VARIETES
Par une belle matinée du mois d'août, une jeune fille était assise sur la terrasse des bains de Dieppe, tenant un livre ouvert ilans lequel elle ne lisait pas. Nous l'appellerons une jeune fille, quoiqu'elle eût coiffé sainte Catherine ; elle pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Magnifiquement blonde avec des yeux foncés, elle attirait et charmait les regards par l'éclat d'un visage où rayonnait l'intelligence en même temps que la beauté.
Le cadran qui est au milieu de la terrasse marquait dix heures. C'est l'heure à laquelle presque tout le monde se baigne, les femmes surtout; car s'il est vrai, comme on le dit, qu'elles aiment à s'habiller, elles n'aiment pas à se rhabiller dans une tente où il n'y a pas de glace du haut en bas. Quand les femmes et les enfants au-dessous de l'âge de raison (l'épithète est seulement pour les enfants) se l'ont verser des seaux d'eau sur la tête, comme dans les images de saint Jean ou dans les assemblées d'anabaptistes ; quand toute cette foule est à barboter dans la
mer, il esl assez difficile d'y distinguer quelque chose. Pour reconnaître les enfants, il faut l'œil des inères, toujours infaillible; peur reconnaître les femmes, il faut l'œil d'un mari, bien plus pénétrant, quoi qu'on en dise, que celui d'un amant, car c'est toujours le mari qui en sait le plus long et qui discerne le mieux ce qui resemble au bonnet de nuit.
C'est l'heure aussi à laquelle les philosophes et les observateurs vont s'asseoir au haut de l'escalier du côté des femmes, pour assister à la sortie de l'eau. On trouve bien, à Paris, la sortie de l'Opéra ou la sortie de la messe d'une heure, mais la sortie du bain de mer a aussi son charme d'observation. Dans la mythologie, Vénus ne s'en inquiétait guère : elle faisait peu d'études et ressemblait à la vérité; mais nous ne sommes pas dans le monde mythologique. La sortie du bain de mer est donc toute une science, avec des degrés pour tous les âges. Voyez celte grande et svelte jeune fille qui monte l'escalier en courant et en secouant de ses cheveux les gouttes d'eau salée. Elle est sans gants, et sans peur de se brunir; elle représente la jeunesse,, victorieuse sans le savoir et sans le vouloir. Ce n'est pas elle qui a besoin de se recoiffer ; sa chevelure libre séchera au soleil comme ce linge de fil frais, dru et serré, qui sèche là-bas sur le galet. Voici venir une femme de trente à trente- cinq ans, de celles qui dans leur cœur suspendent des ex-voto sur la tombe de Balzac. Ah ! ici la science commence; il faut songer à donner un petit air soigneusement désordonné aux bandeaux ou aux boucles; il faut avoir un capuchon avec du rouge et des couleurs vives; c'est la période des nœuds cerise, des coquelicots et des capucines ; il faut éviter d'avoir l'air bleu, un air de poisson. C'est la transition;
c'est le pont, et, pour ne pas tomber quand on le passe, on a besoin des mystères de l'équilibre. Voici une maman qui a abdiqué en laveur de ses filles; celle-là n'a plus d'idées sur son prochain : elle a renoncé au monde et à ses pompes; elle se met dans son paletot comme un parapluie dans son fourreau, sans se faire la taille, et elle a l'air d'un bonime plus laid qu'à l'ordinaire. Il y a auss des baigneurs qui font de l'hydrothérapie. Là-bas, dans ce pavillon, on a monté un établissement à vapeur où l'on l'ait transpirer. Quand les tuyaux lancent des jets de fumée, ou prétend que cela vient des baigneurs, et l'on s'étonne de la quantité de transpiration que peut contenir ou donner le corps d'un mortel ! Puis tout ce monde se met à marcher de long en large sur la terrasse, au pas de course, pour faire la réaction, ce qui a fait dire que la population des bains est généralement composée de réactionnaires.
