‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 27 sur 124 · Biirnouf, Introd., p · texte numérisé non relu

Biirnouf, Introd., p

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jiliysique, se pa'sser de démiurpe et d’incarnations.

Cela était inévitable dn moment que le fruit le plus raffiné de la pensée hindoue passait aux races les plus incapables de le goûter. Que reste-t-il entre ces mains grossières du léger tissu de rêves créé jiar les mystiques des bords du Gange ? Des enfantillages populaires, que les fondateurs hindous n’avaient pas eu le souci d’éliminer; des êtres chimériques, des prêtas, des enfers inventés pour terrifier les jjlus faibles cerveaux. Après avoir commencé par la pure négation, le bouddhisme devait ainsi finir par la superstition la plus effrénée. Les besoins du cœur humain reprirent le dessus; l’inlluence du civaïsme ouvrit la porte à toutes les complications mythologiques. Les dieux et les déesses, d’abord réduits à si jieu de chose, reprennent toute leur importance par les lanlras, à peu près comme, dans le christianisme, le culte des saints a été la revanche du paganisme, si fortement comprimé d’abord par le puritanisme judéo-chrétien. En même temps, le caractère moral s’efface, tout consiste à tourner la roue, à faire des statuettes de Bouddha, à offrir des fleurs aux statues. Le pieux bouddhiste passe sa vie à compter les tours de la roue à prières, à calculer des nombres chimériques, à battre le tambour pour chasser les

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démons \ Tout se réduit à une pure idolâtrie

Il est remarquable que cela n’arrive que dans le Nord. A Geylan, dans l’Ava, à Siam, ces puérilités n’ont pas prévalu. Ce qui peut paraître singulier, c’est que le système tantrique, si superstitieux, est en même temps déiste ou monothéiste. Est-il en même temps plus pratique, moins entaché de nihilisme? Non. A côté de la plus sotte confiance dans des formules magiques tenues pour d’infaillibles moyens de salut % le bouddhisme népalais verse dans le quiétisme le plus extravagant. « Pour l’ascète, un ennemi ou lui-même, sa femme ou sa fille, sa mère ou une prostituée, tout cela est la même chose. » L’Inde déjoue toutes les inductions tirées de l’expérience du reste de l’humanité. Elle semble faite pour donner un démenti aux lois psychologiques lés plus assurées. On fut frappé tout d’abord des analogies extérieures du bouddhisme et du catholicisme. Elles sont réelles; et pourtant il est certain que le point de départ doctrinal des deux religions est aussi différent que pos-

1 . Les Tao-sse, de même, ne comprennent plus rien à la métaphysique de Lao-Tseu ; leur religion ne consiste plus qu’en pratiques extérieures.

2. En Perse, bot est devenu synonyme d’idole : Bot-kédeh = « pagode ».

3. C’est ainsi que le nom du chamanisme, c’est-à-dire de la plus honteuse sorcellerie, se rattache au bouddhisme (chaman = çramana.)

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sible. Dans l’histoire religieuse, il est prudent de n’assigner aucune règle aux combinaisons que les siècles amènent: tout est possible; les pôles opposés arrivent souvent à se toucher ; les extrêmes ont pai fois des effets semblables. La négation de toute morale a produit le comble du dévouement ; l’athéisme, une légende pleine d’un sentiment ineffable de bienveillance et de douceur ; le nihilisme, des petits paradis terrestres de vie douce et heureuse*. Aujourd’hui encore, la vue d’une lamaserie exerce sur les esprits les plus mal disposés une sorte de puissante attraction et un charme invincible.

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les deux pays où le bouddhisme a fait la plus brillante fortune, la Chine et le Japon, sont ceux qu’on aurait pu croire les moins préparés à recevoir de l’Inde la bonne nouvelle du salut. Souvent la stérilité religieuse dispose à la crédulité. La race et l’individu qui n’ont pas

1. Voir surtout les derniers tableaux de la vie d’Hiouen-Thsans-, traduite par M. Julien.

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d’originalité religieuse sont souvent prédestinés à tout croire et à tout accepter.

