. M P I II B OTTO M A N . 2G7
dirait que Mahomet il e>t entré hier dans la Grèce, et que le droit de conquête y sévit encore dans sa rigueur primitive... « C'esl encore de Maistrequi dit: a Voyez les
Turcs ! spectateurs dédaigneux de notre civilisation, de nos arls, de nos sciences, ennemis mortels de notre culte, ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1454, un camp de Tartares, assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle, la paix forcée. l>os que le chrétien et le musulman viennent à se toucher, l'un des deux doit servir ou périr. »
Nous lisions dernièrement un livre fort curieux sur la constitution de la propriété territoriale dans les pays musulmans1, et nulle part, on ne peut mieux voir quelle barrière infranchissable sépare la race musulmane des peuples qui lui sont soumis. L'auteur se donne pour un défenseur de la société musulmane, et, à ce titre, ses ohservations n'en onl que plus de poids. Nous voulons en reproduire quelques-unes :
« Si, dit-il. partant du moment de la conquête, nous suivons les modifications que le temps doit amener dans la composition intime de ces mesures juxtaposées, mais distinctes, dont se compose, dès l'origine, la population des empires musulmans, nous verrons qu'elles sont toujours restées impunément en contact depuis plus de dix siècles, sans que les changements survenus dans quelquesuns de leurs éléments aient déterminé entre elles aucune espèce de fusion. Dans le rayet, qui ne comptait d'abord (pie des membres sujets à la capitation pour n'avoir pas consenti à embrasser l'islamisme, on voit peu à peu survenir quelques apostasies, et bientôt il offre un mélange de sujets chrétiens et musulmans. Ces conversions à
1 Par M. Worms,
l'islamisme ont pour principal résultat do soustraire à la capilalion ceux qui s'y résolvent ; mais, pour avoir embrassé la foi de la caste conquérante, ils n'ont pas plus de titres que par le passé à y prendre rang, et ils restent, en qualité de descendants de* vaincus, attachés comme auparavant au sol et aux industries... »
Nous voyons aussi dans ce livre que, moyennant lacquittement de la taxe individuelle, les infidèles échappent à la mort et à la servitude, même sans se convertir à l'islamisme; mais il est curieux de voir comment les vainqueurs condamnent les vaincus à une immobilité absolue. Ils les prennent au point où ils les trouvent, et ils les clouent sur place pour l'éternité. Ils leur laissent leurs temples, par exemple; mais, s'ils tombent en ruines, ils ne peuvent être rebâtis qu'à la même place, et le nombre n'en peut être augmenté. Les conquérants laissent aux peuples soumis la culture de la terre et l'exercice de l'industrie; ils ne se substituent pas à eux, ils les font tributaires. Il en était ainsi au commencement, il en sera ainsi jusqu'à la fin. « Quand, dit le même auteur, quand, arrêtée par un choc fatal avec la chrétienté, la société conquérante est forcée enfin de se renfermer dans le cercle immense que lui ont soumis ses armes, elle reste campée sur le sol, sans s'y attacher par les liens de la propriété. Elle vivra des produits de la terre, il est vrai, mais les vaincus la cultiveront pour elle. Dans ce but, elle les tiendra désormais courbés sur la terre, et tracera entre elles et eux un abime que les siècles ne pourront fias combler, et qui fera vivre à tout jamais le souvenir et les conséquentes de la victoire. »
Nous avons reproduit res divers témoignages seulement afin de montrer quel est le genre d'état social pour
1 1 1: i: i n t É c. n i t é n e i: f. m p i n E o ttom a n 200
lequel nous montrons une sollicitude si touchante, auquel les gouvernements éclairés et libéraux de l'Europe prêtent le concours de leur nom et de leurs armes, et qu'ils veulent maintenir sur la tète frémissante de plusieurs millions d'hommes tout aussi chrétiens qu'eux. Nous persistons, quant à nous, à prétendre que le maintien de l'empire ottoman est une des plus grandes iniquités de la politique européenne, un acte flagrant et monstrueux d'égoïsme. On dit que les gouvernements chrétiens, parla protection même qu'ils accordent à la Porte, acquièrent le droit de protéger aussi leurs coreligionnaires. Cela n'est vrai que dans une certaine mesure; mais, quand même ce le serait tout à fait, il n'envient pas moins un temps où il ne sufiit plus à des hommes et à des peuples d'être protégés. Les peuples, aussi bien que les individus, ont l'invincible besoin d'affirmer leur moi; et, pour l'être moral, une certaine somme de sécurité ou de bien-être ne compense point l'abjection sociale. Les populations soumises à la race musulmane savent bien qu'elles ne peuvent arriver. à la vie politique qu'en rejetant violemment la domination immuable qui pèse sur elles; que rien, rien au monde, que ni les siècles, ni les mœurs, ne pourront rapprocher les vainqueurs et les vaincus, et que ces deux lois ennemies, « qui se contemplent en rugissant, » ne cesseront de rugir que lorsque l'une aura dévoré l'autre. La première question pour elles est donc de chasser les Tartares ; la seconde est de savoir si elles trouveront leur unité et leur souveraineté en elles-mêmes ou sous la tutelle d'un chef de la même religion.
