‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 34 sur 43 · LE DOCTEUR JOHNSON ET LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR JOHNSON ET LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

Novembre lS.'i.'I.

La Cité de Londres présentait l'antre jour le plus étrange, le plus triste et le plus instructif des spectacles. Ce jour-là. au milieu d'une fête publique, un homme qui porte, et avec honneur, le plus beau nom politique de l'Angleterre, a été sifflé comme un histrion; une voix écoutée depuis quarante ans avec respect dans les assemblées souveraines a été couverte par des huées. Ce n'était pas dans la rue, celait au banquet du lord maire, c'est-à-dire dans une réunion de nobles et de riches, devant les représentants des puissances étrangères, devant des femmes, au milieu de l'or, de l'argent et des diamants. Certes, si lord John ttussell a jamais eu le droit d'être écouté et d'être applaudi par ses concitoyens, c'était dans cette occasion où triomphait le principe qu'il avait défendu toute sa vie, celui de la liberté de conscience. Le nouveau lord maire était, pour la première fois, un israélite, et aucun nom en Angleterre ne pouvait être plus naturellement associé à cette victoire de l'égalité religieuse que celui de lord John Russell. Tout a été oublié : la grandeur historique du nom, la valeur personnelle de l'homme, les services d'une vie entière, sont devenus en un jour la proie des passions populaires.

Nous nous souvenons d'avoir vu lord John Russell porté en triomphe dans les rues de la Cité; alors on le comparait à son grand ancêtre, celui dont un historien a dit : Il comme cet illustre martyre traversait la Cité dans sa voiture pour aller au lieu de l'exécution, le peuple croyait voir la Vertu et la Liberté assises à ses côtés. » Au lieu d'aller au martyre, le descendant de lord William Russell allait à des ovations. Il était l'enfant gâté de la Cité et de la Chambre des communes. Quelquefois l'enfant gâté se changeait en enfant terrible: pour une légèreté, pour un caprice, il laissait tomber un ministère par terre et le mettait en pièces; mais on lui pardonnait comme on pardonne à l'enfant de la maison de casser tous les verres et toute la porcelaine. L'homme le plus spirituel de l'Angleterre disait de lui :

» 11 n'y a pas d'homme meilleur que lord John Russell; mais son plus grand défaut, c'est qu'il est absolument étranger à toute espèce de crainte morale. 11 n'y a rien au monde qu'il ne soit prêt à entreprendre. Je crois qu'il se chargerait de pratiquer l'opération de la pierre, de bâtir l'église Saint-Paul, de prendre en moins de dix minutes le commandement de la flotte, et personne ne s'apercevrait à sa manière que le malade; est mort, que l'église a croulé, ou la flotte a été réduite en atomes. Il n'y a pas moyen de dormir tranquille quand il est de quart. »

Ce jugement, si piquant qu'il paraisse, était au fond bienveillant; il était d'un ami et d'un admirateur sincère, Sidney Smith, et aucun proverbe n'a été plus souvent répété. Lord John Russell a toute sa vie ressemblé à ce

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polirait; il en a eu les défauts et Les qualités, si a été aimé pour les uns et pour les autres.

Voilà pourtant L'homme qui, dans une grande assemblée publique, vient d'être hué et sifflé comme s'il eût été

sur des tréteaux. Et pourquoi? parce qu'il a eu le courage et la vertu de braver l'opinion du jour et de prononcer des paroles de paix au milieu des bruits de la guerre. N'est-ce pas ici qu'il faut dire avec le poète :

Sitôt qu'à son déclin votre astre tulélaire

Épanche son dernier rayon, Votre nom qui s'éteint, sur le flot populaire

Trace à peine un léger sillon.

Passez, passez; pour vous point de haute statue;

Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre et le canon ;

Il n'aime que le bras qui dans les champs humides

Par milliers fait pourrir les os; 11 aime qui lui l'ait bâtir des pyramides,

Porter des pierres sur le dos.

