Alllil. VON DE
« Vous entrez d'abord dans une salle qui est le grand dépôt de la collection. A travers une porte, vous entendez le son des voix et des rires, et vous vous trouvez dans une grande chambre avec une atmosphère de fumée,
OÙ vous êtes reçu avec des luirrabs Cinq ou six jeunes
gens, en élégant costume du matin, se promènent de long en large, tous le cigare à la bouche. Toutes les inventions faites pour s'asseoir commodément ont élé aceumulées dans cette chambre. Il n'y a point de symétrie dans le mobilier, ni de forme, ni de couleur. Vert, bleu, et rouge, brocart, velours, marocain, etc., tout y est, jusqu'au fauteuil moderne, bas, doux, élastique et rembourré, qu'on appelle ganache.
« L'ami que vous avez demandé est le rédacteur aux ciseaux... II est étendu de tout son long sur un sofa bleu-ciel... C'est un jeune homme pâle, sentimental et de bonne tournure; très-habile à s'approprier les idées tles autres, incapable d'en avoir une à lui seul... Le voilà... à côté de lui est une pyramide de journaux; de sa main délicate et blanche il tient une formidable paire de ciseaux... Deux jeunes gens se promènent bras dessus bras dessous dans la chambre, le cbapeau sur la tète et fumant leur cigare comme dans la rue; ils nous offrent un cigare et continuent leur conversation. A une petite table près de la fenêtre est assis un autre jeune homme qui écrit: c'est le rédacteur politique... Le rédacteur en chef est plus loin; et, étant parmi les privilégiés, nous allons entrer dans son sanctuaire. Nous traversons encore une salle élégamment meublée où se tient un fonctionnaire tranquille, ayant du décorum et une décoration, et qu'on appelle, le secrétaire... Puis nous entrons dans le plus tranquille et le plus charmant des cabinets. La porte
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s'est refermée sans bruit, les épais tapis amortissent le bruit des pas, les doubles rideaux aux fenêtres adoucissent la lumière. Tout autour, et du haut en bas, sont des livres, des livres, des livres... Au milieu est une grande table, chargée des plus beaux produits des arts... Sur la cheminée, une superbe pendule de Boule, et des vases aussi beaux. Dans un grand fauteuil de velours, une table devant lui, est assis le rédacteur en cbef lui-même, enveloppé dans une robe de chambre de velours noir. Il n'est point plongé dans de profondes rêveries, ou s'il médite, il n'y parait pas; mais sa tète est confortablement renversée sur le dos du fauteuil, pendant qu'il aspire l'oubli de tous les soucis par le tuyau d'ambre d'un narguillé parfumé. Que vois-jc donc sur la table? un grand vase plein de fleurs, une pyramide d'écaillés d'huîtres, une bouteille de chablis vide, une assiette de porcelaine avec des poires et des oranges, les débris d'une omelette soufflée, une cafetière d'argent, du lait chaud; est-ce que par hasard on nous attendait à déjeuner? La table est mise pour deux, et cette délicieuse et molle chaise basse, avec son dossier de satin, est placée là exprès pour nous. Doucement! ce n'est pas nous qu'on attendait, et l'autre est déjà partie. Voici les signes d'une autre présence; voici sous la table un mouchoir très-fin, très-blanc, nous le ramassons et nous ne pouvons nous empêcher de lire sur un des coins, en lettres brodées, le nom de Nathalie... « La nuit, c'est le tour du travail des compositeurs et des imprimeurs. « Pas de copie, crie leprote; pas de <( feuilleton! n Que Faire? 11 n'y a plus personne au bureau, naturellement. Le prote crie : « Feuilleton. » A quoi un petit gamin en blouse et coiffé d'un bonnet de papier répond: « Mademoiselle Euphrosine, rue Saint-Georges,))
el le voilà parti pour la rue Saint-Georges, où Le feuilletoniste est à souper avec une société choisie; et pendant qu'il broche la fin de son feuilleton, le gamin se donne un verre de Champagne dans L'antichambre avec l-'lorine la soubrette... »
L'auteur de ce tableau séduisant ne dit point quel en est l'original, et c'est fâcheux, car enfin il n'est pas sur que tous les journalistes de France et de Navarre aimassent à s'y reconnaître. Pour ma part, en fait de bureaux de rédaction, je connais ceux du Journal des Débats et de la Revue des Deux Mondes. Or je suis obligé de dire que le mobilier de ces deux sanctuaires ne répond pas tout à fait à la description qu'on vient de lire. Le peuple américain, et mesdemoiselles Marie et Noëmie, n'en croiront pas moins, sur la foi d'un témoin oculaire, que la profession d'un journaliste, à Paris, consiste à fumer le narguillé dans des faut» uils de velours, à déjeuner avec Nathalie et à souper avec Euphrosine, et qu'un bureau de rédaction est un lieu où l'on chante du matin au soir la romance du Pré aux Clercs :
Et doucement l'on y passe la vie A célébrer te Champagne et l'amour.
Mais que dirait-on en Amérique, si à notre tour nous allions prendre pour un portrait tout à fait ressemblant la description que fait Charles Dickens d'un journal de New York! Je vais en mettre ici seulement quelques traits en regard de l'autre tableau ; je les prends dans le roman de Martin Chuzzlewil :
■ Martin se retourna, et vit auprès de lui un homme blême, les joues creuses, les cheveux noirs, de petits veux noirs clignotants, et la plus singulière expression de
UI L'AUTRK MONDE.
figure... Il avait un chapeau à larges bords pour se donner un air solennel, et les bras croisés pour se donner l'air imposant. Il était assez piètrement vêtu d'un paletot bleu qui lui descendait aux chevilles, avec un pantalon court et large de la même couleur, et un gilet de chamois fané à travers lequel un jabot sale cherchait à attirer l'attention...
« — Mon nom, monsieur, dit -il à Martin, est le colonel Diver. Je suis le rédacteur en chef du journal le Tapageur, de New-York...
« Martin suivit son nouvel ami, et ils s'arrêtèrent devant une maison sur laquelle il y avait écrit en grandes lettres : le journal le Tapageur. Le colonel le conduisit, par un escalier sombre et sale, dans une chambre de même apparence, pleine de débris et de coupures de journaux et de manuscrits. Là, derrière une affreuse vieille table était assis un individu avec un bout de plume dans la bouche et une paire de grands ciseaux dans la main droite, tailladant une série de numéros du Tapageur ; et c'était une si drôle de figure, que Martin eut quelque difficulté à garder son sérieux quoique sous l'œil du colonel.
« Le personnage était un petit jeune homme de trèsjuvénile aspect et d'une pâleur malsaine, due peut-être â ses profondes méditations, peut-être aussi à l'usage immodéré du tabac, qu'il était en train de chiquer ênergiquement. Il avait son col de chemise rabatlu sur une espèce de ruban noir ; et ses cheveux flasques et rares nonseulement étaient rejetés en arrière pour que rien ue fût perdu de la poésie de son front, mais avaient été en cerains endroits frottés jusqu'à la racine, c^ qui donnait à ses protubérances un aspect d'érysipèle. Il avait un nez camard, le bout très-retroussé, avec un dédain plein de
fierté. Sur sa lèvre supérieure errait un léger duvet qui malgré tous les soins ressemblait plutôt à des traces de pain d'épice qu'à une promesse de moustaches... Il était très-enfoncé dans son travail, et chaque fois qu'il donnait un coup de ciseaux, il raccompagnait d'un coup de mâchoires qui rendait son aspect terrible.
« Martin crut d'abord que c'était le fils du colonel, l'espoir de la famille et du Tapageur. 11 commençait même à dire au colonel combien il était touché de voir son petit garçon jouer au rédacteur dans un âge si tendre, quand le colonel lui dit fièrement :
« — Mon correspondant militaire, monsieur, M. Jefferson Brick.
« Martin fit un soubresaut en pensant à la bévue qu'il avait été sur le point de commettre. M. Brick sembla trèssatisfait de la sensation qu'il avait produite sur l'étranger, et lui donna une poignée de main avec une condescendance faite pour le rassurer et pour lui faire entendre qu'il n'y avait point lieu de s'effrayer, et qu'il ne lui ferait pas de mal.
« — Vous avez entendu parler de Jefferson Brick, monsieur? dit le colonel avec un sourire. L'Angleterre, l'Europe, ont entendu parler de Jefferson Brick. Voyons un peu : quand avez-vous quitté L'Angleterre, monsieur? « — H y a cinq semaines, dit Martin.
« — Cinq semaines, dit le colonel en s'asseyant sur la table et ballottant ses jambes, et en ayant l'air de réfléchir. Permettez-moi de vous demander, monsieur, lequel des articles de M. Brick était, à cette époque, le plus désagréable au Parlement anglais et à la cour de Saint- James?
« — Sur ma parole, monsieur, dit Martin, je ne sais.
« — J'ai lieu de croire, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles aristocratiques de votre pays tremblent en intendant le nom de Jefferson Brick. J'aimerais à savoir, monsieur, de votre propre bouche, laquelle de ses sentences a porté les coups les plus terribles?...
« — Sur mon âme, dit Martin, je ne puis vous donner un<> réponse satisfaisante, caria vérité est que...
« — Arrêtez! dit le colonel, en jetant un regard majestueux sur son correspondant militaire, l'uis, accompagnant chaque phrase d'un coup de tète : — Vous allez dire, n'est-ce pas, que vous n'avez jamais entendu parler de Jefferson Brick, monsieur, que vous n'avez jamais lu Jefferson Brick, monsieur, que vous n'avez jamais vu le journal le Tapageur, monsieur, que vous ne connaissez pas sa puissante influence sur les cabinets de l'Europe, n'est-ce pas?
« - - C'est ce que j'allais vous faire observer, dit Martin.
« — Du calme! Jefferson, dit le colonel gravement. Ne parlez pas... Oh! vous autres Européens!... Allons! prenons un verre de vin.
Sur quoi il descendit de sa table et prit dans un panier une bouteille de vin de Champagne et trois verres.
« — M. Jefferson Brick, monsieur, dit le colonel en remplissant son verre et celui de Martin et passant la bouteille au troisième personnage, va nous prononcer quelque chose.
« — Eh bien! monsieur, dit le correspondant militaire, puisque vous m'y conviez, je vais porter un toast au Tapageur et à ses confrères; au puits de la vérité, dont les eaux sont noires parce qu'elles sont de l'encre
d'imprimerie, mais assez transparentes pour que mou pays puisse y voir réfléchir l'ombre de sa destinée.
« — Bravo ! bravo ! dit le colonel avec extase. Quel langage fleuri, monsieur. Tenez, voici la numéro d'aujourd'hui, monsieur; vous y trouverez Jefferson Brick à son poste ordinaire, à l'avant-garde de la civilisation.
« Le colonel s'était rassis sur la table; M. Brick en fit autant, et ils se mirent à boire énergiquement. Ils regardaient de temps en temps Martin qui lisait le journal, et ils en étaient à leur seconde bouteille... »
Voici encore une autre scène :
« — Comment se porte la reine Victoria, monsieur?
« — Mais pas mal, je l'espère, dit Martin.
« — C'est la reine Victoria, n'est-ce pas, qui ne sera pas dans ses petits souliers quand elle entendra parler du jour de demain; oh! non, n'est ce-pas?
« — Et pourquoi donc y serait-elle? dit Martin.
« — Oh! non, elle n'aura pas le frisson, n'est-ce pas, quand elle saura ce que nous faisons ici; non, n'est-ce pas?
« — Mais je jurerais bien que non, dit Martin
« L'étranger le regarda avec un air de profonde pitié pour son ignorance, et lui dit : — Eh bien, monsieur, je puis vous dire cela. Il n'y a pas une locomotive sautant en l'air dans notre glorieux pays qui soit plus mise en pièces que ne le sera cette jeune femme dans son luxueux apparment de la Tour de Londres, quand elle lira le prochain numéro de la Gazette de Watevtoast...
« — Sur mon àni', dit Martin, je ne savais pas que la reine Victoria lisait la GuÂ,ette de... je ne sais plus quoi...
1tfi L'AUTRE MONDE.
« Le général sourit avec indulgence et lui dit : — On la lui envoie, monsieur, on la lui envoie par la poste.
o — Mais je vous ferai observer, dit Martin, qu'elle ne demeure pas à la Tour.
« — La reine d'Angleterre, Messieurs, interrompit Mark avec la plus grande politesse el en les regardant avec im sérieux imperturbable, la reine loge habituellement à la Monnaie, pour veiller sur le trésor. Elle a un logement à rôle de son bureau, dans l'hôtel du lord-maire, mais elle ne l'occupe pas souvent, parce que les cheminées fument... »
Je me borne à ces portraits au crayon dans lesquels Dickens a déployé sa puissante verve comique, et je veux bien les prendre pour des caricatures; mais j'espère que les Américains, de leur côté, voudront bien puiser leurs notions sur Paris et ses habitants dans d'autres livres que celui qui m'est tombé sous la main.
El puisque j'ai parlé de l'Amérique, qu'il me soit permis d'en dire encore quelques mots. 11 ne faut pas demander à un poirierde produire des pêches. On pourraiten dire autant de l'Amérique; et le tort grave de presque tous ceux qui vont aux États-Unis, c'est de vouloir y trouver ce qui ne peut pas y être. L'Américain en est encore à la période de l'action et du travail; ce n'est que lorsqu'il aura conquis le repos et l'oisiveté qu'il entrera dans la période de l'art. Il ne faut demander à cette société nouvelle ni la grâce, ni le charme, ni la surface polie qui appartiennent aux sociétés avancées, pour ne pas dire corrompues.
L'Américain n'a pas toujours des gants, parce qu'il fait œuvre de ses mains. Il travaille, il va de l'avant, sans jamais s'asseoir; il ne se reposera que quand il sera arrivé;
el comme il a l'intention d'aller au bout du monde, il a encore de l'espace et du temps devant lui.
Ah! l'Amérique! l'Amérique avec le far west, avec ses prairies sans bornes, avec ses forêts auprès desquelles les nôtres ne sont que des bouquets d'arbres, avec ses fleuves auprès desquels les nôtres ne sont que des ruisseaux, avec ses lacs grands comme nos mers, l'Amérique avec l'espace, le grand air, avec les cataractes et les abîmes, l'Amérique avec son industrie naissante, avec l'indomptable esprit d'entreprise et la superbe et insolente audace de ses enfants; ah! il y a dans ce nouveau monde, dans cette race neuve et dans cette nature adolescente quelque chose qui appelle et qui attire comme le soleil ou comme l'avenir et le mystère. Des rivages encombrés du vieux continent, que de milliers de regards se tournent déjà vers celte terre libre! Je vois d'ici l'Amérique ouvrant les bras aux affamés, aux déshérités, aux désespérés et aux révoltés de toutes les parties du monde en leur disant : Venez, j'ai de la place; venez, j'ai la terre et la mer; j'ai des bois, j'ai des fleuves; j'ai du fer, du plomb; j'ai du travail, j'ai du pain, j'ai de l'air; venez, j'ai de l'or. Secouez vos sandales, et laissez-en la poussière au vieux monde; venez vous retremper dans les sources vives de la nature. Ad nos, ad salvturem undam, venite, poptdi.
