Lotus, p. 459-CO
LE BOUDDHISME
des phénomènes les plus extraordinaires de Thistoire. 11 est difficile*de se figurer l’impression étrange que produit cette pensée toujours identique, ce cercle éternel tournant sur lui-même, et aboutissant à l’étourdissement de la pensée : c’est le sabbat de la logique, le ronflement du vide comme celui d’une toupie creuse. La roue est bien l’image de cette éternelle tautologie. La roue est le symbole par excellence des pays bouddhiques. Les dévots tiennent toujours à la main une roue qu’ils font tourner; il y en a de grandes, qu’on meut à force de bras; d’autres sont mises en mouvement par les courants d’eau; d’autres, sur le faîte des maisons, sont agitées par le vent ; d’autres, suspendues au-dessus du foyer, sont entraînées par la vapeur du feu. Sur leur circonférence est insci’ite la formule : Om mani padmé houm ! ( « Salut, perle enfermée dans le lotus ! » Cette formule semble être le rythme de pulsation de la vie bouddhique, d’un bout à l’autre de l’Asie. Hommes et femmes, vieillards et enfants, laïques et religieux la répètent sans cesse sur les grains d’un chapelet sans fin. Gravée au-dessus des portes, elle pend en longues bandelettes d’une maison à l’autre, d’un arbre à l’autre ; quelquefois passant au-dessus d’un fleuve ou d’un ravin, elle joint deux montagnes, couvrant la vallée d’une ombre toujours agitée. On
la lit sur l’écorce des arbres, sur les rochers, sur les pierres amoncelées, sur des omoplates, des crânes humains desséchés, sur des débris de squelettes qu’on entasse sur le bord des voies publiques. C’est la première parole de l’enfant; elle retentit comme un murmure perpétuel dans les villes et les déserts; les caravanes mesurent leurs pas sur ces syllabes mystiques. Pas un autre bruit ne s’élève des bandes de sectaires qui passent leur vie à faire le tour du Soumerou. « De la mer du Japon aux frontières de la Perse, dit un missionnaire *, un murmure long et ininterrompu remue tous les peuples, anime toutes les solennités, est le symbole de toutes les croyances, l’accompagnement de toutes les fêtes. Le corps de la religion bouddhique couvre une grande partie du monde de ses gigantesques rameaux, et partout cette prière est le véhicule de la vie et des mouvements qui l’animent. »
Un pareil nihilisme nous révolte ; car, à nos yeux, l’existence est bonne. Mais, pourl’Hindou, l’existence est un mal; le repos, le non-ètre est le premier des biens. D’après le bouddhisme, rien n’existe que la nature éternelle, laquelle se manifeste par deux modes, l’existence (pravritli), et le repos ou le non-
i. L’abbô Gabet, Journal asiatique, mai 1847, p. 462 et suiv.
LE BOUDDHISME
être (nirvritti). La création et la destruction des mondes et des individus sont l’effet de la succession indélinie de ces deux états de la natui’e. Tous les composés sont périssables; les actes seuls sont éternels parleurs conséquences. Les êtres animés, dont le plus élevé est l’homme, sont capables de parvenir par leurs efforts au bien suprême du nonêtre, et de se soustraire à la nécessité de reparaître dans les phénomènes passagers de l’existence. On est bouddha, quand on est ainsi parvenu à proclamer que rien n’existe, à abdiquer sa propre personnalité, à ne rien rechercher pas même le repos, à voir que tout est vanité, même la loi de Bouddha*. Alors on s’établit, libre enfin de toute illusion, dans un état de parfaite indifférence, où le plaisir et le bonheur n’ont plus de sens; état d’apathie où la vie physique est à peu près réduite au mouvement de la respiration, où la vie intellectuelle réside dans la persistance de l’intelligence pure, dégagée de toutes ses applications. Sept degrés mènent à ce term*e suprême. Éliminant peu à peu toute donnée passagère, toute conception du multiple et du divers, on .proclame successivement qu’il n’y a pas d’espace, qu’il n’y a pas d’intelligence, qu’il n’y a pas d’idées, ce