Or c'est précisément cette première question, antérieure et supérieure, comme on (lisait en 1848, c'est cette question préalable qui est absolument incompatible avec
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le maintien de l'empire ottoman. Nous comprendrions que les puissances de l'Occident secondassent de tout leur pouvoir l'émancipation des races chrétiennes de l'Orient et concourussent à la formation d'un empire souverain et indépendant qui remplacerait ce précieux empire turc. L'affranchissement de la Grèce avait été un premier pas dans cette voie. Mais cette guerre, servie et chantée par les plus grands poètes, fut un mouvement irréfléchît un acte de sentiment. 11 y a des moments d'abandon où les gouvernements les plus officiels et les plus formalistes se laissent, pour ainsi dire, griser par le vin généreux de la vérité et de la justice, et commettent des légèretés dont ils se repentent le lendemain. L'Europe retourna hien vite à son cher équilibre, et donna au peuple grec un roi dont il n'avait jamais entendu parler, qui n'était ni de sa religion ni de sa race, mais qui avait l'avantage de maintenir l'Europe elle-même dans sa balance. Quant à la bataille de Navarin, cette explosion spontanée, le vieux duc de Wellington, qui était un homme sage et sagace, l'appela un événement malencontreux (untoward event), et il voyait bien en effet que c'était un coup funeste porté à l'intégrité de l'empire ottoman. L'empereur de Russie, pendant ce temps, laissait, sans inquiétude, naître ce pauvre petit royaume sur lequel ses fondateurs s'empressaient de mettre l'éteignoir, et la France et l'Angleterre soignaient et pansaient, tant bien que mal les blessures mortelles qu'elles avaient faites à la Turquie.
Ce commencement de libération des races opprimées, qui était un acte commun de la grande famille chrétienne, et comme un symptôme de la future réunion, fut ainsi arrêté par les capitulations diplomatiques. L'Europe est
bien revenue aujourd'hui de ce premier mouvement, dont il faut toujours se défier, a-t-on dit, parce que c'est le meilleur; et, maintenant, nous aurions à constituer et à régulariser un empire grec indigène et autochthone, que nous serions capables, toujours pour rester en équilibre, de lui donner pour chef quelque prince de Cobourg.
C'est, du reste, une autre question, de savoir si la race grecque est capable de se constituer en nation souveraine et indépendante, et si, avec les populations multiples qui sont actuellement soumises à la suprématie ottomane, il serait possible de former un empire nouveau. Il faut songer qu'il va, réellement ou nominalement, sous le sceptre du sultan, des Grecs, des Arméniens, des Albanais, des Serviens, des Moldaves, des Valaques, des Esclavons, des Croates, des Monténégrins, des Bosniaques, des Kurdes, des Maronites, des Druses, des Cophtes, des Arabes, des Juifs, et nous en passons peut-être. Si l'Europe, discernant et saisissant parmi toutes ces races celle qui est appelée à être la race supérieure et dominante, l'aidait à réunir dans un seul faisceau toutes ces branches dispersées, si elle se déclarait la protectrice d'un empire chrétien comme elle n'a pas honte de se proclamer aujourd'hui la gardienne d'un empire infidèle, peut-être alors pourrait-elle, par l'attrait de l'indépendance, arracher les Crées à la domination menaçante de la Russie. Mais une telle entreprise serait une espèce de croisade, et L'Europe n'est plus < apable d'une croisade. Le vice de cette question d'Orient, c'est qu'aucune puissance ne peut la traiter d'une manière désintéressée. Chacune d'elles considérera en première ligne son avantage particulier ; celui des populations mêmes dont il s'agit de régler le sort ne viendra qu'en seconde ligne. Nous avouons que nous sommes confondus
de la naïveté féroce avec laquelle les plus grands libéraux de l'Occident répètent tous les jours : « Il s'agit bien de la Turquie! nous nous inquiétons bien de l'empire ottoman et de son intégrité ! Il s'agit tout simplement de nous et de la sécurité de l'Europe! > Et ces politiques Immains el éclairés n'ont pas l'air de se douter qu'il y a là-bas dix ou douze millions d'hommes qui disent : « Et nous?» el pour lesquels l'émancipation est une question de vie ou de mort.
