‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 70 sur 124 · Ilist. lut. de la Fr., U XX, p · texte numérisé non relu

Ilist. lut. de la Fr., U XX, p

ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL

Nouveau Testament, et ne jette que très timidement les yeux sur l’avenir.

3° Le nom de l’abbé Joachim fut relevé vers le milieu du xiii® siècle par la fraction ardente de l’école franciscaine. On lui fit prédire la naissance de saint François et de son ordre ; on lui prêta à l’égard de François d’Assise un rôle analogue à celui de Jean-Baptiste à l’égard de Jésus; enfin on donna à la doctrine qu’on lui attribuait le nom à'Évancjile éternel.

4° Ce terme ne désignait pas, pour la plupart de ceux qui l’entendaient ou le prononçaient, un ouvrage distinct. C’était l’étiquette d’une doctrine, comme le mot des Trois Imposteurs résumait fincrédulité averroïste, sortie de l’étude des philosophes arabes et de la cour de Frédéric II.

5'’ Néanmoins, dans un sens plus précis, on donnait le nom à'Évangile éternel la r^éunion des principaux ouvrages de Joachim.

6“ Comme distincte de cette collection, il y eut une Introduction à l'Evangile éternel, ouvrage de médiocre étendue, qui fut composé ou du moins mis au jour par Gérard de Borgo San-Donnino en l’année 12.54.

7" Cette Introduction était la préface d’une

édjüonabrègÊe des œuvres de Joachim, accompagnée

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de gloses par Gérard. Ces deux écrits, compris sous le nom sommaire à'Évawjile éternel, transmis par l’évêque de Paris au pape en 1254, furent l’objet des censures de la commission d’Anagni en 1255.

Le texte de V Introduction à rÉvangile éternel , semble perdu; mais la doctrine nous en a été con- I servée, dans les actes de l’assemblée d’Anagni et I dans les autres condamnations qui frappèrent VÉmngile éternel (Mss. de Sorbonne, 1706, 1726; Bibl. Mazarine, 391). Quant aux notes de Gérard, il nous en reste quelques fragments dans le second document d’Anagni.

Un exemple fera mieux comprendre les rapports de ces textes divers, et comment l’un est sorti de l’autre par amplification ou par interpolation. « Au chapitre viii de V Inlroduclion à l'Évangile éternel, / disent les cardinaux de la commission d’Anagni, ' l’auteur prétend que, de même qu’au commencement du premier état, sont apparus trois grands hommes, Abraham, Isaac et Jacob, dont 1e troisième, c’est-àdire Jacob, a eu douze personnes à sa suite (ses douze fils), de même qu’au commencement du second état il y a eu trois grands hommes, Zacharie, Jean-Baptiste et le Christ homme-Dieu, qui semblablement a eu douze personnes à sa suite (les douze apôtres); de même, au commencement du troisième

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état, il y aura trois grands hommes semblables aux premiers, savoir l’homme vêtu de lin, l’ange tenant la faux aiguë, et un autre ange ayant dans sa main le signe du Dieu vivant. Celui-ci aura pareillement à sa suite douze anges, com.me Jacob en a eu douze dans le premier état, et le Christ douze dans le second. Que par l’homme vêtu de lin, continuent les cardinaux, Vauleur de cet écrit entende Joachim, c’est ce qui est prouvé par le chapitre xxi vers le milieu..., et par le chapitre xii, où nous trouvons ces mois : « Jusqu’à cet ange qui tient le signe du Dieu vivant, et qui apparut vers l’an i'200 de l’incarnaliondu Seigneur, ange, ajoutent les cardinaux, que frère Gérard reconnaît formellement n’être autre que saint François. »

Voilà une théorie claire, arrêtée, et qui ne pouvait se produire que vers le milieu du xiif siècle, au sein de l’école franciscaine exaltée. Que si nous ouvrons la « Concorde » de Joachim, nous y trouvons, au deuxième traité du livre 1", le parallèle d’Abraham, Isaac et Jacob d’une part, — de Zacharie, Jean- Baptiste et Jésus d’autre part, — plusieurs fois répété, mais non exprimé avec autant de précision; nulle trace surtout d’une triade future destinée à fonder un nouvel état religieux de l’humanité, triade dont Joachim ferait partie. En général, les vues de

JOACHIM DE FLORE

Joachim suc un tiioisième élat devant succéder au

Nouveau Testament, comme le Nouveau Testament a succédé à l’Ancien, sont très voilées et à peine indiquées^ La netteté qu’on prêta plus tard à sa doctrine sur ce point, ses prophéties sur l’institution des ordres mendiants et sur le remplacement de la cléricature par un ordre qui devait marcher nu-pieds, la prédiction en un mot de l'Évangile éternel, tout cela fut le fait des joachimites du xiii' siècle, lesquels, trouvant dans les idées de l’abbé de Flore sur le parallèle des deux Testaments une base commode pour leur théologie, adoptèrent ces idées et y ajoutèrent l’annonce d’une troisième révélation, dont

Joachim aurait été le précurseur, saint François, le messie, et dont eux-mêmes seraient les messagers.

