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Aclti SS. Ord. S. Bened., III

LES RELIGIONS

« Femme, crois-moi, le temps viendra oii l’on n’adorera plus sur celle montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité. »

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M. Alfred MauryS déjà connu par d’excellents travaux où l’érudition la plus étendue est éclairée par une saine critique, s’est imposé pour tâche d’écrire une histoire complète des religions qu’on réunit d’ordinaire sous le nom de paganisme. Collahorateur de M. Guigniaut dans le vaste répertoire de mythologie que ce savant académicien a donné à la France, M. Maury était mieux préparé que personne à une œuvre qui eût effrayé un courage moindre que le sien. Le volume qu’il publie aujourd’hui renferme, époque par époque, les tableaux des révolutions reli-

1. [listoire des religions de la Grèce antique, par Alfred Maury, t. I" (1857).

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gieuses de la Grèce, depuis les temps primitifs jusqu’au siècle d’Alexandre. 11 remplit toutes les espérances que les amis des fortes études avaient conçues. Ce livre, quand il sera complet, prendra place au nombre des écrits qui auront le plus contribué à fonder la grande science de noire siècle ; l’iiistoire philosophique de l’esprit humain.

ha religion grecque est, de toutes les religions qui ont été i»rofessées par des peuples civilisés, la moins précise et la moins arrêtée. Les cultes pélasgiques ap[)araissenl en général comme barbares et grossiers. 11 est surprenant que le peuple chez lequel s’est réalisé pour la première fois le type complet de la civilisation soit longtem[)s l esté, sous le rapport religieux, si fort au-dessous, je ne dis pas seulement des nations sémitiques, qui furent, dans l’antiquité, supérieures en religion aux peuples indo-européens, mais encore de plusieurs branches de la famille indo-européenne, telles que l’Inde, la Perse, la Phrygie. L’extrême difficulté de l’étude de la mythologie grecque tient précisément à ce caractère d’imperfection dogmatique. Les anciens Grecs n’ayant pas eu de règle de foi bien arrêtée, leur religion, si charmante comme poésie, n’est, envisagée d’ajirès nos idées théologiques, qu’un amas de fables contradictoires dont le vrai sens est

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fort difficile à démêler. La nouvelle école s’interdit avec raison d’y chercher rien qui ressemble à des mystères profonds et à un symbolisme relevé. C’étaient des souvenirs confus d’un culte antique de la nature, des ti'aces de sensations primitives, qui prenaient un corps et devenaient des personnages auxquels on prêtait des aventures, au moyen de jeux de mots et, si j’ose dire, de coq-à-l’àne, semblables à ceux qui éclosent de l’imagination d’un enfant. Un peuple vif, mobile et oublieux composa la trame exquise de ces fables, qui, embellies par la poésie et par l’art, sont devenues une sorte de mythologie commune à tous les peuples du monde gréco-romain.

La Grèce n’eut jamais de livre sacré, de symbole, de conciles, de sacerdoce organisé pour la conservation des dogmes. Les poètes et les artistes étaient les véritables théologiens ; la notion des différentes divinités était à peu près livrée à la conception arbitraire de chacun. De là cette merveilleuse liberté qui permit à l’esprit grec de se mouvoir spontanément dans toutes les directions, sans jamais rencontrer autour de lui la limite d’un texte révélé; de là aussi pour l’art, délivré du contrôle tbéologique et ayant le droit de créer à sa guise les types du monde divin, d’incomparables facilités; mais de là, pour la religion, une incertitude fâcheuse, qui laissa llotler

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le culte à tout vent, ouvrit une carrière sans bornes aux fantaisies de la dévotion individuelle, et finit par aboutir à un incroyable débordement de folies et de non-sens. Dans ce chaos de fables contradictoires, rien n’est plus difficile que de saisir la véritable essence de la religion hellénique, je veux dire l’aliment qu’elle fournissait au besoin de croire. C’est ce qu’a cherché M. Maury. L’interprétation des mythes particuliers le préoccupe moins que les questions relatives au culte, à la morale et aux formes sous lesquelles se manifesta dans le paganisme le sentiment de la piété. Les religions se présentent à l’observateur sous des faces si nombreuses, que leur histoire, pour être complète, a besoin d’être écrite à des points de vue très divers. On pourrait faire une histoire étendue de la théologie chrétienne, sans avoir touché à l’histoire du christianisme comme grand fait social; on pourrait avoii' épuisé l’histoire sociale du christianisme, sans avoir dit un seul mot de l’histoire de la dévotion chrétienne. 11 en faut dire autant du paganisme. Laissant à d’autres le soin de dégager l’élément de poésie contenu dans les fables antiques, M. Maury recherche surtout les sentiments auxquels elles ont servi de prétexte et le fond de religion positive qui s’y cachait.

