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Elle est insérée dans la Bible de M. Cahen, t. II, init

i. Palestine, Paris, 1815.

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On peut dire que, depuis Richard Simon, il ne s’était rien imprimé en France de si sensé et de si vraiment scientifique sur l’ancienne littérature des Hébreux.

A M. Munk il faut joindre, parmi les plus anciens promoteurs des études hébraïques, chez nous si délaissées, l’infatigable M. Cahenh La traduction de M.Cahenest loin de réaliser l’idéal d’une traduction française de la Bible; mais il faut ajouter, pour être juste, qu’un tel idéal ne saurait être atteint; M. Cahen .s’est proposé avant tout d’être littéral. Je suis loin de déprécier les tentatives de ce genre, quand elles regagnent du côté de l’exactitude le prix qu’elles ne peuvent avoir du côté de l’élégance; il faut avouer pourtant que le modèle de la traduction accomplie ne doit point être cherché parmi de tels essais. On se trompe si l’on croit conserver la couleur de l’original en conservant des tours opposés au génie de la langue dans laquelle on traduit. Une langue ne doit jamais être parlée à demi. Il n’y a pas de raisons, en elfet, pour s’arrêter dans celte voie, et, si l’on se permet, sous prétexte de fidélité, tel idiotisme qui ne se comprend qu’à l’aide d’un commentaire, pourquoi n’en

1. Cet article a été écrit il y a vingt-cinq ans. La traduction, maintenant complète, de M. Rcuss a infiniment dépassé tout ce que la France possédait alors en fait d'exégèse biblique.

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pas venir franchement à ce système de calque où le traducteur se contente de superposer le mot sur le mot, s’inquiétant peu que sa version soit aussi obscure que l’original, et laissant au lecteur le soin d’y trouver un sens? De telles licences sont admises en allemand, je le sais; mais c’est là une des facilités que j’envie le moins aux savants d’outre-Rhin. La langue française est puritaine; on ne fait pas de conditions avec elle. On est libre de ne point l’écrire; mais, dès qu’on entreprend cette tâche difficile, il faut passer, les mains liées, sous les fourches caudines du dictionnaire autorisé et de la grammaire que l’usage a consacrée.

Que de ces obligations si rigoureuses résultent pour le iraducteur d’énormes difficultés, surtout quand il s’agit d’œuvres fort anciennes ou créées par un génie très différent du nôtre, je l’avoue. Toute traduction est essentiellement imparfaite, puisqu’elle est le résultat d’un compromis entre deux obligations contraires ; d’une part, l’obligation d’être aussi fidèle que possible aux tours de l’original; de l’autre, l’obligation d’être français. Mais, de ces deux obligations, il en est une qui n’admet pas de moyen tei me, c’est la seconde. Le devoir du traducteur n’est rempli que quand il a ramené la pensée de son texte à une phrase française parfaitement correcte. Si l’œuvre

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qu’il traduit est tout à fait éloignée de nos habitudes d’esprit, il est inévitable que sa traduction offre, malgré tous ses efforts, des traits singuliers, des images peu conformes à notre goût, des particularités qui demandent explication; mais ce qui lui est absolument interdit, c’est une faute contre les régies obligatoires de la langue. Le curieux phénomène qui s’est passé en Angleterre, où des traductions de la Bible assez médiocres sous tous les rapports sont devenues la lecture de tous, et en Allemagne, où la traduction presque littérale du même livre est devenue, sous la plume de Luther, un livre vraiment classique, ne saurait se passer en France. Une traduction ne sera jamais parmi nous un livre classique. Noire goût est trop exclusif pour admettre aucune de ces singularités qu’une traduction ne peut supprimer dans les œuvres antiques sous peine d’être infidèle. Aussi la Bible en langue vulgaire n’a-t-elle jamais eu et ne semble-t-elle pas susceptible d’avoir en France la même fortune que partout ailleurs. Le moyen âge, à partir du xii' siècle, eut des Bibles françaises d’un assez beau style*; mais aucune ne réussit à se faire accepter. Les traductions pro-

1. Voir les savantes études de M. Reuss sur ce sujet dans la Revue de Théologie de M. Colani (janvier et juin 1851, janvier et décembre 185!2, janvier 1853, janvier, février et mars 1857j.

