‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 115 sur 124 · PREMIER ARTICLE, 28 AOUT · texte numérisé non relu

PREMIER ARTICLE, 28 AOUT

M. Sainte-Beuve vient d’achever sa belle histoire de Port-Royal. Beaucoup de personnes ont paru surprises delà préférence accordée par l’ingénieux critique à un sujet qui semble éloigné de ses prédilections habituelles. Elles n’ont pas assez réfléchi aux liens secrets qui rattachent les unes aux autres toutes les applications de l’esprit humain, et surtout elles se sont fait du talent de M. Sainte-Beuve une idée incomplète. La profondeur d’observation et le goût des grandes études de l’âme qui distinguent l’illustre académicien devaient le porter vers les sujets d’his-

1. Port-Royal M. Sainte-Beuve, 2® édition. Cinqvol. 1859-1860.

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loire religieuse, ces sujets montrant la nature humaine dans ses plus rares et ses plus curieux accès. Or, pai’mi les sujets d’histoire religieuse, il en est peu d’aussi capables que Port-Royal d’attirer un historien philosophe. Cette tentative avortée de réforme du catholicisme français est pleine de leçons et d’exemples. 11 est des sujets plus attrayants pour l’imagination, et certes l’histoire des ordres religieux au moyen âge, le mouvement franciscain, par exemple, olfrirait des tableaux autrement colorés. Il en est de plus grandioses, et certes la réforme du xvi' siècle atteint dans l’histoire du monde des proportions auxquelles l’œuvre obscure des Arnauld et des Lemaître ne saurait prétendre. Mais, en un cadre réduit, Port-Royal a vu se déployer des caractères dont la trempe n’a pas été surpassée. Dans la bataille de la vie, la lutte vaut mieux que le prix de la lutte. Les doctrines sont peu de chose, comparées aux sentiments et à l’héroïsme qu’elles ont su inspirer. Gomme ces petites municipalités de l’antiquité et de l’Italie du moyen âge, dont les révolutions intérieures nous intéressent et nous passionnent encore, parce que ces insignifiantes péripéties nous montrent en scène des Miltiade, des Aristide, des Dante, des Savonarole, Port-Royal a eu le privilège de donner à des récits de dévotion, à des anecdotes

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de couvent, les proportions de l’histoire. Les résultats sont peu de chose, et l’arène du combat peut sembler étroite; mais les âmes sont grandes. Or ce n’est pas le succès, ce n’est pas la vérité des doctrines, ce ne sont pas les proportions des événements qui règlent la sympathie de la postérité. L’âme seule triomphe du temps, et, tandis que les révolutions de la force ne composent pour la mémoire qu’un aride récit, tout noble cœur qui a laissé sa trace dans un coin des annales du monde aura à son heure, quelles que soient les variations de l’opinion et l’injustice des écoles, des admirateurs et des amis.

La perfection avec laquelle M. Sainte-Beuve a traité son sujet est du reste la meilleure justification du choix qu’il a fait. L’habile historien n’a jamais fait de peinture plus achevée, plus vivante, plus complète en ses mille détails. Ce qui assure à M. Sainte- Beuve une place à part parmi les critiques de notre siècle, c’est la haute philosophie qui est au fond de tous ses jugements. Cette philosophie n’a garde de se déceler, et M. Sainte-Beuve connaît trop bien les secrets de son art pour enfermer jamais sa théorie de l’univers dans une formule arrêtée. Mais cette théorie est l’âme cachée, le souflle mystérieux qui rend les sons charmants dont l’origine reste pour le vulgaire inconnue. 11 a vu le nœud de toute chose, il a touché