Parmi les contrastes que présente rintinie variété de l’esprit humain, celui de l’Inde et de la Chine est peut-être le plus frappant et le plus propre à montrer dans combien de proportions diverses peuvent s’allier les facultés intellectuelles. et morales qui composent notre nature. Jamais des qualités et des défauts opposés n’établirent entre deux races un plus complet désaccord. Depuis quatre ou cinq mille ans que dure son histoire, la Chine nous offre le spectacle unique, ce me semble, d’une société fondée sur une base purement humaine, sans prophète, sans Messie, sans révélateur, sans mythologie, d’une société uniquement calculée pour le bien-être temporel et la bonne organisation de ce monde. L’Inde, de son côté, nous offre le spectacle non moins surprenant d’une race exclusivement spéculative, ne vivant que de l’idéal, bâtissant sa religion et sa littérature dans les nuées, sans aucun mélange d’éléments historiques ou réels. — Le trait caractéristique de l’esprit chinois est la négation du surnaturel : ce qu’il ne peut pas comprendre n’existe pas pour luiC Confucius, l’incarnation du génie chinois,

1. Les missionnaires, dès l’époque de saint François-Xavier, éprouvèrent le plus grand embarras pour trouver un mot chinois corre.s-

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n’est qu’un économisle et un nioralisle; on raconte que, lorsque ses disciples transportaient la conversation sur les choses divines, il gardait le silence ou se tirait d’embarras par celte interrogation ironique : « Connaissez-vous assez bien les choses de la terre pour vous occuper de celles du ciel? » L’Inde, au contraireyperdue dans la contemplation de l’infini, a épuisé son activité dans la création d’une exubérante mythologie et d’innombrables systèmes de métaphysique, sans que l’étude de la nature, de l’homme et de l’histoire lui ait semblé digne d’arrêter un moment sa pensée. — Simple, claire, industrielle, la littérature chinoise nous apparaît depuis un temps immémorial avec le caractère des époques les plus positives ou, comme on dit, les plus utilitaires. L’Inde, jusqu’à nos jours, n’a pu sortir du dédale infini de ses systèmes et de ses fables; un des plus grands poèmes mythologiques, le Prem-Sagar du brahmamisme, porte la date de 1804. — La Chine est, sans contredit, de tous les pays, celui dont les archives anciennes sont le mieux ordonnées : depuis le XII' siècle avant l’ère chrétienne, elle possède, dynastie par dynastie et presque année par année, les documents officiels de son histoire, les décrets de ses

pondant à l’idée de Dieu; il y a quelques années, la Société biblique traversa les mêmes hésitations.

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souverains, les règlements de son administration. L’Inde, d’une si prodigieuse fécondité en tout autre chose, n’a pas une ligne d’histoire ; elle est venue jusqu’à nos jours, sans croire que le réel vaille la peine d’être consigné par écrit. — La Chine, dès 1a plus haute antiquité, nous présente le modèle d’une constitution savante et rationnelle, ne reconnaissant d’autres privilèges que ceux de l’instruction et du mérite appréciés par le concours ; si le problème de l’organisation de la société pouvait être résolu par la seule raison, la Chine l’aurait résolu depuis trois mille ans. L’Inde n’a jamais su s’élever au-dessus de l’institution politique la plus élémentaire; la caste, sous la forme la plus brutale et la plus absolue, y est restée jusqu’à nos jours la base de la société ; et cela s’explique ; la vie présente est pour le Chinois le but unique de l’activité humaine; pour l’Indien, elle n’est qu’un épisode dans la série des existences, un passage entre deux éternités. D’un côté, c’est la race du fini, bourgeoise, raisonnable, étroite comme le bon sens; de l’autre, la race de l’infini, rêveuse, éperdue, égarée par son imagination. Les caractères physiques eux-mêmes présentent un contraste non moins sensible : l’œil oblique et brillant, le nez écrasé, le corps trapu, l’air vulgaire du Chinois indiquent l’homme avisé, bien au courant des choses

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de- ce monde ; les nobles formes de l’Indien, sa taille élevée, son front large et calme, son œil tranquille et profond décèlent une race née pour la méditation et destinée, par ses écarts mêmes, h donner la mesure de la puissance spéculative de rinimanité.

