Inscr., p
S.Joui'n. asiat., février-mars 1883, p.Slll, 2:29.
LE BOUDDHISME
On voit l’intérêt hors ligne de pareils textes, dont nous possédons en quelque sorte les originaux, et qui jettent un jour si vif sur l’état de l’Inde au milieu du m' siècle avant .lésus-Glirisl. Il est remarquable que, dans les quatorze édits proprement dits, Çakya- Mouni n’est pas nommé une seule fois, et que le bouddhisme n’y figure pas comme une religion distincteLe roi parle au nom de la religion absolue, non au profit d’un culte déterminé, opposé à d’autres cultes existants. Dans les inscriptions de Bhabhra et de Sabasaram ou Rupnatb, au contraire, qui sont également de Piyadasi^ le bouddhisme est expressément professé. Une telle réserve ne doit pas trop nous surprendre. C’est exactement l’attitude que gardent, au iC siècle après Jésus-Christ, la plupart des apologistes chrétiens, lesquels nomment à peine Jésus et ne le séparent jamais de la tradition des
1. Notez pourtant le mot samhodhi dans le huitième des quatorze édits, p. 183, 197,
2. Voir, sur ce point, Journal asiatique, août-septembre 1882, p. 1Ü3 et suiv.
LE BOUDDHISME
prophètes antérieurs. L’unité de la religion hindoue est, de même, pour Piyadasi, un fait partout sousentendu. Un important passage de l’inscription de Sahasaram ou Rupnath semblerait, d’après l’interprétation de M. Bühler, signifier : « Les dieux, qui étaient regardés, dans le Djamboudvipa, comme de vrais dieux, je les ai fait reconnaître pour des hommes et de faux dieux. » Mais une telle pensée est si peu bouddhiste, que M. Senart pense qu’il ne faut pas s’y arrêter. Il croit le passage susceptible de recevoir un tout autre sens.
Une idée, en effet, dont il faut se détacher est de concevoir le bouddhisme comme une religion distincte du brahmanisme, qui aurait eu dans l’Inde un commencement et une fin marqués par des événements caractérisés. Le bouddhisme est un âge de la religion hindoue, une forme sous laquelle cette religion a été merveilleusement féconde en prosélytisme dans les régions étrangères à l’Inde; mais ce n’est pas là un privilège exclusif du bouddhisme. L’hindouisme, sous toutes ses formes, a eu l’influence la plus profonde sur l’Asie orientale. Java et Bail en offraient depuis longtemps des monuments connus. Le Cambodge en a révélé, de nos jours, de bien plus importants encore.
Que sont, en effet, ces curieux monuments d’Ang- .
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kor et autres du même genre, sur lesquels on a émis des hypothèses si hasardées? Ce sont des monuments de religion hindoue sans distinction particulière. Sont-ils bouddhiques, sont-ils brahmaniques? Us sont l’un et l’autre à la fois. On n’aurait pas si longtemps hésité sur ce point, si l’on s’était ])lus tôt appliqué au déchiffrement des inscriptions que portent ces monuments. Grâce aux belles recherches de M.M. Bergaigne, Barth et Senart, le problème est maintenant résolu. Ces constructions extraordinaires, où l’on voulut d’abord voir les restes d’un art primitif, sont rapportées avec certitude aux IX', x' et XI* siècles de notre ère. Le civaïsme et le bouddhisme s’y confondent, et le civaïsme y apparaît même antérieurement au bouddhisme.
La mission dont M. Aymonier est chargé dans rindo-Chine, et qu’il accomplit avec une si louable activité, augmentera beaucoup le nombre de ces inscriptions et comblera plus d’une lacune dans l’histoire religieuse de l’Inde. Ainsi voilà le sanscrit qui entre, à son tour, dans la voie de l’épigraphie, après le grec et le latin, après les anciens idiomes sémitiques. Quand la philologie a tiré des manuscrits (et pour l’Inde on sait combien les manuscrits remontent peu haut) l’intelligence delà langue et des principaux textes, elle éprouve le besoin de voir face à
face la vieille écriture, de toucher les autographes même du passé, si l’on peut s’exprimer ainsi. La philologie est d’ordinaire renouvelée à ce contact fécond, et la critique y gagne une certitude que l’intermédiaire des copistes affaiblit toujours, la certitude d’un texte étant en raison inverse du nombre des copistes qui nous séparent des originaux.
On a quelquefois comparé la relation entrele bouddhisme et le brahmanisme àla relation entre le christianisme et le judaïsme. L’opposition entre les deux cultes hindous a été, en réalité, beaucoup moins tranchée que celle des deux religions sorties d’Israël. Le bouddhisme pourraitêtre comparé au franciscanisrae (qu’on me passe le mot), tel qu’il exista dans la pensée des franciscains exaltés, avec l’idée que François avait été un second Christ, fondateur dans le monde du règne de la pauvreté. Comme le mendiant bouddhique, le moine franciscain plaît aux foules, qui opposent sa sainteté aux allures profanes d’un clergé riche, devenu impopulaire. Comme la loi bouddhique, la règle franciscaine, dans la pensée des partisans de l’Evangile éternel, était destinée à devenir la loi de tous; c’était un ordre aspirant à devenir une religion universelle. Si les franciscains exaltés avaient réussi à gagner par leurs missionnaires des
pays entiers, comme firent plus tard les jésuites au
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Paraguay, ils y eussent certainement établi leur légende des Conformités, et de telles idées auraient pu se retrouver à l’étal de dogmes particuliers dans des colonies lointaines, tandis qu’elles auraient disparu de leur patrie d’origine.
Le progrès, dans beaucoup d’ordres d’études, consiste à voir que certaines explications commodes, dont on s’était d’abord contenté, ont besoin d’être réformées. Le bouddhisme naissant à un moment précis, par la prédication d’un homme, finissant à une date précise, sans doute par la persécution de ses ennemis, voilà une conception qu’il faudra sûrement modifier. Le bouddhisme naquit comme le vicbnouisme, comme le krichnaïsme, par suite de nécessités momentanées; il fut une de ces modes religieuses, où le caprice de l’Inde se complaît. Quant aux persécutions ou aux guerres religieuses, qui auraient misfin, dans l’Inde, à la loi de Bouddha, on n’en trouve pas de trace bien sérieuse. Parfois le prédicateur bouddhique a pu être insulté par les gens dont il froissait les préjugés : « Si celui qui enseigne est, pendant qu’il parle, attaqué avec des pierres, des bâtons, des piques, des injures ou des menaces, qu’il souffre tout cela en pensant à moiL » Parfois même il a pu trouver le