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testantes du xvi' siècle, qui eurent tant d’efficacité pour nourrir les âmes et inspirer une religion forle jusqu’à l’héroïsme, n’arrivèrent pointa une consécration littéraire. Les versions jansénistes du xvirsiècle, enfin, sont écrites dans une langue admirable; mais la couleur de l’original y est trop eiïacéc; on n’y sent ni l’Orient ni l’antiquité; au point de vue de la philologie, elles laissent d’ailleurs beaucoup à désirer.

Est-ce à dire qu’il faille renoncer à l’espérance de voir des parties de la Bible traduites de manière à captiver l’attention du public français ? Je ne le pense pas. D’abord une telle traduction, si elle représentait réellement le dernier mot de la science en fait d’exégèse biblique, aurait, indépendamment de son mérite littéraire, un intérêt capital pour les personnes qui se préoccupent des questions religieuses. En outre, il est des parties de la vieille littérature hébraïque auxquelles il serait possible de donner, même en notre langue, un fort grand air. Je suis convaincu que le Cantique des cantiques se lirait avec infiniment de charme s’il était délicatement rendu. Les Psaumes, traduits en un style simple et pur, conserveraient une partie de leur pénétrante harmonie. J’essayerai bientôt l’effet que peut produire sur le public le livre de Job traduit, en conservant le

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rythme de l’original, dans un français où l’on n’a voulu faire aucune concession aux idiotismes du texte. Si cet effet n’est pas celui d’une œuvre grandiose, hardie, empreinte du caractère de la plus forte antiquité, il ne faudra s’en prendre qu’au traducteur. Mais de tous ces efforts ne sortiront que des livres scientiliques et littéraires, jamais n’en sortira un livre comme celui que Luther a donné à sa patrie. La France s’est interdit la possibilité d’un grand livre religieux en langue vulgaire le jour où, fidèle à la tradition romaine, elle a reculé devant une rupture avec le latin et n’a pas trouvé sa langue assez sainte pour la prière. Un des éléments les plus essentiels qui ont fait la noblesse des idiomes antiques, a été de la sorte refusé à notre langue ; elle est restée une chose profane ; un certain cachet d’idéal lui a manqué , car jamais l’homme ne l’a trouvée entre lui et Dieu.

L’Asie, quoique frappée depuis longtemps d’un irrévocable arrêt de décadence, n’est pas, de nos jours, en littérature, aussi stérile que l’on pourrait croire. La littérature hindoustanie est, au xix® siècle, au moins aussi féconde qu’elle l’a jamais été. La Syrie, surtout Beyrouth, voient renaître, sur le tronc en apparence desséché de la littérature arabe, un rejeton qui n’est pas sans verdeur. Le mouvement des études à Constantinople, en ces dernières années, a manqué d’originalité ; il n’en présente pas moins quelques côtés assez curieux. Mais c’est surtout la Perse qui, malgré son abaissement, a présenté les plus remarquables

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symptômes de renaissance littéraire. D’abord, la Perse est la région de l’Asie occidentale et méridionale qui lit ses chefs-d’œuvre classiques avec le plus de goût et de passion. Peut-être aussi n’y a-t-il aucun pays asiatique où l’esprit ancien de la nation soit plus près de refleurir. C’est que la Perse, grâce au schisme qui lui fait une situation à part au sein de l’islam, a bien mieux gardé les traits de son génie primitif que les pays absorbés par celte espèce de catholicité que le sunnisme, avec son sultan khalife, a essayé de réaliser. L’étonnante tentative religieuse des bàbis a montré la force du vieux levain mystique et panthéiste que la conquête arabe n’a pu étouffer. Le soufisme et le dervichisme sont, à leur façon, des protestations contre la religion dominante. Enfin les sentiments exagérés que les chiites professent pour -\li, en leur fournissant un prétexte pour maudire les assassins d’Ali, c’est-à-dire les colonnes mêmes de l’islamisme officiel, ont ouvert à leur imagination une échappée hors des murs étroits où s’enferme si volontiers le vrai musulman.