Pour notre part, nous avons souvent attaqué lord John Russell, quelquefois durement; mais que Dieu nous garde d'associer notre voix aux ignobles sifflets de la multitude, et d'aller ramasser des cailloux dans la crotte pour les jeter à la tête des idoles abattues ! Nous avons plus de respect pour l'homme sifflé que pour l'homme porté en triomphe. Ce qui fait vivre Aristide dans l'histoire, c'est moins encore le nom de juste que l'ostracisme dont ce nom même le fit frapper. Jamais Mirabeau n'a eu plus de grandeur morale que lorsqu'il disait : « Et

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moi aussi Ton voulait, il y a quelques jours, me porter eu triomphe, et maintenant on crie dans les rues: «La grande conspiration du comte de Mirabeau. > Je n'avais pas besoin de celte leçon pour savoir qu'il n'y a qu'un pas dll Capitule à la roche Tarpéienne... i Et il y a aussi, dans la vie de Wellington, un trait qui a toute notre admiration. Cet homme qui avait sauvé son pays fut un jour insulté par la populace et vit ses fenêtres brisées à coups de pierres. Alors il scella ses fenêtres avec des volets de t'ci-, pendant plus de vingt ans, malgré toutes les supplications, il maintint cette muette et dure protestation contre l'ingratitude populaire, et ce fut seulement après sa mort que ce qu'il y a de soleil anglais put rentrer dans cette maison outragée.

Heureusement, en dehors de la république passagère des faits, il y a la république immortelle des idées. Il est donné à Mtre temps de voir les plus illustres d'entre les hommes d'action se réfugier à l'ombre des lettres et dans les temples sereins de la philosophie. L'exemple donné en France par M. Guiznt. par M. Thiers, vient d'être suivi en Angleterre par lord John Russell ; le ministre déchu s'est souvenu qu'avant d'avoir fait le bill de réforme, il avait fait des livres, et, tout frais encore des sifflets de la Cité, il s'est mis à faire un cours de philosophie et de morale dans une société religieuse.

Le sujet du discours choisi par lord John Russell était : « Des obstacles qui retardent le progrès moral et politique, » et ce thème lui permettait de rentrer tout naturellement dans la question de la liberté de conscience et de la tolérance religieuse. Selon lui, les obstacles sont de deux sortes : ceux qui viennent des gouvernements et ceux qui viennent du peuple lui-même. Les premiers sont

lis plus grands; ils viennent de L'idée fausse que les gouvernements se l'ont de leurs devoirs et de leurs fonctions :

« Ces fonctions, dit l'orateur, sont déjà assez étendues dans leur sphère légitime. Ainsi un gouvernement est chargé de protéger la vie et les biens des citoyens; c'est assez pour embrasser toutes les questions de droit criminel, de droit civil, les lois de la famille, les lois de la propriété, les rapports des maîtres et des ouvriers, en on mot toutes les relations sociales... De plus, un gouvernement est chargé de protéger la sécurité et l'indépendance de la nation, et en cette qualité il forme des alliances, il conclut des traités, il maintient des armées et des flottes, il fait la paix et la guerre. Certes, en voilà assez pour un Burleigh ou un Sully, pour la sagesse d'un Soniers ou l'énergie d'un Richelieu, pour les talents d'un Henri IV de France ou d'un Guillaume 111 d'Angleterre. Eh bien, on a prétendu cependant qu'outre toutes ces fonctions, c'est le droit et le devoir des gouvernements de prescrire une règle de croyance religieuse et de tracer une ligne que la pensée ne doit pas dépasser... »

Lord John Russell nous parait avoir signalé ici avec heaucoup de justesse la véritable origine des persécutions religieuses. Nous ne parlons point des grandes persécutions qui firent couler le sang de tant de millions de martyrs; celles-là sont des exceptions, des monstruosités. Les exécutions de Néroirou de Domitien ne sont que des faits brutaux qui ne soulèvent aucune question philosophique. Mais nous comprenons dans le terme général de persécution toute loi religieuse commandée par un gouvernement civil, toute croyance spirituelle imposée par un

pouvoir temporel. Il serait puéril de discuter les droits de la liberté de conscience à propos d'Héliogabale ; les pouvoirs vis-à-vis desquels il faut établir et défendre cette liberté sont au contraire les pouvoirs raisonnables, vertueux même ; ce sont les gouvernements qui, par une funeste confusion de leurs attributions, se croient consciencieusement chargés de régler les pensées de l'homme intérieur comme les mouvements de l'homme extérieur, et de maintenir l'ordre au dedans comme au dehors. Nous ne disons pas une nouveauté en rappelant que Socrate, selon toute vraisemblance, fu! justement, ou du moins légalement condamné, en vertu des lois qui protégeaient la religion établie et la coutume établie. Il y a un autre exemple qui se présente à tous les esprits, et que nous nous faisons un certain scrupule de mentionner ici. En avançant encore, voyez l'inquisition, sur laquelle on a fait tant de déclamations et tant de mauvais mélodrames. Nous croyons que c'est peine perdue, et de plus une maladresse, que de s'attacher à prouver que les inquisiteurs étaient des hommes barbares, des hommes cruels, prenant un certain plaisir à brûler des hérétiques. C'est un non-sens. Le véritable inquisiteur, le type, c'est le ministre de Dieu, plein de foi et plein de vertu, qui se di qu'il a charge d'âmes, et prend le bras et le glaive de la loi pour remplir sa charge. C'est lui qui pleure sur sa victime, qui pleure, non pas sur les souffrances de son corps, mais sur la perte de son âme, et qui se martyrisera lui-même pour obtenir le salut de l'hérétique qu'il aura brûlé. Nous sommes bien sûr que de nos jours encore, parmi les hommes qui voudraient supprimer violemment la liberté de conscience, il y a des gens très-sincères qui ne veulent que notre bien et qui vou-