\ous reconnaissons qu'il est très-difficile à l'Europe d'avoir une politique active en Orient ; elle ne peut malheureusement y exercer qu'une politique négative. Dés qu'il faudra en venir à l'action, il y aura immédiatement en présence, et par conséquent en conflit, l'intérêt catholique et l'intérêt protestant, l'intérêt français et l'intérêt anglais ; de telle sorte qu'afin de n'avoir rien à résoudre, la France et l'Angleterre s'entendent pour maintenir ce qui est, et, de crainte de se heurter, se condamnent à l'immobilité.
Si elles n'y condamnaient quelles seules, elles seraient certainement dans leur droit; mais elles ne considèrent pas qu'elles enchaînent à cette immobilité des millions d'êtres intelligents qui demandent à vivre et à iharcher. Dans notre conviction, c'est la politique de l'Europe qui jette l'Orient dans les bras de la Russie. Les Grecs savent maintenant à quoi s'en tenir sur notre compte; ils savent que, si nous intervenons dans leurs affaires, c'est pour nous et non pas pour eux, et que, pour maintenir notre propre repos, nous sommes prêts à les maintenir dans la servitude. C'est pourquoi ils se tournent vers la Russie.
On dira qu'ils ne feraient qu'échanger un despotisme contre un autre, peut-èlre plus dur. C'est possible; mais
les Grecs savent que, sous la domination de la Russie, ils peuvent dans l'avenir arriver à la via civile, politique et sociale ; el que, soua la domination musulmane, ils doivent
y renoncer à jamais. Ils sentent que, pour ramasser et concentrer leurs forces èparses, ils ont besoin de l'intervention d'une main forte et même violente; que, pour être appelés à celte unité qui seule peut les faire revivre, ils ont besoin d'un maître ; et, comme il y a entre eux et la ltussie un lieu supérieur, le lien qui crée les sociétés, c e-|-à-dire la communauté de religion, ils se feront Russes plutôt que de rester Turcs.
De notre côté, qu'avons-nous à leur offrir? Nous pourrons, il est vrai, pour prix de la protection que nous accordons à l'intégrité de l'empire ottoman, obtenir de la Porte de nouvelles concessions, de nouveaux privilèges en faveur des chrétiens; mais, je dois le répéter, il y aura toujours un ternie fatal auquel nous devrons nous arrêter, une barrière que jamais nous ne pourrons renverser. Entie le ebrétien et le musulman, il y a une séparation mortelle, ou plutôt immortelle; l'un ou l'autre, ainsi qu'on l'a dit, doit servir ou périr. Quand même nous arriverions à faire que les chrétiens fussent aussi heureux que possible sous la domination des Turcs, ils n'en seraient pas moins frappés du stigmate intolérable de la servitude, (l'est connue lorsqu'on nous dit que les noirs sont plus heureux esclaves qu'ils ne le seraient libres ; c'est possible : mais, bien traités, bien nourris, bien vêtus, ils n'en sont pas moins des esclaves, des eboses ; ils ne sont pas des hommes.
Eh bien, tant qu'ils seront soumis au sceptre de la Turquie, les chrétiens ne pourront jamais, en aucun temps, d'aucune manière, arrivera l'égalité sociale. Nous
voulons bien que le sultan ail les meilleures intentions du inonde, qu'il soit humain, bienfaisant, clément, cela ne prouve qu'une chose : c'est qu'il est un incrédule, un sacrilège, et un traître envers sa propre religion. S'il est orné de toutes les vertus chrétiennes, c'est qu'il n'est plus qu'un faux musulman. S'il pratique la tolérance, alors il est déjà perdu, car le principe, la force et la vertu de l'islamisme, c'est l'intolérance. Le Coran ne repose que sur le principe de la guerre à mort, de la guerre éternelle aux infidèles; il défend aux croyants de s'arrêter dans leur œuvre de conquête et de carnage avant que le inonde entier ait été soumis à l'islamisme.