Le croira-t-on pourtant ? C’est en Chine, chez cette race sans métaphysique, sans mythologie, presque sans poésie, que l’une des créations les plus hardies et les plus originales de l’Inde a trouvé un asile et le plus grand nombre de sectateurs. Le bouddhisme est devenu contagieux chez les races qui semblaient devoir y être le moins accessibles. Cette religion bizarre, offrant à l’homme pour but suprême le néant, lui présentant comme le comble de la perfection le moment où, ayant réussi à secouer le mauvais rêve de l’existence, il arrive à un état où il n’y a plus ni pensée, ni absence de pensée, ni désir, ni absence de désir; celte exagération du génie indien, trop forte pour l’Inde elle-même, puisque celle-ci n’a eu de repos qu’après l’avoir bannie de son sein, a excité chez des milliers de Chinois des accès d’ardent mysticisme. Le manque d’initiative se trahit par la facile acceptation de toutes les doctrines, même des plus antipathiques. Dénué d’invention religieuse, le Chinois était, en présence des cultes étrangers, comme une sorte de table rase, ouverte tà toute doctrine qui voudrait s’y

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inscrire. La docilité n’est souvent que le fait de natures douées de peu d’individualité, et une religion ne trouve jamais un accès plus ouvert qu’auprès de ceux qui, pour l’embrasser, n’ont à renoncer à aucune habitude d’esprit antérieure. De là l’étonnante fortune du bouddhisme chez les races du centre et de l’est de l’Asie : il suppléait à ce qui leur manquait, et remplissait une lacune de leur constitution morale. De là aussi cette miraculeuse transformation, par laquelle une race égoïste et sans idéal devint, sous l’influence de ce dogme nouveau, dévote, crédule, pleine de dévouement, d’une sensibilité charmante, une race pieuse en un mot; elle qui devait plus tard repousser le christianisme, faute de ce premier fond de spiritualisme nécessaire pour être chrétien !

Nulle part ce fait, si important dans l’histoire de l’esprit humain, n’apparaît avec plus d’originalité que dans le très curieux livre que M. Stanislas Julien adonné au public'. C’est la biographie intime d’un bouddhiste chinois du vu® siècle de notre ère, que l’ardeur de sa piété entraîna, comme tant d’autres de ses coreligionnaires, vers le pays sanc-

1. Histoire de la vie de Hiouen-Thsang et de ses voyages dans r In de, depuis l'an 61S jusqu’en 645, traduite du chinois par M. Stanislas Julien. Paris, 1853.

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lilié par la prédication de Çakya-.Mouni. Depuis l’inlroduclion du bouddhisme dans la Chine, en effet, on voit un très grand nombre de Chinois entreprendre le pèlerinage de l’Inde, pour y étudier la doctrine du Bouddha, visiter les lieux illustrés par ses miracles, et chercher des textes plus complets des livres canoniques. Avec ce sens exact et positif qui caractérise en toute chose la nation chinoise, ces pèlerins écrivaient souvent, après leur retour, la relation de leur voyage, soit dans un but d’édification, soit pour servir les vues de la politique du Céleste- Empire. De là une classe d’écrits singulièrement intéressante, surtout si l’on songe à la complète indétermination où flotte pour nous la chronologie de l'Inde , et à l’obligation où nous sommes de suppléer, par des témoignages étrangers, aux notions que ce pays n’a pas su nous donner sur sa propre histoire. Aussi les six relations de ce genre parvenues jusqu’à nous attirèrent-elles l’attention des premiers savants qui s’occupèrent du bouddhisme. Un homme sur le caractère duquel on peut faire quelques réserves , mais dont la haute portée d’esprit ne saurait être révoquée en doute par personne, M. Abel Rérnusat, aperçut l’immense intérêt de ces curieux récits. Il traduisit le plus ancien de tous, celui de Fahian,

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qui paulit pour son pèlerinage l’an 399 de notre ère. Mais plusieurs causes s’opposaient à ce que le travail de cet éminent orientaliste atteignît toute la perfection désirable. La principale de ces causes était sans doute l’impossibililé où l’on se trouvait alors de reconnaître sous les transcriptions chinoises les noms propres indiens correspondants. En effet, la vocalisation monosyllabique de la langue chinoise diffère à tel point de celle de tous les peuples, en particulier des sons riches et pleins du sanscrit, que les noms indiens, étriqués et déchiquetés par cet étrange procédé de transcription, deviennent entièrement méconnaissables. Souvent d’ailleurs d’étranges abréviations viennent compliquer la difficulté : ainsi Bouddha se réduit à Fo (pour Fotho) ei Brahma à Fan (ponv Fa7i-lan-mo}. On comprend que, faute d’une règle servant à reconnaître ces déviations de son, toutes les tentatives pour traduire les ouvrages chinois relatifs à l’Inde ne pouvaient aboutir qu’à un texte barbare et souvent inintelligible. Les traducteurs chinois, en effet, ont l’habitude de conserver sans les traduire une foule de mots sanscrits, tels que titres de livres, noms de plantes, termes considérés comme sacramentels ou mystérieux. D’autres fois, au contraire, au lieu de transcrire les noms pi’opres, ils les traduisent élément

