Lotus, p. tu
'2. Légende de Pourna dans Burnouf, Introrl., p. 248 et suiv.
LE BOUDDHISME
les êtres tombés sous l’empire de la naissance, de la vieillesse, de la maladie, de la mort.
Comme un père qui voit ses enl'ants jouer dans une maison déj.à prise par l’incendie, le Bouddha voit les êtres brûlés, consumés, dévorés par la naissance, la mort, les lamentations, le désespoir, livrés aux désirs et aux maux qui en sont la suite, renaissant sans cesse dans l’enfer et dans des matrices d’animaux, condamnés à passer par les conditions de dieux et d’hommes; et, au milieu de cette infinité de douleurs, ils jouent, ils s’amusent, ils se divertissent, iis ne tremblent pas, ils ne songent pas qu’ils sont misérables. Alors le Bouddha se dit à lui-même : « Je suis le père de tous ces êtres; je veux les délivrer; je veux leur donner le bonheur incomparable de la science. « Et il leur crie ; « Ne vous amusez pas au milieu de ces formes, de ces sons, de ces odeurs, de ces goûts, de ces contacts misérables; car, attachés à ce monde, vous êtes brûlés, consumés par la soif qui accompagne les cinq qualités du désir. » Aveuglés par les jeux, les hommes refusent de le croire et de le suivre hors de la maison embrasée. Le Bouddha use d’artifices; il les attire en leur offrant des jouets, qui sont les degrés divers de sa loi et les formes plus ou moins accessibles qu’elle prend pour s’accommoder à la faiblesse des hommes.
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Là est certainement le beau côté du bouddhisme. Cette religion athée a été éminemnàent morale et bienfaisante. C’est le catholicisme sans Dieu. L’Inde ne connaît pas la mesure; en fait de dévouement comme en toute chose, elle l’a dépassée. On ne peut
que sourire en voyant les efforts du Bouddha pour
convertir les serpents, les oiseaux, les vampires, les harpies et tous les êtres fantastiques dont l’imagination indienne a i)euplé le monde. Mais cet esprit de sympathie a été la cause du prosélytisme extraordinaire qui a inspiré les missionnaires bouddhistes, et auquel los conquêtes des religions monothéistes peuvent seules être comparées. Le brahmanisme, le zoroastrisme, la doctrine de Confucius n’ont eu que des destinées nationales*. Les apôtres de Çakya-.AIouni, au contraire, ont cru que le monde devait devenir bouddhique, et ils ne se sont trompés qu’à demi. La doctrine la moins satisfaisante que l’homme ait jamais rêvée a séduit les pays les plus divers. Une religion qui ne semblait faite que pour des sceptiques raffinés, la moins claire, la moins consolante des religions est devenue le culte de races jusque-là très grossières. Ce fut la douceur de mœurs
1. Le bralitnanisme a fait des conquêtes hors de l’Inde (voir ciaprès, p. 15'J et suiv.), mais sur des proportions bien plus réduites que le bouddhisme.
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de ces pieux athées et le caractère général de mansuétude de leur prédication qui firent leur popularité. Les Védas, sévères et aristocratiques, n’eussent pas réussi à faire de pareils miracles. Le peuple ne prend une religion que par son extérieur. Peu sont théologiens. Ce n’est pas la métaphysique religieuse qui fait la propagande efficace. L’onction, la bienveillance de ces bons moines jeta un voile sur leur philosophie, à laquelle peut-être eux-mêmes ne pensaient guère. Krichna, de même, fit fortune par sa physionomie douce et sympathique. Ce berger aimable et charmant supplanta l’austère mouni, et prouva nne ^ ^ fois de plus que les dieux du Mérou, comme ceux de l’Olympe, ne sont pas des dieux éternels.
La fondation d’une religion est un fait historique bien plus qu’un fait doctrinal. La vue claire que nous avons de la philosophie bouddhique explique peu son établissement. Le caractère du fondateur est enveloppé de profondes obscurités. Au contraire, les circonstances où naquit l’école nouvelle se laissent assez facilement entrevoir. A Béna-
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rès, sur les bords du Gange et de la Djoumna, probablement dans le courant du v' siècle avant J. -G., naquit la doctrine qui a francbement avoué le programme de délivrer l’iiumanité de la tyrannie du désir. Ce fut longtemps une secte obscure, une protestation pla'cnique en faveur de l’égalité religieuse, un ordre de moines mendiants entre tant d’autres. Ce ne fut un événement politique que quand le roi Açoka, vers le milieu du iii® siècle avant .I.-C., fit régner les principes qui n’avaient été jusque-là qu’un objet de méditation pour quelques ascètes.