Dans les deux premiers chapitres de son livre.

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M, Maury a essayé de démêler le réseau des populalions de la Grèce et de rechercher les origines de la religion hellénique. Ces deux chapitres, s’ils ne sont [>as ceux où l’auteur a déployé le plus de vues personnelles, sont certainement ceux qui renferment ],e plus d’aperçus nouveaux pour les lecteurs français. M. Maury y a groupé avec savoir et discernement tous les résultats auxquels la philologie comparée est arrivée dans ces dernières années en Allemagne, sur l’unité primitive des religions indo-européennes. Ces résultats, épars dans une foule de journaux scientifiques et en particulier dans la Zeitschrift far vergleichende SprachforscJmng de M. Kuhn, le plus beau recueil de philologie qui se publie en ce moment, sont de la plus haute importance pour l’histoire et la philosophie. Est-il,eneffet, un phénomène plus frappant que de retrouver, dans les religions anciennes de la race qui a fondé la civilisation depuis nie de Ceylan jusqu’à l’Islande, la même ressemblance que dans les langues? S’il y a aujourd’hui une proposition démontrée, c’est que les peuples les plus divers de cette grande race, les Hindous, les Perses, les Arméniens, les Phrygiens, les Grecs, les llaliotes, les peuples germaniques, slaves et même celtiques ont eu primitivement un seul culte, consistant dans l’adoration des forces de la nature envi-

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sagées comme des agents libres. Les systèmes qui cherchaient à expliquer la mythologie grecque par des emprunts faits à l’Egypte, à la Judée, à la Phénicie, par un symbolisme savant, par une altération des vérités révélées, tous ces systèmes, dis-je, doivent être abandonnés*. La mythologie grecque est une des formes qu’a revêtues, avec le temps et sous l’empire de circonstances locales, le naturalisme dont les Védas nous offrent le type le plus ancien et le plus pur. Sans doute l’héritage religieux commun à lous les peuples indo-européens fut peu considérable, si l’on n’envisage que le nombre et la valeur philosoiihique des notions qu’il renfermait; sans doute, chaque branche de la grande race a développé ce fond primitif de manière à se l’approprier, et la Grèce en particulier l’a transformé selon son génie plastique et son goût délicat ; mais le fond reste partout le même : partout où la race indo-européenne a conservé quelque souvenir de son ancien étal religieux, on retrouve l’écho plus ou moins affaibli des sensations qui révélèrent à l’homme un monde divin caché derrière la nature.

1. Certainement le progrès des études amène à envisager les emprunts mythologiques faits par la Grèce à la Phénicie comme ayant été considérables; mais le noyau primitif aryen n’en conserve pas moins, dans l’ensemble de la religion grecque, le rôle primitif et générateur.

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Comment l’esprit humain a-t-il tiré un vaste ensemble de fables de ce naturalisme, en apparence si simple? Comment a-t-il transformé les éléments matériels en personnages et les mythes qui les concernaient en aventures, dont le lien avec la signification originelle des mythes est souvent méconnaissable? C’est ce que la critique moderne a souvent entrevu avec sagacité. Tantôt la raison de ces métamorphoses apparaît à fleur de sol, par exemple lorsque le feu du foyer domeslique {hestia ou vesta) et le feu souterrain (vulcanus) deviennent deux divinités ; la première, chaste et vénérable; la seconde, triste et laborieuse. D’autres fois, les caprices de l’imagination populaire et l’impossibilité où sont les générations qui se succèdent de garder longtemps le sens d’une légende furent la cause de bizarres déviations. Produits d’un âge antique où l’homme et la nature, à peine séparés l’un de l’autre, n’avaient pour ainsi dire qu’une même conscience, les dogmes naïfs de la religion primitive cessèrent bientôt d’être compris, et descendirent au rang des anecdotes et des romans.

