‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 105 sur 124 · Serry, col. 516, etc · texte numérisé non relu

Serry, col. 516, etc

Molina. Comme le fort des jésuites était de soutenir que la doctrine condamnée ne représentait pas celle de leur confrère, ils firent jouer toutes les machines pour éviter de tomber d’accord sur ce point préalable, et pour se réserver la liberté des réclamations. Ils prétextèrent des maux de tête‘, les obligations du professorat, etc., pour ne pas se trouver à celte séance; on la remit. Le général se présenta seul, et, quand on eut commencé l’examen, il fit observer que la présence de Valentia était indispensable ; on attendit plusieurs heures. A peine Valentia fut-il arrivé, que le général sortit. Valentia fit alors observer que le vœu d’obéissance l’obligeait à suivre son supérieur, quelque désir qu’il eût de rester. 11 rentra au bout d’une heure pour prier de remettre la séance. Les secrétaires s’y opposèrent et le forcèrent à demeurer avec eux; mais, quelques instants après, un messager du général vint le demander pour une affaire pressée, et il dut obéir, au grand dépit des secrétaires, qui commençaient à s’ennuyer de celle mystification L On l’attendit encore une heure, après laquelle il fit

1. Gapitis verliginetn causatus, (Serry, col. 370.) — Tutn propter ægrani valetudiiiem patris Cobos, qui fere semper dolore capitis torquetur. {Ibid., ch. CCXLVIII.)

2. Gratum iiuiitium lætus excejiit, et abiit; reliclis ea in cella ■secretariis, qui se tam lepida sccna ludi plus satis obslupescebant. Serry, col. 358. j

dire nellement que, se réservant de présenter la doctrine de Molina comme il l’entendait, il refusait d’ac- (;epter aucune exposition préliminaire.

Lemos trépignait d’impatience en attendant le jour du combat. Le Père Chouquet, dans son livre Des entrailles maternelles de la sainte Vierge pour l'ordre des frères prêcheurs (p. 326, édit, de 1634), nous assure qu’à l’ouverture des congrégations, sa tête parut environnée de rayons si étincelants, que les yeux des cardinaux en furent éblouis L Lemos toutefois était homme à n’avoir pas besoin de miracles. Déjà, dans neuf tournois consécutifs, il avait porté à Valentia les blessures les plus graves, quand un incident inouï dans les fastes de la théologie vint désarçonner et mettre à tout jamais hors de combat son adroit adversaire. Valentia fondait ses meilleurs espérances sur un texte de saint Augustin. Pour le rendre plus conforme à ses vues, il y changea un mot, un seul mot!... et à la place de scilicetL C’était bien innocent, et certes il eût pu trouver dans les casuistes de sa société vingt textes

1. Lemos passa dans son ordre pour un lliaumaturge. Voy. Serry, p. oO, et Lemos, p. 12.

2. F. Thomas de Lemos, quum librum De civitate Del apud se non liaberet, ex divino tamen auxilio efficaciter adjutim, recordatus fuit in illo loco sancti Augustini esse verbuin quaddain scilicel, quod tamen P, Valentia non legerat. (Lemos, col. 279.)

pour l’y autoriser ^ Mais la manœuvre n’échappa point à Lemos. Soit que la grâce, dont il était l’athlète, l’eût inspiré d’une façon surnaturelle, comme il nous l’assure lui-même, soit que Yalentia, en émettant sa petite fraude, eût hasardé sur lui un timide regard pour voir si elle passait inaperçue, le malheureux disciple d’Ignace rencontra l’œil ferme et scrutateur du dominicain, qui le fit pâlir. Lemos à l’instant réclame la permission du pontife, s’élance, saisit le livre que Yalentia tenait de force derrière son dos, et, s’approchant du siège papal, rétablit le texte altéré. Le pape, indigné d’une telle imposture, leva les mains au ciel en s’écriant : « Oh! oh! » C’en était trop pour l’infortuné jésuite. Abandonné de la grâce qu’il insultait, dit un contemporain -,i\ tomba sur le carreau sans pouls et sans haleine. Son général le releva et l’aida à sortir. Mais, depuis ce temps, il ne

1. Selon d’autres, les jésuites avaient fait faire tout exprès une édition falsifiée de saint Augustin, et ce serait en la confrontant avec un manuscrit du Vatican que Lemos aurait démontré la fraude. (Serry, col. 369-370.)