Ce n'était point ce genre d'observations que faisait la jeune fille assise au bord de la terrasse. Tournant le dos au monde et à la terre, elle regardait fixement l'étendue, et aspirait à longs traits la mélancolie et l'accablement qu'exbale la mer. Elle rêvait, ou plutôt elle pensait, car sa tristesse ne venait point de ces sentiments vagues auxquels les cœurs de tout âge s'abandonnent avec une sorte de volupté : elle avait sa source dans de vrais chagrins. Catherine, nous l'appellerons simplement de son nom de baptême, Catherine était jeune, belle, bien élevée, faite pour orner le monde et en être adorée, et elle était pauvre. Elle était venue passer quelques semaines avec une de ses amies d'enfance nouvellement mariée, et tous les jours elle assitait à ce doux et cruel spectacle d'une vie complétée dont les gens heureux jouissent comme on
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a dit que les gens bien portants jouissent de la santé,sans s'en apercevoir. Elle était vertueuse et pieuse, elle était heureuse du bonheur des autres et le regardait avec désir, mais sans jalousie, car jamais le triste sentiment de l'envie n'avait approché de son cœur. Elle était dans un jour de mortelle tristesse, dans une de ces heures de découragement où l'Ame la plus forte abandonne la lutte. Elle savait lire, écrire, chanter ; elle avait été élevée dans toutes ces élégances dont l'habitude rend si sensible aux vulgarités; elle sentait qu'elle ne pouvait tomber dans la vie dure et laborieuse sans y dépérir et y mourir, et que la pauvreté lui fermait ce inonde d'élection pour lequel elle était faite. Les habitudes de la vie ont un certain idéal comme les sentiments; et telle jeune fille qui saurait souffrir, vivre et vieillir sœur de charité, mourrait à la peine en tenant un bureau de tabac.
Elle fut tirée de sa contemplation par une voix jeune et fraîche qui lui fit retourner la tête, et elle se trouva en face d'une figure aussi jeune et aussi fraîche que la voix.
— Eh bien ! Catherinette, à quoi penses-tu encore? Toujours à rêvasser? Qu'est-ce que lu regardes là-bas, tout là-bas? Toujours à regarder ce qu'on ne voit jamais, n'est-ce pas? toujours à lire des vers, comme si la vie n'était pas en prose ! Voyons! laisse ça tranquille. Je ne veux pas que tu sois triste. Tu me gâteras ma lune de miel. Tâche d'être un peu heureuse pour me faire rester gaie. Tiens! voilà mon mari. Comme c'est drôle de dire : Mon mari! Est-ce que tu t'y habitues, toi? Henri, viens donc m'aider à secouer Catherine.
Et l'heureuse femme courut au-devant d'un jeune homme auquel elle donna le bras. En même temps, un
domestique arrivait sur la terrasse apportant une lettre.
— Ah! dit Henri, c'est L'écriture de Dominique; s'il allait venir! Il en est bien capable, on ne l'attend pas. Juste, il arrive ; voilà ce qu'il écrit :
« Mon cher vieux, je viens dîner avec vous. J'arriverai à une heure, je repartirai la nuit. Il faut toujours faire un programme, ne fût-ce que pour ne pas le tenir. Bonjour. Tâche d'avoir du soleil; moi je t'apporte du poisson, puce que je suis bien sûr que dans les ports de mer vous n'en avez pas. Adieu, je baise les mains de ta femme, et je ne te défends pas d'aller plus loin.
« Ton ami, Dominique. »
— Sais-tu, dit la jeune femme, que nous appellerons Henriette, sais-tu qu'il ne me plait pas beaucoup, ton ami ? On ne sait jamais trop ce qu'il veut dire, et il a toujours l'air de se moquer de tout. Est-ce que tu le trouves gai? moi pas. A-t-il envie de rire? a-t-il envie de pleurer? mi n'a jamais pu le savoir, et au fond c'est encore lui qui a l'air de souffrir le plus de sa tournure d'esprit.
— Il est meilleur qu'il n'en a l'air, dit Henri, mais il a eu beaucoup de chagrin ; or le chagrin a deux sortes d'influences : ou bien il rend compatissant pour celui des autres, et il y a un vers latin là-dessus; ou bien il tourne sur le cœur et l'aigrit, et je crains que Dominique n'en soit là. Mais ne crois pas qu'il se moque de tout; sois tranquille, je l'ai vu pleurer toutes les larmes de son corps.
