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UN MOT SUR LE PROCÈS DE GALILÉE

Le procès de Galilée est l’heure décisive de l’histoire de l’esprit humain. C’est à ce moment que la science scolastique, niais composé de la Bible et d’Aristote mal entendu, se trouve affrontée à la science vraie, se prouvant par elle-même. Le vieux pédantisme s’engagea hardiment; il déclara faux et contraire à la foi le système du monde qui s’esl trouvé être la vérité même. L’intérêt religieux a réussi, comme d’ordinaire, à embrouiller la question. En écartant les sophismes, voici à peu près comme on peut dire que les choses se passèrent.

En IG 16, Rome avait expressément condamné le système de Copernic, le déclarant <,< absurde en phi-

lit

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losophie el hérétique ». Il avait été adjoint à Galilée, au nom de l’Inquisition, de se soumettre à ce décret. Galilée se soumit en apparence; mais, avec les habitudes de ruse intellectuelle que la tyrannie religieuse du temps amenait et jusqu’à un certain point excusait, il essaya de tourner l’obstacle et d’exposer le système de Copernic au moins comme une hypothèse explicative des faits. Il prit pour cela la forme qu’il crut la moins compromettante, celle d’un dialogue sur les systèmes du monde entre un péripatéticien et deux partisans plus ou moins avoués des idées nouvelles. Le péripatéticien est naturellement battu sur tous les points; son rôle cependant n’est pas ridicule. Geci a de l’importance; car il paraît que Galilée ne craignit pas de prêter au personnage sacrifié quelques arguments qui étaient réellement sortis de la bouche du pape régnant, Urbain VIII, aussi zélé partisan d’Aristote en philosophie que de sa propre autorité en matière de foi.

Le Dialogue fut imprimé avec permission de la censure ecclésiastique. On ne s’aperçut que plus tard du venin qu’il renfermait. Dès qu’on l’eut découvei't, Galilée se vit mandé à Rome. La protection du grand-duc de Toscane fut insuffisante pour le dispenser de ce voyage. Il dut partir, malgré ses infirmités; il arriva à Rome le 13 février 1633, et

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eut d’abord pour prison le palais de rambassadeur de Florence.

L’instruction se poursuivit lentement. Le i2 avril, Galilée fut incarcéré au Saint-Oflice; mais on ne le mit pas au cachot; par égard pour le grand-duc, on le traita avec douceur. Le 30 avril, il rentra au palais de l’ambassade pour se remettre d’une indisposition. Le 20 juin au soir, il fut de nouveau mandé au Saint-Office. 11 s’y rendit le 21, au matin. Ce jour-là eut lieu la procédure officielle. En face de l’Inquisition, Galilée ne lit aucune difficulté de renoncer au système de Copernic. Il ne résista que sur la question d’intention. Ses adversaires, profondément blessés du Dialogue sur les systèmes du monde, lui reprochaient d’avoir fait dans cet ouvrage une apologie détournée des opinions coupables. 11 s’obstina à nier qu’il eût eu celte intention, et soutint qu’il avait seulement voulu exposer les arguments pro et contra, et prouver aux étrangers que si, à Rome, des motifs tbéologiques faisaient condamner le système de Copernic, ce n’était pas qu’on ignorât les raisons en faveur dudit système. Cela était subtil; mais toute enquête sur les choses qui ne relèvent que de la conscience aboutit forcément à la subtilité.

