‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 41 sur 43 · PE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PE LA LANGUE FRANÇAISE

les savants étrangers; ils me félicitaient d'être né sur une terre de liberté philosophique, tandis qu'ils étaient réduits à gémir de la servile condition du savoir dans leur pays. J'ai visité le fameux Galilée devenu vieux, prisonnier de l'inquisition pour avoir pensé en astronomie autrement qu'un censeur franciscain ou dominicain. La liberté est la nourrice de tous les grands esprits ; c'est elle qui éclaire nos pensées comme la lumière du ciel. »

Après Milton invoquant Galilée, voici encore le mystique Swedenborg qui, parlant du monde intérieur, dit que ce sont les Anglais qui ont le plus de lumière spirituelle, « et cette lumière, dit-il, ils la dérivent de la liberté de parler et d'écrire, et par conséquent de penser. »

Nous voudrions qu'on ne nous attribuât, dans ces réflexions, aucun mauvais sentiment de journaliste au repos; la question est plus élevée. Elle est de savoir quelle sera la langue qu'adoptera désormais la civilisation, que choisiront les idées pour faire leur chemin dans le monde. S'il s'agissait de formuler des dogmes, mieux vaudrait sans doute une langue terminée et immuable. C'est ainsi que les juifs conservent leurs livres dans des caractères inaltérés; et c'est en ce sens que Joseph de Maistre disait, parlant du latin: « Quant au peuple proprement dit, s'il n'entend pas les mots, c'est tant mieux. Le respect y gagne, et l'intelligence n'y perd rien. Celui qui ne comprend point, comprend mieux que celui qui comprend mal... »

Mais ce n'est pas de dogmes qu'il s'agit. Les dogmes sont des vérités qui sortent tout armées, pour ainsi dire, du cerveau de Dieu, et qui sont complètes et achevées dès le jour de leur naissance; une langue immobile leur sied mieux. Mais il s'agit ici de ce que nous sommes et de ce que nous faisons tous; il s'agit du travail, de l'industrie,

5*iD GRANDEUR ET DÉCADENCE

de la politique, de la littérature, des arts, des sciences, de tout ce qui constitue le progrès et la civilisation. Or nous signalons ce fait, que de plus en plus l'humanité pense et parle en anglais. Limprimerie, par exemple, cette parole des temps modernes, se fait de plus en plus anglaise. A d'autres époques de l'histoire de France, il y .1 eu des exilés et des réfugiés qui publiaient dos livres et des journaux, soit en Angleterre, soit en Hollande, soit en Suisse, mais ils les publiaient en langue française. Aujourd'hui c'est en anglais qu'on écrit, et c'est l'anglais qui devient la langue de la grande franc-maçonnerie des idées. Autrefois, il n'y avait pas dans le monde une ville civilisée où il n'y eût un journal publié en français, et maintenant le nombre en diminue tous les jours. Autrefois on n'aurait pas songé, dans une auberge, dans un café, à demander le Times, et aujourd'hui c'est dans cette grande feuille libre que tout le monde va chercher l'histoire contemporaine.

Un certain sentiment d'amertume nous serait pourtant permis à l'aspect de ce découronnement de la langue française. Naguère encore, c'était dans la presse française que le monde civilisé et lettré cherchait sa boussole; c'était la presse française qui était lue, attendue, commentée, discutée par la presse du monde entier. Aujourd'hui, sauf quelques éclairs promptement comprimés, que fait la presse française tous les matins et tous les soirs? Elle commente les journaux anglais. Croit-on que ce soit par goût et par choix que nous allons chercher dans un grand journal étranger, non pas des inspirations, mais de la matière à commentaire? Croit-on que nous ne regrettions pas le temps où la presse et la parole du monde venaient s'accorder au diapason de la France?

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