Journal des Débats, 8 décembre
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cieux d’y recourir; les versions grecques, latines ou syriaques leur suffisaient, selon le- pays qu’ils habitaient; souvent même les raisonnements qu’ils font sur les livres sacrés n’ont leur fondement que dans les expressions employées par ces versions. Les cas assez rares où les Pères de l’Eglise en appellent au texte hébreu ne se rencontrent guère que dans leurs controverses avec les juifs, et alors c’est d’ordinaire la version littérale d’Aquila qui leur fournit des arguments. Origène et saint .lérôme font seuls exception à la loi que nous venons d’exprimer; mais tous deux sont des élèves des rabbins, et, s’il est vrai de dire que le second fit beaucoup d’honneur à ses maîtres, il faut avouer que le premier resta un très faible bébraïsant. On connaît d’ailleurs les déboires que la tentative, toujours suspecte aux oreilles pieuses, d’en appeler à la vérité hébraïque valut à saint Jérôme, et les terribles injures qu’il fut amené à s’entendre dire et même à dire*, jusqu’au moment où, devenu plus sage, il reconnut qu’à ces colères-là il ne faut opposer que le silence®. Au moyen âge, la syna-
1. Latranles canes qui adversum me rabido ore desæviunt et circunieunt civitalem [Prologus galeatus). Hydræ sibilantes (Prœf. in Esdr.). Me fasarium, me clainitant esse sacrilegum, qui audeam aliquid in veteribus libris addere, inulare, corrigere {Prœf. in Evang.). Cf. Prolog, in Job, in Ps., in Dan.
2. Rectius fuerat inodum furori cerurn süentio meoponere, quam
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gogue fournit également à l’Église les seuls hébraïsants de quelque mérite qu’elle ait eus, Raymond Martini, Nicolas de Lyre, Paul de Burgos. La Renaissance enfin demande à des maîtres juifs l’enseignement grammatical qui devait, longtemps après, fructifier d’une manière si brillante entre les mains des savants européens.
La conservation des monuments originaux de la littérature hébraïque nous apparaît ainsi comme l’œuvre exclusive des juifs. Or comprend-on l’énorme lacune qui déparerait l’ensemble de nos connaissances, si le texte des écrits hébreux eût disparu devant l’incurie des savants chrétiens? Non seulement la philologie sémitique eût été à jamais frappée de stérilité; mais l’ensemble même des études historiques eût été ineomplet dans ses parties les plus essentielles. Des trois ou quatre télescopes qui nous permettent de jeter un regard hardi sur la haute antiquité, le plus important peut-être nous manquerait. Dans l’ordre religieux, les conséquences eussent été non moins graves. Le plus puissant levier de la réforme n’eût point existé ; la saine exégèse eût été à jamais impossible; l’esprit critique des temps modernes eût manqué du principal stimulant qui
quolidie novi aliquid scriptitantem invidorum insanias provocare. (Prol. in Jerem.)
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lui a lait dépasser le cercle étroit où les humanistes de la Renaissance et du xvir siècle tendaient à le renfermer.
Je ne veux pas déprécier au profit du peuple juif deux ou trois autres familles de l’espèce humaine qui, au prix de leur sang, nous ont conservé les textes révélateurs de nos origines. Deux peuples surtout ont, sous ce rapport, lapins grande ressemblance avec Israël, et partagent avec lui la gloire d’avoir, en qualité de dépositaires des secrets du monde primitif, posé la condition même des sciences philologiques; je veux parler des brahmanes et des parsis. Gomme le peuple d’Israël, ces deux races frappées de sélection religieuse semblent n’avoir vécu que pour garder un livre ; elles ont sacrifié à ce devoir toutes leurs autres destinées politiques et intellectuelles. En ce qui concerne la race brahmanique, on ne comprend pas assez le service inestimable qu’elle a rendu à l’esprit humain. Je n’hésite pas à dire qu’après les juifs, la race brahmanique est celle à laquelle nous devons le plus de reconnaissance. Les juifs nous ont donné une religion fort supérieure à toutes celles qui auraient pu sortir des idées de la race particulière à laquelle nous appartenons; mais les brahmanes nous ont gardé le sanscrit et les Védas, c’est-à-dire la clef de nos origines.
