JEANNE D'ARC — L'AMOUR — LA F KM. M
I' Mt M. M IC M El. ET.
Jeanne cl Arc est un des plus ravissants chapitres do l'Histoire de France de M. Michelet. Le talent de M. Michelet est, je l'avoue, de ceux qui m'inspirent le plus vif attrait; il n'est peut-être point strictement conforme aux règles et on peut lui reprocher de manquer d'ordre; mais combien il est plein d'animation, de couleur et de giàce! M. Michelet est de cette école coloriste qui parait si dangereuse à M. Delécluze ; il est peut-être encore plus peintre qu'historien, e! je ne saurais dire au juste pourquoi il m'a toujours semblé avoir de très-grands points de rapprochement avec un des maitres de ce temps-ci, M. Eugène Delacroix. Dans celte biographie de Jeanne d'Arc, par exemple, il y a presque à chaque page de charmants sujets de tableaux. Ici, c'est la jeune fille écoutant les voix surnaturelles avec le tremblement qu'éprouva la Vierge en recevant l'Annonciation; là c'est la gardeuse de moutons à qui les oiseaux du ciel viennent manger dans la main; plus tard, c'est Jeanne à cheval, et, dit la chronique, i tout en blanc, sauf Ja tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir; » ou bien Jeanne comparaissant, comme son Dieu et son maître, devant les docteurs et les prêtres, et racontant ce que lui ont dit les anges. Cette vivante légende est rendue par M. Michelet avec un charme entraînant.
Ce qui est beau el grand dans le personnage de Jeanne d'Arc, c'est qu'il n'y a jamais chez elle la moindre trace d'orgueil ou d'imposture. Mlle est, pour l'inspiration, un sujet rebelle, comme, dans un autre ordre, il y en a pour le magnétisme. La preuve victorieuse de sa mission, c'est la résistance même qu'elle y oppose. Quoique brûlée comme hérétique, Jeanne restera dans la mémoire populaire connue une élue et comme une sainte ; il n'y a donc rien d'irrespectueux à rappeler, à propos d'elle, l'Annonciation. Quand ses voix lui disent d'aller au secours du royaume de France, elle répond toute tremblante : « Je ne suis qu'une pauvre fdle ; je ne saurais chevaucher ni conduire les hommes d'armes; » et, quand ses voix lui donnent de nouveaux commandements, elle fond en Larmes. » Si elle pleurait, dit son historien, dans un si grand bonheur, ce n'était pas sans raison. Quelque belles et glorieuses que lussent ces visions, sa vie dès lors avait changé. Elle qui n'avait entendu jusque-là qu'une voix, celle de sa mère, dont la sienne était l'écho, elle entendait maintenant la puissante voix des anges. Et que voulait la voix céleste? qu'elle délaissât cette mère, cette douce maison. Elle qu'un seul mot déconcertait, il lui fallait aller parmi les hommes, parler aux hommes, aux soldats. Il fallait qu'elle quittât pour le monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l'ombre de l'église, où elle n'entendait que les cloches et où les oiseaux mangeaient dans sa main... Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat qu'elle soutint. Mais il est évident qu'il eut lieu et qu'il dura longtemps, puisqu'il s'écoula cinq années entre sa première vision et sa sortie de la maison paternelle. »
Voilà ce qui nous a paru être le trait le plus caractéristique de Jeanne d'Arc, c'est sa résistance à l'esprit qui
veut prendre possession d'elle. Sa jeunesse est le combat perpétuel de la vocation; c'est la lutte du monde visible avec le monde invisible. L'invisible finit par remporter la victoire; et, comme il faut que les êtres choisis portent la peine de leur élection et expient pour ainsi dire le privilège de leur nature miraculeuse, Jeanne sera condamnée par les lois humaines.