C’est de cette source perpétuellement vivante, d’où le Persan tire presque toutes ses raisons de haïr et d’aimer, c’est de la passion chiite, de ce paradoxe singulier d’un patriotisme aux abois, cherchant ses arguments et ses excitations dans un assassinat

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arrivé il y a près de treize cents ans et dans une discussion rétrospective sur une question de succession, qu’est sorti le groupe de compositions littéraires le plus original que l’Asie ait produit de notre temps. On sait que la mort tragique d’Ali et de ses deux fils, Hassan et Hussein, est pour les chiites l’analogue de ce que la Passion du Christ est pour les chrétiens. Le mois de moharram, consacré à ces souvenirs sanglants, est, comme une semaine sainte, plein de lugubres images et de scènes de deuil. Un récit traditionnel s’est formé sur ce thème et se lit aux susdits anniversaires, sous une foi’me dialoguée qui rappelle tout à fait ce qui se pratique dans nos églises le dimanche des Rameaux. Des Européens qui ont assisté à cette récitation chez les métualis chiites de Syrie, m’ont assuré que rien n’est plus beau ni plus touchant. Une telle récitation à plusieurs personnages n’était qu’à un pas du mystère, compris comme une action scénique. Ce pas cependant n’a été franchi que de nos jours. H serait téméraire d’affirmer qu’au xvii' et au xviii® siècle, l’enthousiasme chiite n’ait pas quelquefois transformé en représentations dramatiques les scènes de la Passion d’.\li et de ses fils; mais certainement ce n’est que de nos jours que de pareilles représentations sont devenues un genre de littérature et ont

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abouti à des compositions régulières, renfermées dans un cadre précis.

C’est à M. Alexandre Cliodzko et à M.de Gobineau que nous devons la connaissance de ces curieuses compositions, nées, on le voit, dans des conditions tout à fait semblables à celles où apparurent nos mystères du moyen âge. M. de Gobineau, dans son volume intitulé les Religions et les philosophies de l'Asie centrale (Paris, 1805), en décrivit parfaitement le caractère et traduisit avec un rare talent une des piècesles \)\ü&ov\ÿini\]es, les Noces de Cassent. M.Chodzko acheta à Téliéran un manuscrit qui contenait trente-trois drames du même genre. Ce manuscrit a été acquis par la Bibliothèque nationale. Dans ce vaste répertoire, M.Chodzko a choisi cinq morceaux, dont il vient de nous donner la traduction*. Je ne connais pas de lecture plus instructive. Ce petit volume enchantera tous ceux qui s'intéressent aux manifestations reli-

1 . Théâtre persan, choix de téaüés ou drames, traduits pour la première fois du persan |)ar A. Chodzko, chargé de cours au Collège de France. Paris, Ernest Leroux, 1878, format elzévirien.

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gieuses comme à la plus parfaite image du génie des peuples divers.

Il faut d’abord se figurer la scène et les circonstances matérielles de la représentation. Cette représentation a lieu tantôt dans des tékiés, grands portiques bâtis exprès pour cela, tantôt dans les carrefours, dans les caravansérails, dans les cours des mosquées et des palais. Un homme riche, désireux de se rendre populaire ou de témoigner au Ciel sa reconnaissance, en fait le plus souvent les frais. Il n’y a pas d’œuvre plus méritoire; les indulgences qu’on y gagne sont, comme disent les Persans, « des briques que l’on fait cuire ici-bas pour construire son palais céleste là-haut ».