Je terminerai par cet hymne triomphant d'un poète américain, Herman Melville :
« Salut! mon Amérique libre ; terre du printemps. Le printemps, le printemps, il vaut mieux que l'automne; il a toute l'année devant lui. Voici la terre nouvelle, la terre du printemps. Voici la race qui ne connaît point de passé, qui ne connaît pas de ruines, qui ne
marche pas en triomphe lugubre sous les vieilles arcades qui tombent et s'écroulent. L'églantier sauvage et le sapin odorant sont pour elle l'arche triomphale. Elle aime le creux des fraîches vallées ; elle ne s'enferme pas sous la voûte sombre de L'ermite. Vive la race du printemps! (l'est une terre nouvelle et au berceau ; c'est un géant à peine né qui sourit dans sa force. Monde nouveau, monde de joie! l'Océan le berce; la rosée du matin couvre son front; la verdure qui caresse ses jeunes tempes est embaumée. Tout est pour lui fraîcheur, espérance, avenir, joie, entreprises et nouveautés! Le jeune faon bondit près de lui; les jeunes fleurs sont en boulon, le rouge-gorge essaie ses ailes et ses chansons dès l'aube. Le géant déploie ses bras, il essaye ses forces ! Vive le jeune et hardi géant ! Vive la race du printemps et de l'avenir! »
Voici le vrai nouveau monde, et en voilà le cantique, que ne peuvent ni comprendre ni sentir ceux qui, comme nous tous, sont sortis du sein malade des vieilles sociétés. Pour pouvoir s'acclimater à cette civilisation qui commence, il faut être aussi jeune qu'elle; ce n'est pas la tante des États- Unis si nous n'avons plus vingt ans. La société de L'Amérique ressemble à ces forêts vierges qui couvrent encore son sol et dans lesquelles régnent le luxe extravagant et l'abondance désordonnée de la nature, et il ne faut pas y aller chercher les allées sablées des jardins anglais ou les allées taillées de Versailles.
WGLETERRK
Septembre 185-2.
Quand le corps do Nelson, troué par les balles, fui rapporté en Angleterre pour y recevoir les derniers honneurs, il fut exposé dans une chapelle ardente, puis transporté dans son tombeau royal de Saint-Paul au milieu de l'enthousiasme, du délire et des sanglots du peuple. Quand le plus vulgaire des accidents, la chute d'un cheval allant au pas, brisa dans sa plénitude la vie précieuse de Robert Peel, toute une population en deuil vint pendant plusieurs jours prier et pleurer devant la maison où se passait l'agonie de son bienfaiteur. Le deuil que tous les Anglais du monde portent aujourd'hui en l'honneur de Wellington n'a pas ce caractère d'entraînement passionné;
il est aussi universel et aussi triomphal, mais il a pour ainsi dire quelque chose de plus officiel et de plus classique. Nelson et Peel, charnu des deux était tombé sur son champ de bataille, encore chaud de sa victoire, et au milieu des premiers transports de la reconnaissance publique. Wellington avait vécu assez longtemps pour entrer vivant dans l'histoire; il était devenu dans son pays une sorte d'objet consacré, autre chose qu'un mortel ordinaire; les Anglais avaient fini par le regarder comme une institution, et, selon leurs expressions, comme un des grands piliers de l'Etat. Il n'était plus contesté, et l'Angleterre prendra le deuil du duc comme elle prendrait celui du roi ou de la reine.
On ne dira point que Wellington fut de la vraie race des héros. Les héros naissent tout armés, comme Minerve. Ils ne se font pas eux-mêmes; Dieu les jette tout faits sur la terre ; c'est le petit nombre des élus. Wellington fut le fils de ses œuvres, et s'il arriva au rang des grands hommes, ce fut par le travail, par la persévérance et par la vertu. Les héros s'usent vite et meurent jeunes; ils dépensent la vie en prodigues el jettent à pleines mains la part de jours et de gloire que Dieu leur a distribuée. Alexandre, César, Napoléon eurent achevé leur tâche de bonne heure; Wellington vécut près d'un siècle, dépensant sa vie et accumulant sa gloire avec la tranquillité d'un esprit rangé et d'une bonne conscience.
Il y a aussi des hommes qui absorbent et résument en eux la vie de tout un peuple, et qui en sont comme l'incarnation. C'est ainsi que, sous l'empire, la France respirait par les poumons de l'empereur, et réglait pour ainsi dire son pouls sur le sien. Elle s'était donnée corps et âme à son idole, et elle l'adore encore. Mais c'était un
sentiment tout différent, nous pourrions dire tout con- Iraire, qui était au fond de l'immense popularité de Wellington auprès des Anglais. Ce qu'ils aimaient en lui, c'était L'homme qui, dans la toute-puissance, était toujours resté le premier sujet de la loi et du roi, et qui reportait tout à celte source commune; ils le plaçaient avec confiance sur la seconde marche du trône, parce qu'ils savaient qu'il respecterait toujours la première. Général heureux et citoyen soumis, il répondait admirablement à ce sentiment si anglais, le respect de la loi civile. Dans la guerre comme dans la paix, depuis le début de sa carrière jusqu'à la dernière année de sa vie, il ne suivit qu'une seule idée, celle du devoir; il posséda la supériorité moi aie plutôt que la supériorité intellectuelle, et néanmoins il arriva par la seule force de la vertu à un ascendant et à un empire qui ne sont ordinairement le partage que du génie.
Par une coïncidence assez curieuse, et quia été signalée bien des fois, la même année vit naître Napoléon, Wellington, Chateaubriand, Cuvier, Uanning, Walter Scott. C'est en 17G9 que naquit, en Irlande, Arthur YYellesley, depuis duc de Wellington. On sait qu'il n'y a rien de plus problématique, de plus « perdu dans la nuit des temps d qu'une généalogie irlandaise. On a trouvé à O'Connell une descendance des rois milésiens; pour les Wellesleys et les Cowleys, on n'est encore remonté que jusqu'à la conquête de l'Irlande. Le plus clair, c'est que l'homme illustre de la maison paraissait s'inquiéter assez peu de son arbre et avait la conscience d'en être la meilleure branche ; dans l'incertitude de son jour de naissance, il avait fini par le fêter le 18 juin, U- jour le plus fameux de sa vie. Cet anniversaire ne commença sans doute qu'après 1815.
Arthur Wellesley fut élevé d'abord au collège d'Eion, d'où il passa dans une école militaire française, celle d'Angers. Lieutenant à dix-huit ans, capitaine à vingtdeux, colonel à vingt-six, son premier service actif fut en Hollande. Mais sa véritable éducation militaire se fit dans l'Inde, où il fit la guerre pendant huit ans. On comprend que nous ne pouvons point le suivre pas à pas dans sa carrière; elle ne peut avoir d'intérêt pour nous qu'au moment où elle se mêle aux affaires de l'Europe, c'est-à-dire lorsque le colonel YYellesley, devenu général, est envoyé en Portugal. Ce fut là seulement qu'il donna la mesure de cet esprit de discipline et de cetle indomptable persévérance qui devaient le porter lentement, mais sûrement, au plus haut point de la fortune. Nous ne faisons point l'histoire de la campagne de la Péninsule, et nous n'y voulons saisir que certains traits personnels à l'homme qui nous occupe. Or, dans l'appréciation des résultats auxquels parvint le duc de Wellington, il faut toujours tenir compte des embarras innombrables qui entravaient sa marche; il faut toujours se souvenir qu'il n'était pas le maître, qu'il avait derrière lui une assemblée délibérante, un Parlement qui contrôlait et discutait tous ses actes. Un général espagnol lui disait un jour : « Mais il y a de quoi vous donner la fièvre; » et il répondit tranquillement : « J'ai agi selon le meilleur de mon jugement, et je no m'inquiète ni de l'ennemi qui est devanl moi, ni de tout ce qu'ils pourront dire là-bas. » Il mettait la pensée du devoir partout, dans les petites comme dans les grandes choses. Quand il revint de l'Inde, où il avait commandé des armées, il alla dans une ville de province faire faire l'exercice à des recrues. Un jour que dans l'Inde on lui avait Ole un commandement qui lui
était 'lu, il écrivait simplement à un de ses frères : uYous comprenez combien cet arrangement me contrarie; mais je n'ai jamais fait grand fonds sur le patriotisme d'un bouime qui ne saurait pas sacrifier ses vues personnelles guand cela est nécessaire. » Il avait affaire à des alliés tjiii lui donnaient plus de mal que les ennemis. Ses déliée lies, devenues si célèbres en Angleterre, seront d'impérissables témoignages en son honneur. Il ne parvint à rétablir la discipline en Espagne qu'en faisant pendre les pillards Quand il entra en France, par le> Pyrénées, il écrivait : « Je ne veux pas qu'on pille les paysans français. » Il disait encore : « Il m'est absolument indifférent de commander une armée grande ou petite; mais, grande ou petite, il faut qu'elle m'obéisse, et surtout qu'elle De pille pas. » Peut-être pourrait-on dire que chez lui cette rigueur de discipline tenait autant au sentiment de l'ordre qu'à celui de l'humanité; mais le résultat était le même.
Le gouvernement anglais, quand il jetait dans la Péninsule un jeune général avec une dizaine de mille hommes, ne se doutait pas qu'il allait changer la face du monde. 11 ne fut pour rien dans la loi tune de Wellington. Cet homme presque ignoré commença isolément et silencieusement, dans un coin de l'Europe, cette guerre qui devait être si fatale à l'empire. D*abord,à force de combats, de défaites comme de victoires, il forma à l'Angleterre une armée régulière, une armée donl ii écrivait plus tard qu'elle était « prête à aller partout et à faire tout, d Ensuite, quand l'Europe entière était accablée par l'irrésistible génie de l'empereur et domptée par ses victoires, seul il devina le foyer de la résistance et de la future révolte.
Toute sa vie Wellington fut un homme de résistance. 11 le fut plus tard en politique; il le fut alors dans la guerre. L'Espagne fut, dans ce temps-là, ce qu'avait été la Bretagne au temps de César : le dernier rempart. Wellington s'y adossa, et s'y défendit. Son œuvre était de laisser à l'empereur le temps de se fatiguer, à l'Europe le temps de se révolter. C'était là qu'était le point malade, le talon d'Achille; aussi les regards de l'Europe avaient fini par se porter sur ce coin où couvait la flamme, et sur cet homme peu brillant, mais opiniâtre, qu'on n'avait pas aperçu tout d'abord. L'empereur le sentait, et des hauteurs du septentrion il parlait de temps en temps de fondre sur le Midi et d'aller en finir par un coup de tonnerre. Cette sourde et muette protestation était pour lui une douleur incessante et irritante, le point noir qui menaçait sa destinée.
Encore une fois, nous ne faisons point de stratégie et nous ne racontons point des batailles ; nous ne dessinons que les traits généraux. Nous ne cherchons pas plus à faire des comparaisons entre Napoléon et Wellington; ce serait une puérilité. 11 n'y a entre ces deux hommes que des contrastes; il y a entre les deux la différence de l'épopée à l'histoire, de la poésie à la prose.
Quand on parle de Waterloo, le fantôme à la redingote grise se lève dans toutes les imaginations et les emporte éperdues dans la région des songes. 11 faut que la France prononce sans peur ce nom sinistre. Ce serait une faiblesse de jeter un linge trompeur sur cette large blessure; il ne la couvrirait pas, il n'en dissimulerait ni la profondeur ni la gloire; il n'en arrêterait pas le sang. Perdu ou gagné, Waterloo ne retranche et n'ajoute rien à l'immortalité de l'empereur, et les chantres futurs de
sa gloire trouveront plus de grandeur dans sa chute qu'ils n'en auraient trouvé dans son triomphe.
En retournant à l'histoire, nous trouvons le duc de Wellington écrivant, dans un français que nous lui laissons : o Notre bataille du 18 a été une de géants, et notre Succès a été complet, comme vous voyez. Que Dieu me favorise assez pour que je n'en aie plus, parce que je suis désolé de la perte de mes anciens amis et cotnrades. Mon voisin et collaborateur (Bhlcher) est en bonne santé, quoiqu'un peu souffrant de la chute qu'il a faite d'un cheval blessé sous lui dans la bataille du 16. »
Dans sa correspondance, on trouve aussi ce passage remarquable : « Le général *** est venu aujourd'hui négocier le passage de Napoléon en Amérique, à quoi j'ai répondu que je n'avais pas autorité pour cela. *** voudrai! le tuer, mais je lui ai dit que je protesterais, et que j'insisterais pour qu'il fût disposé de lui d'un commun accord. Je lui ai dit aussi que, comme son ami, je lui conseillais de n'avoir rien à faire dans un acte aussi ignoble; que lui et moi avions joué des rôles trop importants dans ces affaires pour devenir des bourreaux (exeeutioners), et que j'étais bien déterminé, si les souverains voulaient le mettre à mort, à ce qu'ils nommassent un exécuteur qui ne serait pas moi. h
Il faut savoir le reconnaître, à l'heure fatale de l'invasion, le duc de Wellington, à côte des Prussiens, des Russes et des Autrichiens, représenta la civilisation. Il empêcha le maréchal Blûcher défaire sauter les ponts de Paris; et en 1818, au Congrès d'Aix-la-Chapelle, ce fut lui qui fit décider l'évacuation de la France. Ce fut, si l'on veut, par sagesse autant et plus que par inclination. 11 comprenait que la France ne dormirait pas sur l'oreil-
1er do la honte, et que l'insomnie de la France troublerait toujours le repos de l'Europe. Il comprit cela dans t,ous les temps, et il disait encore, vingt-cinq ans plus tard, en 1811, dans la Chambre des lords : « Depuis 1814 jusqu'à aujourd'hui, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour maintenir la paix de l'Europe, et par-dessus tout pour maintenir la bonne intelligence de l'Angleterre et de la France. Je répète que j'ai fait plus que personne au monde pour placer la France dans le rang qu'elle doit occuper en Europe, par la ferme conviction que j'ai maintenant plus que jamais, que si la France n'est pas dans cette position, alors il n'y a pas à songer à la paix de l'Europe, ni à aucun règlement sérieux de la politique générale. » Toujours dans la conduite et le langage du duc de Wellington on retrouve non pas la chaleur du sentiment, mais la sagesse du raisonnement. C'est ainsi (pie dans sa vie politique il se montrait libéral, non par goût, mais par prudence ; c'est ainsi que dans sa vie privée il était généreux, non pas tant peut-être par instinct et par effusion spontanée que par esprit de convenance et « parce que cela devait êlre. »
11 y a longtemps qu'on a remarqué que dans le nombre considérable de ses dépèches on ne rencontre pas une seule fois le mot de « gloire >», mais on y trouve toujours celui de « devoir. » Ce huit, qui caractérise l'homme, indique aussi le genre de sentiment qu'il inspirait. 11 est impossible de ne pas éprouver pour lui un grand et sincère respect, mais il ne parle ni au cœur ni à l'imagination; il vous impose l'estime, mais il vous laisse froid. Un poëte anglais l'a fidèlement cl heureusement peint dans ces mots ' : « Le voilà qui passe, son chapeau bien serré
1 Sir Edward Bulwer, dans Timon.
Wl.l I.IMITON. 127
sur son Front ferme, la taille roi de dans son habit boutouné. An dedans lo cœur d'acier trempé. 11 n'a point les trésors des riches natures, ni le généreux soleil des âmes exubérantes... Au mot de commandement ses passions l'ont halte; en lui chaque vertu, chaque faute est également
disciplinée;.... quand il s'échauffe, il raisonne encore
A ses yeux, les États sont un camp, le monde est un champ de manœuvres. Et cependant combien il reste pur, à côté des autres conquérants ses semblables! Froides sont ses lèvres, mais elles n'ont point le sourire du mensonge; rigide est son cœur, mais le signe de l'Homme y est gravé; aucun crime ne fut son piédestal..., et l'éternel Moi ne fut point sa loi... »
A ses soldats aussi il inspirait la confiance, le respect, plus que la sympathie et l'enthousiasme. Il prenait soin d'eux, de leurs estomacs, de leurs habits et de leurs souliers, mais il ne savait pas toucher et l'aire vibrer en eux les cordes sensibles. Cette rigoureuse discipline morale et matérielle qu'il s'imposait à lui-même comme il l'imposait aux autres, devait naturellement exclure tout élan et tout entraînement. Il n'avait jamais de faiblesses, et il est rare que les hommes aiment beaucoup ceux qui n'ont rien à se faire pardonner.