Après avoir exprimé toute notre sympathie pour M. Michelet, nous ne nous en sentirons que plus libre pour signaler dans sa Vie de Jeanne d'Arc quelques enfantillages qui suffiraient pour le rendre tout à l'ait ridicule. L'illustre écrivain parait sérieusement atteint d'un genre tout particulier d'anglophobie, c'est-à-dire de L'anglophobie historique, et il traite l'affaire du procès de Jeanne d'Arc absolument comme il aurait pu faire de la question du droit de visite, ou de celle de l'indemnité Priîehard. Je suis étonné qu'il n'accuse pas lord Palmerston, ou tout au moins M. Pitt d'avoir fait brûler la Pucelle. Malheureusement il est prouvé que cette pauvre Jeanne lut condamnée par le parti gallican et universitaire; et moi, qui n'ai jamais été un enthousiaste du monopole universitaire, j'aurais bien envie, à propos de Jeanne d'Arc, de dire des choses mortifiantes à M. Cousin. Mais je n'ose me servir de ce mot de mortification, car je vois dans le livre de M. Michelet que ce sont ces orgueilleux Anglais qui l'ont créé, ainsi que celui de désappointement. Je me demande si c'est sans rire que M. Michelet écrit ceci, par exemple : g S'en aller ainsi avec cinq ou six hommes d'armes, il y avait de quoi faire trembler une fille Une Anglaise, une Allemande ne s'y fût jamais risquée ; Y indélicatesse d'une telle démarche lui eût fait horreur. )> Sérieusement, peut-on appeler cela de l'histoire sérieuse? Et ceci encore : « Les
JEANNE D'ARC. "ni
anglaises surtout, qui ont toujours fait grand bruit de chasteté el de pudeur, devaienl trouver un tel travestissement monstrueux el intolérablement indécent. » Pourquoi le grave historien ne nous dit-il pas tout de suite qu'en l'an de grâce l 'ri!' les anglaises, en voyant une jeune fille avec, une paire d'wiexpressibles, détournèrent la tète en criant : Shocking! Nous serions curieux que If. Michelet voulût bien nous dire quelle différence de civilisation, quelle distinction de morale ou de manières il y avait entre les Françaises, les Allemandes on les Anglaises an commencement du quinzième siècle ; qu'il voulût bien nous apprendre même ce que c'était qu'une Française à cette époque! Mais il y a mieux : M. Michelet a en horreur ce qu'on appelle le gentleman. Tout le monde sait que l'équivalent de ce mot, en français, c'est, non pas gentilhomme, mais galant bomme, c'est-à-dire un bomme d'honneur bien élevé. Il peut y en avoir dans tous les pays. M. Michelet ne voit probablement dans un gentleman qu'un bomme bien mis et bien rangé, exact (luis ses comptes et observant le dimanebe. Écoutez-le plutôt : « Warwick était justement l'honnête homme, selon les idées anglaises, l'Anglais accompli, le parlait gentleman. Brave et dévot, comme son maître Henri V, zélé champion de l'Église établie, il avait fait un pèlerinage à la Terre-Sainte. »
Nous en sommes bien fâché pour M. Michelet, mais ici sa puérilité arrive à la plaisanterie. Nous serions irrévérencieux envers un si célèbre historien si nous rappelions qu'on nomme Église établie l'Église protestante instituée plus de deux cents ans après Henri V et Jeanne d'Arc. Nous devons donc supposer que M. Michelet veut montrer dans Warwick, dans cet Anglais accompli, le champion
des lois ecclésiastiques; et, quant à ce qui concerne l'infortuné gentleman, nous persistons à croire que M. Michelet s'adresse à lord Palmerston.
Cette enfantine application du chauvinisme au quinzième siècle est d'autant inoins sérieuse, que le récit de M. Michelet lui-même en démontre l'absurdité. De plus, une publication, moins "brillante peut-être, mais beaucoup plus grave, plus savante et plus sûre, celle de M. Quicherat, a rétabli sous leur véritable jour l'histoire et le procès de la Pucelle. Par ce travail extrêmement curieux et intéressant, il est maintenant avéré que Jeanne fut jugée légalement, que son procès fut fait flans les formes, qu'elle fut condamnée par l'Université et l'Inquisition, et qu'elle fut moins la victime des Anglais que celle des politiques de la cour de France. Quand nous disons qu'elle fut condamnée légalement, nous ne voulons pas dire qu'elle le fut justement; nous ne sommes ni assez matérialiste ni assez fanatique de la lettre pour prétendre que la loi est la justice. Mais M. Michelet, au lieu de s'en prendre à la perfide Albion, ferait beaucoup mieux de s'en prendre à Sa Majesté le roi de France, à Charles VII, à l'archevêque de Reims, aux ministres du roi, au parti gallican et universitaire, au haut clergé, à toute cette société établie dont la Pucelle inspirée venait déranger l'ordre. M. Michelet est le premier à reconnaître que Charles VU ne fit rien pour sauver celle qui lui avait donné sa couronne, et que l'archevêque de Reims et les autres politiques n'avaient jamais été favorables à Jeanne. Mais M. Quicherat surtout est irréfragable. « Tandis que toutes les pièces, dit-il, nous montrent Jeanne ne respirant que pour son roi, l'aimant avec cette ardeur dont on n'aime que les choses de la religion, il ressort d'un té-
moignage unique que Charles VII, la voyant pleurer un jour, lui fit beaucoup de compliments et l'invita à se reposer, ne pouvant souffrir la peine qu'elle se donnait pour lui... » Si je ne me trompe, Sa Majesté le roi de France tombe ici dans le gentleman, dans l'Anglais accompli de M. Michelet. Quelle figure, grand Dieu! devait faire celte sublime visionnaire à la cour de ce roi auquel elle venait donner son sang et sa vie, et qui lui offrait des sels en lui demandant pardon de la peine qu'elle prenait pour lui!