Que le bouddhisme soit né à la suite d’un vaste mouvement de sectes philosophiques, c’est ce qui est absolument hors de doute. L’Inde, avec cette puissance spéculative qui ne l’a jamais abandonnée, avait agité tous les problèmes, essayé toutes les solutions. Ce mouvement se contint d’abord dans les classes supérieures; peu à peu la masse en fut ébranlée. Une théorie finit par arriver à une grande popularité; elle paraissait résoudre d’une façon acceptable l’éternelle question de l’être et de la vie dans l’univers. Çakya s’y attacha très décidément ; mais il ne paraît pas l’avoir inventée. Le monde est dans un perpétuel changement; tous les êtres traversent les formes successives de la vie; les œuvres
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seules sont éternelles et se transmettent d’une vie à l’autre. L’existence n’est ainsi qu’une épreuve, une sorte de purgatoire, d’où l’on sort par le néant, lequel nous soustrait aux lois du changement. Çakya, ou, si l’on veut, ses disciples, promettaient tà l’homme de lui faire franchir les défilés de l’existence. « Commencez, quittez votre famille, disait-on à l’adepte; appliquez-vous à la loi de Bouddha ; anéantissez l’armée de la mort, comme un éléphant renverse une hutte de roseaux.. Celui qui marchera sans distraction sous la conduite de cette loi, échappant à la naissance et aux révolutions du monde, mettra un terme à la douleur. Elle est fermée pour lui, la loi des mauvaises existences; elle est ouverte, la pure voie du ciel; il a joint l’autre rive de l’océan des douleurs. »
Ce serait une erreur de croire que Çakya-Mouni ait eu besoin, pour le rôle qu’il a joué, d’une grande originalité. Çakya fut un solitaire comme tant d’autres, un philosophe comme tant d’autres, ayant certaines pratiques à lui et un mode personnel d’enseignement. Il rejetait les mortifications extravagantes des brahmanes; il s’asseyait commodément et recommandait celte condition comme nécessaire pour le repos; il était vêtu décemment et blâmait vivement les actes des gymnosophhtes, qui n’avaient d’autre
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vêtement que l’espace. On peut dire de Çakya-Mouni avec autant de vérité que de Jésus : ce que nous savons le plus sûrement de lui, c’est sa façon de parler. La forme de l’enseignement de Çakya semble nous avoir été suffisamment conservée dans les soutras; c’était une sorte d’entretien animé, analogue à la dialectique socratique, où le maître amenait de proche en proche l’auditeur à reconnaître le néant de tout et la chaîne infinie des causes; c’était long, diffus, plein de répétitions et de détours, comme en exige l’enseignement oral. Le discours était entremêlé de paraboles racontées en un style lâche, populaire, expressif et touchant. Il résultait de tout cela un certain caractère de médiocrité, une absence de souci littéraire, qui constituaient une révolution analogue à celle qu’inaugura chez les peuples gréco-latins la langue plate, simple et claire du Nouveau Testament. Une religion n’est souvent à son origine qu’un genre nouveau de littérature. Mahomet dut ses succès à la révolution qu’il opéra dans l’éloquence arabe par la prose rimée de son Coran.
Dans l’ordre de la vulgarisation, tout progrès est une chute. On a souvent remarqué que nos langues modernes, si inférieures aux langues anciennes comme beauté, sont bien plus adaptées à l’expres-
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sion des sentiments populaires, et répondent à l’avènement du christianisme, qui rendit accessible à tous la culture morale, jusque-là réservée à un petit nombre. La raideur classique fléchissait. L’enfant nouveau-né voulait du brouet; la forte viande de l’antiquité ne lui allait pas. Quand les idées se répandent, elles perdent en noblesse. Mais l’esprit éternel, qui fait son profit de toute chose, sait tirer de ces reculs des forces pour de nouveaux élans.