Il est vrai qu'il ne faut pas juger ce côté de son caractère au point de vue français. Le soldat anglais n'aime point à se nourrir d'imagination, et, s'il était à jeun, il lui serait assez indifférent d'être contemplé par quarante siècles. Mais avec ces mots-là vous ferez aller le soldat français au bout du inonde, sans pain et sans souliers. 11 suffit de lui parler de gloire et de victoire, il mourra pour des rimes. La France est un pays où la gloire trouve à toute heure ce qu'une femme
cherche toute sa vie : Être aimée pour elle-même. Ainsi, Wellington avait une belle et grande qualité, le
respect de la vie des hommes; il ménageait le sang. Mais c'est encore une de ces qualités qui ne sont point faites pour loucher lésinasses, et c'est précisément par les soldats qu'elle est le moins appréciée. Les hommes n'ont, au fond, aucune reconnaissance pour ceux qui ménagent leur vie; au contraire, on dirait qu'ils aiment mieux ceux qui la dépensent largement. L'empereur n'était pas avare d'hommes, et il est resté le dieu des soldats et du peuple, et c'est dans les provinces qui avaient le plus souffert pour lui que son nom est encore le plus populaire.
C'est à Waterloo, et ensuite au congrès de Vérone, que se termine la partie que nous pourrions appeler européenne de la vie du duc de Wellington. Il nous reste à le suivre dans la seconde moitié de sa carrière, c'est-à-dire dans les affaires intérieures de son pays.
Jamais homme ne fut, de son vivant, comblé d'autant d'honneurs et de récompenses. Après chaque campagne, il avait été décoré d'un nouveau titre; il avait été créé successivement baron, vicomte, comte, marquis et enfin duc; et comme tous ces titres lui avaient été conférés en son absence, il les reçut tous à la fois, quand après la campagne de 1814, il rentra en Angleterre. Les annales du temps racontent longuement cette cérémonie. Le nouveau duc avait pour parrains les ducs de P.eaufort et de Uichmond; quand il entra avec eux dans la Chambre des lords, il alla saluer le grand chancelier; après quoi le greffier donna lecture des lettres patentes de tous ses titres. Le récipiendaire alla ensuite s'asseoir au banc des ducs, puis il se leva, et, ôtant son chapeau, salua respectueusement la Chambre.
Le lord-chancelier lui adressa alors une allocution dans laquelle il exprimait en termes pompeux la reconnaissance du pays, et à laquelle le duc fit une réponse où on le retrouve tout entier. Nous insistons sur ces détails, parce qu'ils ont une forte couleur locale, et parce que rien ne fait mieux ressortir ce contraste que nous avons déjà signalé, non-seulement entre Napoléon et Wellington, mais aussi entre les deux peuples dont ils étaient les représentants. Avec une nation comme la nation française, amoureuse de gloire, et plus avide d'égalité que de liberté, un général comme Bonaparte devait nécessairement arriver à la dictature, puis au trône. Mais chez une nation du caractère de la nation anglaise, un homme du caractère de Wellington ne devait aspirer qu'à une grandeur constitutionnelle. Des deux côtés, les deux pays et les deux hommes se convenaient admirablement. Ainsi, il parait que le duc de Wellington, quand il eut à répondre au lord-chancelier, se trouva visiblement embarrassé et comme intimidé par les éloges qu'il venait de recevoir; et il assura la Chambre « qu'il avait fait tous ses efforts pour servir de son mieux son pays et son prince, et s'efforcerait de le faire encore quand l'occasion s'en présenterait, de la meilleure manière que le lui permettraient ses humbles moyens. »
Une cérémonie du même genre eut lieu aussi dans la Chambre des communes, où le duc fut également appelé a recevoir des remercîmehts publics. Quand il entra, tout le monde se leva en poussant des bourras anglais. Vn fauteuil avait été placé pour lui à la droite du président ; il s'y assit et resta quelques instants la tète couverte. Quand tout le monde eut repris sa place, il se leva, ôta son chapeau et adressa à la Chambre une courte allocution
qu'il termina ainsi : 8 11 m'est impossible d'exprimer la gratitude que je ressens. Je ne puis qu'assurer la Chambre que je serai toujours prêt à servir mou roi et mon pays en quelque qualité que l'on pourra juger mon service utile et nécessaire. » C'était cette abnégation civique, cet héroïsme dévoué, désintéressé et modeste, qui rendaient Wellington cher à ses compatriotes. Puis, après une période où toutes les nations avaient produit des hommes de guerre, les Anglais étaient heureux de pouvoir montrer aussi un général, et de le produire au premier rang dans celte great exhibition. C'est un sentiment que le président de la Chambre des communes exprimait en termes poétiques quand il disait : « La nation vous doit cette satisfaction, de pouvoir, au milieu de la constellation de guer riers illustres qui ont récemment visité notre pays, leur présenter un général à nous, à qui tous ont par acclamation décerné la prééminence. »
Comme, en Angleterre, la reconnaissance nationale ne se borne point à des hommages platoniques, elle se traduisit aussi, à l'égard du duc de Wellington, eu des formes plus substantielles. Le Parl< ment lui votasuco ssivement: en 1810, une pension de 50,000 fr.; en 1812, un don de 2 millions 500,000 fr.; en 1814, un don de 10 millions; en 1815, un don de 5 millions; en tout, 22 million» 500,000 fr., et peut-être en oublions-nous. De plus, il cumula jusqu'à la fin de ses jours un nombre considérable de fonctions publiques auxquelles étaient attachés de larges traitements. Nous ne comptons pas toutes les doualions et toutes les pensions qu'il avait reçues des souverains de l'Europe, et qui devaient grossir aussi cette fortune.
Comme on le voit, l'Angleterre fut généreuse à sa ma-
Bière; elle se montra reconnaissante jusqu'aux limites du possible. Elle donna a son général tout ee qu'elle avait d'honneurs et d'argent, tout ce qu'un pays peut donner à un de ses citoyens sans lui donner l'empire. Précisément parce qu'elle réservait celte chose unique, la couronne, elle prodigua tout le reste comme une large indemnité. Le \ieux duc resta jusqu'à sa mort en paisible possession d'une masse de places et de traitements sans que l'opinion publique en ressentit la moindre jalousie; et de son côté il en jouissait avec une parfaite tranquillité, comme d'une légitime récompense due à ses services. Ayant la conscience d'être toujours prêt à servir, il recevait sans scrupule le salaire de sa charge. Nous répétons qu'il ne faut pas juger l'Angleterre au point de vue français. Les Anglais trouvaient tout naturel que le général qui les avait préservés de l'incendie universel reçût pour ainsi dire une grande prime nationale: et lui, de son côté, était toujours disposé à aller partout où on voudrai! l'envoyer. Quand on le forçait à prendre le ministère pour coopérer à des mesures qui lui déplaisaient, il disait: « Amplement « récompensé comme je l'ai été par mon souverain et par « mon pays, je n'ai pas cru avoir le droit de refuser. » C'était en cette qualité de serviteur public que lui-même il se considérait; et il faisait honnêtement et consciencieusement la besogne pour laquelle il était engagé; nous ne voudrions pas dire « payé » ; mais si ce mot pouvait être ennobli, il l'eût été par lui. Le souverain et le pays qui l'employaient savaient qu'ils pouvaient compter sur lui. sur sa fidélité et sa ponctualité; cela plaisait à um nation exacte dans ses mœurs et probe dans ses transactions, et explique comment l'Angleterre et Wellington se convenaient si bien et faisaient si bon ménage. Le carac-
1ère positif et jusqu'à un certain point commercial do cette mutuelle confiance n'avait rien de choquant dans les mœurs du pays; la nation récompensait avec largesse nonseulement un serviteur utile, mais aussi un serviteur désintéressé. L'empereur ne comprit pas du tout Wellington; en le voyant marcher de succès en succès, monter d'échelon en échelon, il croyait qu'il ferait comme lui et ne s'arrêterait pas. On raconte qu'à Sainte-Hélène il disait : <( Nous verrons maintenant ce que fera Wellington ! » C'était le mal connaître; Wellington n'aurait jamais passé le lîubieon, et il pensait si peu à se faire roi, qu'il ne se croyait pas même capable d'être premier ministre.
Mais, d'un autre côté, Wellington ne comprit rien, absolument rien, à la Révolution française. Anglais et patriote avant tout, il ne pouvait avoir l'intelligence ou plutôt le sentiment d'une révolution qui était plus sociale que nationale. Homme positif et pratique, tout à fait étranger à la théorie et à la philosophie, il ne comprenait point que c'étaient des principes plus que des intérêts, des idées plus que des armées qui étaient en jeu dans celte lutte de géants. Aristocrate et libéral comme on l'est en Angleterre, il ne savait pas ce que c'était que les masses; il ignorait cette force nouvelle et formidable qui venait d'entrer à son tour sur la scène du monde. Dans l'action de la tragédie humaine, il ne comptait que les héros; il ne voyait qu'Agamenmon, Achille, Ulysse, Nestor; mais ls chœur, il ne le voyait pas, il ne le sentait p3s; la masse qui venait en grondant battre comme un flot les degrés du Sénat n'était à ses yeux qu'une force aveugle que par principe il fallait dompter, et quelquefois satisfaire par prudence. Nous avons déjà dit qu'il passa toute sa vie à résister. C'était sa vraie nature, ce fut sa vraie mission.
Pondant la première moitié de sa vie, il résista à l'empereur, qui représentait à ses yeux et la révolution et la conquête; pendant la seconde moitié, il résista à l'esprit de réforme et aux progrés de la démocratie. Mais comme, au milieu de ses préjugés de race et d'éducation, et de l'opiniâtreté de son caractère, il avait une grande somme de bon sens et de discernement, il ne poussait la résistance que jusqu'au point où elle était possible. On a dit do lui assez justement qu'il défendait ses opinions comme il aurait fait une forteresse, aussi longtemps qu'il pouvait y tenir. C'est ainsi que, chef reconnu de l'aristocratie et ennemi né de la démocratie, il se trouva, par la force des choses, activement associé aux plus grandes réformes populaires de son pays.
Dans l'ordre politique, le duc de Wellington représente la transition dos anciennes doctrines aristocratiques aux nouvelles doctrines conservatrices. Nous no connaissons qu'un seul homme auquel on puisse le comparer avec quoique justesse; c'est son grand ami, son illustre coopérateur, Robert Peel. Chefs tous les deux de la classe privilégiée, ils ont porté des coups mortels aux privilèges; ayant tous les deux leur point de départ dans la résistance, ils se sont retrouvés ensemble à la tète du progrès. Trois grands changements ont rempli l'histoire d'Angleterre depuis trente ans : l'émancipation religieuse, la réforme parlementaire, et la liberté commerciale. De ces trois actes, Peel et Wellington eu ont eux-mêmes accompli deux, et ils ont franchement accepté le troisième.
Il y a un parallélisme étonnant dans la conduite politique de ces deux hommes. Ainsi, après avoir longtemps combattu l'acte d'émancipation, après avoir abandonné Canning parce qu'il voulait le proposer, ce sont eux-
mêmes qui le présentent au Parlement. Le duc de Wellington, comme nous l'avons dit, n'avait pas même l'idée de détenir premier ministre; il venait de dire dans la Chambre des lords « qu'il avait la conscience de n'êlre « point propre à cette situation, el qu'il aurait été un in- « sensé d'y songer. » Ce fut précisément huit mois après cette déclaration qu'il se chargea de former un ministère, et ce fut ce ministère qui émancipa les catholiques. Wellington el Peel étaient tous les deux des hommes défait, et ce fut au point de vue du fait seulement qu'ils justifièrent leur subite évolution. Peel s'exprima ainsi dans la Chambre des communes : « Il est survenu un concours de circonstances qui m'ont convaincu que. l'exclusion n'était plus tenable, et qu'il y avait plus de danger pour la sécurité du protestantisme en Irlande à prolonger dette exclusion. » En même temps le duc de Wellington fit dans la Chambre des lords une déclaration analogue; il fit même saretraite d'une façon encore plus tranchée, et en des termes absolus qui ne pouvaient convenir qu'à lui. Il jugeait la position militairement, comme il aurait fait d'un champ de bataille, et, après avoir calculé la force d attaque et la force de résistance, il prononça ces paroles restées célèbres : « Je suis probablement un de> hommes de ce monde qui ont passé le plus de temps de leur vie à la guerre, et je déclare que, si, par quelque sacrifice que ce fût, je pouvais épargner au pays auquel je suis attaché un seul mois de guerre civile, j'y ferais volontiers le sacrifice de ma vie. » Ainsi, remarquons-le bien, parce que c'est un élément nécessaire du jugement qui sera porté dans l'histoire sur Wellington et sur Robert Peel, ce ne fut point devant la vérité et la justice qu'ils s'inclinèrent, ce fut devant la force.