Le jour donc où le chef des croyants a fraternisé avec un chien de chrétien, et où il a traité avec lui d'égal à égal, ce jour-là il a apostasie, et, en principe, il a abdiqué. Le sultan n'a pas même le droit d'être tolérant; les deux lois ennemies ne peuvent rien s'accorder, et, selon le mot si aimable et si vrai de M. de Maistre : « Ce sentiment même qui rapproche tout ne peut rien sur elles. » L'islamisme est un dogme, un système tout d'un bloc; on ne peut rien en détacher, il faut tout conserver ou tout anéantir.
Le maintien de l'intégrité de l'empire ottoman n'est donc pas seulement une iniquité : c'est aussi une illusion, une chimère. L'Empire ottoman est perdu par cela seul qu'il ne se maintient plus que par le secours des infidèles, au>si bien que l'empire chinois actuel est perdu depuis qu'il a demandé l'intervention des barbares. Ceux qui portent un intérêt réel à la domination musulmane comprennent très-bien (pie le meilleur moyen de la maintenir n'était pas de la civiliser selon nos vues, mais, au contraire, de fortifier l'exclusivisme qui est sa base.
L'auteur de l'ouvrage dont nous pariions tout à L'heure disnit à ce propos : « Que demande aujourd'hui L'Europe à la Turquie! l'émancipation des rayas. Mais qui ne comprend que le maintien de la domination turque en Europe dépend uniquement de l'inégalité créée par la conquête? que, numériquement inférieurs à la population subjuguée, les Turcs ne restent les maîtres que parce qu'ils vivent armés et campés, le pied sur La tête d'une foule abâtardie de laboureurs et d'artisans, que l'infériorité dans laquelle ils sont accoutumés à vivre maintient seule dans la soumission? i C'est aussi notre avis, mais notre conclusion est différente. L'auteur trouve que les gouvernements européens ont eu tort d'arracher à la Turquie des concessions qui ne font que l'affaiblir; nous trouvons, quant à nous, qu'ils ont eu tort de s'arrêter là, et de subordonner, nous ne dirons pas le christianisme, mais l'humanité et la civilisation, à des protocoles. Nous admettons, nous sommes même les premiers à proclamer que le chrétien ne peut devenir L'égal du Turc sans que le Turc en meure; c'est dire simplement que la civilisation ne peut vivre à côté de la barbarie sans que la barbarie succombe. Et alors, quand cette question aura été posée, ce sera à l'Europe chrétienne et à la société moderne de se demander quelle cause elles veulent embrasser : celle de Jésus-Christ ou celle de Mahomet.
Gomme depuis longtemps les gouvernements ont pris l'habitude de considérer les questions de religion comme secondaires, peut-être ne se rendent-ils pas un compte exact de l'impossibilité absolue, radicale, de changer l'empire ottoman sans le détruire. C'est ainsi que, dans une autre sphère politique, ils n'ont pas compris qu'ils ne pouvaient intervenir dans la constitution de la papauté
sans lui porter dos atteintes mortelles. Une des pins grandes illusions de ce temps-ci a été de vouloir imposer à la papauté ce que nous appelons des institutions libérales, et ce qui, pour le pape, était forcément et fatalement la révolution. Le pape ne peut pas être considéré connue un souverain ordinaire, parce qu'en même temps qu'il est le chef temporel de ses États il est le chef spirituel de tous les États catholiques. Il faut donc de toute nécessité qu'il soit un souverain absolu, et les États catholiques doivent l'exiger; car le jour où il reconnaîtrait, comme la France et l'Angleterre, le principe de la souveraineté nationale, le jour où il deviendrait sujet de la loi au lieu d'en rester le maître, ce jour-là, le chef de la catholicité, et avec lui la liberté de tous les catholiques, seraient asservis à la constitution romaine. Aussi, qu est-il arrivé? Le pape, comme souverain temporel, a été perdu dès le moment qu'il avait accepté une constitution, une charte, un parlement, et où il avait laissé s'asseoir, à côté de son droit divin, le principe aussi absolu de la souveraineté du peuple. Là aussi, de ces deux lois ennemies, l'une ou l'autre devait servir ou péril".