«Iraient absolument sauver nos aines malgré nous. Nous mettons donc de côté tonte présomption de barbarie, d'ambition, de cupidité, de pas-ions terrestres; nous admettons que les puissances chargées du gouvernement des affaires se croient sincèrement chargées aussi du gouvernement des consciences, et ne soient animées que des meilleures intentions. Or voilà précisément la fontaine et l'origine de la tyrannie, et lord John Iiussell a raison de dire qu'un des grands obstacles au progrès moral et politique est cette confusion des attributions des gouvernements. Trajan est un des princes qui honorent L'humanité et qui ornent l'histoire, et cependant il a persécuté les chrétiens. Lord John Iiussell a rappelé la lettre célèbre que Pline le Jeune écrivait à son maître et dont voici quelques passages:

« Je me suis fait un devoir, seigneur, de vous consulter sur tous mes doutes; car qui peut mieux que vous me guider dans mes incertitudes ou éclairer mon ignorance? Je n'ai jamais assisté aux informations contre les chrétiens; aussi j'ignore à quoi et selon quelle mesure s'applique ou la peine ou l'information. Je n'ai pas su décider s'il faut tenir compte de l'âge ou confondre dans le même châtiment l'enfant et l'homme fait ; s'il faut pardonner au repentir, ou si celui qui a été une fois chrétien ne doit pas trouver de sauvegarde à cesser de l'être; si c'est le nom seul, fût-il pur de crime, ou les crimes attachés au nom que l'on punit... »

Pline rapporte ensuite qu'il a condamné ceux qui ne voulaient pas abjurer ; mais qu'il a cru devoir absoudre ceux qui se repentaient. Puis il raconte les dépositions de ceux qui avaient abjuré, et il dit:

i Au reste, ils assuraient que leur faute ou leur erreur n'avait jamais consisté qu'eu ceci: Ils s'assemblaient, à jour marqué, avant le lever du soleil; ils chantaient tour i tour des vers à la louange du Christ, comme d'un Dieu, ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à De point commettre de vol, de brigandage, d'adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne point nier un dépôt ; après cela ils avaient coutume de se séparer, et se rassemblaient de nouveau pour manger des mets communs et innocents. Depuis mon édit, ajoutaient-ils, par lequel, suivant vos ordres, j'avais défendu les associations, ils avaient renoncé à toutes ces pratiques. J'ai jugé nécessaire, pour découvrir la vérité, de soumettre à la torture deux femmes esclaves qu'on disait initiées à leur culte; mais je n'ai rien trouvé qu'une superstition ridicule et excessive. J'ai donc suspendu l'information pour recourir à vos lumières; l'affaire m'a paru digne de réflexion, surtout par le nombre des personnes que menace le même danger. Une multitude de gens de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront chaque jour impliquées dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a gagné les villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier, et qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples, qui étaient presque déserts, sont fréquentés, et que les sacrifices, longtemps négligés, recommencent. On vend partout des victimes, qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. De là on peut juger combien de gens peuvent être ramenés de leur égarement si l'on fait grâce au repentir. »

On voit que Pline n'était pas au fond un bien cruel per-

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sécateur, qu'il plaidait pour le repentir, qu'il ne chargeait pas les prévenus, et qu'il faisait un assez médiocre accusateur public. De son côté, que répondait Trajan:

« Vous avez fait ce que vous deviez faire, mon cher Pline, dans l'examen des poursuites dirigées contre les chrétiens. Il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans celte sorte d'affaire. Il ne faut pas faire de recherches contre eux; s'ils sont accusés et convaincus, il faut les punir; si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien, et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au reste, dans nul genre d'accusation il ne faut recevoir de dénonciation sans signature; cela serait d'un pernicieux exemple et contraire aux maximes de notre règne. »