WBiLLI RGTOfr. [39
Nous arrivons à lu réforme parlementaire. Ici encore le duc de Wellington fait celle déclaration mémorable : i Le pays, dit-il, possède une législature qui suffit à tous ses besoins; el non-seulement je ne suis disposée présenter
aucune mesure de réforme, mais je suis décidé à les combattre toutes aussi longtemps que j'aurai une place dans le gouvernement du pays. » Ce fut à celle époque que le héros de l'Angleterre traversa les orages de l'impopularité; il lui hué dans les rues, les fenêtres de son hôtel furent lapidées et brisées. Depuis ce temps-là, son hôtel conserva des volets en fonte, connue ont pu le voir tous les passants, et aucune instance ne put jamais obtenir de lui qu'il enlevât ces sombres et muets témoignages de l'ingratitude momentanée de ses compatriotes.
Il résista à la réforme parlementaire aussi longtemps qu'il put le faire sans exposer son pays à une révolution; et quand le contre-coup de la Révolution française de 1850 eut renversé son ministère, il sortit de la Chambre des lords avec plus de cent de ses amis pour ne pas assister au vote de la réforme. Mais, une fois le fait accompli, il l'accepta avec sa netteté et sa décision habituelles, et un an après d disait : « Maintenant que l'acte de réforme est devenu la loi du pays, je regarde connue de mon devoir non-seulement de m'y soumettre, mais de coopérer à son exécution par tous les moyens en mon pouvoir. i
Il y avait quelque chose que le duc de Wellington mettait au-dessus de toutes les opinions, c'était la nécessité de gouverner. Il ne comprenait pas plus l'État sans gouvernement qu'il n'aurait compris l'armée sans chefs. • 'était, en politique, son idée principale, nous dirions son idée unique. L'émancipation était un mal, la réforme était un mal, mais la guerre civile et la révolution eussent
été des maux plus grands encore; et il fallait gouverner à tout prix. Il échappait de temps en temps au vieux duc des paroles qui restaient proverbiales chez les Anglais; après le vote de la réforme, il fit cette remarque aussi brève que significative : « Et comment s'y prendra-t-on maintenant pour gouverner? » Il avait raison, et le gouvernement, comme il l'entendait, est en effet devenu beaucoup plus difficile depuis ce temps-là. C'est toujours pour obéir à cette nécessité de gouverner qu'il renonça à presque toutes les opinions de sa vie. Il avait, comme Robert l'eel, combattu la réforme commerciale; il s'y rallia, comme Robert Peel, quand elle fut devenue nécessaire. A cette occasion, il déclara, avec son habituelle simplicité, « que la formation d'un gouvernement dans lequel Sa Majesté aurait confiance était d'une beaucoup plus grande importance à ses yeux que les opinions d'aucun individu sur les lois de protection. » Et quand sir Robert Peel lui demanda l'appui de son grand nom pour former un ministère, il dit dans la Chambre des lords : o J'ai résolu de lui donner mon concours, bien que je sache que par là je participerai à un changement essentiel dans la loi existante. Mais, amplement récompensé comme je l'ai été par la couronne et par le pays, je ne pouvais refuser mon concours quand j'étais appelé à former un gouvernement pour donner à Sa Majesté le moyen de convoquer son Parlement et de faire les affaires du pays, w Nous aimons à citer littéralement les mots de cet homme remarquable, parce que rien ne saurait mieux le peindre. On voit qu'il avait uno idée un peu limitée, un peu exclusivement militaire, de ce que c'est que gouverner; mais il en était tellement pénétré, qu'il allait jusqu'à y subordonner et y sacrifier ses convictions. En le jugeant ainsi, nous ne vou-
Ions point le déprécier. 11 était tellement honnête, tellement droit, tellement vrai, que ce qui chez d'antres aurait été appelé du scepticisme ou de l'apostasie, pouvait être regardé chez lui comme de la vertu et du désintéressement; et précisément parce qu'il n'avait pas des doctrines trés-arrêtées, parce qu'il s'inspirait de l'histoire plus que de la philosophie, des faits plus que des idées, le sacrifice moral qu'il faisait aux circonstances coûtait moins à son honneur et à sa conscience.
Si l'on veut hien nous permettre de reproduire quelques mots que nous écrivions ici lors de la mort de Robert Peel, nous rappellerons que nous disions de lui : « Il n'était pas un homme de principi s. Cela ne veut pas dire qu'il lut sans principes dans l'acception habituelle du mot. Mais il n'allait point jusqu'à la philosophie des choses; il était avant tout un homme de pratique, de conduite et d'application. » C'est ce que nous pourrions dire du duc de Wellington, et lui-même en disait autant. « Si le monde, disait-il, était gouverné par des principes, rien ne serait plus aisé que de conduire les plus grandes affaires; mais, en toute circonstance, le devoir d'un homme sage est de choisir la moindre de deux difficultés qui l'entourent. »
C'est trés-sage, très-raisonnable, très-logique, nous en convenons; niais si, avec de pareilles maximes, on fait de bonnes affaires, on ne fait pas de grands cœurs. Ainsi voici deux hommes qui certainement ont été les sauveurs et les bienfaiteurs de leur pays; d'où vient donc qu'en présence de leur image on ne se sent ni ému ni attendri? D'où vient qu'on attend toujours un rayon de soleil, dût-il venir à travers l'orage? Ils ne firent jamais que ce qu'ils n'aimaient pas, et pour eux la vertu fut la nécessité.
Quand le grand, bon et pieux Wiluerforce fil triompher l'affranchissement dos noirs, auquel il avait consacré toute sa vie; quand il eut vu la victoire couronner sa foi persévérante, et des millions d'esclaves tendre vers lui leurs mains délivrées, alors il dut ressentir une joie ineffable, et il put chanter le cantique de Siméon. Mais Wellington et Peel ne firent qu'à leur coeur et à leur corps défendant les grandes réformes auxquelles ils ont attacbé leur nom. Ce n'étaient point les enfants de leur amour, de leurs insomnies et de leurs douleurs; c'étaient des enfants trouvés et adoptés dont ils faisaient la fortune, mais qui n'étaient point la chair de leur chair. Il faut leur rendre la justice qui leur est due, comme à des hommes sans lesquels les faits n'auraient point marché; mais on ne peut les regarder ni comme les créateurs, ni comme les inventeurs, ni comme les pères des idées. Le monde ne vit point de négations; il a besoin de la foi, comme les poumons ont besoin de l'air; il faut que l'homme aime la liberté comme un bien absolu, et non point qu'il la subisse comme un mal nécessaire.
Il manqua à Wellington cette communion intime avec ses semblables. Il fui un grand Anglais plutôt qu'un grand homme. Un de ses panégyristes a dit de lui que si dans l'autre monde il était appelé au conseil, il s'occuperait encore du meilleur moyen de faire marcher le gouvernement de Sa Majesté. 11 serait encore Anglais dans le ciel, là où il n'y a plus que des hommes devant Dieu, des créatures devant le Créateur, des mortels devant l'Eternel. Aussi, dans les hommages que lui rendent ses compatriotes, il y a à la fois et de la reconnaissance et de l'égoïsme. En lui l'Angleterre s'admire dans son image.
Et en effet, jamais il n'y eut d'homme qui répondit
mieux aux instincts, aux habitudes, au caractère de son pays. Laborieux, patient, honnête, fidèle à sa parole, arrivant à l'heure de la fortune connue il arrivait à L'heure d'un dîner ou d'un meeting, ne voyant pas loin, mais voyant juste, étreignant bien parce qu'il n'embrassait pas trop, remplaçant l'élévation par le hou sens, et courbant les lionnes comme les mauvaises passions sous la même règle de fer, il devait être révéré comme un type par les Anglais.
Aussi le vieux duc, le duc par excellence, était-il devenu non-seulement une des colonnes de l'État et un des joyaux de la couronne, mais aussi une des légendes du foyer domestique et une sorte de patron des familles. En même temps (pion lui élevait des statues sur les places, et qu'on donnait son nom aux rues et aux ponts, c'était aussi à qui L'obtiendrait pour témoin dans un mariage ou parrain dans un baptême. Sous le rapport des statues, il faut reconnaîlre que nos voisins avaient fini par abuser un peu de leur grand homme. Ce bon vieux duc ne pouvait pas faire un pas sans risquer de se heurter contre son propre nez; dans son hôtel, par exemple, il était littéralement cerné par des représentations de sa personne, et il ne pouvait mettre la tête à une fenêtre sans se retrouver en face de lui-même. Toutefois il devait lui être aussi difficile qu'aux augures de se regarder sans rire quand il contemplait ce grand guerrier nu dont les dames anglaises lui avaient fait hommage. Pour avoir toléré en son honneur cette irrégularité de toilette, il fallait évidemment ipie ses belles et pudiques compatriotes le regardassent comme un mortel supérieur, et cependant on dit que le duc ne tenait pas précisément à être considère comme étranger à toutes les faiblesses humaines. Dans
tous les cas il était difficile d'inventer une image plus malheureuse pour un homme si simple, si exempt de déclamation et si étranger à toute pose. Il est, à notre avis, beaucoup mieux compris dans la statue équestre qui fait face à l'Achille, et qui le représente serré dans son manteau et cheminant tranquillement au pas. C'est bien mieux le vrai Wellington, l'homme qui va au pas toute sa vie, mais qui arrive toujours.
C'était ainsi qu'on le rencontrait dans les rues ou dans le parc, toujours à cheval, et allant tranquillement faire sa tournée de visites ou assister à la séance des lords. Les voitures s'arrêtaient pour le laisser passer; tout le monde se découvrait respectueusement devant lui, et il passait en touchant légèrement son chapeau. La dernière fois que nous avons eu l'occasion de le voir, c'était, il y a trois mois, dans la galerie royale de la Chambre des lords. Il y avait là un millier de spectateurs que nous vîmes tout à coup se lever par un mouvement unanime. C'était le vieux duc qui venait d'entrer; il traversa la longue galerie paisiblement, sans hâter son pas, et tous les assistants restèrent debout et silencieux jusqu'à ce qu'il eût disparu par l'autre issue. Il y avait quelque chose de grand et de touchant dans cet hommage si simplement rendu et si simplement accepté. Du reste, le duc de Wellington avait fini par s'abandonner tout naturellement à ce culte de ses compatriotes. Il était si parfaitement exempt de charlatanisme, qu'on ne pouvait l'accuser de rechercher les ovations; il les acceptait parce que c'était encore son devoir. 11 avait été le général, le minisire, le protecteur, le conseiller de l'Angleterre; il en était devenu aussi un des monuments, et, comme tel, il n'avait pas le droit de se refuser aux hommages du public. 11 se laissait donc re-
garder, et acceptait les témoignages de respect coin
quelque chose qui faisait encore pins de plaisir aux antres qu'à lui-même; il sentait d'ailleurs qu'il donnait à ses compatriotes la satisfaction de se contempler dans sa personne. Robert Peel avait expressément demandée être enterré sans pompe; Wellington n'a exprimé à cet égard aucune volonté ; il s'est regardé comme la propriété de sa souveraine et de son pays et a laissé son corps à leur disposition. Il aurait cru être ingrat envers ses compatriotes s'il leur avait été l'occasion de faire une démonstration nationale avec ses funérailles. Souvent il faisait l'office de prince royal. En Angleterre, un prince de la famille royale patronne des œuvres philanthropiques, préside des meetings, est grand-maître des francs-maçons; il fait en quelque sorti1 partie du mobilier de la couronne qu'on prête pour les fêtes. Mais, dans ces occasions-là, la présence du duc de Wellington donnait plus de réalité à la cérémonie.
Outre ses dépèches, qui sont de l'histoire, sa correspondance privée est restéo-célèbi e. Il recevait une quantité innombrable de lettres et de demandes, et il répondait à toutes avec une exactitude militaire. On connaît de lui ut. nombre infini de petites réponses originales, dont beaucoup commençaient ainsi : « Le feld-maréchal duc de Wellington regrette de ne pouvoir, etc.; mais il a pour règle de ne point se mêler de ce qui ne le regarde pas. 3 Il avait la ponctualité d'une montre toujours en régie. En France, où l'on est toujours en avance ou en relard, jamais à l'heure, il n'aurait pas pu devenir populaire, pas plus qu'à Athènes. Mais qu'il était bien chez lui! Il y était absolument un oracle. Quand, à la Chambre des lords, il se levait pour parler, on s'approchait de lui et on faisait
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silence. Il parlait peu, mai.- toutes ses paroles portaient; il n'aimait pas les mots inutiles, pas plus qu'il n'aimait, en campagne, à sacrifier inutilement des hommes ni à brûler inutilement delà poudre. 11 y avait toujours quelque chose de substantiel dans ce qu'il disait, et on a dit souvent qu'une demi-heure de conversation avec lui mettait plus au courant des affaires que plusieurs heures avec de grands politiques; et c'était précisément parce qu'il n'avait pas d'idées systématiques, qu'il avait un coup d'oeil habituellement sûr et libre.
Le profond et universel respect dont l'entourait la Dation était d'une grande utilité et pour la couronne et pour l'aristocratie. Dans la dislocation des anciens procédés gouvernementaux, il restait lui-même une sorte de gouvernement présent et vivant. On se mettait à l'ombre de son nom; la reine disait : « J'ai pris l'avis du duc. » Dans les crises ministérielles, on disait : « Sa Majesté a envoyé chercher le duc; » et ces simples mots pesaient d'un poids immense dans l'opinion ou dans la soumission du pays. Or c'est cette force modératrice, cette influence pacifique, cette autorité arbitrale qui viennent de disparaître, et que rien ne remplacera.
En racontant, il y a quelques années, la mort de Robert Peel, nous disions : « Il n'y a plus aujourd'hui en Angleterre qu'une seule grande autorité individuelle, le duc de Wellington. Quand cette colonne de granit qui sépare encore les éléments grondants de la lutte aura disparu, alors aucune force humaine ne restera plus pour arrêter le choc, et Dieu seul sait ce qu'il en sortira. » Wellington n'est plus, et l'Angleterre a raison de le pleurer, car sa mort est pour elle une perte immense, si attendue qu'elle fût. Le vieux duc, le duc de fer, comme on l'appelait,
était le bouclier qui couvrait Le trône et l'aristocratie, et devant lequel s'arrêtait encore le flot populaire; il ue sera plus là. Avec lui disparaît tout un monde, tout un ordre de choses. Il était en Europe le grand représentant de li résistance à la Révolution française; il l'avait toujours combattue. On dit souvent qu'il fut heureux; rien n'est moins vrai. C'est ce qu'on dit des joueurs; mais jamais homme, au contraire, ne dut moins à la fortune, c'est-àdire, dans le vrai sens du mot, au hasard. H passa sa longue vit- à remonter un courant.
