Bodhisattva très vénéré
poindre aucune idée élrangère. Alors, au fond de son âme ravie, il lui sembla qu’il s’élevait jusqu’au mont Mérou, et qu’après avoir franchi un, deux et trois cieux, il voyait dans le palais des dieux le vénérable Maitreya, assis sur un trône resplendissant et entouré d’une multitude de dieux.
» Il nageait ainsi dans la joie, de corps et d’âme, sans savoir s’il était près de l’autel, sans songer aux pirates altérés de sang, lorsque tout à coup un vent furieux s’élève, brise les arbres, fait voler le sable en tourbillons, soulève les eaux du fleuve et engloutit tous les bateaux. Les pirates sont saisis de teri-eur. A ce moment, un d’entre eux ayant par hasard touché la main d’Iliouen-Tbsang, le pèlerin ouvrit les yeux et lui dit : « Mon heure est-elle arrivée ? — » Maître, » répondirentlesbrigands,»nousn’oserions » vous faire du mal; nous désirons, au contraire, vous » montrer notre profond respect. » Alors Iliouen- Thsang, ayant reçu leurs excuses, leur enseigna que ceux qui se livrent aux meurtres, au vol et à des sacrifices impies, endureront dans la vie future des souffrances éternelles. « Nous étions, » lui dirent les pirates, « frappés d’aveuglement et de folie, et nous » avons commis des crimes odieux. A dater de ce jour, » nous jurons de renoncer à notre infâme métier, et » nous voulons que le maître soit témoin de notre
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» conversion. » En disant ces mots, ils s’exhortèrent au bien les uns les autres, ramassèrent les instruments de meurtre et les jetèrent dans le fleuve; puis ils restiluèrent à chaque passager ses vêtements et ses provisions; après quoi, ils reçurent avec respect les cinq défenses. »
Le récit de la mort d’IIiouen-Thsang forme un tableau non moins touchant. Averti par un secret pressentiment de sa fin prochaine, il fait dresser le compte des livres qu’il a traduits, des milliers d’exemplaires de la loi qu’il a fait écrire, des myriades d’images de Bouddha* peintes sur de la soie qu’il a fait exécuter, des personnes à qui il a témoigné de la compassion, des créatures qu’il a rachetées, des cent mille lampes qu’il a allumées. Après s’ètrefait lire cette liste, il distribue ses biens aux pauvres et leur donne un grand repas. Puis il invite ses disciples à dire joyeusement adieu à ce corps impur d’IIiouen-Thsang, qui, ayant fini son rôle, ne mérite plus de subsister. « Je désire, ajouta-t-il, voir reverser sur les autres hommes les mérites que j’ai acquis par mes bonnes œuvres, naître avec eux dans le ciel des dieux, et arriver avec eux à l’intelligence transcendante. » Puis il se tut et entra en méditation. Il mourut successivement au monde des yeux, au monde de la pensée, au monde de la per-
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ceplion des choses immatérielles. « Maîlre, lui demanda un de ses disciples, avez-vous enfin obtenu de naître dans l'assemblée de Maitreya? — Oui, répondit-il d’une voix défaillante. » Puis sa respiration s’affaiblit et son âme s’évanouit. Son visage conservait ses couleurs; tous ses traits exprimaient la joie; son corps n’exhala aucune odeur.
Rien déplus curieux, on le conçoit, pour l’hisloire de l’esprit humain, que d’avoir ainsi, à une date donnée et comme dans un miroir, l’expression des sentiments intimes d’un bouddhiste. Le bouddhisme, dans Iliouen-Thsang, a déjà plus de mille ans d’existence; aussi a-t-il subi la plus radicale transformation. Ce n’est plus cette philosophie nihiliste et athée que l’on trouve exposée avec une incroyable audace dans les livres les plus rapprochés de la prédication deÇakya. Le bouddhisme a perdu cette vigueur de négation, cette elTroyable hardiesse qui, à certains moments de vertige, l’emporte à se nier lui-même comme tout le reste. 11 n’est plus qu’une morale pure et élevée, une dévotion, un ensemble de légendes pieuses, un culte plus ou moins idolàtrique. Les nombreuses controverses qui remplissent le pèlerinage d’Hiouen- Thsang ne roulent guère que sur des questions de textes ; il ne s’agit que du grand et dn petit véhicule, c’est-à-dire des deux sortes de livres sacrés ou
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soutvas que possèdent les bouddhistes; les uns courts, plus simples et plus conformes à la prédication primitive de Çakya ; les autres plus développés, plus mythologiques et d’une plus riche imagination. Dans le bouddhisme, comme partout ailleurs, ces disputes paraissent avoir été fort préjudiciables à la charité. Elles supposaient au moins dans les adversaires une singulière assurance et une pleine conviction de la vérité de leurs principes, puisque l’on voit, avant chaque controverse, le provocateur suspendre à la porte du couvent les thèses qu’il se propose de soutenir, avec cette invariable formule : « Si quelqu’un trouve dans cet écrit un seul mot erroné et se montre capable de le réfuter, je lui donnerai ma tête à couper pour lui prouver ma reconnaissance. » Iliouen-Tlisang, en fidèle bouddhiste, se gardait bien d’user des avantages que lui donnait la victoire, et se contentait de prendre à son service, durant quelques jours, l’hérétique vaincu, pour se faire expliquer les doctrines qu’il ne connaissait pas et en dresser la réfutation.