Trajan, on le voit, ne punissait qu'à regret; il ne voulait pas qu'on fit des recherches. C'est néanmoins à l'occasion de cette lettre que Tertullien s'écriait:

« Ordonnance impériale, pourquoi vous combattez-vous vous-même? Si vous ordonnez la condamnation d'un crime, pourquoi n'en ordonnez-vous pas la recherche? et si vous en défendez la recherche, pourquoi n'en ordonnez-vous pas l'absolution? »

Si quelque chose, du reste, pouvait prouver l'inutilité des persécutions religieuses, c'est celte illusion de Pline, disant que le mal diminuait et qu'il pouvait être arrêté. Peut-être y eut-il, en apparence, un temps d'arrêt, un moment de réaction, mais la maladie était incurable et elle gagna le monde. Sanguis martyrum, semen chris-

tumorwn; le sang féconde la vérité, il féconde même l'erreur, et il n'a pas plus étouffé le protestantisme dans les Pays-P>as que le catholicisme en Irlande. Lord John Russell citait encore ce beau passage de Grolius sur la persécution des protestants des Pays-Bas :

« En ce temps-là, c'était la conviction de beaucoup de princes qu'il fallait que le corps entier de la nation fût Miiiinépar une seule religion comme par uue âme, et que la meilleure manière de faire des lois pour le spirituel comme pour le temporel était de ne pas laisser le choix à la multitude. .. Mais l'événement ne justifia point cette opinion, car quoique beaucoup furent mis à mort, beaucoup plus prirent leurs places. Car les choses que nous faisons pour plaire au corps sont soumises à l'autorité par la crainte de la mort et du supplice; mais l'âme, comme de sa nature elle est libre et immortelle, quand elle a embrassé vivement une opinion, elle ne peut être soumise ni par le fer ni par le feu. Les dangers mêmes poussent à la résistance, et on regarde comme une gloire et une bénédiction de souffrir des châtiments cruels et abhorrés avec une conscience pure de tout mal... »

L'histoire prouve donc que la persécution n'a jamais fait (pie donner une nouvelle vie à la croyance ou à l'opinion qu'elle frappait. Est-ce une raison pour justitier la persécution elle-même et pour en faire l'apothéose? Il y a, chose étrange, il y a des sophistes qui l'ont pensé. Ainsi on a vu un homme de beaucoup d'esprit, de beaucoup trop d'esprit, M. Disraeli, soutenir sérieusement que les chrétiens devaient la plus grande reconnaissance au peuple juif pour avoir crucifié Jesus-Christ. Car, disaitil, c'est sa mort qui a prouvé sa divinité, et c'est à

cause de son supplice qu'il a été reconnu pour an Dieu. M. Disraeli, qui se dit chrétien, a développé ce léger blasphème avec le plus grand sang-froid. A ce compte, en effet, les chrétiens déviaient révérer les juifs comme les auteurs de leur religion; à ce compte aussi, ils devraient élever des autels à Néron et à Dioclétien, qui ont peuplé le ciel et rempli le martyrologe; enfin toute religion, toute doctrine proscrite devrait bénir ses proscripteurs.

Passe encore quand il s'agit du ciel ; et on comprend que le chrétien regarde le martyre comme une couronne et accepte les souffrances comme des grâces. Mais nous devons rappeler qu'il s'agit ici de la terre et des causes qui accélèrent ou qui retardent le progrès moral et politique des peuples. Nous venons de voir un amateur de paradoxes prouver les avantages du martyre; voyons maintenant un homme sérieux développer une autre thèse que nous pourrions appeler le droit au martyre. C'est le docteur Johnson, c'est-à-dire un homme dont le nom seul emporte avec lui l'idée de la gravité, de la science, de la moralité, de la vertu, celui qu'on appelle le Docteur, comme on appelle AVellington le Duc, et qui est à lui seul le Dictionnaire de l'Académie de l'Angleterre. Or Johnson avait, lui aussi, l'opinion que les citoyens sont les enfants de l'État, et que l'État a un rôle paternel à remplir, et on a conservé de lui ce curieux dialogue sur la tolérance. Les interlocuteurs sont Johnson et le docteur Mayo :

« Johnson : Toute société a le droit de préserver la paix et l'ordre, et par conséquent a le droit de prohiber la propagation d'opinions qui peuvent avoir une tendance dan-

gereuse. Dire que lo magistrat a ce droit, c'est se servir d'un terme incorrect; c'est la société elle-même que le magistrat représente. Il peut avoir moralement et théologiquement tori quand il restreint la propagation d'opinions qu'il croit dangereuses; mais politiquement il a raison.