M. Quicherat montre encore admirablement comment les hommes dont les noms sont associés à la gloire de Jeanne, Dunois, la llire, Xaintrailles, étaient alors sans inlluence sur sa destinée; ils n'étaient pas bien en cour. Chai les VII avait ce que nous appellerions aujourd'hui un ministère ; Georges de la Tréniouille, Regnauld de Chartres, Robert Lemaçon et Raoul de Gaucourt. Le principal, Georges de la Tréniouille, reçut très-mal la Pucelle; il finit par la subir. « Mais, dit M. Quicherat, ce fut pour travailler à ruiner son inlluence, ouvrage qu'il dirigea avec une infernale perfidie.;. » Quant à Regnauld de Chartres, prélat de cour, qui croyait tout résoudre avec de la diplomatie, M. Quicherat dit que la prise de Jeanne fut n un triomphe pour sa vanité. » Robert Lemaçon était au service de la Tréniouille, et Raoul de Gaucourt était un vieux soldat « peu disposé à admettre qu'une fille des champs lui en remontrât. » A l'assaut de Paris, la Pu celle voulant donner des ordres, Gaucourt la lit mettre sur un cheval el emmener au camp pour s'en débarrasser. « Je n'ai pas le courage, dit M. Quicherat, de sonder les douleurs de cette pauvre âme pendant les huit mois qui suivirent le retour de Paris. » Et plus loin
30i JEANNE D'ARC.
It' patient écrivain montre encore que Jeanne fut livrée par les intrigues de la Trémouille, qui ensuite déclara au peuple, dans une proclamation, que la Pucelle s'était perdue par orgueil.
Dès le lendemain du jour où la Pucelle eut été prise, l'Université de Paris la réclama au nom de l'inquisiteur de France pour la juger. « Ainsi, dit M. Quicherat, l'idée de faire succomber Jeanne devant l'Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l'Université de Paris. L'Université était alors un corps ecclésiastique, mais presque séculier par ses attributions et indépendant par ses privilèges. Ses attaches au monde l'insinuaient constamment dans la politique, tandis que par la multitude de ses suppôts il dominait l'Église gallicane et lui soufflait forcément son esprit. Malgré les souillures qu'il avait contractées dans les troubles civils et la scission du clergé de France en deux partis, son ascendant subsistait là même où les intérêts politiques auraient dû l'anéantir. Il en résulte que l'opinion défavorable de l'Université sur la Pucelle était destinée d'avance à produire plus d'effet sur le clergé de Charles VII, que l'opinion d'abord favorable du même clergé n'en avait produit sur tous les ecclésiastiques du parti contraire. Quel succès les théologiens de Paris ne durent-ils pas se promettre, sachant, comme ils ne purent manquer de le savoir, la créance de leurs antagonistes notablement diminuée? On avait fait plus que la moitié de leur ouvrage, car ils brûlaient de prouver que Jeanne était un monstre d'orgueil, et c'est au péché d'orgueil que des Français attribuaient sa déchéance. »
Rien n'est plus curieux que de suivre dans le travail de M. Quicherat les détails du procès de la Pucelle. On y
voit que les Anglais prônaient toutes les précautions possibles pour en rendre la forme irréprochable; que les dignitaires et les fonctionnaires briques s'effaçaient toujours pour ne laisser paraître que les gens d'église, et que les juges étaient choisis parmi les hommes que l'on regardait comme des modérés. Et voici la conclusion de l'érudit écrivain : « Par tout ce qui précède, j'ai voulu établir que les juges de la Pucelle n'apparurent point comme des énerguniénes poursuivant avec acharnement l'exercice d'une vengeance politique; mais qu'au contraire leur gravité connue, la considération dont jouissaient la plupart, et la nature du tribunal autour duquel ils étaient rassemblés, durent produire généralement une attente mêlée de confiance et de respect. »