Subit-il la torture? Le silence de Galilée sur ce

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point, l’absonce do tout détail à ce sujet dans la correspondance de Niccolini, ambassadeur du grandduc de Toscane à Rome, ont été invoqués comme des preuves de la négative, et sont en effet des considérations du plus grand poids. 11 faut se rappeler pourtant que la première chose qu’on demanda <à Galilée conformément aux habitudes de l’Inquisition, fut de promettre qu’il ne révélerait rien de tout ce qui se serait passé entre lui et le redoutable tribunal . 11 observa toujours cette promesse avec une sorte de terreur. Les pièces du procès pourraient donc seules trancher la question ; or une véritable fatalité a privé les amis de l’histoire sincère de la publication de ces pièces. Des archives de l’Inquisition, où elles étaient restées absolument secrètes, elles furent portées à Paris en 1809. On entreprit de les publier avec une traduction française. La traduction était même assez avancée quand la Restauration survint. Le pape réclama le dossier; mais Louis XVIII le garda quelque temps par curiosité dans son cabinet. Un jour, le dossier disparut, et fut cherché vainement à Paris dans tous les ministères. Rome ne cessa de les réclamer jusqu’en 184.5, où M. Rossi, dit-on, en promit la restitution, à condition qu’il en serait fait une publication intégrale. La restitution se fit entre les mains du pape Pie IX.

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Si ce récit est exacte on doit certes s’étonner qu’on ait livré à Paris un document aussi important sans en avoir préalablement gardé copie. En tout cas, la promesse de publication, si elle fut faite, fut bien mal gardée. On ne connaît aujourd’hui des pièces du procès qu’une partie de la traduction française, qui fut retrouvée en 18'21 par Delambre. Monsignor Marino Marini a composé un ouvrage, en ayant sous les yeux toutes les pièces. Mais il s’est bien gardé de les donner in extenso. Il a cité les passages qui lui convenaient. Or le système qu’on suit à Rome dans la publication des documents historiques n’est pas de nature à faire croire que monsignor Marini ait porté dans son choix une bien grande impartialité. Rome, d’ordinaire, ne communique et ne permet de publier les documents que quand on avoue l’intention de faire l’apologie de l’histoire papale. Presque tous les recueils de pièces historiques qui paraissent à Rome sont systématiquement incomplets. Il est croyable que, si monsignor Marini a trouvé parmi les documents du procès des textes contraires aux thèses des apologistes catholiques, il ne les a pas donnés. L’aigreur de ton qui se remarque dans son Mémoire, et le parti pris hautain qu’il porte dans la discussion.

1. C’est celui de JI. h\ol, Journal des Savants, juillet 1858.

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sont (le mauvais signes. Que ne fait-on pas à Rome ad evitandum scandaluni? Plusieurs indices tirés des paginations diverses citées par Marini portent même à croire que le manuscrit qu’il a eu entre les mains était déjà mutilé quand il lui fut remis. Nous sommes donc réduits à lire, au travers des lambeaux épars de documents qu’on nous a donnés, le sens probable des parties rognées par les ciseaux des intéressés. Or il faut avouer que, parmi les phrases publiées, il en est quelques-unes qui paraissent contredire les assertions de l’apologiste, ou qui du moins donnent fort à réfléchir.

Dans un fragment de l’interrogatoire du 21 juin, publié par Marini, on demande à Galilée si, depuis l’injonction qui lui a été faite en 1610, il n’a pas continué à soutenir l’opinion copernicienne. 11 répond négativement. On lui déclare alors qu’on en viendra conti e lui aux remèdes opportuns de droit et de fait, c’est-à-dire à la torture; devenietur ad lor luram, dit un passage cité par Marini. La menace de la torture est donc formelle. Ensuite le procèsverbal ajoute que, comme on ne pouvait tirer de lui rien de plus, reiuissus esl in locurn suum. Que se passa-t-il alors, et qu’est-ce que ce locus swus où il fut renvoyé? Suivant Marini, c’est le palais de l’ambassadeur de Toscane. Mais cela est faux, comme l’a

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bien montré M. Biot; car une lettre dudit ambassadeur, datée du :2G juin, constate que Galilée fut retenu au Saint-Office durant tout le temps qui s’écoula entre l’interrogatoire et l’abjuration; par conséquent, ce locus suus était l’appartement que l’accusé occupait au Saint-Office. Marini connaissait cette lettre, car, à propos d’autre chose, il en cite un passage.