Vains efforts! le courant est vainqueur. Après chaque bataille, les représentants de l'ancienne société croyaient en avoir fini, et se disaient : Jordanis convenus est retrorsum! Complimentant Wellington à son retour du continent, Canning lui disait dans son brillant langage: « Le formidable déluge qui avait submergé le continent commence à baisser; les limites des nations redeviennent visibles, et voici que les clochers et les tours des anciens Etats commencent à reparaître au-dessus des vagues qui descendent, s Eh bien! il est revenu le déluge; Irrésistible fleuve a repris son cours; il a de nouveau brisé ses digues, en 1850, en 1848, en I Sol ; et il a encore couvert les clochers et les tours d'autrefois.
L'homme dont nous venons d'esquisser la vie était un de ces monuments qui montaient au-dessus des vagues: il n'est plus. C'est encore une grande pierre qui se détache du vieil édifice européen; et les générations présentes, penchées avec anxiété sur le gouffre de l'avenir, l'écoutent tomber et retentir dans ses profondeurs impénétrables.
PAK B. -W. KM KIISON.
Janvier 1857.
L'autour de ces esquisses, qui est un Américain, est luimême la personnification la plus frappante d'un des principaux traits du caractère qu'il prèle aux Anglais : l'esprit de race. 11 a beau être un citoyen des Etats-Unis, il n'en a pas moins le sang anglo-saxon dans les veines, et il est fier d'être de la race anglaise quand il regarde la colonne de Tralalgar. Ce sentiment est beaucoup plus général qu'il n'y parait cbez les Américains; ils ont toujours l'air, je ne dirai pas de jeter le gant, mais de montrer le poing à l'Angleterre, et au fond ils tirent vanité de leur descendance, et la grandeur de la mère-patrie flatte leur orgueil. Ils se disent : u Nous sommes de la race qui conquiert le monde, et qui, la moins forte par le nombre, tient sous son empire le plus de millions d'hommes, * Les Anglais, de leur côté, éprouvent à l'endroit des Américains une certaine faiblesse paternelle. Gomme ces pères nobles qui, tout en maugréant, sont cependant flattés de voir leurs
REQUISSES HT CARACTERE A NU, AI s. 14*.
grands garçons faire des fredaines, ils regardent avec une secrète complaisance les tours de force de leurs cousins transatlantiques. Jonathan est toujours pour John llull l'enfant terrible qui fait ses dents. 11 est un peu casseur d'assiettes, il met les pieds dans le plat et les doigts dans son nez; il fait l'école buissonnière et rentre avec ses habits déchirés et des noirs sur les yeux ; mais il ira au bout du monde, mais il a des bottes de sept lieues, mais il arrivera le premier partout. Bon sang ne peut mentir. C'est faute de tenir compte de ces rapports particuliers des deux peuples qu'on se méprend si souvent en Kurope sur la portée des querelles qui éclatent de temps à autre entre les Américains et les Anglais. Quand on voit les Américains provoquer, défier, quelquefois insulter les Anglais; et quand on voit les Anglais, habituellement si arrogants envers les autres peuples, si impatients des outrages, si intraitables dans les représailles, se montrer tout à coup si patients et si débonnaires, on cherche le secret de cette tolérance que l'on est tenté de prendre pour de la faiblesse. La vérité est que les Anglais se laissent dire et faire impunément beaucoup de choses par les Américains parce qu'ils sont de la famille. Ils sont impertinents, c'est vrai, mais ils le sont en anglais, ce qui est bien différent que s'ils l'étaient en français.
C'est une remarque assez fine d'Emerson, que les hommes parlent volontiers de la puissance de la race et du sang, et qu'ils aiment à attribuer ce qu'ils sont beaucoup plus à leur composition propre qu'aux circonstances de temps et de lieu qui les entourent. La race est en effet quelque chose de personnel, d'exclusif, de privilégié. Mais la race et la nationalité ne sont pas la même chose. Ainsi le peuple qui dans l'histoire moderne a le cachet le
plus prononcé de la nationalité, le peuple anglais, est un composé de je ne sais combien de races diverses, et c'est un de ses écrivains qui a dit : a L'Anglais est la boue de toutes les nations. »
« Le caractère complexe des Anglais, dit Emerson, trahit une origine mélangée. Tout ce qui est Anglais est une fusion d'éléments éloignés et contraires. La langue est mêlée ; les noms d'hommes sont de différentes nations; il y a là trois langues et trois ou quatre nations; chaque courant d'idées a son contre-courant; voici l'esprit qui vivifie à côté de la lettre qui tue, l'esprit illimité d'entreprise avec le culte de l'habitude et de la routine ; une liberté querelleuse, des lois hospitalières et la plus insultante législation de caste; un peuple que ses guerres et ses affaires dispersent par toute la terre, et qui a un incurable mal du pays; un pays d'extrêmes; de ducs et de chartistes, d'évêques millionnaires et de prolétaires païens; on n'y peut rien louer sans y avoir à flétrir des exceptions; on n'y peut rien réprouver sans y trouver matière à des cantiques de louanges. C'est un peuple qui n'a pas l'air de venir d'une seule souche, mais qui collectivement forme une race supérieure à toutes celles dont il est sorti. Il est impossible de retrouver ses origines premières. Qui pourrait donner leurs vrais noms aux races qui sont dans la Grande-Bretagne? Qui pourrait en distinguer les traces, en démêler les différences anatonri* ques ou métaphysiques? »
Emerson, dans un langage technique dont il abuse quelquefois, dit qu'ainsi que l'eau, la chaux et le sable font le mortier, il y a aussi des tempéraments qui s'allient
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bien, et qui, par un ingénieux équilibre des contraires, arrivent à former quelque chose de drastique comme le ctère anglais. Il dira ailleurs que l'Océan sert aux Anglais de pile galvanique pour distribuer à un pôle les arides, à l'autre les alcalis, et que c'est aiiiM que l'Anglet- ne tend à accumule]' son élémenl libéral en Amérique, sou élément conservateur à Londres. Le Normand est rdé comme représentant le principe aristocratique, le n le principe démocratique. Cette théorie, roinaulisée et popularisée par Walter Scott dans Ivanhoe, a été développée par Augustin Thierry dans son Histoire de lu Conquête, par Bulwer dans Earold, et avec une application toute moderne par Disraeli dans Sybil. Emerson s'en sert aussi •
- Cette Ile, dit-il, était comme un prix de course. Chacune des races dominantes y tenta successivement la fortune. Le Phénicien, le Celte, le Goth y avaient déjà passé. Le Domain vint à son tour; c'était au point culminant de sa fortune. Il regarda dans les yeux un peuple nouveau qui devait un jour le supplanter. 11 débarqua ses légions, construisit ses camps et ses tours; puis un beau jour il reçut de mauvaises nouvelles d'Italie, qui ne firent qu'empirer d'année en année; à la lin, il mit le sceau et la dernière main aux routes et aux murailles et décampa; au lieu que le Saxon, lui, s'établit sérieusement sur le sol; il se mit à bâtir, à défricher, à pécher, à l'aire du coinne ne, avec la sincérité et l'application allemandes. Vint le Danois, qui partagea avec lui. Le dernier de tous arriva le Normand, ou Danois français, qui conquit le royaume dans toutes les règles, le tortura et le dompta. Un le plus lard il se trouva que le Saxon était celui qui
avait le plus de ronds et la vie la plus dure, qu'il avait si bien t'ait qu'il avait forcé le vainqueur à parler la langue el
à accepter les lois et coutumes de la victime; forcé le baron à dicter des conditions saxonnes aux rois normands, et, pas à pas, avait inventé et fait sanctionner toutes les garanties essentielles de la liberté civile. Le génie de la race et le génie du lieu conspirèrent dans le même but. L'île rend abondamment l'échange du travail, mais autrement elle ne vaut rien. La race était si intellectuelle que la tenance féodale ou militaire ne put pas durer plus longtemps que la guerre elle-même. La puissance de ces Saxons-Danois, qui avaient été si complètement battus que le nom d'Anglais et celui de vilain étaient synonymes, et qui cependant étaient assez forts pour arracher des chartes à leurs rois, cette puissance venait de leur forte personnalité. Le bon sens et l'ordre sont les maîtres dans un inonde qui est fait de bon sens et d'ordre, et le banquier avec son 7 pour 100 chasse le baron de son château. Une noblesse de soldats ne tiendra point sous le joug une communauté d'hommes armés de l'adresse et de la science. Qu'est-ce que le plus bel arbre généalogique contre la vapeur ou contre une compagnie de marchands robustes pour lesquels Stephenson et Brunel font des locomotives et des ponts tabulaires? Ces Saxons sont les mains de l'espèce humaine. Ils ont le goût de la peine, le dégoût du repos et du plaisir »
Cette juxtaposition et cette lutte des deux races principales, du Saxon et du Normand, se retrouvent dans la langue comme dans l'histoire de l'Angleterre. Tout le monde sait qu'il y a aujourd'hui encore, dans la langue anglaise, des mots différents pour exprimer le même objet ; que les
animaux, par exemple, destinés à la consommation, sont appelés différemment quand ils sont vivants et quand ils sont préparés pour la nourriture. Cette distinction a son origine dans la conquête. Un bœuf, un mouton, un veau, aussi longtemps qu'ils avaient besoin des soins de l'homme, étaient gardés par le Saxon attaché à la glèbe, et s'appelaient dans la langue des vaincus; puis quand ils passaient sur la table du maître, ils perdaient entièrement leur nationalité et recevaient jusqu'à un nouveau nom de la langue normande. Non-seulement les animaux et les aliments, mais aussi les instruments subissaient cette différence : les instruments de travail et de peine s'appelaient en saxon; les instruments nobles, de guerre et de chasse s'appelaient en normand. Emerson, qui en sa qualité d'Américain l'ait partie de l'élément démocratique ou acide distribué à l'autre pôle par la pile voltaïque, parle des Normands comme il aurait fait au temps de la conquête :
« Les Normands, dit-il, quand ils vinrent en Angleterre, sortirent de France pires qu'ils n'y étaient entrés cent soixante ans auparavant. Ils avaient perdu leur propre langue, et avaient appris à la place le roman ou le lai in barbare des Gaules, et avec ce langage ils avaient pris tous les vices pour lesquels il avait desnoms... Vingt mille voleurs débarquèrent à Hastings. Ces fondateurs de la Chambre des Lords étaient de cupides et féroces dragons, fils de cupides et féroces pirates. Ils se ressemblaient tous. Ils prirent tout ce qu'ils pouvaient emporter; ils brûlèrent, violèrent, torturèrent, tuèrent, jusqu'à ce que tout ce qui était Anglais fût presque détruit. Et cependant tel est l'appât de l'ancienneté et de la richesse, que des hommes honorables et honorés d'aujourd'hui se
îr.o BSQU1SSES ni' caractère im.i iis
vantent de descendre de ces ignobles voleurs qui se rendaient eux-mêmes plus de justice en prenant pour symboles le pourceau, le bouc, le chacal, le léopard, ie loup et le serpent, auxquels ils ressemblaient... »
C'est de ce mélange du dur et laborieux Saxon avec le Normand plus militaire et plus brillant qu'a été insensiblement formé l'Anglais. Comment et sous quelles influences s'est faite celte fusion'? C'est ce que recberebait un des prélats les plus éloquents et les plus énnnents de l'église anglaise, l'évêque Wilberforce, dans un discours dont le sujet était : La vie nationale.
« Malgré, dit l'évêque d'Oxford, malgré les lois de Guillaume qui introduisaient de force la langue française dans les Cours de justice comme elle régnait déjà dans le palais, le vigoureux type saxon, au lieu décéder la place au normand, tint bon et laissa son empreinte sur la formation de la langue commune. Comme les grands chênes de son sol natal, il projeta ses branches d'après son propre type, enrichi, il est vrai, et orné, mais sans être altéré, par les festons légers du Normand plus gracieux, qui embrassa, étreignitet embellit de ses guirlandes de fleurs et de feuilles la robuste tige primitive. En même temps, les lois faites pour garder les droits féodaux du monarque et des nobles furent assouplies et adaptées à un code commun parles libres principes du gouvernement représentatif saxon; et le vieil et austère 'Wiltenagemot, à force de patience et de persévérance, finit par devenir la toutepuissante Cbambre des communes. De plus, la transmission du sol libre depuis les premiers âges de notre race entretint en elle cette indomptable résolution de plutôt mourir
ESQUISSES DU CiBACTÊRB AN (HAIS. IM
mille fois que de subir le joug île l'étranger ou de s'humilier devant une puissance étrangère... »
C'est un évêque qui parle; mais comme aux dernières paroles on voit bien que c'est un évêque anglais! Ce n'est pus le christianisme qui est la religion de l'Anglais, c'est l'Angleterre; ce n'est pas l'Évangile, c'est la Magna Charla. Je suis sûr que pour lui le mystère de la Sainte-Trinité n'est autre chose que l'équilibre des trois pouvoirs, la Couronne, les Lords et les Communes. Quand 1 évêque d'Oxford recherche quel a été L'instrument de la fusion et de l'assimilation de la race conquérante et de la race conquise, il trouve que ce fut la communauté de religion. Ce lut le prêtre qui, parlant au nom d'un pouvoir invisible et spirituel, arracha au vainqueur la clémence et protégea le vaincu. La communauté de religion amena les alliances de famille, qui produisirent la communauté du sang, puis colle du langage et des traditions. La remarque est vraie, mais il faut être doué d'un esprit d'exclusivisme tout brilannique pour ne l'appliquer qu'à l'Angleterre. Cette mission fut celle que remplit l'Église chrétienne dans toute l'Europe pendant le moyen âge ; il y eut un temps où les papes, déposant les puissants et élevant les humbles, furent l'incarnation de la justice divine sur la terre, et où lés serviteurs des serviteurs de Dieu, laissant la poussière de leurs pieds sur le bandeau des rois, représentèrent véritablement le triomphe de l'esprit sur la force. La religion chrétienne a donc pu être le principal instrument de la fusion des races, de l'assimilation des vainqueurs et des vaincus, mais non pas de la formation des nationalités. Pris dans son sens philosophique et moral le plus étendu, le ebristianisme, loin de fonder des
nationalités, est plutôt venu pour les détruire. Christia-
tianisme et patriotisme n'ont entre eux aucun autre rapport que celui de la rime ; et c'est une des raisons principales qui l'ont que le pape ne peut pas être un patriote. Le patriotisme est un sentiment de l'ancienne loi, qui, théoriquement, n'a point de place dans la nouvelle; et le jour où L'Évangile a été prêché aux gentils a été, en principe, le dernier jour des nationalités. Quand l'apôtre Pierre, craignant de scandaliser les juifs ses concitoyens, se sépara des gentils, Paul le réprimanda devant tout le monde: « Vous êtes tous enfants de Dieu parla foi en Jésus-Christ, dit saint Paul. Il n'y a plus maintenant ni de juif ni de gentil, ni d'esclave, ni de libre, ni d'homme ni de femme ; mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ. » Le sentiment de la nationalité, tel que l'entendent les Anglais, est un sentiment essentiellement juif; on croirait que la société anglaise est une société de circoncis. C'est un anachronisme et une anomalie dans l'ordre chrétien. Le peuple juif est une exception; c'est le premier peuple du monde, et le plus manifestement marqué par le doigt de la Providence ; mais il ne s'appartient pas, il appartient à Dieu et à la mission que Dieu lui a imposée. Les juifs ne sont pas des hommes libres; ils sont plus et ils sont moins; ils sont des instruments choisis de toute éternité; ils sont le vase d'élection qui renferme des secrets dont il n'a pas la clef. Mais pour ce peuple personnel il y a un Dieu personnel; il y a le Dieu des Juifs. Les Anglais diraient volontiers aussi qu'il y a le Dieu des Anglais; au fond, ils ne croient pas qu'il soit le même que celui des Français. Ils donnent une patrie à Dieu; s'ils pouvaient, ils lui donneraient un uniforme : l'habit rouge, la couleur du gouvernement de Sa Majesté.
