Stanislas Julien, //isL de Hiouen-Thsang, p. 275 et suiv
LE BOUDDHISME
immense accourut de tous côtés pour offrir ses hom.mages au bhikcliou, qui bientôt se trouva entouré de monceaux de fieurs.
« Quel est cet homme? » demanda le roi. « C'est, » répondit un religieux, un lo-han {arhân) qui a » quitté la famille, et qui, ayant éteint le principe de » la pensée, est entré dans l’extase complète. Depuis » ce temps-là, il s’est écoulé bien des années. Voilà )) pourquoi ses cheveux ont poussé d’une manière si » extraordinaire. — Comment l’éveiller et le faire » lever? » demanda le roi. — « Quand un homme, » dit le religieux, « sort de l’extase, après avoir été » privé de nourriture pendant de longues années, » son corps tombe bientôt en décomposition. Il faut » d’abord l’humecter avec de la crème et du lait » pour lubrifier et assouplir ses muscles. Ensuite on » frappera la plaque de métal, pour l’émouvoir et » l’éveiller. »
» Aussitôt, suivant le conseil du religieux, on arrosa le cadavre avec du lait, et l’on frappa la plaque de métal. L’arhàn ouviât les yeux et, regardant autour de lui : « Qui êtes-vous, » dit-il, « vous tous » qui portez l’habit religieux? — Nous sommes des bhikchous, » lui fut-il répondu. « Où est mainte- » nant, » reprit l’arhân, « mon maître Kia-che-poy> j O a-l aï {Kaçyapa talhagala)? » — H y a bien
LE BOUDDHISME
longtemps, » lui répondit-on, « qu’il est entré dans » le nie-pan (nirvana). »
» En entendant ces mots, il laissa échapper un cri de douleur; puis, reprenant:* Chi-kia-wen-fo » (Çakya-Mouni bouddha), » demanda-t-il, « est-il » parvenu ou non à l’intelligence complète, sans » supérieure? — Oui, sans doute, et, après avoir » procuré le bonheur à toutes les créatures, il est » entré dans le silence et l’extinction. »
» A ces mots, l’arhan baissa les yeux; puis, après une longue pause, il souleva de sa main sa longue chevelure et s’éleva majestueusement dans les airs. Alors, par un prodige divin, il apparut un globe de feu, qui consuma son corps, et ses ossements tombèrent sur la terre. Le roi et les religieux de la grande Assemblée recueillirent ses reliques et élevèrent un stoupa. C’est la tour dont nous avons parlé. »
Matérialisme, scepticisme, athéisme, tel est donc le résumé de ce qu’on peut appeler le bouddhisme des livres. C’est assurément la seule fois, dans l’bistoire de l’humanité, que la négation ait pris une valeur religieuse. Quand le Père Horace demandait aux bouddhistes du Tibet ce que c’est que Dieu, ils lui répondaient imperturbablement : « C’est l’assemblée des Saints. » Un philosophe athée a fondé la
plus longue et la plus vasle tradition religieuse qui lut jamais.
Ce fait de l’athéisme, devenant une religion, a quelque chose de si surprenant, que nous avons besoin pour l’admettre de la meilleure autorité en pareille matière. L’esprit si réservé d’Eugène Burnouf ne craignait pas sur ce point d’être très affirmatif* : « Je me figure, disait-il, que Çakya-Mouni, en entrant dans la vie religieuse, partit des données que lui fournissaient les doctrines athées du Samkhya, lesquelles étaient, en ontologie, l’absence d’un Dieu, la multiplicité et l’éternité des âmes bumaines, et, en physique, l’existence d’une nature éternelle, douée de qualités, se transformant d’elle-même, et possédant les éléments des formes que revêt l’âme humaine dans le cours de son voyage à travers le monde. Çakya-Mouni prit à cette doctrine l’idée qu’il n’y a pas de Dieu, ainsi que la théorie de la multiplicité des âmes humaines, celle de la transmigration, et celle du nirvana ou de la délivrance, laquelle api)artenait en général à toutes les écoles brahmaniques. Seulement, il n’est pas facile de voir aujourd’hui ce qu’il entendait par le nirvana, car il ne le définit nulle part. Mais, comme il ne parle jamais de