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pour éléraenl, à peu près comme si l’on rendait Théodore par Dieudonné. A quoi servait, par exemple, de trouver mentionné à chaque page le roi }Vou-yeou (exempt de chagrin), si l’on ne savait que ce mot est la traduction littérale du nom ùWçoka, si célèbre dans l’histoire du bouddhisme? Ces singulières transformations, M. Stanislas Julien les a suivies dans leurs lois les plus secrètes, par une méthode ingénieuse et sûre, qu’il a exposée dans sa préface avec lucidité. Il a ainsi enrichi la philologie d’un instrument nouveau et d’une haute importance, sans lequel tous les textes chinois relatifs à l’Inde demeuraient lettre close.

Iliouen-Thsang, le pèlerin bouddhiste dont M. Stanislas Julien a fait connaître la vie et les voyages, partit pour ses longues pérégrinations l’an 6i29 de notre ère, et rentra dans sa patrie l’an G i5. Le bouddhisme, à cette éi)oque, était déjà dans l’Inde en pleine décadence. Iliouen-Thsang trouva sur plusieurs points les monastères abandonnés; la ville de Kapilavastou, patrie de Çakya-Mouni, n’offrait, quand il la visita, qu’un monceau de ruines. Aux yeux des Chinois, cependant, l’Inde était toujours le pays de l’orthodoxie bouddhique, la terre privilégiée que les âmes pieuses aspiraient à visiter autant pour recueillir l’enseignement des maîtres les plus au-

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torisés que pour y vénérer les traces de la vie terrestre de Çakya-Mouni. C’est vraiment un g rand et touchant spectacle que celui de ce pauvre moine, seul, au milieu de déserts sans bornes, avec ses livres, son cheval et les fantômes de son imagination, uniquement soutenu par l’espoir de parvenir à la « délivrance finale » et de « sauver les hommes qu’entraîne le torrent de la vie et de la mort ». Souvent il s’égare; le découragement s’empare de lui; il songe à retourner sur ses pas; mais il se rappelle son vœu de ne pas faire un pas vers l’est (c’est -tà-d ire vers la Chine) jusqu’à ce qu’il ait visité la terre du Bouddha, et il tourne résolument vers l’ouest la bride de son cheval. Une fois, l’outre qui contenait sa provision d’eau s’échappe de ses mains, et l’eau se répand à terre. « Il regarde de tous côtés, continue son biographe, et ne voit que la plaine infinie où l’on ne découvre aucune trace d’hommes ni de chevaux. Pendant la nuit, des esprits méchants faisaient briller autour de lui des torches aussi nombreuses que les étoiles; dans le jour, des vents terribles soulevaient le sable et le répandaient comme des torrents de pluie. Pendant quatre nuits et cinq jours, pas une goutte d’eau n’humecta sa gorge ni sa bouche. Une ardeur dévorante brûlait ses entrailles. Il se crut à sa dernière heure, et se coucha dans le sable en in-

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voquanl le nom d'Avalokileçvaya^. « Bodliisaltva, » lui disait-il, « vous savez que, dans ce voyage, lliouen- » Tlisang ne cherche ni les richesses ni le profit il » n’ambitionne ni les louanges ni la réputation. Son » unique but est d’aller chercher l’intelligence supéi) rieure et la droite loi. Je songe avec respect, ô Bo- » dhisaltva, que votre cœur alTectueux s’applique sans I) rehkhe à délivrer les créatures des amertumes de la » vie. » 11 pria ainsi, avec uneferveiir infatigable, jusqu’au milieu de la cinquième nuit, lorsque soudain une brise délicieuse vint pénétrer tous ses membres, et les rendit aussi souples et aussi dispos que s’il se fût baigné dans une eau rafraîchissante. Ses yeux éteints recouvrèrent la Vue, et il put prendre un peu de sommeil; après quoi il se remit en marche. A peine avait-il fait quelques lieues, que son cheval changea de direction, sans qu’il lui fût possible de le ramener dans son premier chemin. Bientôt il aperçut de vastes pâturages, et se vit près d’un étang dont l’eau était pure et claire comme un miroir. 11 but à longs traits, et, grâce à ce double secours, le voyageur et le cheval recouvrèrent une seconde fois la force et la vie. »

11 continue ainsi sa route, n’ayant pour guides

1. Bodliisaltva, c’est-à-dire Bouddlia futur, pour lequel les bouddhistes do la Chine et du Tibet ont la plus grande dévotion.