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le dernier fond de ce qui est, et, arrive par la force de sa pensée à ce point où les apparitions les plus contraires s’expliquent et se justifient, il assiste à l’origine des opinions humaines, il les voit correspondre cà des principes légitimes, quoique nécessairement incomplets, il les comprend, les adopte pour unepart, puis leurdénonce par où elles sont fragiles et seront ruinées. Je suis quelquefois surpris que, parvenu à ces assises premières de la conscience, il n’ait pas plus constamment vu combien le fond de l’homme louche de près à Dieu, et combien il est impossible qu’une série de destinées finies et sans portée supérieure suffise pour expliquer l’existence des choses et surtout de l’humanité. Peut-être l’étude des littératures rélléchies révèle-t-elle moins clairement que l’élude des produits spontanés de la conscience (langues, poésies primitives, croyances populaires, mythologies, religions) cette force divine, ce dessein extraordinaire, supérieur à toute liberté, qui se poursuit par le monde et par l’homme. Or c’est surtout aux produits des siècles réfléchis que M. Sainte-Beuve a consacré ses méditations. Jamais les physionomies diverses du monde de l’esprit fini n’ont été peintes de si vives et de si fortes couleurs. Si l’auteur ne s’est pas toujours astreint aux strictes conditions du style châtié que nous tenons de la Ira-

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dition du xvii® siècle finissant et du xviip, c’est que ces condilions-là excluaient par moments les traits qu’il voulait rendre *. Pour moi, je le confesse, des trois ou quatre amours que j’ai eus en littérature et auxquels, après bien des tentatives de rupture, je suis toujours revenu, c’est celui de M. Sainte- Beuve qui a résisté aux plus rudes épreuves. J’ai souvent pensé autrement que lui sur le présent, car le présent est obscur et incomplet; mais, sur le passé, qui seul existe pleinement, puisque seul il est achevé, immuable et doué de toutes ses conséquences, je ne pense pas que nous puissions jamais sérieusement différer.

Le goût particulier de M. Sainte-Beuve le porte à prendre pour cadre de ses études plutôt les hommes que la marche abstraite des faits. Quoique les diverses périodes de Port-Royal aient été par lui admirablement saisies et esquissées, ce ne sont pas ces périodes qui fournissent les nervures de son récit. Une partie, d’ailleurs, de l’ouvrage de M. Sainte-Beuve a servi à un cours public; or la coupe de matières amenée par les exigences d’un cours est très différente de celle qui convient à un livre dont les parties ont été librement distribuées. De là, par moments,

1. Les derniers volumes sont d'une absolue perfection de style. Voir des pages admirables, t. III, p. 272 et suiv.

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chez le lecteur, une certaine hésitation, le mouvement général disparaissant un peu derrière les épisodes et les portraits. Mais quel charme! quelle justesse d’ohservation ! quelle sûreté de jugement! quelle fidélité de coloris! M. Cousin seul a su nous rendre à ce point le parfum de la vieille société française et nous intéresser à ses luttes. L’art des deux maîtres n’a rien de commun; le résultat est le même. M. Cousin entre sans réserve dans le siècle de son choix; il en parle la langue, il en adopte les idées, il épouse toutes les querelles particulières de la société dont il écrit l’histoire. M. Sainte-Beuve se met en dehors et au-dessus de la querelle qu’il raconte. Il n’adopte aucun préjugé, il parle la langue d’un critique du xix® siècle; mais sa peinture n’est pas pour cela moins accomplie. L’attrait éprouvé par le lecteur est en pareil cas, du reste, la marque décisive de la vérité de la peinture. Que l’on compare la iaihle H isto ire de Port-Royal de Racine à ce tableau si vif et si attachant, on sentira la différence. Au lieu de la ferveur d’initié qui a porté Racine à effacer de son histoire toute trace de faiblesse; au lieu de la timidité qui lui a fait omettre les scènes héroïques, quand il a pu croire que les détails en paraîtraient trop violents (c’est ainsi qu’il a supprimé le récit si original de la journée du guichet); ici, rien n’est

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dissimulé de l’âpre saveur des temps et des lieux. C’est que, pour bien traiter ces histoires de mouvements religieux, il ne faut pas les trop aimer, ou, pour mieux dire, il faut les aimer d’un amour d’historien et*de curieux, non d’un amour de sectaire. On n’écrit pas bien l’histoire de ses pères, et M. Sainte- Beuve eût sans doute moins réussi à nous passionner, s’il avait eu une opinion sur le livre de Jansénius, et si les questions de la grâce ne l’avaient pas trouvé sans parti pris.