« Mayo : Je tiens, monsieur, que tout homme a droit à la liberté de conscience en fait de religion, et que le magistrat ne peut pas restreindre ce droit.

« Joiinmin : Monsieur, je suis d'accord avec vous. Tout homme a droit à la liberté de conscience, et là dedans le magistrat n'a rien à voir. Mais le monde confond la liberté de penser avec la liberté de parler ; plus encore, avec la liberté de prêcher. Tout homme a physiquement le droit de penser comme il lui plaît, car on ne peut pas savoir comment il pense. Il ne l'a pas moralement, car il est tenu de s'instruire et de chercher à penser juste. Mais, monsieur, aucun membre d'une société n'a le droit d'enseigner une doctrine contraire à ce que la société tient pour la vérité. Le magistrat, je le répète, peut se tromper; mais tant qu'il croit avoir raison, il peut et il doit faire prévaloir ce qu'il croit.

e Mayo: Alors, monsieur, il faut donc que nous restions toujours dans l'erreur, et la vérité ne prévaudra jamais; et le magistrat avait raison quand il persécutait les premiers chrétiens. »

A celte question directe, le sentencieux docteur ne répond point aussi directement; il se contente de poser d'une manière générale celle règle féroce :

Monsieur, la seule méthode par laquelle la vérité religieuse puisse être établie est le martyre. Le magistrat a le droit de l'aire prévaloir ce qu'il croit juste, et, ci au lie

part, l'homme qui a la conscience de posséder la vérité a

le droit de souffrir pour elle. Je crains qu'il n'y ait point d'autre manière d'expérimenter la vérité qu'infliger d'un côté la persécution, et de l'autre la souffrir. »

Voilà un inquisiteur, voilà un juge comme nous en demandions tout à l'heure. C'était non-seulement un homme d'une science profonde et universelle, un homme de lumières, un homme respecté et considéré, mais aussi un homme de bien, duquel on cite beaucoup de traits de bienfaisance. Pour nous, en lisant ces sentences empreintes d'une si tranquille cruauté, et pour ainsi dire d'un si vertueux cynisme, nous sommes prêt à nous représenter le docteur avec la toge et les faisceaux et la hache, siégeant dans le prétoire et y rendant la justice antique. Mais non ; nous venons de regarder son portrait; le voilà avec sa figure solide, son front large et carré, sous une perruque à marteaux très-bien poudrée. 11 a le sourire plein de bienveillance, et il parait qu'il était en effet un excellent homme, et lord JohuKussell l'appelle un bon et grand chrétien.

Voilà pourtant à quelles conclusions on arrive, soit avec le paradoxe, soit avec la logique. « Le magistrat » ne touche pas à la pensée, oh non ! il la respecte, et d'ailleurs il ne la voit pas et ne peut pas mettre la main sur elle; mais il lui défend de se montrer, il lui défend de sortir, il lui défend de vivre. De quoi vous plaignez-vous? On ne vous empêche pas de penser, pourvu que vous pensiez en dedans. Voilà le commencement et l'image de la tyrannie par toute la terre.

Le progrès, ce progrès dont parlait et sur lequel parlait lord John Uussell, serait de laisser la vérité et l'erreur à leurs propres forces.

« Pourquoi, dit-il, pourquoi ne pas permettre à l'une et à l'autre de circuler librement? Pourquoi ne pas opposer raisonnement à raisonnement, lumière à lumière? Quand môme la cause du vrai souffrirait pour un jour, par cette crédulité humaine qui embrasse l'erreur avec ardeur et reste froide comme la glace devant la vérité, soyez sûrs cependant que le grand jour de la discussion finirait par dissiper les ténèbres des fausses opinions, et que, si lente qu'elle puisse être, l'épreuve du libre examen séparera en son temps le bon grain de l'ivraie. C'est là-dessus que roule toute la question. Le docteur Johnson et d'autres avec lui prétendent que les gouvernements ont le droit et le devoir de contrôler leurs sujets comme les parents leurs enfants. Les amis de la liberté religieuse maintiennent que les gouvernements n'ont point ce droit, n'ont point les facultés spéciales nécessaires à cette fonction. Voilà tout le différend. »

Nous laissons, quant à nous, la question ainsi posée. Dans combien d'années, hélas ! dans combien de siècles peut-être sera-t-elle résolue? La méthode du docteur Johnson, la théorie du magistrat, sont si commodes nonseulement pour expliquer, mais pour justifier la condamnation de toutes les nouveautés! Jusque là, que la vérité se console : n'a-t-elle pas le droit au martyre?

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