Nous ne croyons donc point, avec, l'ingénieux évêque d'Oxford, que ce soit la communauté de religion qui ait
formé la vit' nationale de 1 Angleterre. Nous dirions plulôt que la personnalité du peuple anglais était si énergique et si indestructible qu'elle a tout façonné à son image et à son u<age, même la religion. Dans la mêlée des deux éléments, la victoire est restée au plus résistant et au plus persistant, et c'est la nationalité qui a fini par donner son empreinte à la religion.
C'est pourquoi il ne faut pas croire que les Anglais soient aussi religieux qu'ils en ont l'air; il y en a beaucoup qui ne le sont que par patriotisme. Ils respectent toutes les institutions nationales, et l'Église établie en est une, comme le jury, comme Yhabeas §orpus. Leur religion est une affaire de convention, et Lmerson en a trèsbien saisi plusieurs traits quand il dit :
« La religion de l'Angleterre fait partie de la bonne éducation. Quand, sur le continent, on voit l'Anglais bien mis arriver dans la cbapelle de son ambassadeur, et, pour faire sa prière silencieuse, mettre sa figure dans son chapeau bien soigneusement brossé, on ne peut s'empêcher de penser à ce qu'il y a là d'orgueil national qui prie avec lui et avec cette religion de gentleman. Il est si loin d'attacher le moindre sens à ce qu'il dit, qu'il croit fermement que c'est lui qui a fait la gracieuseté et qu'il est très-poli de sa part de prier Dieu. Un noble lord dit un jour dans la Chambre, à l'occasion d une victoire, qu'il croyait qu'on ne s'était pas bien conduit à l'égard du Tout-Puissant, et qu'il serait peut-être opportun, après de si grands succès, de lui en rendre un hommage convenable. Cette Kglise est l'Église de la nation bien élevée,
pas celle du pauvre. Les ouvriers n'eu sont pas, Bl des membres du Parlement disaient l'autre jour dans la Chambre que jamais de leur vie ils n'avaient vu un pauvre en haillons dans une église.
« Cette torpeur du vigoureux intellect anglais, en ce qui touche la religion, montre combien d'esprit et de folie il peut se combiner dans la même cervelle. Leur religion est une citation, leur Église est une poupée; quand on y veut toucher, ils poussent des cris de terreur.... Je suis tenté de croire qu'il y a dans la cervelle d'un Anglais une soupape qu'il peut fermer à volonté, comme le mécanicien ferme la vapeur. Les gens sensés et instruits en savent aussi long que l'évêque en matières religieuses, ou que le chancelier de l'Echiquier en matières politiques. Ils parlent bien et logiquement; mais ces mêmes hommes qui ont porté la science économique ou la science géologique au point où elles sont, vous les voyez devenir graves et fermer leur soupape aussitôt que la conversation aborde l'Église d'Angleterre; alors, c'est comme si vous pailiez à un dos de tortue.
'i Leur éducation universitaire est beaucoup plus faite, pour produire un gentleman qu'un psychologiste ; elle fera pousser un évoque et étouffera un philosophe. Je ne sais s'il y a plus de cabale dans l'Église anglicane que dans les autres, mais le clergé anglican est identifié avec l'aristocratie... L'Eglise anglicane esl remarquable par la grâce et la distinction de ses formes, et par les bonnes manières de son clergé. L'Évangile qu'elle prêche est : u Par le goût vous serez sauvés... » Elle n'a point l'esprit persécuteur ni inquisilorial ; elle est bien élevée, elle sait fermer les yeux au besoin. Laissez-la tranquille, elle vous laissera tranquille, .Mais son instinct est hostile à tout
1 5QDISSES M C \l: ICTÈRE ANGLAIS. 189
ehangemeut dans la politique, dans la littérature, dans les arts sociaux...
a Cependant on n'a pas encore pu geler L'humanité par acte du Parlement. Les cieux voyagent : les arts, les découvertes, les guerres, l'opinion, continuent leur course. Le siècle nouveau a de nouveaux besoins, et il lit l'Ecriture avec de nouveaux yeux
« Les gens religieux sortent forcément de l'Eglise établie, et forment des sectes qui tiennent l'Église en échec La nature a d'autres remèdes encore. Les Anglais, parce qu'ils abhorrent le changement, surtout en affaires de religion, s'accrochent aux derniers lambeaux du formalisme, et tombent dans l'hypocrisie.... Quoi de plus odieux que ces salutations polies que l'on fait à Dieu dans les livres et dans les journaux? La presse populaire est débauchée en proportion exacte de ses airs dévots, et la religion du jour est comme un Sinaï de théâtre où l'homme riche tient la foudre. Alors le fanatisme et 1 hypocrisie engendrent la satire. Punch y trouve d'inépuisables matériaux. Dickens écrit des romans sur la philanthropie d'Exeter Hall, et Thackeray flagelle la vie sans cœur des plus hautes classes. La nature se venge sommairement par le paganisme des classes inférieures... L'Église, en ce moment, est digne de pitié; il ne lui reste que la possession. Quand un èvêque se trouve dans la société d'un homme intelligent e! lit de fatales questions dans ses \.ux, sa seule ressource est d'échanger un toast avec
lui Mais l'Église établie, est-ce bien la religion de
l'Angleterre? »
A cette question Emerson répond formellement : Non.
Sans être aussi positif, nous croyons cependant qu'il y a en Angleterre une autre religion que la religion établie, une autre société que la société officielle, et c'est par là f|iie l'Angleterre se sauve. A côté de l'Angleterre qui vit par la loi, il y a l'Angleterre qui vit par la foi; au-dessous de cette couche de pliai isaïsme, de piété d'étiquette et de dévotion bien portée, il y a un courant de saine et sainte révolte, d'ardente et sourde chaleur, de noble haine de la servitude et de la servilité, une espèce de souffle émané de la Bible, qui vivifie les entrailles de la société el en balaye les impuretés, les artifices et les mensonges.
Tacite a dit des juifs : « Entre eux, une fidélité invincible, une charité toujours active; contre, le reste du monde, une haine indomptable. » Ces paroles si simples, si concentrées, expliquent ce que nous disions, que de tous les peuples du monde, le peuple anglais est celui qui se rapproche le plus du peuple juif. Les Anglais sont Anglais avant tout, même avant d'être hommes; ce sont de grands citoyens, et ils entendent l'idée de la cité dans le sens antique el païen. Le plus populaire de leurs hommes d'État, celui qui représente le mieux chez eux ce qu'on appelle en France le « chauvinisme, » a obtenu le plus éclatant de ses triomphes oratoires en déclarant que partout où se trouvait un Anglais il était protégé par son nom, et n'avait qu'à dire : Civis romanus sum.
Au point de vue historique et politique, on ne saurait contester la grandeur, moins encore l'utilité de ce sentiment. C'est par lui que la nation anglaise est la plus compacte, la plus serrée, la plus fortement constituée du globe; c'est par lui que l'Anglais, partout où lèvent le pousse, sur toutes les mers, sur toutes les terres, emporte sa patrie à la semelle de ses souliers. Borne n'est
plus dans Rome ; elle est toute où est ce citoyen nomade. Aussi, comme il a bien la conscience de lui-même! comme il sent bien qu'il s'appelle légion! avec quelle aisance il voyage ! Sur tout le globe il est cbez lui, ou tout Ml moins il fait comme cbez lui. Avec quelle liberté el quelle sécurité il se meut dans l'univers! Ce touriste, ce curieux, cet original, cet hypocondriaque, qui on jour de brouillard s'en va l'aire le tour du monde, emportera pour toute arme offensive et défensive son parapluie; il sait qu'il sera protégé par cette qualification si fière dans son humilité : « Sujet anglais. » Cet homme en babil noir, qui distribue partout des Bibles et les sème sur son passage comme une traînée de poudre, ne croyez pas qu'on le touche impunément ; si un jour le tribun met la main sur lui, il dira : « Je suis citoyen romain! » et il se fera conduire devant Félix, et il en appellera à César.
Nous le répétons, on ne peut nier la valeur politique, la valeur relative de ce sentiment de nationalité, mais on peut eu discuter la valeur morale, la valeur idéale. Le civisme est une vertu ; il n'est pas la vertu II peut arriver qu'on le mette au-dessus d'autres lois qui lui sont supérieures, qu'on mette la nation au-dessus de la nature, la race au-dessus de l'humanité. On peut violer les lois de la morale et de la justice par amour pour son pays comme par ambition personnelle, et en adorant le Dieu de la patrie on oublie quelquefois qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Quand nous avons dit un jour que Wellington était un grand Anglais plutôt qu'un grand homme, nous ne pensions rien dire qui pût le déprécier dans l'esprit de ses compatriotes ; nous voulions dire qu'il y a un type particulièrement anglais de grandeur, de vertu, de courage, auquel Wellington avait admirablement ressemblé, et que
cette conformité avait l'ait de lui un héros essentiellement national.
A propos de l'esprit de solidarité des Anglais, Emerson s'exprime ainsi :
(t Un des secrets de leur puissance, c'est leur mutuelle entente... Le simple attouchement électrique d'une de leurs idées nationales les fond en une seule famille, et met en action, pour l'usage de tous, les trésors de force que leur individualité ne cesse d'amasser. Est-ce à cause de l'exiguïté du territoire ou à cause de l'orgueil et de l'amour de la race? Toujours est-il qu'ils se tiennent tous et ont confiance les uns dans les autres.
« Leur esprit, comme la laine, absorbe une teinture qui dure [dus longtemps que l'étoffe. Ils embrassent une cause avec plus de ténacité que la vie. Ils ne sont pas militaires, mais chaque individu pris au sort ferait un bon soldat. Ces hommes du coin du feu, tranquilles et muets, épousent une cause avec tout leur cœur, et c'est cette faculté qui fait la poésie de leurs héros. La différence des rangs ne divise point l'âme nationale... lisse tiennent plus par le caractère qu'ils ne se distinguent par la capacité ou le rang. L'homme de peine a l'étoffe d'un lord, le lord ferait au besoin un portefaix. Tout Anglais porte le système anglais dans sa cervelle, il sait quel dépôt lui a été confié, et il fera de son mieux. Le chancelier porte l'Angleterre sur sa masse, le midshipinan à la pointe de son coutelas, le forgeron sur son marteau, le cuisinier dans sa cuiller; le postillon fait claquer son fouet pour l'Angleterre, el le. mai in règle ses avirons sur l'air de God save Ihe, Qncen. Jusqu'aux repris de justice qui sont iimluellement fiers de leurs exploits. En politique et en
BSQU1SSES DE CARACTÈRE A.NGL.U8. 159
guerre, tous sont accrochés les uns aux autres comme avec des crampons de fer... »
Au nombre des traits fondamentaux du caractère anglais, Emerson place aussi la véracité et la sincérité. Je le laisse encore parler :
« Les tribus teutonnes ont une simplicité de nature qui les fait contraster avec les rates latines. Le nom allemand a une signification proverbiale d'honnêteté. Voyez dans les arts : les ligures de prêtres des vieilles sculptures et des missels illustrés sont pleines d'un profond sentiment de foi. Ajoutez à cette rectitude héréditaire la ponctualité, la précision dont le commerce donne l'habitude ; de là la véracité anglaise et le crédit anglais. L'État remplit strictement ses engagements, et le public n'entend pas raillerie sur ce point... Les particuliers sont fidèles à leur promesse, quelque insignifiante qu'elle soit... C'est sur cette sincérité nationale que repose leur force. La véracité est une vertu d'instinct, elle dénote la supériorité d'organisation. La nature a donné à certains animaux la ruse comme compensation de la force, mais en même temps elle a l'ail d'eux l'objet de la haine de tous les autres comme par une justice vengeresse. Dans les races plus nobles, qui ont l'apanage de la force, on trouve la loyauté, qui est aussi le fondement de l'état de société. Les bêtes «pu n'ont point de tiève avec l'homme ne se trahissent jamais entre elles... La véracité anglaise semble aussi résulter d'une plus forte organisation animale...
« Les Anglais aiment la réalité j ils l'aiment dans la richesse, dans la puissance, dans l'hospitalité... Us n'aiment pas beaucoup les parures, et s'ils en portent il faut
1(10 ESQUISSES n U C A R A C T È F". E AMI I. A I S.
que ce soit des diamants vrais... Us ont cette faim delà terre, cette prédilection pour la possession du sol qui passe pour caractéristique de la race teutonne... Ils ont confiance les uns dans les autres : l'Anglais croit en l'Anglais... »
C'est toujours le mot de Tacite : « D'une fidélité invincible... entre eux. » Ce serait bien s'il n'y avait qu'eux dans le monde ; niais il y a encore, en dehors de la race anglo-saxonne, quelques autres peuplades qui demandent à vivre. Il est vrai que l'Anglais pourra vous répondre tranquillement qu'il n'en voit pas la nécessité. Il faut lui pardonner de faire comme si le monde était uniquement composé des iles Britanniques; son excuse est qu'il le croit sincèrement. Il se promène sur le globe comme Gulliver dans le royaume de Lilliput, et de temps en temps il prend des indigènes dans le creux de sa main et les considère avec une certainecuriosité. Comment voulez-vous qu'il leur applique les mêmes lois qu'à ses pairs? Comment voulezvous qu'il y ait de la solidarité entre eux et lui?
C'est ce qui explique jusqu'à un certain point la différence que les Anglais apportent dans leurs relations publiques et leurs relations privées; ils n'ont pas le même rode moral pour le dehors que pour le dedans. Ils n'ont évidemment pas conscience de mal faire, et rien ne les surprend plus que de s'entendre accuser de mauvaise foi, de foi [•unique, et autres lieux communs. Nous en sommes bien fâchés pour les préjugés continentaux, mais le sentiment de la trahison n'est pas un sentiment anglais. Rien n'est sincère comme un Anglais, fidèle comme une Anglaise. Il n'y a pas de pays où la parole d'honneur soit plus vraie
qu'en Angleterre; il n'y en a pas où les hommes soient
plus sûrs, les femmes plus inviolablement dévouées. Comment dune de pareils éléments en est-on venu à dégager
li perfide Albion? » Pour le bien comprendre, il faut se rendre compte de la véritable nature de l'esprit anglais.