Je n’en citerai qu’un exemple. L’impression voluptueuse et sereine que réveillent les premières pluies du printemps inspira aux ancêtres de la race indo-européenne une idée qui se retrouve dans les

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mytliologies de presque tous leurs descendants. La rosée fertilisant le sol fut conçue comme l’union mystérieuse de deux divinités, le ciel et la terre. c( Le ciel pur, dit Eschyle, excellent interprète des vieilles fables, aime à pénétrer la terre; la terre, de son côté, aspire à l’hymen; la pluie tombant du ciel amoureux féconde la tere, et celle-ci produit pour les mortels les pâturages des troupeaux et les biens de Gérés. » Comme l’imagination des peuples primitifs confondait toujours avec la sensation les circonstances qui l’accompagnaient, l’oiseau dont le chant se mêle aux tièdes ondées du printemps, le coucou, se trouva engagé dans le mythe, et son cri mélancolique et doux représenta pour l’homme naïf des premiers âges les soupirs amoureux du couple divin. Or veut-on savoir ce que devint, interprété par une époque moins délicate, ce mythe à la fois grandiose et charmant? Un conte équivoque, dont Aristophane s’est égayé, auquel le peuple mêla des détails ridicules et qui fut l’occasion de pratiques grossières. On racontaitque.Iunonétant surlemonlTliornaXjUnjour qu’il faisait froid, un. coucou transi vint se réfugier dans son sein. La déesse prit pitié de l’oiseau; mais à peine lui eut-elle donné asile que Jupiter reprit sa forme naturelle. On ajoutait que, la déesse ayant résisté, Jupiter fut obligé de lui promettre de l’épouser.

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On ne saurait se figurer à quel point les transformations de cette espèce ont été fréquentes dans l’antiquité. La mythologie grecque n’est d’un bout à l’autre qu’un vaste contre-sens, par lequel les divinités sorties de l’ivresse de l’homme des anciens âges à la vue de la nature se sont métamorphosées en individus. La même chose est arrivée dans l’Inde et s’y continue jusqu’à nos jours. La petite vérole et le choléra y ont leurs personnifications; les légendes des grandes divinités y subissent tous les jours sinon des additions, du moins de notables modifications dans la forme. El pourtant nulle part autant que dans la religion brahmanique ne se retrouve l’empreinte du culte primitif de la nature. C’est au feu, sous son nom d’élément {agni, ignis), que s’adressent les hymnes du Yéda. Les dévas euxmêmes (dm, dû) ne sont pas nés d’un raisonnement métaphysique analogue à celui dont le monothéisme déduit la nécessité d’une cause suprême ; ils sont une de ces classes d’êtres aériens dont l’imagination de l’Aryen primitif peupla la nature, êtres conçus comme inférieurs à l’homme sous beaucoup de rapports.

C’est surtout dans le culte des héros que les variations du sentiment religieux trouvèrent l’occasion de se produire et amenèrent de singuliers résultats.

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Les héros ne sont pas, comme on l’a cru longtemps, des hommes déiliés : ils ont la même origine que les dieux. Presque toujours on voit un dieu et un héros répondre à la même allégorie, et représenter, sous deux ligures distinctes, un même phénomène, un même astre, un même météore. Le héros est ainsi le dédoublement d’une divinité, le reflet p:lle et comme une sorte de parhélie de l’éclat d’un grand dieu. Il est vrai qu’en comparant la légende divine et la légende héroïque, on trouve d’ordinaire celle-ci beaucoup plus riche. Mais la cause de cette dilTérence est toute simple. Le héros, étant considéré comme un homme, et ayant, selon l’opinion vulgaire, laissé des traces de son existence ici-bas, a dû nécessairement obtenir plus de vogue et parler davantage aux sentiments de la foule. C’est ainsi que les saints, dans les régions les moins éclairées du christianisme, occupent une place bien plus grande que Dieu lui-même, précisément parce qu’étant inférieurs, ils sont séparés des mortels par un espace moins infranchissable.

Ce fut surtout à l’époque où l’on prétendit tirer de la religion païenne un enseignement moral que les héros gagnèrent en importance et en popularité. On ne peut nier qu’en effet ils ne prêtassent beaucoup mieux que les dieux à ce genre d’enseignement.