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la révélation primitive de nos ancêtres, à laquelle notre conversion aux idées juives ne doit pas nous rendre indifférents. Dans cent ans (si ces délicates études, exigeant des conditions d’aptitude et de position si rarement réunies et des encouragements qu’elles ne paraissent pas devoir trouver désormais, ne sont pas étouffées d’ici là), on verra que l’élément nouveau introduit par le sanscrit et les Yédas dans le champ de la critique européenne ne peut être comparé qu’à l’apport inespéré de textes antiques par lequel les Grecs du xv® siècle agrandirent le cercle des éludes latines. Le soin merveilleux avec lequel les brahmanes nous ont gardé le dépôt sacré confié à leurs soins n’est pas moins digne d’élogè. Depuis que M. Adolphe Régnier a publié le Prâtirâkhya du Rigvéda, on sait que la Massore des juifs elle-même ne saurait être comparée à ce prodigieux système de précautions grâce auquel les Védas nous sont parvenus sans une seule variante. Et, à ce pi'opos, je ne puis réprimer un cri de pitié. Une dureté pour ces races sérieuses et graves, qui ont suppléé à nos oublis, est une atroce ingratitude. L’Angleterre d’autrefois l’oublia trop souvent. Son dédain, son inintelligence en face du peuple hindou (il ne s’agit pas ici, bien entendu, des dynasties musulmanes, si coupables elles-mêmes envers ce peuple
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infortuné) furent un crime contre l’humanité, presque égal au crime que commettait le moyen âge quand il persécutait les juifs. L’Angleterre instruite sait maintenant le service qu’ont rendu à l’esprit humain ces pauvres mendiants des rues de Bénarès, archivistes admirables à qui l’avenir donnera le même rang qu’aux Lascaris et aux Bessarion. Mais il lui a fallu du temps pour le voir. Les trésors que l’Inde étalait sous ses yeux, l’Angleterre n’en comprit pas d’abord la haute valeur. Ses savants de Calcutta, ses William Jones, ses Colebrooke, tout en sachant très bien le sanscrit, ne virent dans la littérature indienne qu’une littérature de plus entre celles de l’Asie. Ce m’est que quand l’Allemagne eut appliqué à ces vieux textes son génie critique, don précieux de la race germanique, que llengist et Ilorsa oublièrent, ce semble, de prendre dans leur barque en passant la mer, qu’on s’aperçut qu’il y avait là une autre Bible, non destinée sans doute à une fortune populaire, mais renfermant la vraie généalogie des dieux que notre race à longtemps adorés.
Le peuple parsi, gardien du zend et des livres attribués à Zoroastre, ne saurait, quoique très respectable, êtrecomparéaux brahmanes et aux juifs. Certes, ce qu’il nous a appris est d’une grande importance. Sans le zend, la valeur philologique du sanscrit n’eût
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pas été bien comprise; c’est le rapprochement du monde iranien et du monde brahmanique qui a prouvé que les ancêtres communs de la race indoeuropéenne ont eu leurs premiers établissements au nord de la Bactriane, à une époque où ils avaient encore la même langue, la même mythologie, les mêmes institutions. Mais il Tant avouer que les gardiens de ces précieux documents sont loin d’avoir conservé leur dépôt avec autant de scrupule que les deux tribus nommées tout à l’heure. Le texte des écritures sacrées de la Perse a été souvent remanié ; les manuscrits en sont mauvais et diffèrent beaucoup les uns des autres; l’exégèse des parsis, enfin, est si défectueuse, que la science européenne a dû la reconstruire de toutes pièces, et que l’interprétation complète du Zend-Avesta offrira probablement à jamais de grandes lacunes. Si Anquetil-Duperron fût venu un siècle plus tard, notre position vis-à-vis de ces livres eût été peu différente de celle où nous nous trouvons à l’éoard des écritures cunéiformes
les plus difficiles à déchiffrer.
11 faut, en effet, distinguer soigneusement, dans la question qui nous occupe, la conservation matérielle du texte sacré et la conservation du vrai sens de ce texte. Les. personnes du monde sont d’ordinaire surprises de voir les philologues modernes avouer la
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prétention d’entendre les Yédas mieux que les brahmanes, et la Bible mieux que les anciens juifs. Rien de plus simple cependant. Pour l’intelligence de ces monuments, l’usage pratique des langues modernes de l’Orient sert de peu de chose ; la critique, la pénétration, la justesse d’esprit, fruits de la culture européenne, sont pour cela bien plus nécessaires. La philologie est une création toute moderne ; par suite de l’inexpérience des anciens en ce genre d’études, il est arrivé souvent que des peuples ont révéré, durant plusieurs siècles, des textes sacrés dont le sens était perdu pour eux. Les parsis, comme je le disais tout à l’heure, sont à peu près dans ce cas : ils nous ont transmis leur legs comme une lettre close, presque sans le comprendre; et, dans ces dernières années, quand le zèle du passé s’est ranimé chez eux, ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que de se mettre à l’école d’Eugène Burnouf. Les brahmanes nous ont laissé une exégèse védique admirable sous le rapport grammatical, mais très faible sous le rapport philosophique : leur grand commentateur Sayana ne sert pas beaucoup plus pour saisir la vraie nuance des hymnes du Bigvéda que les raisonnements scolastiques de saint Thomas d’Aquin ne contribuent à faire comprendre la vieille poésie hébraïque.
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Ici encore, les Juifs ont un avantage signalé. Leur tradition exégétique, bien que susceptible d’être réformée sur une foule de points, mérite en général d’être prise en considération. L’intelligence de l’hébreu biblique ne s’est jamais perdue chez les juifs, et, à partir du x® siècle de notre ère, ils ont un enseignement grammatical régulier, calqué sur celui des Arabes. La perfection des travaux de cette grande école arabe-juive nous surprend. La science moderne ne procède pas autrement, et on peut dire que Rabbi Jona,dans la première moitié du xi® siècle, pratique déjà avec habileté les méthodes comparatives qui devaient donner à la philologie européenne, sept ou huit siècles plus tard, une si incontestable supériorité.
En critique même, les interprètes juifs ont toujours eu des opinions beaucoup plus éclairées que celles des exégètes chrétiens. Chose singulière! ceux pour qui l’Ancien Testament n’est qu’un livre d’adoption l’ont embrassé d’une manière bien plus absolue que les Israélites. L’idée d’un canon biblique, traçant une limite rigoureuse entre ce qui est inspiré et ce qui ne l’est pas, est une idée chrétienne et non juive. « Le judaïsme, dit un des israélites les plus savants de notre siècle et qui est en même temps un orientaliste de grand mérite ‘, le judaïsme, que l’An-