Les Anglais sont, avant tout, des gens pratiques, trèspeu pbilosopbes, et faisant fort peu de cas des généralités Ce que d'autres appelleraient des principes, ils rappellent des utopies. Ils ne raisonnent jamais à priori, et toujours ils prennent leur point de départ dans un fait pour aller à un autre. Le duc de Wellington, ce modèle de l'honnête homme anglais, disait, le plus honnêtement du monde : « Si le monde était gouverné par des principes, rien ne serait plus aisé que de conduire les plus grandes affaires; mais, en toute circonstance, le devoir d'un homme sage est de choisir la moindre entre les deux difficultés qui l'entourent. » La seule philosophie qu'on puisse trouver dans la politique anglaise est dans ces simples mots. Quand on n'obéit pas à des lois générales, mais à la loi des faits, on n'est pas embarrassé dans >a marche par des cas de conscience ; c'est pourquoi les Anglais se tirent si admirablement des difficultés contre lesquelles les peuples logiciens se cassent la tète. Ce sont de grands réalistes, et ils accepteraient plutôt un fait sans idée qu'une idée sans fait. Avant tout, il faut marcher, il faut avancer, il faut réaliser; c'est l'expérience qui est la reine du monde. Aussi, quand la nécessité a parlé, ne font-ils aucune difficullé de s'incliner devant elle. S'il faut changer d'opinion, par exemple, ils n'hésitent pas, ils ne talonnent pas, ils ne font pas les prudes;
ils apostasient Franchement, loyalement. C'est le célèbre
>\ stème de Gribouille : au lieu de se laisser mouiller, ils
169 l SQDISSES DU CARACTÈRE ANGLAIS.
se jettent dans la rivière. Voyez leurs pins grands hommes politiques, sans remonter pins loin que Wellington et Peel. Le duc de 'Wellington avait combattu toute sa vie l'émancipation des catholiques; quand elle fut devenue inévitable, non-seulement il cessa de la combattre, mais il la proposa lui-même. Le mouvement de conversion fut exécuté militairement, comme un Ordre du jour. Le duc «le Wellington ne prit pas la peine de persuader au monde qu'il avait changé d'idée en changeant de conduite; nous sommes sûr qu'il n'y pensa même pas. Il dit simplement qu'il voulait épargner à son pays la guerre civile ; quant à la question abstraite de droit et de justice, personne n'y songea. Sir Robert Peel, qui avait fait comme lui dans cette occasion, fit encore mieux dans une autre, quand, porté au pouvoir par le parti protectionisle, il supprima d'un trait de plume les lois qu'il avait défendues toute sa vie. Cette fois encore, l'évolution se fit sans degrés, sans transition, sans nuances, à la manière anglaise, la tête la première. Nous avons choisi ces deux circonstances, comme présentes à tous les esprits. Dans les deux cas, les principes n'avaient point changé, mais les faits avaient marché; or, comme disait le vieux duc, de deux difficultés, il faut choisir la moindre, et il est bien clair qu'au point de vue pratique, une idée est plus facile à mettre de côté qu'un fait. Wellington et Peel, en vrais Anglais, reconnaissaient la supériorité de l'histoire sur la philosophie, et faisaient gagner à la nation ce qu'ils faisaient perdre à la morale. Aussi sont-ils restés l'objet de la vénération de leurs compatriotes.
Ce n'est pas seulement dans les hommes d'État, c'est au-si dans la nation elle-même qu'on trouve celte manière déterminée de prendre son parti. Ce peuple-là se
convertit tout d'une pièce; ri fail faire l'exercice à son esprit comme à nne recitie. Aussitôt après son arrivée au pouvoir, l'Empereur fut en Angleterre l'objet de commentairespeu respectueux; mais un beau jour, avec un ensemble et une discipline admirables, le langage changea sur toute la ligne, lhi moment, de la minute, où l'Empereur fut devenu leur allié, les Anglais le traitèrent comme tel, et ils ne parlèrent plus de lui qu'avec respect. Nonseulement ils ne disaient plus de mal de lui, mais encore ils ne permettaient pas qu'on en dit devant eux. Chez ce peuple si libre et dans ce pays où on dit légalement tout ce qu'on veut, la seule pression de l'opinion et de la convention exerce une censure égale à celle qu'exercerait un gouvernement absolu, et, nous le disons pour l'avoir vu, on était pendant la guerre plus libre pour parler de l'Empereur en France qu'en Angleterre. Et ne croyez pas qu'entre eux ils se regardent pour faire comme les augures. Que vous les connaîtriez peu! Ils ont le respect d'eux-mêmes et des convenances; ils ont toujours l'air de croire ce qu'ils disent, et, en vérité, ils sont si bien dressés que je ne serais pas étonné qu'ils le crussent.
Entiers dans leurs haines, entiers dans leurs amitiés, c'est ainsi qu'ils sont. Us aiment à être ronds en affaires, à aller droit au fait, et en politique ils ne font pas de sentiment. Si on a l'air de les lâcher, ils vous lâchent. Hier encore ils accablaient l'Autriche d'insultes et mettaient le feu à l'Italie; mais, à tort ou à raison, ils croient que la France se sépare d'eux dans le congrès, et aussitôt les voici qui embrassent les Autrichiens et laissent retomher les Italiens dans l'eau. D'un jour à l'autre, vous verrez la presse entière changer de langage comme si elle avait reçu un mot d'ordre, et cependant elle n'en reçoit pas.
Peuple et gouvernement s'entendent sans se parler; on dirait d'une grande société de francs-maçons :
« L'Anglais, dit Emerson, est comme une concentration de patriote, car son pays est si petit ! Sa confiance dans la puissance et dans les facultés de sa nation lui donne une indifférence impertinente pour tous les autres peuples. U n'aime pas les étrangers... Quand il veut faire l'éloge de quelque chose, son superlatif est de dire : « C'est si anglais ! » Et quand il veut vous faire le plus grand des compliments, il vous dit : « Je vous aurais pris « pour un Anglais. » C'est la Fiance qui, par un contraste naturel, sert de tableau au caractère anglais pour se dessiner lui-même à la craie. Je crois que tous les hommes de sang anglais en Amérique, en Europe, en Asie, en Afrique, éprouvent un secret sentiment de joie de n'être pas nés Français. On dit que Coleridge, à la fin d'un cours, rendit publiquement grâces à Dieu de l'avoir créé incapable de dire un seul mot de français... En somme, je crains bien que la nature anglaise ne suit trop arrogante et trop agressive pour ne pas être incompatible avec toute autre. Le monde n'est pas assez grand pour deux... Une dame anglaise voyageant sur le lihin, et entendant un Allemand parler d'elle et de ses compagnons comme d'étrangers, lui dit : « Mais non, nous ne sommes pas des étrangers, « nous sommes des Anglais ; c'est vous qui êtes des élran- « gers... i
L'autre mot de Tacite : «... Contre le reste du inonde une haine implacable, » ne peut sans doute pas littéialeuiant s'appliquer aux Anglais, car le christianisme les a un peu entamés ; mais on retrouve néanmoins chez eux
ESQUISSE^ M CARACTÈRE kRGLAIS. 165
beaucoup du sentiment ancien qui faisait que le même mot signifiait étranger et ennemi. Emerson dit encore :
« Ils offrent inaltérablement leur froide hospitalité an\ exilés politiques de touies les opinions... liais cette hospitalité formaliste ne rend point plus douces et plus aimables leurs glaciales manières, et ne met aucun frein à cette nationalité dévorante qui rend leur existence incompatible avec tout ce qui n'est pas anglais. »
C'est possible, mais c'est encore là une des laces de leur orgueil et de leur grandeur. Ce n'est pas précisément par sympathie pour les exilés ou pour les proscrits qu'ils les reçoivent chez eux; c'est parce que l'hosp talité est un sentiment noble qui mérite d'être anglais, parce que le sol anglais est un sol libre pour quiconque le touche, c'est parce que le droit d'aller et de venir est un droit inhérent à la terre de la Grande-Bretagne. Dans la latitude que laisse l'Anglais de faire et de dire tout ce qu'on veut chez lui, pourvu qu'on ne le dérange pas. comme dans celte espèce d'athéisme politique avec lequel il prend ou accepte des alliés sans s'inquiéter de ce qu'ils sont chez eux, il y a quelque chose de ce sentiment qui fait que le Turc tolère chez lui toutes les religions, parce qu'en dehors de la sienne toutes se valent. Ln jour, dans une des Chambres françaises, un orateur qui défendait l'alliance anglaise se prit à dire : a Si je n'étais pas Français, je voudrais être Anglais. » C'était très-aimable, et un Anglais à qui on répéta le compliinent répondit : i Et moi, si je n'étais pas Anglais, je voudrais être Anglais, j) Et il ne lui serait pas venu à l'idée qu'il pût en être autrement.
M6 ESQUISSES DU caractère anglais.
liai 1860.
11 y avait l'autre jour à la Bourse de Londres, sur cette place où se traitent les plus grosses affaires de ce bas monde, un homme dont la tournure paraissait assez étrangère à l'établissement, et auquel banquiers et courtiers ont fait une éclatante ovalion. Au dehors, les hourras de la foule avaient salué son arrivée, au dedans il a été promené en triomphe, contemplé avec autant d'admiration que de curiosité. On l'a fait monter sur une table, et là, en véritable Anglais, il a fait son petit discours de remerciments, à la suite duquel on lui a remis une bourse contenant une centaine de guinées. 11 faut bien le dire, au risque de choquer les âmes sensibles et les oreilles prudes, cet homme était le boxeur Tom Sayers, le champion de l'Angleterre, et pour quelques jours son héros. L'ovation qui lui a été faite à la Bourse, il la trouve partout où il va montrer sa figure sur laquelle parait à peine la trace des coups terribles qu'elle a reçus, et sou bras qui en a porté de plus terribles encore. L'étiquette ne permettait pas qu'on l'introduisit dans la Chambre des communes comme dans la Bourse, mais on y a fait pour lui une collecte considérable, et, répétée comme elle l'est depuis huit jours dans toute l'Angleterre, celte souscription nationale ne peut manquer de rapporter au célèbre boxeur un capital assez respectable.
Le récit du combat formidable que le boxeur anglais a dernièrement soutenu contre un rival venu d'Amérique a rempli de longues et nombreuses colonnes dans les journaux anglais, et il parait avoir provoqué, dans une grande partie du public français, des sentiments de pudibonderie
(lniit nous avons cherché, frais en vain, à être édiliés. Il faut prendre chaque peuple tel qu'il est ; or le peuple anglais, le plus grand travailleur de l'univers, est en même temps le plus grand mangeur, le plus grand buveur, leplus grand chasseur, Le plus grand jouteur, le plus adonné à tous les exercices du corps, à tous les jeux qui développent la forée. Comme le disait Emerson : « Les Anglais ont plus de force de constitution que tous les autres peuples. Ils sont d'opinion que les mâles exercices sont le fondement de cette élévation de l'âme qui donne à une nature l'ascendant sur d'autres... Ils boxent, ils courent, ils chassent, ils vont à cheval, à la raine, à la voile d'un pôle à l'autre... C'est le plus vorace peuple de proie qui ait jamais existé... Si dans ebaque homme solide il y a en principe un bel animal, alors l'Anglais est du meilleur sang; un être à large carrure, trempé dans la bière et la bonne chère... L'Anglais fait bon ménage avec les cbevaux et les chiens. Sa prédilection pour le cheval est en raison du courage et de l'adresse qu'il faut pour le dompter. Les petits clercs et les collégiens aiment mieux la compagnie des chevaux que celle des professeurs... »
Ce que dit Emerson est frappant de vérité pour quiconque a vu l'Anglais à cheval, l'Anglais aux courses, l'Anglais aux régates, l'Anglais à la chasse. Qui n'a pas vu un Derby n'a pas vu un des spectacles les plus extraordinaires qu'on puisse trouver. C'est en ce jour de courses que l'on peut voir à quel point la passion du mouvement, du jeu, du grand air est violemment et universellement développée chez ce peuple. Si l'on voulait faire une invasion dans Londres, il faudrait choisir le jour du Derby, car on ne trouverait en ville pas un Anglais digne de ce nom. Jamais il n'y a Parlement ce jour-là; le président y serait seul avec
sa perruque. La Cité elle-même es! abandonnée, car la
passion du cheval n'est pas limitée aux classes qui ont des chevaux; elle est dans toutes les classes, pauvres et riches, laborieuses et oisives; elle est nationale, elle est anglaise. Dans tout Anglais il y a le centaure.
Dans tout Anglais aussi il y a le poisson, il y a l'écujneur de mer, le souverain du royaume des eaux. Il se porte aux joutes sur l'eau avec la même avidité qu'aux courses de chevaux. Il y a le Derby de la Tamise comme il y a celui d'Lpsom Les deux grandes universités, Oxford et Cambridge, font tous les ans leur concours sur la rivière, et c'est encore un jour de fête nationale. Ce peuple de boutiquiers honore et pratique la gymnastique presque autant que les peuples de l'ancienne Grèce. Le jour de la joute, les ponts, les maisons qui bordent les rives, et les rives elles-mêmes, sont remplis d'une foule bruyante. Quant à la rivière, elle disparait sous les canots et les bateaux à vapeur qui courent après les jouteurs. Le signal est donné, les voilà partis; la fleur de la jeunesse anglaise, penchée sur les avirons, aspire son élément; la foule anxieuse les suit sur l'eau, sur la terre, en canot, à cheval, à la course; un coup de canon éclate: Hourra pour les bleus! Puis, comme sur le champ de course, voici les pigeons qui fendent l'air de tous côtés, emportant sous leurs ailes le nom des vainqueurs; le télégraphe joue dans tous les sens, et en quelques heures l'Angleterre tout entière a reçu la nouvelle.
Depuis quelques années, le pugilat était tombé en désuétude. Les Congrès de la paix, les Sociétés de protection et les progrès de la civilisation avaient fait presque abandonner ce genre d'exercice, et la police y avait apporté une répression et une prévention sévères. Les maisons où
se réunissaient les adeptes de l'art ont été fermées, et il a fallu adopter pour les annonces un langage de franc-maçonnerie. Mais dans la dernière lutte tous les efforts de la police ont été impuissants; il y avait un intérêt national engagé dans la partie, et l'instinct national a déjoué toutes les précautions. Il y a en Angleterre un boxeur attitré, comme il y a, dans une autre région, un poète lauréat. Celui qui est resté le maître incontesté du terrain porte un baudrier d'honneur qu'il est tenu de défendre pendant trois ans contre tous les défis qui lui seront portés. Ce qui explique le redoublement d'intérêt excité par le récent combat, c'est que le défi est venu d'au delà de l'Océan, et que c'est un Américain qui traversait les mers pour aller à la conquête du baudrier d'or.