— C'est peut-être pour cela qu'il ne lui en reste plus, dit Henriette. Du reste, n'aie pas peur, je le recevrai bien, et Catherine m'aidera. Il fait un temps superbe, nous irons à Arques, nous ferons une partie carrée.
Catherine n'avait vu Dominique que trois ou quatre fois, et avait une espèce de peur instinctive de lut. Cette pauvre sensitive souffrante était toujours prête à se fermer sous un regard froid ou railleur; une parole amère suffisait pour la faire saigner. Elle eût mieux aimé rester à la maison, assise à la fenêtre à coudre ou à lire, mais elle savait qu'elle aurait attristé son amie. 11 fut donc convenu qu'on ferait une partie de campagne et qu'on irait goûter sur l'herbe.
Tous trois rentrèrent pour déjeuner, puis â une heure Dominique arriva. Après l'échange des poignées de main, ses amis lui annoncèrent leurs projets champêtres, dans lesquels il entra avec ardeur. Il était dans un de ses bons jours, plein d'entrain et de bonne humeur ; il connaissait la ville et les environs par cœur, il se chargeait de mener la troupe, et il vit avec plaisir qu'ils allaient être quatre. Lui aussi il avait rencontré Catherine deux ou trois fois, et, il faut l'avouer, il n'avait pas fait la inoindre attention à elle. Henriette les présenta l'un à l'autre, à l'anglaise, et à la grande satisfaction de Dominique qui dit :
— Permettez-moi, mademoiselle, de me féliciter doublement de ma bonne chance. Quand on est trois, on est dépareillé : on ressemble au tome second qui a perdu son premier, comme on dit dans les charades. Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras jusqu'à ce soir. Je ne suis qu'un oiseau de passage, cela n'est pas gênant.
— C'est entendu, dit Henriette. Allons, sainte Catherine, va te coiffer; et toi, Henri, fais atteler. Ne perdons pas <le soleil.
Quand on est à Dieppe, on va toujours à Arques; mais on peut varier l'itinéraire. Ainsi Dominique fit prendre
pur la côte de Janval pour atteindre le liant du plateau et redescendre sur la petite ville d'Arqués. La montée est tsseï roide. Henri lit prendre le pas à ses chevaux et se leva dans la calèche pour les regarder.
— Ah ! dit son ami, c'est des chevaux à toi; tu as des inquiétudes de propriétaire. Prends garde, ils pourraient se mouiller les pieds; leur as-tu l'ait mettre des caoutchoucs? 'dis donc, si nous leur offrions de les porter, crois-tu qu'ils se laisseraient faire? J'ai envie de les mettre dans la voiture à noire place, nous leur prêterons nos châles.
Ainsi disant, il enjamba la portière et sauta sur la route, et il dit à Catherine :
— Venez, mademoiselle, laissons les pigeons roucouler et faisons une course.
Sans faire arrêter la voiture, il ouvrit la portière et tendit les deux mains à Catherine, qui les saisit et sauta parterre, légère et svelte comme une nymphe. Dominique garda une des mains, et il dit :
— Courons, et surtout ne vous retournez pas avant que je vous le dise.
Ils partirent comme deux écoliers échappés, ils montèrent la côte au pas de course; puis, un peu avant d'arriver au haut, Dominique arrêta la jeune fille et lui dit :
— Et maintenant, retournez-vous et regardez.
\J\\ spectacle splendide était devant leurs yeux. C'était la terre, c'était la mer, c'était le ciel. A leurs pieds, la ville déroulait ses toits inégaux avec leurs hautes chemine s et leurs tuiles rouges; les maisons frileuses avaient l'air de se serrer les unes contre les autres pour s'abriter du vent. Au milieu, la vieille tour gothique de Saint- Jacques veillait sur la cité comme une sentinelle; à droite,
la vue embrassait les bassins, toute L'étendue de la vallée
d'Arqués et la ligne droite du chemin de 1er qui traversait la plaine connue une huice. Plus loin se dressaient les coteaux de Neuville; plus loin encore, la majestueuse falaise du Pollet encerclait amoureusement la baie avec son grand bras blanc.
