Lalitavistara, p
LE BOUDDHISME
chées, aux muscles collés à la peau, à la lèle blanchie,aux dénis branlantes, au corps amaigri, qui, appuyé sur un bâton, marche avec peine et en trébuchant? » Le cocher dit : « Seigneur, cet homme est accablé par la vieillesse; ses sens sont alTaiblis, la souffrance a délruitson énergie, il est dédaigné par ses proches et sans guide; inhabile aux affaires, il est abandonné dans la forêt comme un tas de bois. » Le bodhisattva dit ; « Est-ce la loi de sa famille, ou bien la loi de toutes les créatures du monde? Parle, dis promptement ce qui en est. Après avoir appris ce que la chose signifie, je rélléchirai sur l’origine de tout cela. » Le cocher dit: « Seigneur, ce n’est ni la loi de sa famille, ni la loi du royaume. En toute créature, la jeunesse est vaincue par la vieillesse. Votre père, votre mère, la foule de vos parents et de vos alliés finiront par la vieillesse; il n’y a pas d’autre issue pour les créatures. » Le bodhisattva dit : « Ainsi donc, cocher, la créature faible et ignorante, au jugement mauvais, fièrede sa jeunesse qui l’enivre, ne voit pas la vieillesse. Pour moi, je m’en vais. Détourne promptement mon char. Si moi aussi je suis destiné à la vieillesse, qu’ai-je à faire avec le plaisir et la joie? Pietourne en arrière; je songerai à accomplir la délivrance. »
Tout cela est bien un fruit de l’Inde, de ce pays où
LE BOUDDHISME
la vie est tour à tour un rêve d’or et un cauchemar, un sombre enfer et un paradis éblouissant. La volupté et le renoncement sont choses toutes voisines. L’ascète poursuivi par la terreur de l’existence, qui s’inflige des supplices pour y échapper, n’est pas d’une autre race que celui qui se nourrit de la légende voluptueuse de Krichna. Krichna, incarnation du plaisir et de l’abandon des sens, idéal d’un peuple doux, sans force, livré à toutes les séductions de la nature, est au fond un frère de Cakya-Mouni. Les jeux de Krichna avec les bergères du Bradj ont quelque chose de commun avec les abnégations énervantes du bouddhisme; c’est l’ignorance totale du but vrai de la vie, ou plutôt une fausse idée de la science et des pouvoirs de l’homme. Pour l’Inde, l’existence consciente n’a pas de résultante supérieure ; on est libre, selon son goût, de la trouver délicieuse comme une idylle ou horrible comme une maison du bourreau. Selon nous, l’univers poursuit, par la raison, par l’activité, par la souffrance de l’homme, une fin idéale de justice et de bonté. La plus victimée des créatures a servi, ne fût-ce que par ses larmes, à une construction éternelle; elle a un motif d’espérer et de se consoler.
On a l’air, en parlant du bouddhisme, de rechercher le paradoxe, quand on ne fait que rapprocher
les textes les plus indéniables. Cet effrayant nihilisme, qui semblerait chez nous le comble de l’impiété, aboutit à une morale très élevée. Cet étrange Messie parle })resque comme le Messie galiléen du royaume de Dieu. « Ma demeure est la force de la charité; mon vêtement est la parure de la patience; le vide est mon siège; c’est de ce siège que j’enseigne la loi aux créatures*. » Le nom de la vertu suprême du bouddhisme, rnailri, ne peut se traduire que par « charité ». Le dévouement poussé jusqu’au suicide, l’aumône héroïque est le fond de presque toutes les légendes sur Çakya-Mouni. Une fois, il fait le sacrifice des dix mille têtes qu’il a eues dans des existences antérieures; une autre fois, il coupe sa main, ses pieds, sa tête, pour les donner à des malheureux. C’est par compassion pour les lU’éalures qu’il a accepté une dernière fois la condition de l’humanité. Il répète sans cesse cette maxime ; « Délivré, délivre; arrivé à l’autre rive, fais-y arriver les autres ; consolé, console; parvenu au nirvana complet, fais-y arriver les autres ^ » Le démon le tente en lui offrant d’emblée le nirvana; il refuse jusqu’à ce qu’il ait sauvé par sa prédication