Traqués par la police, les deux champions ont dû recourir à tous les subterfuges pour ne pas être pris en flagrant délit. Il règne en Angleterre une telle liberté individuelle, que la police peut rarement y être préventive. Un beau matin, à quatre heures, un train portant environ 2,000 individus de toutes les classes a quitté la station de London-Bridge. Les voyageurs étaient soigneusement calfeutrés dans des paletots et des châles. Le train est parti à grande vitesse, a traversé tout le comté devant des patrouilles de police échelonnées sur la route, puis, arrivé à un embranchement, a bifurqué et est allé s'arrêter entre deux stations. Tout le monde s'est jeté dans la campagne ; des hommes munis de pieux et de cordes ont en quelques minutes formé un terrain libre de vingt-quatre pieds carrés; la foule s'est resserrée autour de cet espace de manière à intercepter tout passage à la police, et les deux combattants, accompagnés par leurs témoins et par les juges du camp, ont apparu aux yeux émerveillés et
avides dos amateurs de tout rang et de toute condition qui se pressaient autour d'eux.
L'Anglais et l'Américain son! en présence. Ils se donnent une cordiale poignée de main et se déshabillent, l'Américain le premier. Ici laissons parler la relation anglaise :
« Il fut impossible de réprimer un murmure d'admiration au spectacle qu'il offrit alors. Il a six pieds deux pouces, les bras extraordmairement longs, la poitrine vaste, de larges et puissantes épaules. Son aspect est réellement formidable. L'exercice et un long entraînement ont développé les muscles immenses de ses bras et de ses épaules jusqu'à leur donner l'apparence de masses osseuses sous la fine couverture de la peau. Il n'y a pas une once de chair de trop. Les côtes ressorlenl comme celles d'un lévrier, sauf quand elles sont croisées par d'énormes nerfs et tendons, et) quand il jetait ses grands bras dans l'espace et aspirait à pleins poumons l'air du matin, il avait l'air du plus formidable gladiateur qui fût jamais entré dans l'arène. Chaque mouvement montrait les nerfs et les muscles en exercice connue un flexible mécanisme. Sous celte fine enveloppe, chaque geste avait cette grâce et cette aisance naturelles qui sont l'attribut du plus haut développement de la force. »
Tel est l'Américain, l'enfant du nouveau monde. L'Anglais fait contraste; il est beaucoup moins grand, il a la poitrine moins large ; ce n'est qu'en voyant les muscles de ses épaules qu'on peut se rendre compte de la force redoutable qui l'a laissé sans rivaux. De plus, il est dur et poli comme du caillou; il a la peau bronzée, tandis que
celle de ['Américain est blanche, et trop fine pour ne pas craquer.
Tous deux sont admirablement entraînés, et le système ou le régime d'entraînement peut se résumer en quelques mots : la modération dans le boire et le manger, beaucoup d'exercice, l'usage de l'eau froide et les frictions avec des serviettes dures.
L'Américain avait le CROIX du terrain; il Use de son droit sans scrupule. Il se place le dos au soleil et sur le point le plus élevé de la pente, augmentant encore la supériorité de sa taille et mettant le soleil dans les yeux de l'Anglais. Ils échangent une dernière poignée de main, et se mettent en garde.
.le ne dirai point toutes les phases de ce combat mémorable, les lecteurs demanderaient peut-être du vinaigre; mieux vaut le laisser aux lutteurs pour laver leurs blessures. Mais, dans les longues descriptions des journaux anglais, dans ces immenses colonnes qui font des volumes, comme on voit respirer l'amour de l'art! comme on seiit la passion nationale pour ces formidables jeux de la force! Les combats des héros d'Homère, les tournois de la chevalerie, ne sont pas racontés dans des tenues plus épiques. Le bras énorme et massif du géant américain siffle dans l'air comme un fléau et frappe des coups de catapulte ; plus de dix fois, et d'un seul coup de cette massue, il jette l'Anglais sur la poussière sanglante. Abattu, mais indompté et indomptable, chaque fois l'Anglais se relève sans presque montrer de signes de fatigue ni de traces de blessure. Il s'éponge et rentre en lice toujours avec le même sourire tranquille. A son tour, d'un coup terrible porté en plein visage et qui retentit comme le coup d'un marteau sur une enclume, il défigure le co-
losse à ce point qu'en quelques secondes il devient méconnaissable. Le combat s'enflamme; les coups résonnent dans la plaine comme autrefois le choc des armures. Chaque fois que l'Anglais est atteint par le long bras de l'Américain, il est jeté contre terre; mais la nature lui a donné, ou plutôt il s'est l'ait par l'exercice et par l'art un corps tellement dur et serré, qu'il ressemble à du fer, de sorte que la main massive du géant se meurtrit par les coups même qu'elle porte. Comme si elle frappait sur une statue de bronze, elle se gonfle et finit par devenir semblable à un gant de combat. L'Anglais, de son côté, frappe sur son colossal antagoniste comme un bélier contre une tour; il lui donne des coups qui ne le renversent pas, mais qui tantôt l'ébranlent et le font trembler, et tantôt lui ouvrent des brèches sanglantes. Il semble le démanteler pierre par pierre, comme on démolit une fortepesse.
Ce combat a duré deux heures et demie ; mais dès la première période on s'est aperçu que l'Anglais ne faisait plus usage de son bras droit, de ce bras qui avait porté un si terrible coup; il venait d'être cassé ou foulé dans une parade. Eh bien! ce qui pnrailra à peine croyable, et ce qui est un prodige de volonté et d'intrépidité, pendant deux heures l'Anglais a soutenu cette effroyable lutte avec un seul bras, le bras gauche. Dans des efforts qui exigeaient le développement illimité de toutes les forces humaines, il ne soutenait son bras droit qu'en l'appuyant contre sa poitrine ou sur sa hanche.
L'Américain était devenu presque aveugle. Rendu furieux par la douleur et par le sang, il était comme le taureau qui se jette sur le rouge. Il parvient à saisir l'Anglais, et l'écrase sous son poids comme sous une montagne; il le presse le cou contre la corde avec une telle force que
l'Anglais devient noir, et les juges du camp nient : « Coupez tout; » car le cas He mort d'homme devenait flagrant. 1rs cordes tombent, les deux combattants tombent, la Foule sans frein rapproche son cercle, et dans un espace de quelques pieds les deux champions reprennent pendant quelques minutes une lutte que la police interrompt après s'être frayé un passage par des efforts désespérés. L'Américain, semblable à Samson aveuglé, jette au hasard ses terribles bras, et fait sauter comme des quilles ses propres témoins. Il avait encore presque toute sa force, mais il avait les deux yeux fermés, et au bout de quelques minutes, si la lutte avait continué, il aurait été à la merci de son antagoniste. Quant à l'Anglais, après avoir respiré, il est sorti d'un pas ferme du champ de bataille.
Dans la soirée, le Strand, la grande rue où sont presque tous les bureaux de journaux, était encombré comme un jour de Derby, et le journal anglais par excellence, le Times, publiait le lendemain la relation complète du combat.
Si nous- même nous nous risquons à blesser peut-être quelques préjugés en racontant ici ce duel barbare, ce n'est point pour en faire venir le goût, ce n'est pas même pour le plaisir de faire une narration. Nous demandons la permission de considérer la question à un point de vue moins puéril.
Dans celte lutte nous voyons en présence l'ancien monde et le nouveau, la vieille Angleterre et la jeune Amérique. Le géant américain est grand et robuste comme les arbres du nouveau monde; il est construit sur la mesure de ses forêts, de ses lacs, de ses fleuves; c'est la nature primitive, celle des hommes de sept coudées, comme dans les premiers âges de la création. En face de lui, voici le vieux
171 I SQUISSES DU CARAC1 ERE ANGLAIS.
inonde, le produit concentré des siècles, le résumé de la
civilisation, la créature de l'art. Cet Anglais est un résultat consommé de l'industrie, et ici l'industrie unit par se montrer plus furie que la nature.
Mais, qu'on ne s'y trompe pas, ces deux athlètes sont du même sang, de la même souche. C'est l'Angleterre dans l'adolescence et l'Angleterre dans la virilité, mais toujours la race. Entre les deux il y a rivalité, mais non pas inimitié. Ces deux lutteurs pourront bien s'apostropher comme les héros d'Homère, et se hattre en comhat singulier; mais quand l'étranger voudra se mêler de leurs affaires, ils tourneront contre lui leurs bras unis. L'Anglais ne peut se défendre d'un certain orgueil en contemplant l'Américain; il se dit : « C'est pourtant moi qui l'ai fait ainsi! » Il est fier des coups qu'il reçoit de ce grand enfant terrible, et il reconnaît son sang.
Ce que nous voudrions faire remarquer aussi, c'est combien cet Anglais est l'image fidèle de sa nation. La dureté, la patience, l'énergie latente, mais violente et indomptable, l'opiniâtreté invincible, le serment tacite de mourir plutôt que de céder, ce sont les attributs de l'Anglais, et on les retrouve jusque dans cette scène de pugilat. Dussions-nous scandaliser des goûts délicats, nous dirons que cette résolution sourde et inflexible avec laquelle l'Anglais, comprimant la douleur de son bras droit, a supporté pendant deux heures avec le seul bras gauche le choc de l'effroyable avalanche humaine qui tombait sur lui, esta nos yeux un triomphe de la force morale et un miracle de volonté. Jeté vingt ou vingt-cinq fois dans la poussière, et se relevant toujours, il est encore l'image de l'Angleterre sur les champs de bataille. L'histoire montre que les Anglais sont toujours battus dans les premières campagnes;
ils ne se formenl, comme les caractères bien trem| es, «juo par le malheur. On dirait que comme Antèe; i! faut qu'ils embrassenl la terre pour reprendre des forces; puis à la fin de toutes leurs défaites, on les voit rester les derniers sur le terrain. Toutes les fois qu'on ne les achèvera pas du premier coup, il faudra bien des années pour les réduire.
Enfin il y a une dernière raison pour laquelle nous avons cru devoir parler ici de ce combat singulier, c'est que l'intérêt profond, ardent, populaire, universel qu'il a excité en Angleterre a une signification politique. Depuis un an et plus, tous les Anglais adultes et valides ont formé des régiments de volonlaires et font l'exercice. La popularité renaissante qui vient d'accueillir si ouvertement ce grand combat de boxe est intimement liée à l'idée de la défense du territoire, et c'est celle préoccupation profonde et constante qui ravive chez les Anglais le goût des déploiements les plus violents de la force. En parlant de la dernière grande joute sur la Tamise, un journal anglais disait :
« Ou'on ne croie pas que cette lutte soit un vain jeu. Aussi longtemps que les jeunes gens de nos classes élevées el de nos classes moyennes se mêleront personnellement à ces jeux athlétiques, la sécurité du royaume est assurée. Dans ces luttes nous voyons l'expansion du courage national (pu ferait au besoin d'indomptables marins et d'indomptables soldats... Les temps où nous vivons ne sont pas des temps ordinaires. Les éléments de bataille sont secrètement en fermentation. Il peut arriver que la race britannique, sur toute la surface du globe, ait bientôt à défendre ses droits, les droits du seul peuple libre de la
terre. Ces joutes, ces luttes et tous les exercices virils qui ne sont pas immoraux sont les meilleurs moyens de protéger notre indépendance et de nous préparer pour le jour où nous aurons à défendre nos autels et nos foyers, nos vies et nos libertés... »
La plupart des journaux français qui ont parié de cette partie de boxe, et en général le public, n'ont voulu y voir qu'un spectacle offert à des goûts grossiers. Nous reconnaissons la part qu il faut y faire aux instincts brutaux, mais nous croyons qu'il faut savoir y distinguer autre chose encore. L'Angleterre a pour premier bouclier ce qu'elle appelle ses remparts de bois; elle regarde comme un second retranchement ces vastes poitrines et ces bras formidables qui se déploient dans les luttes comme celles dont nous venons de parler. C'est, dans sa pensée, une provision pour la défense nationale. Telle est la philosophie de cette scène de pugilat, et telle est l'explication de l'intérêt ardent qu'elle a excité dans toutes les classes de la nation anglaise.
Il A V DON.
Mai 1854.
Je n'ai jamais pu voir sans un vrai sentiment do tristesse les lions et les léopards du Jardin des Plantes parcourant d'un pas précipité l'espace restreint de leur cage. On d.rait qu'ils ont emporté avec eux, au fond de leur prison, le souvenir incurable de l'air libre et des solitudes sans bornes, et je m'attends toujours à les voir se jeter la tête la première contre les barreaux de leur cage 11 y a ainsi des bommes qui viennent au monde avec la maladie de l'impossible, et qui passent toute leur vie à la poursuite d'un rêve irréalisable. Emprisonnés dans le cercle de la réalité, ils marchent, ils marchent toujours; mais comme ils ntarchent de long en large, ils n'arrivent jamais. Leur agitation n'est qu'un perpétuel retour sur eux-mêmes, et à force de tourner, ils arrivent à l'étourdissement, au délire et à la mort.
J'ai sous les yeux trois volumes des Mémoires de Ilaydon; c'est le résumé de vingt-sept grands livres in-folio écrits tous les soirs, jour par jour, pendant plus de qua-
178 IIAYDON.
rante ans. Celte auto-biographie offre un sujet d'étude psychologique des plus intéressants, et, si l'on nie permet ce mot moderne, des plus palpitants qu'il soit possible de rencontrer, llaydon disait qu'un artiste est toujours malheureux en imagination ou en réalité. 11 le fut des deux manières: une imagination il une vanité également désordonnées le rendirent absolument impropre à accepter les nécessités et à remplir les devoirs de la vie réelle; ses quarante années de travail, bien que traversées par quelques moments de triomphe, ne furent qu'une longue lutte contre la misère, et en même temps une continuelle aspiration à un idéal qu'il ne pouvait atteindre. Bien qu'il ait beaucoup failli, il fut si malheureux qu'on ne peut s'empêcher de lui pardonner.
Toutefois, s'il ne s'agissait que d'un individu de plus ou de moins parmi ceux qui vécurent et moururent malheureux, cette simple condition ne serait point suffisante pour appeler une attention exceptionnelle. Mais llaydon ne fut pas seulement un artiste qui mourut de faim et de désespoir; par son enseignement, il se trouva mêlé à l'histoire de l'art dans son pays; par ses travaux, il se trouva en rapport avec les principaux hommes publics de son temps, dans la politique et dans les lettres autant que dans la peinture. Son auto-biographie fait donc partie de l'histoire de son époque.
llaydon était né en 178f». Son père était libraire à Plvmoulh et était un Anglais pur sang, comme le fut son fils, llaydon fait ainsi son portrait : « Il aimait so;i roi et son Kglise, était convaincu que l'Angleterre était le seul grand pays dans le monde, jurait que Napoléon avait gagné toutes ses batailles par trahison, croyait fermement qu'il n'y avait ni un poëte, ni un peintre, ni un musicien, ni