En face, et le plus loin que les yeux pouvaient aller, l'eau et le ciel se confondaient dans une vapeur chaude et indistincte. La mer, qui n'était troublée par aucune ride, resplendissait comme une immense glace frappée par le soleil. Vue ainsi du haut de la côte, elle présentait un niveau encore plus haut : elle dominait la terre et semblait suspendue sur elle. On ne voyait dans l'horizon que quelques voiles blanches filant comme des mouettes sur la cime de l'eau.
Us regardaient en silence. Catherine était animée par la course : sa poitrine battait., ses joues étaient toutes rouges, et sur ses tempes descendaient lentement les perles de la jeunesse et de la santé. Sa main était restée dans celle de Dominique; elle la retira pour s'essuyer le front et rejeter ses cheveux en arrière, puis elle la rendit simplement et sans y penser. Elle était gaie, vivante, et s'ouvrait comme une belle rose sous les baisers du soleil; on voyait qu'elle était née pour le bonheur.
La grosse cloche de Saint Jacques se mit à sonner.
— Savez-vous, dit Dominique, comment elle s'appelle cette cloche? Elle a un nom que vous connaissez : elle s'appelle comme vous Catherine, et cela de temps immémorial.
— Cela se trouve bien, dit Catherine; et un léger nuage passa sur son front. Je suis seule au monde, mon homo-
nylne sera mon amie et ma compagne; je l'appellerai ma marraine. Bonjour, ma marraine!
Du boni de ses doigts roses elle jeta un baiser dans l'air et elle reprit toute sa gaieté.
Dominique eût été bien fâché de la troubler. Cette franche et fraîche nature lui inspirait de la sympathie, du respect, presque de l'envie, et il la regardait s'épanouir avec une joie d'enfant. On remonta en voiture, et par un petit chemin sur la gauche on arriva à une grande avenue plantée d'arbres magnifiques et couverte d'un gazon qui faisait venir l'eau à la bouche. Là, on voulut goûter sur l'herbe. Goûter sur l'herbe est une expression métaphorique : cela consiste à étendre soigneusement à terre des châles et des manteaux, puis à s'y étendre soi-même en évitant respectueusement tout contact avec l'herbe et tout commerce avec les fourmis. Ces petits repas sont toujours gais, principalement à cause de ce qui y manque, car on y mange avec ses doigts et on y boit souvent au même verre, sinon à la même bouteille. Après cette halte, le quadrille prit son vol à travers le gazon jusqu'au bout de l'avenue où le regard embrasse mie admirable vue de la ville, du château et de la vallée d'Arqués. Voici à droite. une gorge profonde, toute touffue d'arbres et d'herbe. En face, voici la vallée, et au delà les masses plus sombres de la foré!. A mesure qu'on descend la route qui ressemble à un grand escalier tournant, on aperçoit les ruines majestueuses du château, puis dans le fond la petite ville et ses toits d'ardoises perdus dans les feuilles, et sa jolie église avec son clocher, puis une immense prairie comme on n'en voit que dans la campagne normande cl où ruminent tranquillement et pensivement des grandes vaches de couleur tendre.
Ils allèrent visiter l'église qui a encore quelques resles de Renaissance, puis ils parcoururent le cimetière, et, tout en marchant à travers les herbes, Catherine se mil à réciter en anglais la belle élégie de Gray : A countrij church yard.
« Peut-êlre que dans cet endroit abandonné gît un cœur qui avait reçu le feu céleste, une main qui aurait pu tenir le sceptre ou tirer de la lyre des sons sublimes.
« Mais pour eux ne s'ouvrit point le livre de la science plein des dépouilles du temps; la pauvreté froide éteignit leur ardeur et glaça le courant de leur âme.