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Les aventures où l’on voyait leur vertu, mise tà de rudes épreuves, succomber par instants pour se relever ensuite, furent proposées parles poètes comme des exemples de résignation et de courage. Hercule surtout fut singulièrement exploité dans ce sens pai’ ceux qu’on peut appeler les prédicateurs du paganisme. Hercule, selon une hypothèse très probable, que les démonstrations de M. Maury élèvent à la hauteur d’une certitude, fut une ancienne divinité de l’air {Hera-clès) dont le culte," entre les mains de la race guerrière des Doriens, prit une couleur tout héroïque et qui se transforma, sous l’inlluence des poètes et des philosophes, en une pure allégorie morale. Ce demi-dieu, sorti, comme tous les autres types divins des Hellènes, de la personnification des éléments naturels, mais singulièrement grossi par ses confusions avec le Melkarth tyrien, tinit par devenir l’idéal de la perfection humaine, une espèce de saint dont on fit labiographieédifiante, et à propos duquel on essaya de réveiller dans les âmes le sentiment du devoir. Cela peut paraître incroyable; mais l’Inde nous fournit plusieurs exemples de transformations analogues. Yichnou, qui joue dans la mythologie hindoue un rôle semblable à celui d’Hercule, n’était dans le principe qu’une personnification de l’air, une image de la voûte céleste éclairée par le soleil.

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Puis on lui attribua des travaux tirés pour la plupart des bienfaits du soleil, et on en fit une sorte de rédempteur se dévouant pour le salut du genre humain.

Comment d’aussi naïves intuitions, ne correspondant dans le principe à rien de philosophique ni de moral, purent-elles satisfaire, durant tant de siècles et jusqu’à une époque de brillante civilisation, aux besoins religieux des races les plus policées? Comment, àd’beure qu’il est, un pays comme rinde, frappé, il est vrai, d’une décadence séculaire, mais où la pensée humaine s’est agitée avec tant de puissance et d’originalité, se tient-il obstinément attaché, malgré la prédication chrétienne et musulmane, à un système religieux, qui, ce semble, n’aurait pas dù vivre au delà des premiers jours de l’humanité ? L’habitude, dont l’influence est surtout décisive quand il s’agit des choses religieuses, peut seule expliquer un phénomène aussi singulier. Transmises par la tradition, ces fables, malgré leur absurdité, parlaient à l’imagination et au cœur, parce qu’elles étaient vieilles. Le sentiment religieux veut s’attacher à un dogme antique, lors même qu’il voit ce dogme vaincu et dépassé. Près d’une petite ville de Bretagne, où j’ai passé mon enfance, il y avait une chapelle dédiée à la Vierge, qui renfermait une

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madone très vénérée. Une nuit, le feu prit à la chapelle et ne laissa de la statue qu’un tronc informe et calciné. Les aumônes des fidèles eurent bientôt rétabli le pauvre sanctuaire; une statue neuve remplaça sur l’autel l’ancienne image que l’on relégua, pour ne point la détruire, dans un coin écarté. Ce fut là un grand trouble pour la foi naïve des paysans d’alentour. La Vierge neuve, malgré son riche voile et ses brillantes couleurs, ne. pouvait obtenir de prières ; tous allaient porter leurs vœux au morceau de charbon qu’on avait privé de ses honneurs. Cette vieille statue mutilée les avait autrefois exaucés et avait reçu la confidence de leurs peines ; passer à une autre Vierge, parce qu’elle était neuve et avait de plus beaux atours, eût été à leurs yeux une infidélité.

Le premier devoir de la critique, si elle veut comprendre les croyances du passé, est donc de se placer au point de vue du passé. Les sciences physiques, d’une part, en excluant de la nature tout ce qui ressemble à des agents libres, le monothéisme, d’un autre côté, en nous faisant envisager le monde comme une sorte de machine sans autre vie que celle que lui confère le suprême ouvrier, nous ont rendu fort difficile l’intelligence d’une religion dont le point de départ était la nature conçue comme ani-

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mée. Mais combien d’autres apparitions dans l’histoire religieuse dont la raison échappe au bon sens •vulgaire, et qui pourtant ont séduit des fractions •entières de l’humanité! Quand on assure aux personnes peu familiarisées avec les choses étrangères A l’Europe que le bouddhisme est une religion sans Dieu, ou du moins dans laquelle les dieux {dévas) sont des êtres de si peu de conséquence, que, pour arriver à la perfection finale, ils sont obligés de S(! faire hommes et de devoir le salut à un homme, cela leur paraît inconcevable; pourtant cela est vrai à la lettre, et la religion dont il s’agit est celle qui, à l’heure présente, compte dans le monde le plus de sectateurs. En général, on ne se forme pas une notion assez étendue de la variété des produits de l’esprit humain. L’étude comparée des langues, des littératures et des religions pourra seule, en élargissant le cercle des idées reçues, faire comprendre sous combien d’aspects diflérents le monde a été et peut être envisagé.