Quand M. Michelet n'est pas aveuglé par son anglopliobie précoce, nul ne discerne mieux que lui le vrai caractère du procès de la Pucelle; nul ne montre mieux que ce lut une inspirée jugée par des Pharisiens. « Les juges, dit-il, avaient enfin louché le vrai terrain de l'accusation; ils avaient trouvé là une forte prise. De faire passer pour sorcière, pour suppôt du diable, cette chaste et sainte fille, il n'y avait pas apparence, il fallait y renoncer. Mais dans cette sainteté même, comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable : la voix secrète égalée ou préférée aux enseignements de l'Église, aux prescriptions de l'autorité; l'inspiration, mais libre; la révélation, niais personnelle; la soumission à Dieu, quel Dieu? le Dieu intérieur. «
C'est ici que M. Michelet rentre dans la vérité. 11 suffisait en effet que Jeanne avouât ses communications directes avec Dieu pour qu'elle fût coupable aux yeux de l'Eglise visible. C'est pourquoi elle fut condamnée par
30G JEANNE D' IRC.
les Universités, par les docteurs, par les scholastiques. Quant on la menaçait de la priver de la messe, elle répondit : « Nôtre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous. » Voilà un mot qui sent le protestantisme. Et quand on lui demandait si elle n'était point soumise à l'Église, au Pape, aux évèques, elle répondait: « Oui, sans doute, Jésus-Christ étant servi premièrement. » 11 est clair que Jeanne était ce qu'on appelle en religion une indépendante, et qu'elle dérangeait l'ordre établi, la loi. Galilée, lui aussi, fut jugé très-légalement; et l'autre jour, ces deux Italiens qui étaient condamnés aux galères pour avoir distribué la Bible ne faisaient que subir une sentence dont la légalité était incontestable.
C'est parce que M. Michelet avait lui-même très-bien saisi ce caractère du personnage de Jeanne d'Arc, que nous regrettons de le voir déparer son charmant récit par les puérilités que nous avons signalées. En définitive, c'est la France qui a été la grande ingrate envers la Pucelle; elle l'a été pendant sa vie, elle l'a été après sa mort; elle le serait encore si des travaux comme ceux de M. Michelet et de M. Quichera! n'étaient un commencement de réparation et d'expiation. Ce n'est que dans les littératures étrangères que la vierge de Yaueouleurs a été célébrée dignement : par l'Allemand Schiller, par l'Anglais Southey. Nous n'avons pas besoin de rappeler quel hommage lui a été rendu pur le nom le plus répandu de la langue française. M. Michelet raconte la petite anecdote suivante : « J'entrai un jour chez un homme qui a beaucoup vu, beaucoup fait et beaucoup souffert. Il tenait à la main un livre qu'il venait de fermer et semblait plongé dans un rêve; je vis, non sans surprise, que ses yeux étaient pleins de larmes. Enfin, revenant à lui-même :
« Elle est donc morte! dit-il. — Qui? — La pauvre Jeanne d'Are. »
Ce livre dont il est question serait celui de M. Michelet, si l'auteur voulait bien ne pas laisser, à côté de Ce qui ferait volontiers pleurer, ce qui fait irrésistiblement rire.
Nous passons à un autre livre de M. Michelet, l'Amour.
Vous le trouverez partout, ce petit livre, ou du moins vous le sentirez et le flairerez partout. 11 a des éditions multipliées qui s'enlèvent avec une rapidité prodigieuse; et cependant on le voit à peine, il a l'air déjouer à cachècache. Il n'est pas sur toutes les tables, mais il est dans tous les tiroirs. Si l'on vous permet de regarder dans ce pupitre en palissandre, vous l'y trouverez, le petit dieu antique, blotti dans un coin et grelotanl : prenez-le délicatement par les ailes et apportez-le devant le feu.