« Qui sait s'il n'y a pas là quelque Ilampden de village qui résista avec un cœur indomptable au petit tyran de son champ, ou quelque Milton sans voix et sans gloire, ou quelque Cromwell pur du sang de son pays? »
— Pourquoi, interrompit Dominique, avez- vous passé les p'ius beaux vers' Alors je vais les dire pour vous. Et il reprit :
'.< Il est plus d'un diamant, de la plus belle eau, qui reste enfoui dans les sombres cavernes de l'Océan ; il est plus d'une fleur qui naît pour rougir ignorée et pour perdre son parfum dans la solitude. »
Catherine rougit extrêmement en voyant les regards tournés sur elle, et pour se remettre elle dit : — Vous i appelez-vous comment Chateaubriand a traduit les deux derniers vers? C'est très-joli.
Ainsi meurent aux champs dos roses passagères Qu'on ne voit point rougir. et qui, loin des bergères, D'inutiles parfums embaument les déserts.
Catherine adorait l«is vers; elle en savait beaucoup par cœur et les récitait admirablement. Ainsi chantant dans l,i verdure, au milieu des fleurs et des rayons du soleil, elle avait l'air d'une muse échappée du temple. Tout en devisant, ou monta au château, et la jeune fille commença cet hymne magnifique de Jocelyn :
11 e>4 des jours de luxe el de saison choisie (lui sont comme les fleurs précoces de la vie... Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore El dont, comme des fleurs, encor tout enivrés, On sedemande après : « Les ai-je respires?
Puis elle continua avec entraînement :
L'air tiède, el parfumé d'odeurs, d'exhalaisons.
Semblait tomber avec les célestes rayons...
Il soufflait des soupirs : il apportait des nues
Des tiédeurs, des odeurs, dos langueurs inconnues;
Il caressait la terre avec de tels accords,
Il étreignait les monts avec de tels transports,
11 secouait la neige, et les troncs, et les cimes
Avec des mouvements et des bruits si sublimes,
Que l'on croyait entendre entre les éléments
Des paroles d'amour et des einbrassements...
Klle s'arrêta, et ce fut l'autre qui reprit :
Nul n'osait le premier rompre un si doux silence, Quand, levant par hasard un regard sur Laurence, Je vis son front rougir et ses lèvres trembler, Et deux gouttes de pleurs entre ses cils rouler.
— Que se passe-t-il donc, Laurence, aussi dans toi? Est-ce qu'un poids secret t'oppresse ainsi que moi?
— Oh! je sens, me dit-il, mon cœur prèl à se fendre. Mon âme cherche en vain des mots pour se répandre, Elle voudrait créer une langue de feu Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu.
Rien n'est plus perfide que la langue des vers; on s'en sert pour dire ce qu'on ne dirait pas en prose. La prose ne dit que ce qu'il faut, et elle est comme un contrat ; les vers n'engagent à rien : aussi sont-ils toujours bien plus hardis.
Tous quatre restèrent silencieux; et, comme ce silence durait, Dominique se mit à faire l'ascension d'une tour par des sentiers non frayés; Henri et Henriette s'en allèrent d'un autre côté, et Catherine resta seule, assise sur une pierre et plongée dans une rêverie profonde. A quoi songeait-elle? A tout et à rien. Elle regardait devant elle sans rien voir; sa bouche ouverte et ses narines ' émues aspiraient le grand air qui se chargeait rapidement d'orage. Elle ne se savait pas regardée, pendant que Dominique, étendu de son côté sur un pan de muraille, la contemplait avec tristesse. Si près l'un de l'autre, et pourtant séparés, on aurait pu lire dans leurs cœurs les douleurs et les misères secrètes du monde, les biens de Dieu perdus, les plus belles fleurs, les plus beaux fruits périssant sur pied et mourant sans avoir été cueillis. Il rêvait aussi, Dominique, mais avec amertume :
— Tiens, se dit-il tout haut, est-ce que je redeviendrais amoureux? Comme si j'avais le temps ! comme si je pouvais m'arrêter pour cueillir des bluets sur le chemin de fer de la vie*! Allons! allons! pas de faiblesse, et en route.