Chacun a dans le passé ses ancêtres, et les nôtres, en effet, ne sont pas à Port-Royal. Les maîtres de Port-Royal sont entrés pour peu de chose dans le travail de science et de libre recherche d’où est sortie la philosophie positive des temps modernes. Ni les sciences physiques, ni les sciences historiques ne leur doivent de grands progrès. Le faux spiritualisme qui, en biologie par exemple, les portait avec une logique impitoyable à envisager l’animal comme un automate, les éloignait de toute conception vraie de la nature. Leur philologie fut aussi de second ordre. Leur attention exclusive à chercher dans les livres ce qui peut servir à l’édification ou à la culture du jugement et du goût, les détourna de cette science délicate. Les histoires de Tillemont sont des chefsd’œuvre de conscience ; mais la conscience n’est pas

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la critique. Le bon Lancelot améliora quelques livres élémentaires; mais il contribua beaucoup à introduire parmi nous la manière mécanique et artificielle d’apprendre les langues anciennes; il fut l’aïeul de Lliomond. Port-Royal ne peut être compai'é ni aux écoles italiennes du xvP siècle pour la liberté de Iq pensée, ni au protestantisme pour l’immensité des résultats intellectuels et religieux. De ce dernier côté, hâtons-nous de le dire, sont bien plutôt nos ancêtres. La critique en histoire est vraiment fille du protestantisme. L’Italie incrédule du xvi° siècle n’y arriva guère plus que la France incrédule du xviii% et, quant au catholicisme, il affirme d’une façon si résolue sommité séculaire et sa divine homogénéité, que toute histoire impartiale faite au point de vue du progrès organique des doctrines est pour lui un danger. La discussion de l’histoire du dogme, qui est la base du protestantisme, donne seule assez d’intérêt à ces recherches délicates et pénibles pour y engager des générations de travailleurs. Le Trésor de la langue grecque de Henri Etienne n’existerait pas, si le grec n’était la langue du Nouveau Testament, et n’avait un intérêt théologique de premier ordre.

La constitution des sciences historiques et philologiques est de la sorte une œuvre protestante.

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Elle est aussi en un sens très véritable une œuvre française, parce que ce furent des protestants français, ou des affiliés du protestantisme, Castalion, Turnèbe, Lambin, J. Scaliger, les Étienne, Casaubon, Saumaise, Bocharl, Lefèvre, Louis Cappel, l’école de Saumur, la première génération du Collège de France, presque toute protestante, qui y contribuèrent le plus puissamment. Voilà nos pères. Ce qu’il importe de remarquer, en effet, c’est que, dans la première moitié du xvii® siècle, le France faisait.d’aussi bonne philologie et d’aussi bonne critique que l’Allemagne en a fait cent cinquante ans plus tard. Bochart et Cappel valent Michaelis; Casaubon et Saumaise valent Heine et Wolf; Henri Étienne reste sans égal. L’admirable développement que, depuis plus d’un siècle, l’Allemagne a réalisé dans toutes les branches de la philologie n’est que la continuation de ce qu’avait commencé la France, si libre, si ouverte, si éveillée, de Henri IV, de Louis XIII et de la première moitié de Louis XIV. C’est quand la France, par une série de mesures dont la dernière est la révocation de l’édit de Nantes, force ses plus savants hommes, les Saumaise, les Leclerc, les Bayle, les Beausobre,les Basnage à s’expatrier, que le domaine des études historiques passe à la Hollande et àl’Al-

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lemagne. A Dieu ne plaise que je donne à ceci un sens trop absolu! Du Gange et l’École bénédictine ont fondé l’étude du moyen âge avec une honnêteté qui n’a pas été surpassée. L’Académie des inscriptions et belles-lettres a rendu des services de premier ordre à l’élude des littératures classiques et produit deux hommes éminents, Fréret et Barthélemy. Montesquieu occupe, dans la création de la philosophie de l’histoire, un rang à part. Mais, en somme, quelle faible place le xviir siècle occupe dans le progrès de la critique historique ! Quand les jésuites veulent être hardis, ils aboutissent aux folies ridicules du Père Ilardouin. L’Université, mieux inspirée, s’en tient à la charmante bonhomie de Rollin. Les écrivains philosophiques n’ont pas plus de rigueur, Quelle naïve assurance dans leur manière de juger le passé ! quelle présomption superficielle dans leurs dédains! Voltaire a fait plus de tort aux études historiques qu’une invasion de barbares; avec sa spirituelle légèreté et sa facilité trompeuse, il a découragé les bénédictins, et si, pendant cinquante ans, la collection de dom Bouquet s’est vendue chez les épiciers au poids du papier, si V Histoire littéraire de la France s’est arrêtée faute de lecteurs, c’est bien sa faute. Or, l’opposé de la direction de Voltaire, ce n’est pas le catholicisme (il y a