Que fut-il fait à Galilée dans l’intervalle de l’interrogatoire à l’abjuration? En l’absence de pièces régulièrement publiées, nous sommes réduits à le conjecturer, d’après la sentence de condamnation, qui fut prononcée le ^2. « Attendu qu’il nous paraissait que tu n’avais pas dit toute la vérité relativement <à ton intention, nous avons jugé qu’il était nécessaire de recourir à un examen rigoureux de la personne, examen dans lequel, en ce qui touche ladite intention, tu as répondu catholiquement. » Galilée niait l’intention le 21 ; on le menace de la torture ; le 21 au soir ou le 22 au matin, on procède à « l’examen rigoureux ». Cet examen n’était autre chose qu’un interrogatoire accompagné delà torture. Marini soutient que, pour Galilée, on se contenta de la menace. Cela peut être. Il est à noter, cependant, que, jusqu’à l’examen rigoureux, Galilée ne répond pas à la satisfaction de ses juges. Après l’examen rigoureux, il se trouve que Galilée a répondu catho-

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liquement. On avouera que la conversion s’est faite bien juste à l’heure voulue. Quoi qu’il en soit, disons avec le docteur Parchappe que « le doute de l’iiistoire est le châtiment mérité du secret de la procédure inquisitoriale, obstinément gardé depuis deux cent vingt-sept ans* ». Le doute n’existerait pas, si monsignor Marini l’avait voulu, ou plutôt si les précieux documents des archives romaines étaient entre les mains de personnes uniquement conduites par l’intérêt de la vérité.

Après tout, comme l’a très bien montré M. Bertrand dans sa belle étude sur Galilée, c’est là un point secondaire. En supposant que Galilée ait été présenté à la question, il est bien certain qu’il ne fut pas estropié. L’apprêt du supplice suffit probablement pour satisfaire aux rigueurs du code inquisitorial et pour obtenir la réponse catholique. En tout cas, quelques minutes de tourments, si Galilée les a traversées, ont été peu de chose auprès de la torture morale qui remplit ses dernières années. Le malheureux, à partir de sa condamnation, vécut sous le coup d’une perpétuelle terreur, séquestré, ne parlant à personne de ses découvertes et de ses idées, fuyant tout rapport avec les savants étrangers, dont

l. Galilée, sa vie, ses découvertes et ses travaux. Hachette, 1866, in-8».

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la seule approche aurait pu le compromettre. Et la honte de tant de l'aux-fuyants, de tergiversations,, de subtiles échappatoires!... Telle était la bassesse morale où la terreur religieuse avait amené Tltalie au xvii° siècle, que peut-être Galilée ne jugea pas que ce fût là son plus cruel tourment.

Rien ne saurait être indifférent quand il s’agit d’un génie comme Galilée. Galilée est vraiment le grand fondateur de la science moderne. Il est bien supérieur, je ne dis pas à Bacon, dont la valeur a été fort exagérée par la vanité anglaise, mais à Descartes, qui n’a pas fait d’expériences, à Pascal, qui n’a rien poussé à fond et se laissa détourner par des chimères; il n’est inférieur qu’au seul Newton. Pendant que les scolastiques de Padoue jouissaient en paix de la prime que les corps enseignants ont coutume de décerner à la paresse routinière et à la médiocrité, Galilée chercha pour son compte; il étudia la nature, au lieu des vieux cahiers traditionnels. J’ai vu à Padoue des programmes du commencement du xviP siècle, où son nom figure, avec un faible traitement, à côté du nom d’obscurs pédants, pourvus de larges prébendes. Ceux-ci passaient pour les grands hommes du temps, pour l’honneui' de l’école et les soutiens de la saine philosophie. Il faut que la science ait une valeur absolue, il faut que la force divine qui

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pousse l’univers à raccomplissement de ses lins ait un bien grand intérêt à trouver la vérité, pour que le savant chargé de découvrir les lois du réel suive sa vocation, sans espoir de récompense, malgré les persécutions et les insultes, sans tenir compte des avantages de toute sorte qu’on trouve à flatter les fausses opinions des hommes et à s’accommoder à leur médiocrité.

PORT-ROYAL

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