G I." A UT HE MONDE
ne trompent pas. A Paris le vice doit ressembler à la vertu; le bon goût est la vertu éminente des Parisiens. « Je puis pardonner un crime, car il peut avoir une grande « cause; mais jamais une maladresse, c'est si inutile,* disait madame Récamier... »
Voilà pourtant comme on écrit l'histoire et les mots! Quelle maxime de bon goût! et comme elle ressemble à madame Récamier! La suite de la promenade sur les boulevards est à peu près dans le même ton, et on comprendra aisément que je n'aille pas jusqu'à la Bastille. J'aime mieux dire avec l'auteur: a .Notre pèlerinage est fini... Voici les omnibus qui allument leurs lanternes bleues et jaunes! Allons, une citadine, puis le Cadran-Bleu, une. bouteille de bourgogne et un fdet sauté au Champagne ! » J'espère seulement que mademoiselle Marie et mademoiselle Noémi sont en trop bas âge pour être de la partie.
.N'ayant point les mêmes raisons de m'abstenir, je suivrai madame de Marguerittes aux Tuileries :
« Au bout de la terrasse des Feuillants, dit-elle, il y a une autre terrasse à laquelle on monte par un perron. Là, depuis que neuf heures ont sonné au château, au Garde- Meuble et aux Invalides, il y a un jeune homme qui se promène, en élégante toilette du matin... Ah! le voilà qui s'élance. Suivez la direction de ses pas... Voici venir une forme lointaine... Vous admirez, à mesure qu'elle approche, la cheville exquise enfermée dans une petite bottine foncée... Elle n'a qu'une simple robe de guingamp, mais si bien faite, un col de batiste uni, un mantelet noir, Un chapeau de paille, des gants immaculés...
« Arrivés à quelques pas l'un de l'autre, ils ralentissent leur marche, ils regardent d'un autre côté, et alors,
ci ne par le plus grand des hasards, comme si lui ne
pensait qu'au Trois pour 100, et elle au dernier sermon du P. Ravignan, ils se reconnaissent avec surprise et se disent froidement: Bonjour, madame; — bonjour, monsieur. Puis ils se mettent à marcher côté à côte... Hermance! Alfred! ces deux noms jaillissent spontanément de leurs lèvres. Mais laissons-les... »
Laissons-les, je le veux bien, et passons à une autre terrasse; voici celle du bord de l'eau :
« Là on voit se promener (versles cinq heures) quelques fouîmes solitaires qui ont l'air de fuir la foule, et cependant elles sont bien mises, elles sont jeunes, elles ont l'air jolies. Ah! en voici une qui laisse tomber son mouchoir. Heureusement un jeune homme l'a déjà ramassé... La dame appartient à une classe qu'on trouve là tous les jours, à cette heure, et qui s'appelle les « où dinerai-je? » question qui trouve généralement sa réponse dans un cabinet particulier chez Yéry, ou Véfour, ou les Frères. »
L'auteur continue ainsi sa géographie de Paris à l'usage des jeunes personnes et vous promène du faubourg Saint- Germain au faubourg Saint-Antoine, du bal Musard au cimetière du Père Lachaise, semant sa route des anecdotes les plus comiques. Comme échantillon, voici une vue du bal masqué de l'Opéra.
« Il y a là beaucoup de grandes dames, avec des noms historiques... Toutes les grandes actrices sont là. On peut distinguer la démarche majestueuse de Rachel, se promenant solitairement... Les femmes d'esprit sont là aussi...
108 I. U'Ti;i; MONDE.
Tenez, je n'ai écouté qu'un instant, et j';ii déjà reconnu aux étincelles de son esprit cet esprit brillant, léger comme la mousse du Champagne. C'est madame ****. Auprès d'elle est. madame ***, le grave et métaphysique Daniel Stern... Et à côté, voici une Anglaise, brillante, spirituelle, belle, et sans cœur, ayant mille intrigues en train, et se moquant de toutes, parlant toutes les langues vivantes, capricieuse comme un rayon de soleil, tantôt étourdie connue une bacchante, buvant, fumant, allant à cheval, tantôt douce, pieuse, prude, et dévote, et stricte observatrice des pratiques de l'Église romaine. Celle ci, c'est... »
L'auteur nomme tous les masques, mais franchement je ne me crois pas le droit de prendre les mêmes libertés. Madame de Marguerittes rencontre aussi, et toujours au bal de l'Opéra, Jules Janin, Balzac, Alphonse Karr, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, auxquels je demande pardon de les nommer comme s'ils étaient morts ou seulement immortels ; mais, à coup sûr, parmi toutes les personnes qui sont à ce bal masqué il y en a plus d'une qui, comme le doge de Gènes, serait trèsétonnée de s'y savoir.
J'ai pourtant, je dois le dire, appris quelque chose dans ce livre, j'y ai appris ce que c'e.4 que l'intérieur d'un bureau de journal. Madame de Marguerittes a intitulé un de ses chapitres « un sanctuaire de rédaction, » et, plein du désir de m'ins.truire sur les habitudes de ces êtres mystérieux qu'on appelle des journalistes et de savoir au juste s'il est vrai qu'ils mangent des petits enfants, j'ai pénétré avec mon guide dans les bureaux de rédaction du journal Trois-Etoiles.