Il se leva et chercha ses amis. Cependant le ciel était devenu très-noir, et de grosses gouttes d'eau commençaient à tomber lourdement. Avant que les jeunes gens dispersés eussent pu se rejoindre, l'orage éclata avec fu~ reur, et la pluie tomba par torrents; ce fut alors une course au clocher pour se réfugier dans la maison du gardien. Les deux femmes él aient en robes d'été et avaient
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des chaussures légères; elles furent trempées avant d'armer. On alluma un grand l'eu de sarment auquel Henriette et Catherine se séchèrent les pieds en riant de tout leur cœur; et, chaque fois que le fagot pétillait, les quatre petits pieds sautaient, et Dominique écrasait avec la main les étincelles qui jaillissaient sur la rohe de Catherine. On se mit à lire le livre où les visiteurs écrivent leurs noms, et le gros de l'orage se passa ainsi.
An premier bleu qui parut dans le ciel on songea à rejoindre la voiture qui était restée, en has. Mais sur cette descente rapide la pluie avait creusé des torrents qui rendaient la route impraticable à des petits souliers. Alors Henri donna l'exemple, et, faisant monter sa femme sur une chaise, il la fit asseoir sur son épaule. Dominique se tourna en riant vers Catherine et lui dit : « Voyons, mademoiselle, à h guerre connue.... > Elle monta sur la chaise et s'assit aussi sur l'épaule qui lui était tendue. 11 y eut un moment où son hras nu et encore mouillé toucha la joue de Dominique, qui fut bien tenté de lourner un peu la tète; mais, comme au fond il était sérieux et avait un cœur droit, il porta victorieusement son doux fardeau jusqu'à la voiture.
L'orage, qui avait cessé un instant, recommença de plus belle. Henri fit baisser la capote, mais cet abri ne les protégeait pas tous. Alors il se mit dans le fond et prit sa femme sur ses genoux. Dominique se blottit dans le coin de la calèche, Catherine entre les deux, et ils se couvrirent de tous les châles et de tous les manteaux. Ces quatre respirations n'en faisaient qu'une, et ils arrivèrent ainsi jusqu'à la ville.
On dina ; le dîner fut gai, on but du vin de Champagne, et Henriette dit tout d'un coup :
— Partie complète, nous irons au bal. Allons, messieurs, allez-vous-en sur la plage fumer vos affreux ci- | gares, et laissez-nous tranquilles.
Les hommes s'en allèrent fumer; les femmes restèrent I à s'habiller. Le ciel était redevenu pur, le temps superbe. Mais, comme il avait beaucoup plu dans h journée, le bal j avait lieu dans la salle des bains chauds. Ils y allèrent; ils étaient quatre : assez pour faire une contredanse; ils dan- \ sèrent entre eux, ils dansèrent tout : le quadrille, la redo- I wa, la valse, tout y passa; la valse surtout. Catherine se laissait emporter : elle tournait, tournait toujours. Elle valsait sur cette charmante valse que Strauss a faite avec le Miserere de Verdi. N'est-ce pas l'image de la vie, valser sur un air triste? ÎN'avez-vous pas remarqué que jamais une messe de mariage ne manque de se rencontrer avec une messe de mort, et que la mariée vêtue de blanc se croise toujours avec un corbillard?
Dominique reconduisait sa danseuse à sa place quand la pendule se mit à sonner minuit. Catherine devint toute pâle; elle passa la main sur ses yeux comme en sortant d'un rêve, et elle murmura :
— Ah! mon Dien ! j'oubliais. C'est vrai; Cendrillon! Puis, se tournant vers Dominique, elle le salua, et lui
dit en essayant de sourire :
— La journée est finie, monsieur ; vous êtes libre. Il fallut partir. L'orage n'avait pas laissé de traces, les
rues étaient séchées, Henriette proposa de rentrer à pied et de faire un tour jusqu'à la jetée. Elle et son amie mirent des manteaux, des capuchons et des chaussons, et elles marchèrent seules pendant que Dominique et Henri fumaient. La gaieté bruyante et expansive de la journée
avait disparu ; tout le monde était silencieux et triste sans savoir ou sans se dire pourquoi.