11 est certain que, d’après notre manière de juger, l’antiquité, en dehors des écoles philosophiques, manquait d’un des éléments que nous regardons comme essentiels à la saine raison, je veux dire une conception claire de la nature et de ses lois fatales. .\ux belles époques, cela n’eut pas d’inconvénient;

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au contraire, l’esprit scientifique, que la Grèce aura la gloire éternelle d’avoir inauguré dans le monde, dut en un sens son origine au polythéisme. Il est bien remarquable, en efl’et, que les peuples sémitiques nomades, qui, dès l’origine, paraissent avoir été plus ou moins portés vers le monothéisme, n’ont jamais eu de science ni de philosophie indigènes. L’islamisme, qui est le produit le plus pur du génie sémitique et qu’on peut regarder comme l’idéal du monothéisme, a étouffé chez les peuples qui s’y sont livrés toute curiosité, toute recherche des causes. Dieu est grand! Dieu le sait! voilà ce que l’Arabe répond aux récits les plus capables de l’étonner. Le peuple juif, si supérieur en religion à tous les peuples de l’antiquité, n’offre de même aucune trace de mouvement scientifique avant ses rapports avec les Grecs. « Dès les premiers âges, a très bien dit M. RavaissonL la religion hébraïque avait invoqué, pour rendre raison de la nature et de l’homme, le Dieu saint et tout-puissant, i’Éternel, antérieur et supérieur au monde, unique auteur et souverain législateur de toutes choses. Au contraire, les divinités innombrables des autres religions, notamment de la religion hellénique, n’étaient que des

1 . Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXI, n* partie, p. 1 et suiv.

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puissances particulières, limitées les unes par les autres, semblables aux choses de la nature, sujette.^ à peu près aux mêmes imperfections et aux mômes vicissitudes. En conséquence, voyant dans l’univers, dans ses phénomènes successifs et ses parties diverses, une unité, un ordre, une harmonie que n’expliquaient nullement les volontés discordantes des dieux, ni le hasard de leurs aventures, on dut chercher de bonne heure à découvrir, au moyen de la raison, cette raison universelle des choses dont la mythologie ne disait rien. Telle fut, ce semble, chez les Grecs, l’origine de la philosophie. »

L’absence de règle religieuse n’eut ainsi que des avantages pendant que l’esprit grec conserva sa vigueur et son originalité. Mais, quand la culture intellectuelle s’affaiblit, la superstition, à laquelle le polythéisme opposait trop peu de barrières, couvrit le monde et gâta jusqu’aux meilleurs esprits. Je ne connais rien de plus triste à cet égard que le spectacle offert par la philosophie à partir du iiG siècle de notre ère. Quels hommes qu’Ammonius, Plotin, Proclus, Isidore ! Quelle élévation de cœur et d’esprit! Où trouver une martyre qui par son charme austère égale Hypatie! Quel homme surtout que Porphyre, le seul savant peut-être de l’antiquité, comme l’ont très bien montré Niebuhr et M. Le-

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tronne, qui ait eu de l’exactitude et de la critique ! Et pourtant quelle tache ineffaçable dans la biographie de ces grands hommes ! Quelles aberrations en tout ce qui concerne les esprits, les démons familiers, la théurgie! Porphyre, excellent critique en tout le reste, admet, en fait de méternpsychose et d’apparitions, des choses si absurdes, que les tables tournantes et les esprits frappeurs ne le sont qu’un peu plus. Je m’étais mis, il y a quelque temps, à lire la vie de ces grands hommes, admirables à tant d’égards, avec l’intention de les présenter comme les saints de la philosophie; et certes, par leur beau caractère, leur hauteur morale, leur fierté, souvent aussi par les légendes qui s’attachent à leur nom, ils sont dignes d’être mis à côté des ascètes chrétiens les plus révérés. Mais leur crédulité sur le chapitre des esprits m’a blessé et m’a empêché de ti’ouver aucun goût aux beaux côtés de leur vie. Là est aussi le venin qui gâte le caractère d’ailleurs très attachant de Julien. Si le rétablissement du paganisme ne devait servir qu’à relever les grossières superstitions dont on voit cet empereur sans cesse préoccupé, on ne comprend guère qu’un homme de tant d’esprit se soit donné pour d’aussi plates folies le mauvais renom d’apostat.