S'appeler l'Amour ! le nom seul est une fortune, et un livre qui prend un pareil litre est toujours sûr de faire son chemin dans le monde. Vous verrez beaucoup de femmes qui prétendent n'avoir pas lu le volume de M. Michelet; mais que voulez-vous que soient devenus tant de milliers d'exemplaires? Vous entrez dans un salon, vous voyez se dessiner sur un visage un peu embarrassé un léger coup de soleil, vous voyez qu'on retourne la couverture jaune d'un petit livre, à peuplés comme on ferait passer une branche complaisante ou un nuage de fumée sur une figure mythologique; mais, bêlas! le livre est
traître ; il a. en haut de chaque page, des tètes de chapitre drs plus parlantes, par exemple: L'Amour n'est pas une crise^ mai* une épopée. — La Femme est une malade. — Faut-il prendre une Française? ■ — Il faut que tu crées ta
femme; elle ne demande pas mieux. — La Noce. — Le lléveil. — La Tentation. — Une Rose pour directeur. — // n'y a point de vieille femme. Tous ces mots reluisent en tête des pages comme s'ils étaient écrits avec du phosphore.
.Mieux vaut donc avoir la franchise de sa lecture, d'autant mieux qu'il n'y a pas de quoi tant s'en défendre. Le mal est souvent un fanfaron qui vit sur sa réputation; les nouvelles mariées ont la manie de se faire mener aux petits théâtres; elles n'y comprennent rien et y bâillent. .1. .1. Kousseau, dans la préface de la Nouvelle Héloïse, était un grand faquin ou un grand roué. « Jamais, disaitil, jamais fdle chaste n'a lu de romans, et j'ai mis à celuici un titre assez décidé pour qu'en l'ouvrant on sût à quoi s'en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue; mais qu'elle n'impute point sa perte à ce livre, le mal était fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle achève de lire; elle n'a plus rien à risquer. » Je suis convaincu que cette déclaration outrecuidante a dû perdre plus de femmes que ne l'aurait jamais fait le livre lui-même depuis la première jusqu'à la dernière page; telle pensionnaire qui aura lu la Nouvelle Heloîse se sera regardée comme perdue, et, croyant n'avoir plus rien à risquer, aura risqué tout le reste; c'est précisément aux tilles les plus innocentes qu'on fera le plus facilement accroire qu'elles sont perdues; simplement en le leur disant. Un médecin vous donne une houlette de mie de pain pour une névralgie, et vous êtes soulagé; de
ta même façon, avalez an Bacon d'eau claire sur lequel il y aura écrit : g l'oison, » et vous serez malade.
Je iif crois doue point qu'aucune femme risque de se perdre en lisant le livre de l'Amour; mais il me semble
qu aucune ne devrait le lire sans se sentir confuse et offensée. Les femmes de Thrace ont mis Orphée en morceaux pour n'avoir pas voulu les chanter; les femmes d'aujourd'hui pourraient en faire autant de M. Micbelet
pour avoir voulu les chaulera sa façon. Je disOrphée^ parce qui! M. Micbelet est malgré toul un admirable poète; à certains moments, il chante à amollir les piei i es, à faire danser les arbres, à attendrir Pluton jusqu'aux larmes et lui faire rendre Eurydice, et dans ces moments-là je comprends que toutes les femmes se jettent à son cou; mais il y en a d'autres où je comprendrais qu'elles le missent proprement en petits morceaux pour lui apprendre à se mêler de ce qui ne le regarde pas. Une femme vertueuse et hardie, que M. Michelet prend plus d'une fois pour autorité, madame de Gasparin, conseille de ne pas se laisser voir « dans la triste vérité de la nature déchue; » et nous avons tous, plus ou moins, reçu cette leçon silencieuse des femmes, qui, lorsqu'on les regarde trop ou trop longtemps, abaissent tranquillement leur voile. Mais M. Michelet est comme les somnambules qui lisent à travers des bandeaux; il lit tout, et malheureusement il répète et il écrit tout. Or, c'est là ce qui fait de ce livre une offense, je ne voudrais pas dire à la pudeur, mais tout au moins à la propreté, au goût et à la délicatesse ; c'est cette violation de la loi à'habeas corpus, cette invasion de barbare dans le cabinet de toilette. Every Eng ishman's hoiise ishis castle; pour les femmes aussi, le cabinet de toilette est une forteresse, et elles n'ont pas
ÔIO L'AMOUR.