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que les tas d’ossements humains qui jalonnent le chemin. Les effets du mirage peuplent pour lui ces solitudes d’armées d’êtres surnaturels. 11 parcourt l’immense désert de sahle qui forme le plateau central de l’Asie, traverse la Dzoungarie et le royaume des Oïgours, sort des steppes élevés de la Mongolie par la dépression qui sépare le massif de Pamir du massif altaïque, porte fatale qui a versé de tout temps les hordes tartares dans le hassin de la mer Caspienne et les plaines sarmatiques, rencontre les Turcs sur les bords du laxarte, et nous donne les détails les plus curieux sur l’état de la horde à cette époque. La scène change tout à coup à son entrée dans l’Inde. 11 s’y trouve au milieu des souvenirs de sa foi, reçu avec empressement dans tous les monastères, et partout révéré pour sa piété et son habileté dans la discussion. A chaque pas, ce sont des reliques ou des souvenirs de Çakya : ici, la pierre où il lavait ses vêtements, et où se voient encore les raies du tissu; là, l’escalier par lequel il descendit du ciel; ailleurs, l’arbre sous lequel il atteignit l’intelligence suprême; ailleurs, l’endroit où il fit l’aumône de ses yeux; ailleurs, l’endroit où il donna son corps pour apaiser la faim des sept petits d’une tigresse. On suit à la trace avec le voyageur cette

étrange légende, consacrée par l’érection d’innom-

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brables stoiipas, sortes de tours pyramidales, auxquelles se rattachent les idées les plus merveilleuses. L’assurance avec laquelle Iliouen-Thsang donne comme des phénomènes visibles à tout le monde les plus incroyables prodiges est vraiment surprenante. 11 est vrai que, de son aveu, la foi du spectateur est la condition indispensable de la production du miracle. Il y a même telle empreinte du pied de Bouddha que l’on voit plus ou moins grande, selon le plus ou le moins de foi (ju’on y apporte, et à peine est-il une l'elique dont la description ne se termine par cette invariable formule ; « Les personnes qui l’adorent avec une foi sincère en voient sortir des rayons lumineux. » C’est après avoir lu le récit de ces singulières hallucina lions que l’on comprend quelle longue éducation est nécessaire pour élever l’esprit humain à ce degré de réflexion et de netteté où il cesse d’ètre le jouet de lui-même. C’est alors aussi que l’on comprend combien est fausse cette opinion trop répandue que, si la recherche des causes n’appartient qu’aux savants, la constatation des faits appartient à tout le monde. Certes, s’il était vrai que la notoriété publique pût quelquefois imposer silence à la critique, ce serait pour les merveilles racontées par Iliouen-Thsang. Jamais prodiges ne furent d’une nature plus palpable, et en apparence ne prêtèrent moins à l’illu-

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sion. Il semble qu’il dût suffire d’ouvrir les yeux pour en découvrir le mensonge, et pourtant voici un des homnies les plus éclairés de son temps, un homme appartenant à la race du monde la plus sensée et la plus positive, qui est dupe comme les autres; et, de nos jours encore, les bouddhistes en appellent à ces merveilles permanentes pour la défense de leur foi. C’est qu’en effet, lorsqu’il s’agit de merveilleux, l’homme juge avec les opinions de son siècle bien plus qu’avec ses propres yeux, et je ne sais vraiment si nous avons droit d’être bien sévères pour Hiouen-Tbsang. En voyant du moins avec quelle audace de ridicules mystifications font de nos jours le tour du monde civilisé, loin de s’étonner de la crédulité du passé, on est forcé d’avouer que la critique, cette faculté par laquelle l’homme se garde des mille causes d’illusions dont il est entouré, est un don exceptionnel, et que le jour où elle réglera l’opinion est encore bien loin de nous.