Les castes étaient la base de la société hindoue. Instituées à l’origine comme une précaution héroïque pour sauver le mince filet de sang arya au milieu d’un océan d’allopbyles, la caste avait amené cette conséquence que le brahmane seul était un être religieux. La masse se trouva ainsi frappée de la plus pénible des infériorités; elle n’eut pas d’àme en quelque sorte, pas de salut à faire. Il résulta de là une aristocratie, la plus orgueilleuse de toutes, l’aristocratie de la méditation; la naissance conféra exclusivement la capacité religieuse. Le seul fait que Çakya était un kchatria, non un brahmane, portait à ce système un coup mortel. Un fait non moins grave était de mettre en circulation les vérités qui avaient été jusque-là le privilège de certaines classes. Des discussions que les brahmanes
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avaient retenues dans les régions supérieures furent mises de la sorte à la portée de la foule. Çakya parlait à tous dans une langue vulgaire, claire, prolixe, plus analytique, moins savante que le sanscrit classique. Or la loi des religions est bien la même que celle des langues. Elles vont toujours perdant de leur noblesse, se démocratisant, s’il est permis de s’exprimer ainsi. La légende la plus plate’ est toujours la plus moderne, car elle est faite pour un plus grand nombre. Tout était bon pour Çakya. Comme la plupart des réformateurs, il cberchait sa clientèle dans le rebut de la société du temps. Il appelait les humbles et les pécheurs. On lui reprochait d’avoir des préférences pour des gens misérables et criminels. Un jeune brahmane à qui son père n’avait pu apprendre à lire les Védas devint un excellent disciple de Çakya. Le bouddhisme fut de la sorte une forme de dévotion commode, que saisirent avec empressement les pauvres d’esprit, ainsi que tous ceux qu’effrayaient le joug de la caste et les difficultés de l’éducation brahmanique. Les critiques que les bouddhistes font des brahmanes et de leurs habitudes mondaines rappellent l’attitude que gardait, au moyen âge, l’aristocratie pieuse des moines mendiants à l’égard des mœurs cavalières du clergé officiel.
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Mais c’est surtout par la prise qu’il avait sur les pauvres et sur les malheureux que le bouddhisme réussit. Des textes nombreux attestent que les mendiants embrassaient la secte nouvelle comme un moyen de vivre. L’habit d’ascète les relevait, leur rendait l’estime d’eux-mêmes. Dans une comédie indienne, un joueur malheureux se console en songeant qu’il lui reste toujours la ressource de se faire bouddhiste: a Alors, dit-il, je marcherai la tète levée sur la grand’route. » L’esclave était libéré en embrassant la vie religieuse. Une fouie de légendes signifient qu’il est bien plus aisé aux pauvres qu’aux riches d’arriver à la foi. Un dieu qui veut se faire religieux se plaint de la noblesse de sa condition : « Car, dit-il, il est difficile d’embrasser la vie religieuse, si l’on est d’une race élevée; cela est facile, au contraire, si l’on est de basse extraction. » Souvent aussi une infortune subite est l’occasion d’une conversion éclatante, qui d’un mondain fait un saint.
La révolution à laquelle on rattache le nom de Çakya fut donc une révolution d’égalité. « Un s’enquiert de la caste, dit Açoka, quand il s’agit d’une invitation ou d’un mariage, mais non quand il s’agit de la loi; car ce sont les vertus qui font qu’on accomplit la loi, et les vertus ne s’inquiètent pas de la caste. » Ce fut de la bouche de Çakya ou de ses dis-
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ciples que l’Inde entendit pour la première fois ces paroles : « Ma loi est une loi de grâce pour tous. Et qu’est-ce qu’une loi de grâce pour tous? C’est la loi sous laquelle d’aussi misérables mendiants que Durâgata peuvent se faire religieux*. » Quand le roi, père de Bouddha, veut lui trouver une épouse, il fait proclamer les qualités qu’on exige de la jeune fille, et il ajoute : « Que la jeune fille soit de race royale ou brahmanique, de race vaisya ou soudra, c’est la même chose. Mon fils n’est ébloui ni par la famille, ni par la race ; les qualités vraies et la moralité, voilà ce qui plaît à son cœur ^ »
On comprend dès lors en quelle classe le bouddhisme recruta d’abord ses adhérents, et aussi les oppositions (pi’il excita. La caste qui avait le monopole des choses religieuses ne pouvait voir sans colère son privilège transporté aux gens des plus basses conditions. Un jour, Ananda, le serviteur de Çakya- Mouni, errant dans la campagne, rencontre une jeune fille qui puisait de l’eau. Il lui demande à boire. La jeune fille l’avertit qu’elle est de la caste des Ichandalas, et qu’elle le souillerait par son contact : « Je ne te demande, ma sœur, ni ta caste ni ta famille, reprit Ananda; je te demande seulement de l’eau, si