LA DOCTRINE DE VÊV .\ y (', 1 LE ÉTEItNEL

L’étude des documents confirme donc de point en

I. Voyez cependant Concorde, \. IV, dernier chapitre, et surtout I. V, cl). Lxxxiv. Il se peut que ces passages soient des interpola-

YI

tions de Gérard, ains ment les ordres mendiants.

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point le récit de Frà Salimbeiie. La doctrine de l'Évangile éternel arriva à un éclat public dans l’ordre de Saint-François sous le généralat et avec la protection plus ou moins avouée de Jean de Parme; mais Jean de Parme n’écrivit rien sous ce titre. L’auteur du livre maudit fut Gérard de Borgo San- Donnino. Gérard et Jean de Parme eux-mêmes ne furent pas les inventeiirs du système qui effraya la chrétienté en 1254. Depuis longtemps, le joachimisme avait pris racine chez les disciples ardents de saint François. Salimbene raconte' que, vers l’an 1240, un vieux saint abbé de l’ordre de Flore vint à Pise prier les religieux de prendre en garde j les livres de Joachim que possédait son couvent. Ce [ couvent était situé entre Lucques et Pise, et il craignait, disait-il, de le voir pillé par Frédéric IL Les meilleurs théologiens du couvent de Pise se mirent à lire les livres apportés par le vieil abbé; ils furent frappés des coïncidences que les prophéties de Joachim offraient avec les événements du temps, et, laissant là la théologie, ils devinrent de fougueux joachimites. Il ne serait pas trop téméraire de supposer que les livres ainsi mystérieusement confiés aux franciscains de Pise étaient les écrits apocryphes

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de Joachim, tels que le commentaire sur Jérémie, lesquels furent justement composés vers ce temps ‘ . L’enthousiasme n’entend pas la véracité comme le bon sens vulgaire; il ne se croit pas assujetti aux règles scrupuleuses de probité littéraire qui sont le propre des siècles de critique et de réflexion. Persuadé de la vérité supérieure des inspirations de sa conscience, le prophète ne se fait pas scrupule d’appeler à son appui ce que l’homme de sens rassis appelle fourberie et imposture.

Près de quarante ans s’étaient écoulés depuis la mort de l’abbé de Flore; ses livres, tenus secrets et cachés au fond des cellules de quelques moines ^ n’étaient connus que d’un petit nombre d’adeptes; sa personne, entourée de reflets légendaires, son caractère de prophète déjà universellement accepté, la croyance où l’on était qu’il avait reçu du Saint- Esprit une inspiration spéciale pour prédire les destinées de l’Église, en faisaient un excellent patron pour la doctrine que l’on voulait établir, et dont les

1. Les adversaires des joacliimiles semblent se douter de la fausseté de ces écrits, les appelant prophetias hominum fantasticorum. Salimbene, p. 131.

2. « ... Libri joachitici, qui a majoribus nostris usque ad hase tempora remanserunt intacti, utpote latitantes apud quosdam religiosos in angulis etantris, doctoribus indiscussi. » (Concile d’Arles, Labbe, t. XIV, col. 241.)

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germes se trouvajfijit ^éellemenj, en ses écrits. On mit le patriarche de Flore en rapport avec le mouvement nouveau ; on lui fit prédire l’apparition de deux ordres destinés à changer la face de la chrétienté*. Sa légende fut calquée sur celle de saint François. La grande autorité de saint François venait des stigmates, qui l’assimilaient au Christ : Joachim eut aussi des stigmates. Comme François, il allait nupieds; comme lui, il confondait la nature et les animaux dans un amour universel. Joachim devint ainsi tantôt le précurseur de François d’Assise, tantôt le fondateur d’une foi nouvelle, supérieure à celle de l’Église catholique, destinée à la remplacer et à durer éternellement. On lui donna pour précurseur à lui-même un certain Cyrille, ermite du Mont- Carmel, prophète comme lui, et dont les oracles portaient un singulier caractère d’illuminisme et de hardiesse. Ses écrits, soit authentiques, soit apo-

1. Salimbene, p. 118, 123-124, 338, 389, 403. Une tradition fort accréditée parmi les chroniqueurs des ordres mendiants voulait même que Joachim eût fait peindre, dans l’église Saint-Marc de Venise, saint François et saint Dominique dans le costume que l’iconographie chrétienne leur a depuis consacré. L’opinion qui voit dans les mosaïques de Saint-Marc tirées de l’Apocalypse la représentation figurée des idées de Joachim n’est guère moins invraisemblable. Ce qu’il y a de curieux, c’est que plus tard les jésuites voulurent aussi avoir été prédits par Joachim. V. Acta SS. Mail, t. VII, p. 141-142.