A cette heure avancée, le quai était désert; il n'y avait d'éclairé que quelques fenêtres des hôtels. 11 était marée haute; on entendait le clapotement que font les bateaux pêcheurs amarrés au quai, et c'était le seul bruit qui traveisàt la nuit, avec le pas des douaniers qui se promenaient de long en large.
Henriette voulut rompre le silence et se secouer un peu. Elle monta sur le parapet et se mit à y marcher en se tenant à la main de son mari.
— Allons, Catherinette, dit-elle, faisons les écolières; nous avons l'air de croque-morts.
Catherine monta sans rien dire sur le parapet en donnant sa main à Dominique, qui sentit qu'elle était brûlante. En s'avançan! vers la jetée, il y a sur le port une grande croix de calvaire devant laquelle les marins ne manquent jamais doter leur honnet quand ils sortent pour la pèche. La lune était dans son plein; elle éclairait distinctement la surface tranquille de l'eau, et la croix, et la ligure de Catherine qui était blanche comme sa robe.
En arrivant devant la croix, la malheureuse fille leva ses yeux l'emplis de larmes; elle murmura :
— Mon Dieu, pardonnez-moi ! ayez pitié de moi! Dominique sentit une goutte chaude tomher sur sa
main, il vit la tète blonde se baisser, et entendit le bruit d'un corps qui tombait dans l'eau. La robe blanche n'était plus là.
Pendant qu'Henriette poussait un cri affreux, désespéré, l'eau profonde s'entrouvrit pour recevoir presque en même temps deux corps En reparaissant à la surface, Dominique ne vit rien sur la nappe tranquille et morne de
la mer; il plongea de nouveau, el il revint en ramenant
une forme blanche et inanimée. D'une main il soutint sur l'eau la tête île Catherine, et il nagea vigoureusement. Il apercevait à quelque distance une de ces échelles taillées dans le mur, par lesquelles les marins du port descendent dans les canots; c'était là qu'il tâchait d'arriver. Il vit qu'Henri s'apprêtait à se jeter à l'eau pour lui porter aide, et il lui cria d'une voix haletante :
— Ne te jette pas, descends par l'échelle... Tends-moi la main ou le pied... Vite ! je n'en puis plus...
Cependant il se rapprochait ; il put saisir la jambe que lui tendait Henri, cramponné aux échelons de fer, et il respira.
Les cris d'Henriette avaient fait accourir les douaniers et les gens du paquebot. Ils apportèrent des cordes auxquelles Henri et Dominique attachèrent le corps toujours immobile de Catherine qui fut doucement hissé jusqu'à terre. Henriette se jeta sur son amie en la couvrant de baisers et de larmes, et la fit porter chez elle sans s'inquiéter de savoir si Dominique était mort ou vif.
Lui-même ne s'en inquiétait guère. Il était épuisé; en rentrant, il demanda des nouvelles de Catherine; il apprit qu'elle était revenue à elle; il but une grande tasse de vin chaud, fit bassiner son lit, se coucha, et au bout de deux minutes il donnait profondément.
Il dormit longtemps, jusqu'au lendemain ; quand il se réveilla, il était bien près d'onze heures, et le soleil inondail sa chambre. Il se leva, fit sa toilette, en songeant vaguement à ce qui s'était passé la veille; il comptait prendre le train de midi et il achevait son paquet quand Henri entra. 11 était sombre; il se promena quelque temps d'un air embarrassé, puis il dit :
— Je suis entré plusieurs lois chez toi, tu dormais. Je t'ai laissé dormir, tu en avais besoin... Je voudrais bien que... l'autre... ''ùt pu dormir aussi.
Et comme Dominique le regardait sans parler, et l'interrogeant des yeux :
— Elle va mal, reprit-il, très-mal. Elle a eu la fièvre et le délire toute la nuit.... Le médecin est trèsinquiet....
Ils sortirent de la chambre; ils rencontrèrent le vieux docteur R... qui leur dit avec son ton de bourru bienfaisant :
— Je ne suis bon à rien ici; je vais faire une visite; je reviendrai tout à l'heure, mais ne m'attendez pas.