Mais je devance l’ordre des temps; je parle de la

décadence du paganisme, et jusqu’ici M. Maury n’c traité que l’époque où les mythes conservaient encore leur fraîcheur et leur vie. Dans le prochain volume, il exposera les institutions religieuses de la Grèce, tout ce qui concerne les mystères, les oracles, les fêles, les sacerdoces, les pratiques de dévotion. C’est là surtout que l’érudition et la critique de M. Maury nous promettent des résultats intéressants. M. Maury est le savant de nos jours qui connaît le mieux l’organisation et, qu’on me passe le mot, les détails de sacristie du culte antique. Quel ne sera jtas l’intérêt d’un livre où l’on verra se dél’ouler toute l’histoire du polythéisme grec dans ses transformations graduelles, dans son alliance avec la religion des Romains, dans sa lutte avec le christianisme, dans son agonie prolongée à travers les superstitions du moyen âge et presque jusqu’à nos jours !

MYTHOLOGIE COMPARÉE

L’étude des religions de l’anliquilé a subi, il y a environ dix ans, une révolution tout à fait décisive. La méthode de la philologie comparative a commencé d’y être appliquée, et cette application a amené du premier coup des résultats très importants. D’abord il a été constaté que la division des mythologies répond à la division des langues, si bien qu’il y a une mythologie indo-européenne, comme il y a une famille de langues indo-européennes. En outre, les procédés essentiels de la formation des mythes ont été trouvés. La gloire de cette grande découverte appartient à l’Allemagne. Eugène Burnouf l’avait bien entrevue, et les dernières pages de la préface du troisième volume du Bhaga-

MYTHOLOGIE COMPARÉE

valu Pourana prouvent que, dans ses derniers temps, il arrirait, sur l’origine des mythes, aux vues les plus justes. Mais retenu par des travaux depuis longtemps commencés, et qu’il s’obstinait à achever, il s’arrêta sur les bords de cette vaste mer, et se contenta d’y jeter un long et profond regard. Le mérite de la création de la mythologie comparée appartient surtout à MM. Adalbert Kuhn et Max Müller. Le baron d’Eckstein, avec sa rare pénétration, M. Guigniaut, avec cet amour du vrai qu’il porta en toute chose, la comprirent du pi emier coup. M. Maury, toujours si au courant des choses vraiment acq.uises, admit d’emblée les résultats nouveaux dans son Histoire des religions de la Grèce antique. M. Bréal enfin, en possession de l’instrument capital des découvertes, la science des langues, est entré hardiment dans la voie des recherches de première main, et a pris place aux côtés de MM. Kuhn et Müller, à la première ligne des travailleurs. Par ses deux essais sur Hercule et Cacus et sur le Mythe d'Œdipe^, il a montré quelle lumière peut jeter la méthode nou- •velle sur des problèmes que les anciennes écoles résolvaient mal ou tenaient pour insolubles.

1 . M. Bréal a réuai ces deux essais et quelques autres encore, dans un volume intitulé : Mélanges de mythologie et de linguistique, Paris, 1878.

MYTHOLOGIE COMPARÉE. 33

Cette méthode, réduite à ses termes les plus généraux, peut se résumer ainsi :

Les idiomes indo-européens furent condamnés dès l’origine, par la nécessité même de leur structure, à animer chaque objet. Tout substantif, même celui qui s’appliquait à une idée abstraite ou dénuée de vie, eut un genre; l’idée qu’il représente joua un rôle dans le discours comme un homme ou une femme. Les notions se transformèrent ainsi en actions, et la durée de ces actions fut déterminée par le temps où l’on employa le verbe. Chaque idée devint un récit; chaque impression devint une scène du drame de l’univers, et, comme, à l’époque primitive de la création du langage, toutes les forces de la nature étaient tenues pour des êtres personnels et libres, chacun des faits énoncés sur leur compte fut un épisode de leur histoire. L’air, le ciel, le soleil, l’aurore furent ainsi prédestinés, par les noms mêmes qu’ils portaient et les verbes qu’on employait en parlant d’eux, à devenir les héros de petits romans d’aventures, prêtant à toute sorte d’équivoques et de malentendus.