besoin d'être des anglaises pour dire à M. Michelet : M;iis, monsieur, ne vous mêlez donc pas de nos affaires. »
Je n'ai point la prétention de faire ici le prédicateur, et je n'envisage la question qu'au point de vue de l'esthétique. Si M. Michelet avait intitulé son livre Physiologie du mariage, comme Balzac, ou bien Cours d'hygiène matrimoniale, ou l'avait présenté comme un de ces manuels secrets que l'on trouve sur les étalages obscurs, personne n'aurait le droit de se plaindre, et on rencontrerait ce qu'on aurait cherché. Mais voici un livre avec le plus attrayant de tous les litres, écrit par un homme qui, dans les œuvres les plus sérieuses, a toujours été le plus fin et le plus charmant des artistes. Je crois que je vais suivre .M. Michelet à la Tribune de Florence ou au Salon Carré du Louvre, et voici qu'il me mène à un musée d'analomie; je croyais aller à un cours de poésie amoureuse, j'entre dans un amphithéâtre de dissection; il ne manque au livre qu'un atlas et des planches. Pour M. Michelet, le nouvel idéal, le nouveau type de la femme, c'est un de ces mannequins qu'on voit dans les montres des bandagistes, avec tous les bijoux secrets de la physiologie domestique.
Il est vrai que si M. Michelet a trouvé un nouveau type, il a aussi découvert une nouvelle femme. Cette trouvaille toute fraîche a un extrait de naissance, elle est inscrite sur les registres de l'Ecole de Médecine entre l'année 1 827 et l'année 1847. Elle est née à la Morgue, et elle a eu pour berceau cette dalle de marbre où l'on expose les noyés et les suicidée.
« L'objet de l'amour, dit M. Michelet, la femme, en son mystère essentiel longtemps ignoré, longtemps méconnu,
L'AMOBR. Ml
a été révélé par une suite de découvertes, de 1827 à 1847. Nous connaissons cet être sacré, qui, justement en ce que le moyen fige taxait d'impureté, se trouve eu réalité le saint des saints de la nature. La variation légitime de la femme a été connue... » Et ailleurs : « Les suppliciés ont révélé le mystère de la digestion, et les femmes suicidées celui de l'amour physique et de la génération. Il fallait trouver un lieu où la mort violente fût commune.. . Le lieu de Paris où l'on expose les corps de celles qui ne meurent pas chez elles, la Morgue, en reçoit cinquante par an... »
On avait cru jusqu'à présent, avec la chanson, que l'amour est de toutes les saisons, et on avait toujours dit que la supériorité de l'homme sur les bêtes, c'est de pouvoir boire sans soif et aimer eu tout temps. M. Michelet a changé tout cela, et notre pauvre espèce, qui croyait encore à une certaine intervention morale dans ses passions, doit se résigner à partager les instincts de la race féline, car « c'est un point essentiel, dit M. Michelet, que l'amour, la génération, est plus recherché par l'homme dans les fêtes de l'hiver et dans les banquets qui les suivent; par la femme au temps des fleurs, sous les influences plus pures de la nature rajeunie, du soleil et du printemps... »
M. Michelet est constamment poursuivi par les saisons et par les dates. Il fixe l'année dans laquelle la femme nouvelle est venue an inonde : c'est en 1827, année de la découverte de L'ovologie. Puis il la suit dans sa croissance ; il la voit grandir dans la maison de santé de M. Coste, l'ingénieux inventeur de la pisciculture. Il parait que M. Coste ne se borne pas à l'élève des saumons et des truites; en péchant à la ligne, il a retiré, au lieu d'un poisson, la femme nouvelle de M. Michelet, de laquelle, du reste, on pont bien dire: Desinil in piscem. Pendant
512 i wini i;.
dix ans, M. Coste a étudié ce que M. Michelcl appelle le
suprême mystère d'amour et de douleur, et ici je laisse parler un peu M. Michelet, car il n'y a que l'or de son style qui puisse faire avaler les pilules de sa médecine :
« Au total, quel résultat de cette grande enquête? (pie ressort-il de ce grand et cruel naufrage de femmes, de cette alluvion funéraire que nous jettent chaque année l'isolement, l'abandon, l'amour trompé, le désespoir? Ce qui reste de ce naufrage, c'est une grande vérité qui change infiniment l'idée (pion se faisait de la femme : ce que le moyen âge insultait et dégradait, appelait impureté, c'est précisément sa crise sacrée, c'est ce qui la constitue un objet de religion, souverainement poétique... »
Je répète que je ne me plains que du titre. Si M. Michelet nous avait prévenus qu'il faisait un cours de clinique, j'aurais su ce que je voulais chereher et ce que je devais trouver dans son livre. Mais M. Michelet a entrepris une tout autre expérience, celle de spiritualiser la matière, et en ce sens il n'a entrepris rien de nouveau. Il y a eu une école qui a voulu réhabiliter la chair; seulement elle a voulu réhabiliter la chair bien portante, et M. Michelet veut réhabiliter la chair malade.