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entre les deux plus d’affinités que l’on ne pense) ; l’opposé de Voltaire, c’est le protestantisme libéral, créant la critique au xvi* et au xvii' siècle, et aboutissant à la fin du xviii' à Schleiermacher, à Herder, à Fichte, et à cette merveilleuse éclosion du christianisme allemand, le plus beau développement intellectuel et religieux que la conscience réfléchie ait produit jusqu’ici.

Dans cette marche de l’esprit critique, qui est la marche même de l’esprit moderne, quelle place assigner aux maîtres de Port-Royal? Une place, je l’avoue, intermédiaire et bornée. Le sens historique, qui sait tirer de la lettre morte des textes la vraie physionomie du passé, fut étouffé chez eux par les exigences de la théologie dogmatique. La perpétuité de la foi et les vastes travaux qu’elle provoqua sont gâtés en leur principe même par cette idée systématique, que, seul entre les choses de ce monde, le catholicisme n’a pas changé. Le but des recherches, avec une telle préoccupation, n’est plus de saisir les physionomies diverses delapensée des différents âges; c’est de montrer que tous les âges ont pensé la même chose. Les bénédictins de la congrégation de Saint- Maur sont à cet égard bien plus près d’être nos pères et ont plus travaillé pour l’avenir. La tolérance, fille de la critique, Port-Royal ne la connut

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pas davantage. Il fut toujours injuste envers les protestants et applaudit aux mesures iniques que l’on prenait contre eux. C’est chose vraiment curieuse que l’indignation avec laquelle Saint-Cyran parle des hérétiques. Pascal, dans une circonstance connue *, joua le rôle d’un vrai délateur du Saint-Office. L’idée de la liberté religieuse n’apparaît pas un moment parmi ces austères croyants : s’ils réclament contre la persécution, ce n’est jamais au nom de la liberté, c’est toujours au nom de la vérité.

Est-ce donc sans raison que Port-Royal a laissé une si grande trace et a provoqué tant de sympathies? Non, assurément. Médiocre si on l’envisage dans le courant général de l’esprit moderne, avec lequel elle a peu de rapport, cette école est sans égale par la grandeur des caractères qu’elle forma. Nulle part ne se sont vues tant d’âmes fortes ou excellentes, possédées exclusivement de l’idée qu’elles tenaient pour le bien. Quelle fierté! quel vrai sentiment chrétien du néant des grandeurs, de l’égalité des hommes dans la misère et le péché! Quelle forte tension de la volonté, et quel puissant exemple de ce que peut l’àme humaine une fois persuadée qu’elle possède le vrai! Comme, en ce siècle de grandeur

I . Voir sa Vie par madame Perrier, p. 4-5 de l’édition de M. Havel, et les judicieuses remarques de l’éditeur.

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officielle, où les saints eux-mêmes reconnaissent que les grands sont des images de la Divinité et mieux placés que les autres pour trouver gixace à ses yeux, il fait beau voir proclamer cette démocratie chrétienne, ce respect du travail des mains, ce dédain fier, cette rudesse pour les puissants ! Ici, c’est le jardinier de l’abbaye (un gentilhomme converti) qui résiste à l’archevêque et argumente solidement contre lui. Ailleurs, c’est M. Singlin répondant par une accablante froideur aux avances de madame de Guéméné. « Vous n’ètes point accoutumé à ce langage, disait Saint-Cyran à Lancelot, jeune et nouveau venu, et on ne parle pas comme cela dans le monde; mais voilà six pieds de terre où on ne craint ni chancelier ni personne. Il n'y a point de puissance qui nous puisse empêcher de parler ici de la vérité comme elle le mérite. » — « Nous avons un maître qu’il faut servir, disait-il encore, et s’exposer pour la vérité à la haine des hommes. Je ne veux point de mal à ceux qui me persécutent, et je m’avise que je n’ai point encore pardonné à celui dont il s’agit h parce que je ne me suis point senti offensé. Si j’étais serviteur de Dieu, je serais non pas persécuté, mais accablé. »

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