Ces malentendus se produisent de très bonne heure. Les dieux primitifs, correspondant tous à des phénomènes de la nature, devinrent, aussitôt que la

langue commença de vieillir, des individus dont on

MYTHOLOGIE COMPARÉE

raconta de longues histoires. Le divorce de la mythologie et de la religion lendit alors à se produire. Ces histoires, par suite de contre-sens innombrables, étaient le plus souvent peu édifiantes. La religion, au contraire, aspirait de plus en plus à un idéal de morale et de piété. De là d’étranges perplexités. Les mythes, loin de eonslituer la religion des peuples anciens, étaient pour eux un sujet d’embarras. On dut s’ingéniera les interpréter, à les atténuer. Les dieux devinrent des types d’héroïsme moral; il y eut une pleine contradiction entre ce qu’on voulait qu’ils fussent et les actes qui leur étaient attribués. Pour exj)liquer ces actes bizarres, deux théologies se créèrent, l’une pratiquant l’interprétation historique (école d’Evhémère), l’autre recourant à l’interprétation allégorique (stoïciens). Au point de vue de la science critique, toutes deux étaient fausses et méconnaissaient complètement le génie des temps primitifs.

Ces écoles se sont plus ou moins retrouvées dans l’érudition moderne. Banier fixe la date du règne do Jupiter et raconte les conséquences politiques des démêlés d'Osiris, roi d’Égypte, avec son frère Typhon. Clavier donne la liste des vieilles dynasties d’ilercule, de Prométhée, etc. Bacon, au contraire, tire du mythe d3 Typhon, tel qu’il est dans les

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hymnes homériques el dans Hésiode, un traité de politique. De nos jours, l’école symbolique, bien que douée d’un sentiment beaucoup plus vrai des religions antiques, n’a pas su se défendre d’une faute capitale. En attribuant aux prétendus créateurs des mythes les idées philosophiques qu’on a voulu y faire entrer plusieurs siècles après leur formation, elle a interverti l’ordre des temps. La clef véritable, trop longtemps négligée, de ces vieilles fables, c’est l’étude de la langue. L’axiome iVomma numina, que Burnouf aimait à répéter, est la vérité même. L’analyse des mots est l’analyse de la plus vieille religion de la race indo-européenne. L’école philologique saisit sur le fait l’agent véritable des mythes. Elle n’y cherche ni de la théologie, ni de la philosophie, ni de la science, ni de la morale, ni de l’histoire; elle y cherche les signes transformés des premières impressions de l’homme de notre race en présence de la nature. La mythologie devient ainsi dans son ensemble un vaste jeu de mots. Le mythe se forme par l’abus inévitable d’un langage où chaque substantif était un être animé, où chaque verbe signifiait un acte physique. Les mythes se multiplient par . l’abus des synonymes, des homonymes, et par l’étymologie populaire, source féconde de fables, même de nos jours. Un sûr instrument d’analyse, la philo-

MYTHOLOGIE COMPAKÉE.

logie comparée, sert ainsi de guide à la science des myllies, et remplace les conjectures arbitraires par lesquelles les anciennes écoles cherchaient à pénétrer ces bizarres énigmes. Sans le secours de la philologie, les recherches de mythologie comparée courent risque d’aller à l’aveugle, car le champ des suppositions est illimité. Mais, avec l’aide des mots, qui sont comme la marque attachée à la fable et attestant son origine, les chances d’erreur se trouvent singulièrement diminuées. Une seule preuve grammaticale parle plus haut en faveur de la parenté de deux mythes que les ressemblances les plus frappantes, et les récits les mieux concordants sont peu de chose auprès de mots conservés dans les diverses langues de la famille, et dont l’identité est établie selon les règles de la grammaire comparée.