2. Justo Dei judicio, ut creditur, derelictus ab illius gratia, qnani furore quodam arreptus impugnabat, deliquio animi correptus in terrain corruebat. Inde eductus semper se malehabuit, et frequentibus capitis debilitatibus laboravit... Prænuntiaverat longo antea tempore vir quidam catliolicus futurum ut patent! aliquo miraculo Deus hujus liominis audaciam esset cohibiturus. (Pegna, cité par Serry, col. 374-375.)

lit plus que languir; on l’envoya à Naples pour respirer un air plus pur, et il y mourut peu après de douleur de sa mésaventure*.

La catastrophe de Valentia fut exploitée comme un miracle par les prédéterminants % et servit grandement leur cause. Le jésuite Arrubal prit la place de son malheureux confrère, et soutint pendant plus d’un an les assauts de Lemos. Les molinistes avaient trouvé d’ingénieux artifices pour parer les coups les plus rudes du dominicain : ils avaient fait

1. Tune facto signo a Sanctissimo, ut illius librum acciperem, acoessi ad ipsum ; quia librum manu tenons quodam modo retinebat et abscondebat post tergum; et arripiens ipsum quasi vi dixi : Sanctissimus præcepit... Tune ipse pontifex cum iudignatione magna intuens ipsum Valentiam, manibus et gestu dixit ; Ho ! lio ! Et post pauca, quum vellet P. Valentia respondere, passus est tam potentem vertiginem ut, cadens in terram, extra se totus jaceret; quem suus generalis inclinatus conabaturelevare, dicens pontilici : « Quod passus erat P. Valentia vertiginem. » (Lemos, col. 279-282.) —

« Dans cette dispute De auxiliis, dit Üuperron, tous les jésuites ne savaient où ils en étaient. Valentia demeura le plus lionteux homme du monde et le plus confus; il en mourut de déplaisir. » (Serry, col. 975, note.) — Une gravure insérée dans les Actes de Lemos représente d’une façon très pittoresque la déconfiture de son adversaire.

2. « ...Ad pedes pontilicis in appolexim inciderat. Quod etsi minus mirari liceat (quum etiam Diodorus Cronus dialecticus, in ipso scholæ suggestu, præ pudore interierit, quod Stilponis problcma solvere nesciisset), ab adversariis tamen in suæ doctrinæ commendationem instar miraculi jactatum est, » dit un historien contemporain, cité par Serry, col. 376.

faire deux éditions de Molina différentes l’une de l’autre, et, quand on leur citait un texte, ils soutenaient que la bonne édition était celle où il ne se trouvait pas; l’ordre du livre étant d’ailleurs interverti, l’adversaire avait toutes les peines du monde à retrouver les passages, ou même ne les retrouvait pas du tout, ce qui faisait triompher les disciples de Loyola Mais rien ne pouvait résister à la subtile dialectique et à l’énergique poitrine de Lemos. Un jour son antagoniste eut l’audace de lui nier la majeure d’un syllogisme; nier la majeure à un scolastique, c’est lui faire la plus sanglante injure, car, cette proposition devant toujours être incontestable dans une argumentation bien dirigée, c’est lui dire en face qu’il n’entend rien à la dispute^ Lemos, justement indigné, jeta au milieu de la salle son bonnet de docteur, et jura qu’il ne le relèverait que quand on lui aurait accordé la proposition contestée. — De temps en temps, il raffermissait sa voix, mise à de si rudes épreuves; à chaque assaut qu’il livrait à l’ennemi, il avalait un plein verre.

Au mois d’octobre 1002, Arrubal était épuisé et

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