Un des récits où se montrent le mieux la naïveté et la bonne foi du pèlerin est celui de sa visite à la caverne où les disciples de Çakya-Mouni croient que leur maître a laissé son ombre. Nulle part la machine de l’illusion n’apparaît si bien à découvert. « Cette caverne est située, dit le biographe, à l’est d’un ruisseau qui coule entre deux montagnes. Lors-

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que Hiouen-Thsang eut plongé les yeux dans la grolle,elle lui parut sombre etlénébreuse. «Maître, » lui dit son guide, « entrez tout droit; quand vous » aurez touché la paroi orientale, faites cinquante pas » en arrière et regardez juste à l’est; c’est là que ré- » side l’ombre. » Le pèlerin entra dans la grotte et s’avança seul. Après avoir touché la paroi orientale, lidèle à l’avis de son guide, il recula et resta debout. Alors, animé d’une foi profonde, il lit cent salutations; mais il ne vit rien. Il se reprocha amèrement ses fautes, pleura en poussant de grands cris, et s’abandonna à la douleur. Ensuite, avec un cœur plein de sincérité, il récita dévotement les louanges des bouddhas, en se prosternant à chaque strophe.

» Lorsqu’il eut fait ainsi une centaine de salutations, il vit apparaître sur le mur oriental une lueur large comme le pot d’un religieux, qui s’éteignit à l’instant. Pénétré de joie et de douleur, il recommença ses salutations, et de nouveau il vit une lumière de la largeur d’un bassin, qui brilla et s’évanouit comme un éclair. Alors, dans un transport d’admiration et d’amour, il jura de ne point quitter cet endroit avant d’avoir vu l’ombre du Bouddha. 11 continua ses hommages, et, après qu’il eut fait encore deux cents salutations, soudain toute la grotte fut inondée de lumière, et l’ombre du Bouddha,

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d’une blancheui' éclatante, se dessina majestueusement sur le mur, comme lorsque les nuages s’entr’ouvrent et laissent apercevoir tout <à coup l’image merveilleuse de la montagne d’or. Un éclat éblouissant éclairait les contours de sa face divine. Iliouen- Tbsang contempla longtemps, ravi en extase, l’objet sublime et incomparable de son admiration. Le corps du Bouddha et son vêtement religieux étaient d’un jaune rouge. La beauté de sa personne brillait en pleine lumière; à gaucbe, à droite et derrière, on voyait au complet les ombres des bodbisattvas et des çramanas qui forment son cortège.

» Iliouen-Tbsang, ayant vu clairement ce phénomène divin, se prosterna avec respect, célébra les louanges du Bouddha, et répandit des fleurs et des parfums. Le brahmane qui l’avait accompagné fut aussi ravi qu’émerveillé : « Maître, » lui dit-il, « sans » la sincérité de votre foi et l’énergie de vos vœux, » vous n’auriez pas vu un tel prodige. » Des six hommes qui l’accompagnaient, cinq purent le voir; mais il y en eut un qui ne vit absolument rien ; cela ne dura que quelques instants. »

Parmi les légendes que le pèlerin recueille sur sa route, quelques-unes respirent un sentiment moral fort délicat; je n’en citerai qu’une seule qui paraît avoir joui dans l’Inde d’une grande popularité. Il y

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avait, dans un certain monastère, une statue de Bouddha qui portait sur sa tète un diamant d’un prix inestimable; quelques voleurs eurent la tentation de s’en emparer et s’introduisirent furtivement dans le sanctuaire; mais, ô miracle! la statue grandit tout à coup d’une manière démesurée, et porta le diamant à une hauteur où aucun bras humain n’aurait pu l’atteindre; les voleurs se retirèrent en murmurant.

(( Il faut bien, se dirent-ils, que ce qu’on raconte de ce Bouddha ne soit qu’une fable; jadis il donnait, dit-on, ses richesses et son propre corps pour le bien des créatures, et maintenant il se montre si avare ! » Bouddha fut sensible à ce reproche; la statue s’inclina d’elle-même, et mit le diamant dans la main des voleurs. Mais, quand ils voulurent le revendre, on les arrêta, et ils n’eurent d’autre ressource que de soutenir que Bouddha leur avait donné ce joyau. On se rendit, en effet, au sanctuaire, où la statue fut trouvée la tête encore penchée ; le roi alors racheta le diamant pour une somme énorme, et le replaça sur la tète de Bouddha.

