M. Zamet
PORT-ROYAL
Par là, Port-Royal s’élève au milieu du xvir siècle comme une colonne triomphale, comme un temple en l’honneur de la force virile et de l’universel sacrifice à la vérité. Certes l’indépendance des âmes eut d’autres martyrs; la lutte du protestantisme fut plus héroïque, puisqu’elle alla jusqu’à la mort. Mais le protestantisme était déjà devenu à cette époque presque étranger à la France. Ici, c’est du sein même de la bourgeoisie française, représentée par quelques vieilles familles parisiennes éclairées et sérieuses, que naît la résistance. Les religieuses de Port-Royal ont plus fait que les évêques, plus fait que l’Église gallicane, plus fait que le pape : elles ont sauvé la conscience. Avec son sérail insolemment étalé à la face de la chrétienté, Louis XIV mit, autant qu’il dépendait de lui, la moralité française à deux doigts de celle de l’Orient. Heureusement des femmes lui résistèrent. Ce mot admirable ; « Le roi peut faire des princes du sang', il pourra faire des martyrs, » est la revanche de la femme française sur l'insulte qu’elle a reçue à Versailles. Port-Royal est de la sorte la seule opposition à l’intérieur qu’ait rencontrée Louis XIV tout-puissant, la seule voix qui ait protesté contre
1. Allusion à )a léj;itiinalion des ciifanls naturels de Louis XIV.
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les envahissements de l’administration sur le domaine de l’esprit. Ceux qui pensent que Richelieu et Louis XIV ont engagé notre pays dans une voie qui devait aboutir à la Révolution, et ultérieurement à une série de hasards sans issue, ne peuvent priser trop haut l’école qui a donné à la France les seuls caractères qui n’aient pas fléchi devant l’universelle fascination d’un pouvoir plein de séductions dans le présent et de périls dans l’avenir.
Saint-Cyran, envisagé sous ce jour, grandit jusqu’aux proportions d’un héros national. Un des mérites de M. Saintc-Reuve est d’avoir révélé dans toute sa grandeur cette étonnante figure, qui a été trop négligée de l’histoire parce qu’elle n’eut rien de l’éclat extérieur qui captive la renommée. Saint- Cyran a prouvé qu’on peut être à la fois un écrivain insupportable et un caractère de premier ordre. On ne comprend pas tout d’abord comment l’auteur obscur et embarrassé de tant d’illisibles écrits a pu être le directeur recherché des âmes les plus fortes de son siècle, le père d’un vaste mouvement intellectuel et religieux, l’im des hommes qui ont le plus exigé de leurs disciples, et qui, en exigeant toujours davantage, se sont fait de plus en plus aimer. Après avoir lu M. Sainte-Reuve, on se l’explique. Les dons essentiels de l’homme puissant par le sentiment et
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par l’action sonl fort différents de ceux de l’écrivain. L’écrivain a beaucoup de désavantage dans les relations d’homme à homme. Le puissant moyen d’action dont il dispose le dégoûte de la conversation, de la correspondance, de l’exhortation privée. Au lieu de parler à un seul, il est toujours tenté de parler à dix mille. L’homme de direction ou de conversation, au contraire, habitué à voir face à face celui sur lequel il agit, et à sentir instantanément le contrecoup de sa parole, ne se rend pas compte de ce que la pensée écrite suppose de raflinements et de combinaisons. Son succès dépend de l’impression qu’il fait sur un seul ou sur un petit nombre. Son discours doit être apprécié, non sur des règles absolues, mais d’après les fruits qu’il produit. Qu’au lieu des volumes insipides deSaint-Cyran, on lise ses entretiens et ses exhortations tels que les religieuses qu’il gouvernait les rapportent de mémoire, la métamoiphose est complète. Le médiocre écrivain se trouve éloquent grâce à ses disciples; cette pensée qui ne sait pas se dégager à elle seule est toute vivifiée quand elle a traversé le cristal d’une conscience sympathique, et qu’elle a reçu de la réaction d’âmes émues le degré de lumière que par elle-même elle n’avait pas.
De tous les hommes remarquables que produisit la
renaissance calholique qui s’opéra en France vers 1600, entre les François de Sales, les Vincent.de Paul, les Olier, les Bérulle, Saint-Gyran est celui qui procéda avec le plus de logique et de vigueur. Certes François de Sales a plus de charme et d’esprit. Mais son action sur la direction générale du catholicisme resta sans importance. Le laïque, peu au courant des choses mystiques et habitué à n’apprécier la religion que par ses fruits, trouvera que Vincent de Paul a ouvert une voie bien plus féconde, en créant le grand apostolat du catholicisme moderne, celui de la charité. Mais la religion a un objet idéal, distinct du bien qu’elle fait. Le but de l’espèce humaine étant de réaliser la plus haute contemplation de l’univers, ou, en d’autres termes. Pacte le plus parfait d’adoration de Dieu, et ce but entraînant fatalement, ou, si l’on veut, en dehors des vues du Créateur, une masse énorme de souffrances, travailler à diminuer cette masse de souffrances, c’est faire oeuvre de Dieu ; œuvre secondaire cependant, puisqu’on supposant même que la charité réduisît autant que possible la somme des douleurs humaines, ce serait là encore un résultat négatif et sans valeur morale immédiate. L’homme n’est pas ici-bas pour vivre sans souffrance. Une heure de méditation de sainte Thérèse ou de Spi-
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noza vaut une journée de Vincent de Paul. Les ascètes et les stoïciens de tous les âges, en rappelant à l’homme le sérieux et l’àpre hauteur de sa destinée, n’ont pas été oisifs dans l’œuvre universelle du monde. De même Saint-Gyran, en sondant profondément la plaie des âmes et en fortifiant par une austère discipline la croyance au devoir, a autant fait pour l’humanité que ceux qu’on nomme à bon droit ses bienfaiteurs.
L’inflexibilité qu’il déploya dans l’exécution de son dessein est quelque chose d’admirable. Il vit seul à fond le grand danger du catholicisme, la docilité exagérée, l’abdication des consciences, la tendance vers une sorte de mandarinisme religieux. François de Sales par moments aperçut le mal avec toute la finesse de son esprit ; « Ma fille, disait-il à la mère Angélique h voilà des sujets de larmes; car d’en parler au monde en l’état où il est, c’est causer du scandale inutilement. Ces malades aiment leurs maux et ne veulent point guérir. Des conciles œcuméniques devraient réformer la tête et les membres, étant certainement par-dessus le pape. Mais les papes s’aigrissent lorsque l’Église ne plie pas toute sous eux, quoique, selon le vrai ordre de Dieu, elle soit au-dessus d’eux lorsque le