Tels sont les principes que M. Bréal, disciple ingénieux et original de ses savants maîtres d’Allemagne, a appliqués à deux des mythes les plus curieux de l’antiquité. La fable de Cacus a l’air exclusivement italique. M. Bréal montre très bien qu’elle tient à un ensemble d’idées et même de termes mythiques, qui se montre avec de légères modifications en Grèce, dans l’Inde, en Perse, dans la Germanie. 11 retrouve à merveille « les sentiers de traverse » dans lesquels l’imagination populaire, en quête de merveilleux.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

s’égara pour chercher à la narration primitive des variantes et des ornements. Il découvre enfin le premier germe, essentiellement naturaliste, du mythe, en s’adressant au grand livre primitif des religions aryennes, aux Védas. Ici des données incertaines se mêlent à d’incontestables rapprochements. Mais le but qu’on se propose en de telles recherches n’est pas de tout expliquer avec une égale certitude; c’est de retrouver les procédés généraux par lesquels se formèrent ces créations étranges, dont le secret, quand il s’agit des détails, pourra bien nous échapper à jamais.

Le mythe d’Œdipe s’étant en grande partie formé sur le sol même de la Grèce, ne tire de la littérature védique qu’une lumière indirecte. C’est un mythe très effacé et qui reçut de bonne heure des développements étrangers à la donnée primitive. Peut-être quelques phrases de M. Bréal provoqueront-elles des malentendus. En expliquant ces fables, il faut distinguer avec grand soin le sens que les personnages mythiques ont revêtu aux différentes époques. En mythologie comme en linguistique, l’étymologie a tous ses droits ; mais il ne faut pas invoquer l’étymologie pour déterminer le sens qu’un mot peut avoir eu à des dates relativement modernes. Les moVi thy g citer, Tochter, daugtUer onl pour origine

M YTIIOLOGIt; COMPAUÉK.

le mot sanscrit duhilri, qui signifie « la trayeuse », la petite fille, dans la cabane de nos plus vieux ancêtres, ayant eu pour fonction de traire le troupeau.

Il serait néanmoins fort inexact de traduire de cette façon les trois mots précités dans Homère, dans Goethe ou dans Shakespeare. Peut-être reprocherat-on aussi à M. Bréal quelques rapprochements qui ne sont pas démonstratifs. Mais ce qui, dans la thèse du jeune philologue, a une haute valeur scientifique, c’est l’analyse étymologique de quelques mots très importants. Laïus est bien le Dasyu de l’Inde (qu’on veuille bien se rappeler, pour le changement de d en /, Ulysses — Odyssens), le grand ennemi du dieu solaire, celui que le Soleil tue. Gêdipe est une des mille formes du Soleil luttant contre des monstres. L’historiette du Sphinx vient d’un calembour prodigieusement naïf sur le nom même d’Œdipe (celui qui sait le mot de l’énigme des pieds). Tous les détails de la fable sont loin d’ètre éclaircis; mais le novau primitif du mythe et la façon dont il s est formé sont retrouvés avec une suffisante précision.

La clef de ces grandes découvertes est l’étude du sanscrit, surtout du sanscrit védique. L’école exclusivement hellénique des Welker, des Lobeck, voulant expliquer la Grece par la Grece seule, est finie. La Grèce doit être expliquée par tout l’ensemble de la

MYTHOLOGIE COMPARÉE

race à laquelle elle apparlienl. Les qualités mêmes de l’esprit grec, ce charmant génie qui convertit en or tout ce qu’il touche, a fait des Hellènes d’assez mauvais conservateurs des traditions primitives. Toute fahle devient entre leurs mains un sujet de composition individuelle, un prétexte à d’ingénieuses fictions et à des œuvres d’art d’une éternelle beauté. Jamais on ne se mit plus à Taise avec les dieux. De leurs généalogies diversement tressées, les poètes tiraient sans cesse , comme Glycera faisait de ses bouquets, des combinaisons originales, des arrangements inattendus. Voilà pourquoi, plus on étudie le passé de l’humanité, plus la Grèce devient unique et incomparable. Chaque découverte est un hymne à sa gloire, et ajoute à son image un trait de noblesse et de perfection. Le fanatisme sombre, l’horrible scolastique, avec ses articles de foi sans fin, lui furent toujours inconnus. Pourvu qu’on parlât des dieux en beau langage, on était absous. « La grâce, dit l’excellent théologien Pindare, la grâce, qui fait de toutes choses un miel aux humains, donne de l’autorité à Terreur et fait croire à l’incroyable... C’est la suite des jours qui discerne le vrai. Mais il convient à l’homme de ne rien dire que de beau sur les dieux; la faute alors est moindre. »

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