Les gouvernements libéraux et constitutionnels de l'Europe, qui, dans les meilleures intentions et dans un but que nous honorons, voulaient faire entrer le gouvernement du pape dans la voie des réformes politiques, le poussaient inévitablement vers sa chute. Ils lui demandaient ce qu'ils demandent aujourd'hui au sultan : une abdication virtuelle. Tout gouvernement qui a pour base un dogme ne peut être que théocralique, et ce sera la condition même de l'intégrité du dogme. C'est pourquoi, quand les puissances catholiques, et à leur tête la France, ont rendu au pape le pouvoir que la république
lui av;iit arraché, il a fallu qu'elles le lui rendissent tel qu'autrefois, c'est-à-dire absolu.
Si donc les puissances chrétiennes de l'Europe veulent
sincèrenit ut maintenir l'empire ottoman, il ne faut pas qu'elles le civilisent, il faut au contraire, si l'on me permet le mot, qu'elles le barbarisent. Il est hors de leur pouvoir de le régénérer, par cette raison élémentaire qu'un principe de mort ne peut engendrer la vie. Elles n'ont donc plus d'autre ressource (pie de prendre le turban et d'embrasser l'islamisme, et de faire une croisade, une guerre sainte, sous l'étendard du Prophète.
Nous croyons fermement que les gouvernements jouent un jeu dangereux en se mettant ainsi en travers des aspirations les plus légitimes des peuples. C'est le temps de l'émancipation et de la résurrection des races, de l'avénement de toutes les classes à l'égalité sociale. Ce travail (pie notre vieil Occident a accompli fermente maintenant dans les peuples de l'Orient ; là aussi il y a comme une revanche générale des opprimés. En Turquie, et jusque dans ce mystérieux empire où nous ne voyons encore que lénèbres, mais où le joui' ne tardera pas à pénétrer, jusqu'en Chine, ce sont les vaincus qui secouent leur sommeil séculaire et redemandent leur place au soleil; et partout c'est la petite race militaire et conquérante, la race qui avait jusqu'ici maintenu sa suprématie par la supériorité de discipline et d'esprit guerrier, qui se voit à son tour assiégée dans ses retranchements.
Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, ce travail d'émancipation a pu, chez les nations chrétiennes, aboutir à la fusion des races et des classes, parce qu'il avait pour lien l'unité religieuse; tandis qu'en Turquie il y a entre les maîtres et les sujets un ahime éternel. Plus donc nous
nous attachons à ce fantôme de l'intégrité de l'empire ottoman, plus nous poussons les populations chrétiennes de l'Orient dans les liras de la puissance qui leur offre, sinon L'indépendance, du moins le partage de la nationalité, et, sinon dans le présent, du moins dans l'avenir, l'égalité sociale.
11 y avait, dans l'antiquité, un affreux supplice qui consistait à attacher un vivant à un cadavre. Voilà à quoi nous condamnons les chrétiens d'Orient en les enchaînant à l'intégrité de l'empire ottoman. C'est une tentative inutile. La race conquise sort de la tombe où elle était couchée depuis des siècles, et se fait jour à travers la terre que la conquête avait amoncelée sur elle. Notre mission, à nous, les fds de la civilisation chrétienne, c'était d'aller au-devant de ce nouveau Lazare, de lui tendre la main, et de lui dire : « Léve-toi et marche. » Mais, si nous rejetons sur lui la pierre du sépulcre, Lazare marchera sans nous, peut-être un jour contre nous.
Vouloir baser l'équilibre du monde sur la conservation de l'empire turc, c'est lui préparer une chute terrible. Les Turcs s'en vont, et demain ils seront partis. Quel que soit le glaive qui les chasse, leur expulsion n'en sera pas moins une conquête de la civilisation générale. Et, quand Constantinople et la Terre-Sainte auront rejeté les barbares et les infidèles, quand la Croix aura reparu victorieuse sur Sainte-Sophie et sur le Saint-Sépulcre, la chrétienté tout entière devra crier Hosannah! pour célébrer le couronnement des croisades et la délivrance du tombeau sur lequel les Églises iront se réconcilier.