Selon la saison*, de grandes pièces de toile couvrent le local et protègent les acteurs contre les intempéries de l’air. Les galeries et les fenêtres qui donnent sur la scène sont réservées aux invités, au nombre desquels se trouvent toujours les étrangers de distinction et les membres du corps diplomatique. Les Persans ne se font aucun scrupule d’admettre les chrétiens à leurs drames sacrés; il est môme remarquable que les Européens (F/’cnj/ui), par opposition aux Turcs et aux Arabes, jouent presque

1. L’année musulmane étant lunaire, le mois de moharram peut tomber en toutes les saisons.

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toujours dans ces drames un rôle favorable aux prétentions d’Ali. Le chiite aime assez à montrer les chrétiens plus près de la vérité, et surtout plus compatissants, plus humains, que les Arabes et les sunnites. Il y a tel drame où l’on voit un ambassadeur européen venir appuyer les droits de l’imam au klialifat; tel autre, où une dame française vient attester le plus étrange miracle, destiné à révéler un trait jusque-là inconnu de la noirceur des assassins d’Ali.

Par terre, le plus souvent dans un compartiment séparé, s’assoient les femmes sur de petits tabourets qu’elles apportent. Le reste de l’enceinte est rempli de gens accroupis à la manière persane. Au travers de l’assistance circulent les sekka (distributeurs d’eau), avec leur sac de cuir suspendu eu bandoulière et une soucoupe à la main, offrant à boire à la compagnie, en commémoration de la soif qui dévora les Alides surpris au cœur de l’été dans le désert de Kerbéla. Ce service passe pour une œuvre des plus excellentes; il est presque toujours le résultat d’un vœu. Un enfant, par exemple, est-il débile, on fait vœu, s’il atteint tel âge, de faire de lui un sekka en l’honneur de l’imam llossein, durant une ou plusieurs saisons. On dit que rien n’est plus gracieux que ces petits porteurs d’eau. Vêtus avec luxe, les

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cils et les sourcils peints en bleu foncé, la chevelure frisée en boucles flottantes, coiffés d’un bonnet de cachemire resplendissant de perles et de pierres précieuses, ils vont et viennent, donnant à boire au public de l’eau glacée et quelquefois des sorbets. Puis viennent les loueurs de pipes, les marchands de pastilles faites avec de la terre du désert de Kerbéla et parfumées de musc, les marchands de gâteaux, et de friandises. Le public des galeries et des fenêtres prend du café noir et fume des narguilés. Des ferrâches, armés de bâtons, se promènent l’air grave et veillent à l’ordre.

L’espace réservé où se tiennent les acteurs se distingue du parterre par une frêle démarcation, que maintiennent non sans peine les ferrâches. Cet espace réservé est situé au milieu même de l’enceinte, si bien qu’on voit les acteurs de tous les côtés. Au centre, est une estrade couverte de tapis et supportant un fauteuil où siège le rouzékhan, récitateurde traditions, entouré d’une demi-douzaine d’enfants de chœur. Le rôle du rouzékhan est de préparer le spectateur aux impressions douloureuses par des sermons et des légendes récités en prose ou chantés en vers. A un moment donné, il jette son turban à terre, déchire son vêtement, se frappe la poitrine, se lire la barbe. Presque tous l’imitent, découvrent

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leur tète rasée, s’y font des incisions avec la pointe de leur poignard, le sang coule sur leur figure. Le spectacle proprement dit commence ensuite. Les décors et les coulisses n’existant pas, tous les personnages sont à la fois sur la scène. Chacun prend la parole à son tour et s’assoit quand il n’a rien à dire.