M. Michelet, je le cite, pose à priori ce principe : « Tous les Pères, d'après la tradition hébraïque, condamnent la femme et la déclarent impure. La chimie a constaté qu'elle est pure. La physiologie a démontré qu'elle est constamment une blessée, une malade... » Je ne voudrais pas parler ici de religion ; le ton général de ces observations ne le comporte guère. Je puis dire cependant que ce que M. Michelet appelle la tradition hébraïque ou la théorie des Pères de l'Église, ou le dogme du moyen âge, n'est pas autre chose que la religion qui domine depuis dix-
huit siècles, et qui a servi de moule à la société moderne. Celte fiancée de seize ans, qui vient à nous, vieille et caduque, dit-il, « sous les rides du moyeu âge, avec son éducation byzantine, » ce n'est pas seulement la femme; c'est la race humaine, chargée du péché originel. Ce dogme du moyen âge, c'est la mortification, la damnation de la chair; sans l'explication de la chute première, l'existence du mal est incompréhensible, et on en revient à l'éternel pourquoi? pourquoi? pourquoi? Tous les chimistes du monde auront beau analyser ce sang, ils y trouveront toujours la maladie, la douleur, la mort. Il y a dans le Gain de Byron une scène magnifique où la sœur d'Ahel, en voyant le cadavre de son frère, s'enfuit épouvantée, et crie : i Ma mère, ma mère, la mort est «dans le inonde! » Voilà ce que ni M. Michelet, ni M. Coste, ni la reine d'Angleterre, ni l'Empereur des Français, ne peuvent changer.
Ne pouvant guérir les infirmités de l'espèce, M. Michelet entreprend de les poétiser; mais je ne vois pas, en vérité, ce qirc la femme peut gagner à cette apothéose. M. Michelet fait d'elle tantôt un baromètre, tantôt un thermomètre; un être impersonnel, sans volonté, sans libre arbitre, soumis aux influences du firmament, une véritable fête mobile. 11 lui met des friandises dans un coin pour qu'elle puisse les manger sans être vue; il lui permet d'administrer de la nicotine; ce n'est pas sa faute, c'est la faute de la lune. Et puis, elle a si peu de temps à elle ! Supprimez Avant, Pendant et Après, que lui reste-t-il? I En réalité, dit M. Michelet. quinze ou vingt jours sur vingt huit ion peut dire presque toujours) la femme n'est pas seulement une malade, mais une blessée. Elle subit incessamment l'éternelle blessure d'amour. »
ts
Et voilà ce que devient la folle du logis quand elle est lâchée dans l'École de Médecine! Ce livre m'a causé, je l'avoue, un profond étoimement. De M. Mir.helet, do l'écrivain spîritualiste qui poétise et romantise tout ce qu'il touche, j'aurais pu attendre un dithyrambe sur la femme nerveuse, mais non pas une dissertation sur la femme sanguine. Ainsi je le reconnais quand il dit: «...Cette blanche statue, que tu couves des yeux, si touchante, si attendrissante, qui a peur de paraître avoir peur et garde aux lèvres un sourire pâlissant, tu L'imagines la connaître, et elle te reste une énigme. Celle-ci, c'est la femme moderne, une âme et un esprit La femme antique était un corps... La femme que rêve le moderne, délicate, èlhèrée, n'e^t plus cette fille rouge. La vie des nerfs est tout en elle. Son sang n'est que mouvement et action. Il est dans sa vive imagination, sa mobilité cérébrale; il est dans cette grâce nerveuse, d'une morbidesse maladive; il est dans sa parole émue et parfois scintillante; il est surtout dans le profond regard d'amour qui tantôt enlève et enchante, tantôt trouble, et plus souvent touche, va au cœur et ferait pleurer. Voilà ce que nous aimons, rêvons, désirons, poursuivons... » Ceci est bien de M. Michèle t, de celui que nous avons connu, mais tout aussitôt il retombe dans sa passion malheureuse et nous entretient « de la rouge fontaine de vie. »