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cryplies, furent, aux yeux de la petite église, une sorte de révélation. Bien moins enlacés que les dominicains dans les liens de la théologie scolastique et parfois à peine chrétiens, les franciscains eurent, en fait de spéculations mystiques, comme en fait de science et de poésie, une liberté d’allure qu’on chercherait vainement au moyen âge en dehors de leur institut.

On ne saurait se figurer, en effet, à moins d’avoir lu le curieux ouvrage de Frà Salimbene, à quel degré les idées joachimites avaient pénétré l’ordre et combien elles y faisaient travailler les têtes. Un saint homme de Provence, Hugues de Digne, qui prêcha devant saint Louis, était l’oracle de la secte; on accourait de toutes parts à sa cellule d’IIyères, pour entendre les terreurs et les espérances contenues en la nouvelle Apocalypse L 11 possédait tous les ouvrages de Joachim écrits en grosses lettres. On le tenait généralement lui-même pour prophète, et il fut le père d’une sorte de tiers ordre de mendiants vagabonds qu’on appelait saccati ou boscarioli. Hugues fut l’ami intime de Jean de Parme et peutêtre son initiateur en ces dangereuses nouveautés.

1. Salimbene, p. 98 et suiv., 124, 141-142, 148, 319-320. Comp. Hist. 293;Albanès, Vie de sainte Douceline,'p. xlviii

et suiv.

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Salimbene vint souvent le voir et parle de lui comme d’un inspiré. Sa sœur sainte Douceline fut la fondatrice des béguines de Marseille, et la trace des épreuves que lui valurent ses relations avec Jean de Parme et les chefs du mouvement franciscain s’aperçoit encore derrière le tour purement édifiant de la biographie provençale qui nous est restée d’elle La lièvre du joachimisme atteignait les meilleurs esprits. Un des premiers hommes du siècle, Adam de Marsh, l’ami de Roger Bacon, au fond de l’Angleterre, recevait avec empressement d’Italie les moindres parcelles des ouvrages de l’abbé de Flore et les transmettait sur-le-champ à son ami Robert Grossetête, évêque de Lincoln -, en lui faisant remarquer les menaces qu’on y lisait contre les vices du clergé. Remontant rapidement de couvent en couvent le long du Rhône et de la Saône, le joachimisme se répandit surtout en Champagne. C’est à

1. La Vie (le sainte Douceline, publiée par M. l’abbé Albanès (Marseille 1879), p. 35, 37, 99, 115, 137, 155. M. Paul Meyer avait le premier aperçu l’importance de ce document pour l’histoire du mouvement franciscain. Les derniers troubadours de la Provence (1871), p. 19.

2. « Paucas particulas de variis e.xpositionibus abbatis Joachim, quæ ante diesaliquot per quemdam fratrem venientem de partibus transmontanis mihi sunt allatæ, » dans les Monumenta franciscana, publiés par J. -S. Brewer (Londres ,1858), p. 146-147. Comp. Salim bene, p. 99.

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Provins que Salimbene rencontra les deux coryphées de la secte, Barthélemi Ghiscolo de Parme et Gérard de Borgo San-Donnino En général, tous ces joachi mites étaient de vrais saints, mais des croyants fort libres, attachant à leurs idées propres et aux écrits de leur maître autant d’importance qu’à l’enseignement de l’Église et à l’autorité de la Bible.

Le général de l’ordre, Jean de Parme, partageait hautement ces chimères ^ ; plusieurs des affiliés lui accordaient une place parmi les anges précurseurs de l’Évangile nouveau ^ ; on voulait qu’il eût douze compagnons comme saint François K Mais de beaucoup le plus exalté joachimite était frère Gérard de Borgo San-Donnino. Gérard avait fait son éducation* dans le royaume de Sicile ; c’était un homme jeune encore, instruit à la façon du temps, d’un caractère aimable, de mœurs pures Nous le trouvons, dès 1248, au couvent de Provins, plongé dans la lecture des écrits de Joachim, cherchant à fairedes prosélytes, troublant déjà toute la maison par ses sombres prophéties. Ghiscolo et Salimbene le soutenaient; mais les frères de France lui faisaient une vive opposition.

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