Le style de ces drames en jilein air a trop souvent la mollesse et la prolixité auxquelles n’échappe, depuis des siècles, presque aucune ceuvre de l’Orient. La langue n’a rien de précieux, rien qui dépasse les ressources banales d’une exubérante facilité. Ce qui étonne, c’est la variété d’invention qui éclate dans les détails. Nulle part ne se voit mieux la différence du génie persan et du génie arabe. L’Arabie n’a ni drame ni épopée. La Perse a toujoui’s eu l’épopée, et voilà qu’elle commence à posséder le drame. C’est qu’à vrai dire ces genres se tiennent. Eschyle savait bien qu’il descendait d’Homère; le drame et l’épopée viennent d’un fond commun, qui est la mythologie et l’esprit national. 11 semble étrange de parler de mythologie dans l’islam; mais, nous l’avons dit, la Perse n’est que bien superficiellement musulmane. C’est par une sorte d’instinct hétérodoxe qu’elle s’est rattachée avec frénésie au culte d’Ali, afin de prendre sa revanche

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(les Arabes et du véritable islam. Ali, pour ces ardentes imaginations, n’esl plus un personnage liislorique; c’est un Vichnou, c’est un Kricbna, un Christ. Sa légende est devenue un pourana de l’Inde, un évangile apocryphe. C’est à cause d’Ali et pour Ali (jue Dieu a créé le ciel et la terre. Le monde, d’un pôle à l’autre, n’espère être sauvé que par Ali. Ali est la clef qui ouvre toutes les énigmes de l’humanité, le nilomètre du ciel et de la terre, la hihla de l’univers, la source unique de tout ce qui existe, le chef du monde créé, des mortels et des esprits, celui qui illumine le soleil et la lune, le géant qui à lui seul soutient l’édifice de la religion, le distributeur des eaux du paradis et des feux de l’enfer. Hassan et llossein sont les joyaux enchâssés dans le trône de Dieu; leur nom prononcé dans le séjour dos bienheureux fait que le septième ciel s’incline respectueusement. Ainsi, le naturel chassé revient toujours. Vaincue par l’islam, la Perse a trouvé moyen de se refaire une mythologie et de satisfaire sa mauvaise humeur, en présentant les fondateurs de l’islam comme des misérables, tous les khalifes comme des usurpateurs, Umar comme un drôle de bas étage, étranger à tout sentiment de pitié.

La fécondité d’imagination que les auteurs de

drames persans ont mise au service de ces passions

l'Ji

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urdentes est vraiment surprenante. La kasida arabe, sans récit ni mise en scène, est comme une longue arabesque artistemenl ti’availlée; mais elle manque de fantaisie; elle est froide, étrangère à toute émotion. Ici, au contraire, le romantisme déborde. Shakspeare se plairait à ces mystères et reconnaîtrait sa race à ce quelque chose de profond, de saisissant, d’excessif qui ébranle à la fois tous les pôles de la vie et doit exciter étrangement les nerfs. M. de Gobineau a très bien analysé un des plus singuliers de ces drames religieux, intitulé la Dame chrétienne. La pièce paraît avoir été composée postérieurement au voyage de M. Chodzko, ou plutôt c’est un remaniement très habile du Monastère de moines européens, qui se trouve dans le manuscrit de la BiblioLliè((ue nationale. Le prologue dépasse tout en hardiesse. Une dame européenne, traversant par hasard la plaine de Kerbéla, ordonne de dresseï la tente. On enfonce un premier piquet; un long jet de sang jaillit de la terre, du sang véritable, rouge, qui tache tout aux alentours et piovoque un mouvement d’horreur dans l’assistance. On enfonce un second piquet, le sang jaillit encore; un troisième, partout le sang jaillit. L’Européenne épouvantée s’éloigne, s’endort. Le Christ, son prophète, lui apparaît en songe, lui apprend où elle se trouve, lui

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raconte toute l’histoire de Kerbéla et lui révèle pour la première fois une monstruosité commise par un Bédouin, laquelle dépasse même les limites de la méchanceté arabe telle qu’un Persan la conçoit.