A chaque page, ce sentiment de mansuétude et de bienveillance universelle se retrouve, poussé jusqu’à a puérilité. « Un jour, l’économe d’un couvent, n’ayant pu se procurer les provisions nécessaires, se trouva dans une grande perplexité ; il vit à ce mo-

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ment une troupe d’oies qui volaient dans les airs. Les ayant regardées un instant, il s’écria en riant : « Au- » jourd’hui , la pitance des religieux manque complète- » ment; nobles êtres, il faut que vous ayez égard aux » circonstances. » A peine eut-il achevé ces mots, que le chef de la troupe tomba du haut des nuages, comme si on lui eût coupé les ailes, et vint rouler aux pieds de l’économe. Celui-ci, rempli de confusion et de crainte, en informa ses confrères, qui se mirent à verser des larmes et à pousser des sanglots : « Cet » oiseau,» dirent-ils entre eux, «était un bodhisattva. » Comment oserions-nous le manger? Insensés que » nous sommes, nous avons causé la mort de cet » oiseau ! » Alors ils firent construire une tour sacrée, y déposèrent le corps de l’oie, et l’ornèrent d’une inscription pour transmettre à la postérité le souvenir de son pieux dévouement. »

D’autres fois, la moralité pure et élevée qui, par un contraste unique peut-être, s’allie chez les bouddhistes aux dogmes les plus absurdes, se révèle dans les traits édifiants de la vie du pèlerin. « En partant d’Aoude, Iliouen-Thsang s’embarqua sur le Gange avec quatre-vingts personnes, pour se rendre dans la direction de l’est. Au bout de quelques lieues, on se trouva entre deux rives ombragées d’arbres asoA«5, ilontleleuiliage était extrêmement touffu; ces arbres

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abrilaienl de cliaque côté une dizaine de bateaux de pirates. Ceux-ci, faisant force de rames, s’avancèrent au milieu du courant, entourèrent la barque et la conduisirent au rivage. Là. ils forcèrent tous les passagers de quitter leurs vêtements, et les fouillèrent pour trouver ce qu’ils pouvaient avoir de précieux; or CCS brigands adoraient la déesse Dourga. Chaque année, en automne, ils cherchaient un homme bien faite! de belle figure, etl’olfraienten sacrifice à cette divinité pour obtenir le bonheur. Quand ils eurent examiné le pèlerin, dont la taille noble et la figure distinguée répondaient à leurs vues cruelles, ils se regardèrent les uns les autres d’un air joyeux. « Nous D allions, » dirent-ils, « laisser passer l’époque du » sacrifice qu’exige notre déesse, faute de trouver » un sujet digne d’elle; mais voici un religieux d’une » belle stature et d’un visage^ charmant; tuons-le » pour obtenir le bonheur. »

« — Si ce corps vil et méprisable, » leur dit lliouen-Thsang, « pouvait répondre dignement au » but de votre sacrifice, en vérité, je n’en serais pas » avare; mais, comme je viens des pays lointains » pour me procurer des livres sacrés et m’instruire » dans la loi, ce vœu n’étant pas encore accompli, » je crains, hommes généreux, qu’en m’ôtant la vie, » vous ne vous attiriez les plus grands malheurs. »

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Tous les passagers joignirent leurs prières aux siennes; il y en eut même qui offrirent de mourir à sa place; mais les pirates s’y refusèrent obstinément. Le chef envoya des hommes chercher de l’eau au milieu du bois fleuri d'asokas, et les chargea de construire un autel en terre pétrie avec de la vase du fleuve ; puis il ordonna à deux satellites de tirer leur sabre, d’entraîner Hiouen-Thsang au haut de l’autel, et de le sacrifier immédiatement.

» Le pèlerin, cependant, dont la figure ne trahissait ni crainte ni émotion, pria les brigands de lui accorder quelques momenls de répit et de ne point le presser avec violence ; Laissez-moi, » leur dit-il, « entrer dans le nirvana avec une âme calme et » joyeuse. » Alors il songea avec amour à Maitreya et demanda qu’il lui fût donné de naître dans le ciel des dieux, puis de redescendre et de renaître sur la terre, pour convertir les hommes qui lui donnaient la mort et les arracher à leur infâme profession, pour répandre au loin les bienfaits de la loi et procurer la paix et le bonheur à toutes les créatures. Ensuite il adora les bouddhas des dix contrées du monde, s’assit dans l’attitude de la méditation, et attacha énergiquement ses pensées sur Maitreya, sans laisser

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