Dominique était découragé, anéanti. Il était debout, adossé contre le mur, à côté de la chambre de Catlierine. Il entendait Henriette irritée, emportée, implacable, qui au milieu de ses sanglots disait à son mari :
— Je te l'avais bien dit qu'il nous porterait malheur. Que veut-il? Je ne veux pas qu'il entre ici; je ne veux pas le voir. 11 a tué mon amie, ma sœur, ma Catberinette chérie. Voyons! vas-tu me dire qu'il s'est jeté à l'eau pour elle? La belle affaire! Qui est-ce qui ne sait pas mourir? Est-ce que ce n'est pas votre métier? C'était vivre pour elle qu'il fallait... Ali! ma pauvre cbère Catlierine! la bonté même! la beauté, la douceur, la vertu! Mourir! mourir la victime d'un égoïste et d'un orgueilleux! .Non, ne me dis rien, je ne veux pas qu'il la voie; je ne veux pas qu'elle le voie...
Elle s'abandonna à un accès de désespoir; puis tout d'un coup elle se jeta sur la porte, l'ouvrit devant Dominique épouvanté, et, avec des yeux chargés de colère, elle dit :
— Entrez, monsieur, venez et soyez puni.
El elle le poussa, pâle comme un criminel, dans la chambre de la mourante.
Car elle se mourait. Pâle, défaite, et portant déjà sur ses traits amaigris le dur cachet de la mort, Catherine offrait le plus navrant spectacle. Ses cheveux d'or, à peine séchés, tombaient abandonnés sur ses épaules, et ses grands yeux noirs, la veille encore si lumineux et si doux, ne brillaient plus que du feu de la fièvre. Henriette était assise sur le lit ; elle entourait la tête de son amie avec ses deux bras, et rien ne pouvait arrêter ses larmes.
Catherine murmurait des mots sans suite; son délire était tranquille, abattu. « Ah! disait-elle, qu'il faisait beau! Le soleil, la verdure, les fleurs, le grand air! oh! que c'était bon !.. Est-ce que nous parlons déjà? Encore une valse... » Et elle se mit à chanter doucement la valse du Miserere; puis elle reprit : « Miserere, ayez pitié de moi. Seigneur! grâce! j'ai tant souffert... »
Le curé de Saint-Jacques était au pied du lit et récitait les prières des agonisants avec ceite sérénité triste des prêtres et des médecins qui ont beaucoup vu souffrir et mourir. Il fit signe à tout le monde de sortir de la chambre, et il resta seul avec la mourante.
Quand au bout de quelques minutes il rouvrit la porte, Catherine était un peu plus calme. Dominique se mit à genoux contre son lit. Elle murmura : « Il est trop tard ! » Fuis elle abaissa sur lui un regard dans lequel il n'y avait que de la douceur et une profonde pitié, et elle lui dit : '< Ce n'est pas votre faute, c'est moi qui ai perdu courage, et vous, vous ne pouviez plus être heureux... Je vous demande pardon... »
C'était la fin, et le délire la reprit. Henriette sanglotait à attendrir les rochers. Tout à coup la pendule de la
chambre commença à sonner midi. Catherine leva la lête etdit : a Ali! voilà minuit! je m'appelle Cendrilton.... » Dominique, par un effort désespéré, se leva, marcha à la cheminée, el cassa la sonnerie de la pendule. Catherine, étonnée, resta les yeux fixes, le doigt levé, comme si elle attendait. Mais alors la grosse cloche de Saint-Jacques se mit à son tour à sonner, et aucune main ne pouvait l'arréter. « Ah! ma marraine, dit Catherine d'une voix éteinte, tu m'appelles! me voilà, me voilà!... » Au milieu d'un horrible silence, la cloche frappait les heures sans se douter qu'elle frappait des coups mortels; et, quand le dernier son vibrait encore, Catherine dit : <( Oh! mon Dieu ! » Puis elle laissa tomher sa tête sur l'oreiller, et elle mourut.
JEANNE IV A RC