Les cinq pièces publiées par M. Cbodzko forment une espèce de série chronologique, allant des derniers jours de Mahomet à l’assassinat d’Ali et à la mort de ses fils. Le grand défaut du Mahomet historique est d’être aussi peu touchant que possible. Le Mahomet légendaire des chiites est mélancolique et pleureur. U y a une gradation savante dans la scène où un Arabe pousse l’esprit roide et mesquin de sa race jusqu’à exiger que le prophète mourant, en vertu de la loi du talion, reçoive un coup de fouet sur son épaule nue. Les pressentiments qui remplissent les derniers jours de Mahomet, les visions qui empoisonnent la fin de sa vie en lui révélant que les Arabes tueront tous les saints de sa famille, sont très bien nuancés. Touchante surtout est la pièce intitulée le Jardin de Fatima. Le prophète vient de mourir; tous les bons musulmans portent le deuil. Ali reste chez lui en prières; ses rivaux en profitent pour intriguer. Ali ne manque ainsi l’élection au khalifal que par trop de modestie et de délicatesse. La brutalité d’Omar éclate alors. « La raison des gens du peuple, dit-il, est dans leurs yeux. » Le khalifat

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d’Aboubeki- ne sera fondé que quand Falima aura été chassée du jardin de son père, où elle passe ses jours à pleurer. Omar entreprend cel exploit ; il force la porte, frappe Fatima, qui fait une fausse couche. Ali n’ est sauvé que parles étrangers et les chrétiens, qui vont trouver Ahoubekr et le supplient de mettre un terme aux barbaries d’Omar.

Il y a un véritable pathétique dans le Martyre (VAU. La désolation delà petite Kulsoum, lilled’Ali, est naturelle et vraie. « Mais tu as donc oublié la pauvre Kulsoum, père chéri? A qui me laisseras-tu? Si parfois il me vient l’envie de t’embrasser, de te voir, ou te trouverai-je? Qui me consolera de ton absence? Ne m’abandonne pas seule ici. Confie-moi à quelqu’un aussi bon que toi. » La sérénité mystique d’Ali, ses adieux à Gamber, son serviteur, sont de fort belles pages.

« ALI. — Du calme, de la patience, mon pauvre Gamber. Ne te livre pas à ces pensées de désespoir. Après moi, tu serviras Hassan et Hussein, pour mériter la récompense du salut éternel auprès du maître de tous. Ne t’afflige pas, ami; mes deux fils assureront ton bien-être sur la terre et là-haut.

» GAMBER. — Corps du Prophète, astre du septième ciel, âme de la maison de Dieu, rose du parterre de fleurs de la religion et ami d’Allah, ah!

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qu’ils étaient beaux ces jours où, monté sur Duldul % tu éblouissais les yeux de nos ennemis par le soleil des victoires qui étincelait sur l’or de ton étrier. Je te suivais partout, fier de la grandeur de mon maître, et Gamber, petit atome, se baignait dans les flots de lumière de ta gloire. Dorénavant, comment pourraije voir Zulfékar% ô mon roi? Avec quels yeux comtemplerai-je Duldul? Parle, parle, ô mon maître, dis! A la vue de ton glaive et de tonjcheval, comme moi orphelinsde leur maître, que fera Gamber, sinon de déchirer sa barbe et ses vêtements?

» ALI. — Duldul ne sera pas plus oublieux que toi, mon vieil ami. Pardonne-moi toutes les peines que tu as endurées pendant de longues années. — Approchez, Hassan et Hossein ! je vous confie Gamber; il m’a servi avec dévouement et loyauté; il a eu toute ma confiance. Ayez-en soin, mes enfants, et, par vos bontés, faites-lui oublier que je ne vis plus.

» GAMBER. — J’ai un souhait, une prière à t’adresser, mon prince. Avant de quitter cette terre d’angoisses, j’aurais désiré te voir encore une fois achevai sur Duldul. Monte-le, ô mon souverain, et laisse-moi marcher encore une fois à côté de ton étrier; laisse-moi recueillir la poussière des sabots

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