En somme, Iliouen-Tlisang reste jusqu’au bout un très attachant personnage. Partout le Chinois se retrouve sous le bouddhiste, et de cette combinaison résulte un caractère plus elevé que ne l’est d’ordinaire celui des Chinois, plus humain dans ses proportions
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el plus saisissable que ne l’est celui des ascètes de l’Inde. La piété filiale, la vertu par excellence de la Chine, est aussi celle de notre bouddhiste. Au retour de son voyage, son premier soin est de demander un congé à l’empereur pour aller, avec sa vieille sœur, relever les restes de son père el de sa mère, qui ont été ensevelis précipitamment à une époque de troubles. Il arrache de ses propres mains les herbes qui couvraient leur tombeau, et renferme leurs corps dans un double cercueil. L’amour de la patrie ne le quitte jamais dans le cours de ses longs voyages. Il défend l’honneur de la Chine et de ses institutions contre les prétentions de l’orgueil brahmanique; en présence des barbares, sa douceur, sa politesse, ce sentiment délicat de fieité el de pitié qu’éprouve l’homme raffiné devant l’homme brutal, amènent de curieux contrastes, qui mettent en lumière la distinction de son esprit et de ses manières. A ce grand sentiment de la civilisation (mol et sentiment, qui, dans le monde asiatique, n’ont réellement d’application qu’en Chine), il joint ce qui n'appartient qu’au bouddhisme, l’horreur du sang, une sensibilité très délicate, un spiritualisme élevé.
La considération dont il jouit et le rang important qu’il occupe dans son pays sont aussi un fait bien digne de remarque . L’empereur lui -même
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s’intéresse à ses traductions comme à une affaire d’Étal, et, quand Iliouen-Thsang le prie de « daigner abaisser son pinceau divin, et écrire, à la louange de Bouddha, une préface dont les idées sublimes brilleront comme le soleil et la lune, dont récriture, précieuse comme l'argent et le jade, durera autant que le ciel et la terre, et deviendra, pour les générations futures, un objet d’admiration inépuisable », l’empereur s’en défend longtemps par modestie. 11 finit cependant par écrire la préface tant désirée, contenant sept cent quatre-vingt-un caractères, en un style rehaussé par tous les ornements de la rhétorique chinoise ; ce qui ne l’empêche pas de s’excuser encore « d’avoir déshonoré les feuillets d’or du voyageur, en semant du gravier et des débris de tuiles dans la forêt des perles ».
Tel est en Chine le style des empereurs. Il ne paraît point exagéré, quand on sait le rang qu’occupent ou du moins qu’occupaient dans la société chinoise, avant sa décadence, les choses de l’esprit et les hommes qui les représentent. La Chine est peutêtre le seul pays où les droits de l’intelligence aient été l’objet d’une sanction officielle, et où le mérite constaté ait été reconnu comme conférant un titre au gouvernement de l’Etat. Ici encore, nous la retrouvons à l’antipode de l’Inde, et en même temps lui
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donnant la main. Car l’Inde est aussi le seul pays où le monopole des choses intellectuelles et religieuses ait formé une aristocratie, se recrutant par la naissance, et s’attribuant de plein droit le premier rang dans la société. De cette aristocratie de la contemplation, qui est le brahmanisme, à la suprématie d’une Académie des sciences morales et politiques, qui est le système chinois, en un sens il n’y a qu’un pas, et en un autre sens il y a l’infini. La douceur de mœurs et l’humanité qui caractérisent la race chinoise trouvaient un autre motif de sympathie dans cet esprit de mansuétude et de bienveillance qui a fait la fortune du bouddhisme auprès des races les plus diverses. Enfin, en se portant énergiquement et sans mesure vers les extrémités de l’esprit humain, l’Inde et la Chine se rencontraient dans celte sorte d’athéisme et de nihilisme qui est le fond de la doctrine de Çakya ; l’Inde par l’exagération du sentiment de l’infini, où s’absorbe toute existence, toute conscience, toute individualité; la Chine, par une vue trop exclusive du fini et par le manque presque absolu de facultés transcendantes. Ces rencontres entre les génies les plus opposés ouvrent au penseur de singulières perspectives sur la nature humaine, son étendue et ses diverses combinaisons ; ce sont comme les intersections au moyen desquelles les géomètres
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(Jéterminent les positions et tracent le plan d’un pays.
Les habitudes de l’esprit européen ou, si l’on veut, de l’esprit français, sont chez nous si fort enracinées, que de telles étrangetés nous paraîtront longtemps devoir être reléguées parmi les objets d’une curiosité frivole. Le bouddhisme a beau être la religion de deux cents millions de nos semblables, une foule de gens n’en diront pas moins ; « Comment peut-on être bouddhiste? » et les impertinences de Jacquemont auront toujours raison à leurs yeux contre les patientes investigations de la critique. L’homme sérieux persiste à croire qu’une doctrine qui, depuis vingt-quatre siècles, a consolé une portion considérable de l’humanité mérite qu’on s’en occupe. Le bouddhisme est, en effet, à l’heure qu’il est, la religion qui groupe le plus de consciences, et, si jamais (ce qu’à Dieu ne plaise!) l’humanité mettait sa religion au suffrage universel, le grand lama obtiendrait au moins la majorité relative*. Il n’est pas sans intérêt de savoir comment les habitants d’une moitié de l’Asie comprennent la vie et l’idéal. Libre à nous
1. Selon M. Carcin de Tassy, le bouddhisme compte cent millions d’adhérents de plus que le catholicisme. Journal des Ûééals, 7 juillet, 1854, 2* page, 3' colonne, l" alinéa.
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de trouver absurde ce qu’ils trouvent sublime, à condition qu’il soit bien entendu que nous leur paraissons aussi insensés qu’ils nous le paraissent et que leur supériorité est pour eux aussi évidente que la nôtre l’est pour nous.