Je ne puis trouver qu'une explication de cette transformation de M. Michelët. Tout le monde sait le danger qu'il y a pour les gens du monde à lire des livres de médecine; cela donne le cauchemar, on rêve qu'on a toutes les maladies qu'on a lues, et ce qui peut arriver de pire, c'est qu'on veuille s'en traiter soi-même. Eh bien, c'estM.Coste qui a perdu M. Michelët ; l'auteur de Y Amour est une vie-
time del'ovologie. Depuis que M. Miehelet a mis le nez dans cet allas, qu'il appelle le temple de L'avenir et devant lequel il se mel à genoux, il est poursuivi par toutes sortes d'inquiétudes, il ne rêve plus que le fameux accident. Toutes ses idées sont tendues vers cette question : savoir ce que deviennent les femmes avec cette triste nécessité, et véritablement il finit par en savoir plus long «pi elle. Il les suit partout : à la table, au lit, au bal. — « On les dit capricieuses, nous dit-il, rien n'est moins vrai. Elles sont au contraire régulières... Leurs aigreur.-. leurs fâcheries presque toujours sont des souffrances... Elles se détendent, regrettent ces tristes moments, s'exi usent souvent avec larmes, vous jettent les bras au cou et disent : « Tu sus bien... ce n'est pas ma faute. » Et ailleurs : Voulez-vous savoir la personne malheureuse, vraiment malheureuse, et l'image vraie de la pitié? C'est la femme qui dans l'hiver, à certaine époque du mois, souffreteuse, et toute craintive de tels accidents prosaïque- qui souvent viennent en même temps, est forcée d'aller rire au bal, dans une foule légère et cruelle... »
M Michelet n'est pas seulement médecin, il est aussi confesseur. Il nous raconte qu'il a reçu beaucoup de confessions de femmes et même de religieuses, qu'il y a gaj:né de grandes lumières et la révélation de secrets qu'il n'eut jamais devinés tout seul. Non- n'hésitons pas à le croire; il n'y a eu effet qu'un confesseur très-expérimenté qui puisse en savoir aussi long sur les diverses tentations et sur les diverses manières d'y succomber; les médecins même ne peuvent pas être aussi savants. Dans tel chapitre vous apprendrez comment les femmes honnêtes peuvent se perdre par vertu, et pour l'avancement de leurs maris, et voilà cette pauvre madame Mai-
316 L'ÀMGUR.
neffe réhabilitée. Dans tel autre vous trouverez un cours d'abus de la force. Sérieusement, nous ne connaissons rien de plus humiliant, de plus outrageant pour les femmes qu'une pareille défense. Faire d'elles les esclaves et les victimes d'une surprise, d'un verre de vin, d'un bon feu, de l'herbe tendre, du choix heureux du moment, et de la peur, quel étrange panégyrique!
Et malgré tout, quand on a entamé ce livre, il est difficile de s'en détacher. 11 contient des images d'une grâce infinie, il en a d'une grandeur sanglante. Quoi de plus aimable que cette image de la femme douce et humble qui vous environne de liens invisibles ! « C'est un fil léger, gracieux, comme sont ces fils de la Vierge qui volent au vent, et cependant, posés, ont tant d'adhérence. » Et cette autre : « Le fruit des fruits, la pêche, vaut par la piqûre de la guêpe; et la femme, de même, par la morsure de la douleur, » Il y a des chapitres qui sont des poëmes sombres comme la mort ; quand l'auteur aborde les saintes douleurs, il a des accents poignants, déchirants; il crie comme si c'était lui.
M. Michelet avait fait ['Oiseau, il avait fait l'Insecte, il a ajouté la Femme à cette collection de petites bêtes fines et délicates. Milton avait déjà appelé la femme « un joli défaut de la nature; » cela valait encore mieux que de l'appeler un cataplasme. Et le moyen âge, qui demandait si elle avait une âme, ne la maltraitait pas plus que M. Michelet qui lui donne une âme esclave de tous les accidents du corps et irrémédiablement asservie aux changements de lune.
En résumé, il serait à désirer qu'aux prochaines éditions de ce livre bizarre l'auteur voulût bien en changer la désignation. Il pourrait l'appeler, par exemple: « De