‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 71 sur 124 · Ibid., p. 102 et suiv., 233 et suiv · texte numérisé non relu

Ibid., p. 102 et suiv., 233 et suiv

ET L'ÉVANGILE ÉTERNEL

Vers l’an 1249, le petit cénacle joachimite de Provins fut dissous. Ghiscolo fut envoyé à Sens, Salimbene à Autun, Gérard à Paris, pour y représenter aux études de rUniversilé la province de Sicile. 11 y étudia quatre années. Ses idées durant ce temps ne firent que s’exalter, et, en 1254, il publia le livre qui devait produire un si grand scandale. De nombreuses prophéties désignaient déjà l’année 1200 comme Pannée critique du monde chrétien. Gérard annonça hardiment que cette année verrait l’inauguration de Père nouvelle. Des passages mal compris de l’Apocalypse (xi. S; XII, 6; xx, 3 et 7) étaient censés appuyer ces étranges calculs. A vrai dire, tous les rêves des nouveaux millénaires sortaient, par une exégèse arbitraire, mais conforme à l’esprit du temps, de la grande source des espérances chrétiennes, du volume écrit à Patmos.

On lit au chapitre xvi de ce livre mystérieux ; « Je vis un ange qui volait au zénith, tenant « l’Évangile B éternel b pour l’annoncer à ceux qui sont sur la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue, à tout peuple, b L’imagination du moyen âge ne devait pas laisser ce texte dans l’oubli : on le rapprocha des oracles sibyllins, acceptés par la tradition des Pères, et qui, sortis eux-mêmes de l’effervescence des anciennes sectes millénaires,

JOACHIM DE FLOUE

renfermaient de puissantes aspirations vers l’avenir. La corruption de l’Église, bien éloignée des prédictions de l’Évangile, portait les esprits à concevoir un étal imaginaire où la perfection tant de fois promise serait enfin réalisée.

« Le Père a régné 4000 ans dans l’Ancien Testament, disaient les prédicateurs de la foi nouvelle*; le Fils a régné jusqu’à l’an 1200; alors l’Esprit de vie est sorti des deux Testaments pour faire place à l’Évangile éternel ; l’an 1260 verra commencer l’ère du Saint-Esprit. Le règne des laïques, correspondant à celui du Père, a duré dans l’ancienne loi; le règne du clergé séculier, correspondant à celui du Fils, a duré dans la nouvelle; le troisième âge sera le règne d’un ordre composé en proportions égales de laïques et de clercs^, et spécialement voué au Saint-Esprit. Un nouveau sacerdoce remplacera l’ancien; on ne sera prêtre alors et l'on n’aura droit d’enseigner qu’à la condition de marcher nu-pieds**. Les

1. D’Argentré, op. cil., p. 163et suiv. D’Argcntré a omis le passage suivant : « Item in iii. capitule, circa medium, dicitur ; « Opéra )) ((uæ fecil Deus triiiitas ab initio usque nunc suut opéra Patris (le » ms. 1706 porte : Triuitatis) tantum, » etpost pauca : « Et illud tempus » in quod operatus est Deus Pater est principium temporis Patris, et » potcstdici primus status mundi, etc. »

2. C’était là une particularité de l’ordre de saint François, lequel admettait des laïques dans sa confraternité.

3. D’Argentré a imprimé à tort in dépendent ium pouv nudipedum. Il a retranché l’indication des passages visés par la censure et qui sont au nombre de cinq. On lit dans le quatrième document : » Quod nullus est simpliciter idoneus, etc . , nisi illi qui nudis pedibus incedunt. » D’Argentré porte ici « idoneus Evangelio ». Nicolas

ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL

sacrements de la loi nouvelle n’ont plus que six ans à vivre*.

» Jésus-Christ et ses apôtres n’ont pas été parfaits dans la vie contemplative. La vie active a sanctifié jusqu’à Joachim; maintenant la vie active est devenue inutile ; c’est la vie contemplative, dont la tradition se conserve chez les successeurs de Joachim, qui justifie. D’où il suit que l’ordre clérical périra, et sera remplacé par un troisième ordre plus parfait, l’ordre des religieux, prédit par le psalmiste quand il a dit : « Des I CO jt/cs excellentes me sont tomhées en partage » Cet ordre se fortifiera justement quand l’ordre des clercs finira. Ce sera l’ordre des petits^. Dans le premier âge du monde, le gouvernement de l’Église fut confié par le Père à certains grands hommes de l’ordre des gens mariés, et c’est ce qui fait la légitimité de cet ordre. Dans le second âge du monde, le règne a été confié par le Fils à certains de l’ordre des clercs, et c’est ce qui fait la gloire de cet ordre. Dans le troisième âge, le règne sera confié par l’Esprit-Saint à un ou à plusieurs de l’ordre des moines, lequel sera ainsi glorifié. Quand les prédicateurs de cet ordre seront persécutés par le clergé, ils pourront passer chez les infidèles, et il est bien à craindre, ajoutait-on, qu’ils ne passent chez eux pour les mener au combat contre l’église romaine

Eymeric porte : « Quod nultus simplex lionio est idoneus ad instrueiidum homineni alium de spiritiialibus et æternis, nisi... d

1. Quod sacramenta novæ Icgis non durabunt a modo nisi per sex annos. Preger, p. 36.

2. Je n’ai pas besoin de faire remar(|uer aux hébra'isants le curieux contre-sens que l’on commettait ici.

3. « Ordo parvulorum, » allusion au nom des Frères Mineurs. Cf. Salimbene, p. 122.

4. Quod prædicaiores et doctores religiosi, quando infestabuutur a clericis, transibunt ad infidèles; et timendum est ne ad hoctranseant ut congregent eos in prælium contra romanain ecclesiam, jilxta doctrinam beati .loannis, Apoc. xvi. »

JOACIIIM DE FLOUE

» L’intelligence du sens spirituel des Écritures n’a pas été confiée au pape ; ce qui lui a été confié, c’est seulement l’intelligence du sens littéral. S’il se permet de décider du sens spirituel, son jugement est téméraire, et il n’en faut pas tenir compte. Les hommes spirituels ne sont pas tenus d’obéir à l’Église romaine ni d’acquiescer à son jugement dans les choses de Dieu.

D Les Grecs ont bien fait de se séparer de l’Église romaine; ils marchent plus selon l’esprit que les Latins, et sont plus près du salutL Le Saint-Esprit sauve les Grecs, le Fils opère le salut des Latins, le Père éternel veille sur les Juifs et les sauvera de la haine des hommes, sans qu’ils aient besoin pour cela d’abandonner le judaïsme-.

» L’Ancien Testament, œuvre du temps où opérait le Père, peut être comparé au premier ciel ou à la clarté des étoiles; le Nouveau Testament, œuvre du temps où opérait le Fils, peut être comparé i»u second ciel ou à la clarté de la lune; l’Évangile éternel, œuvre du temps où opérera le Saint-Esprit, peut être comparé à la clarté du soleiP. L’Ancien Testament représente le vestibule*; le Nouveau Testament représente le Saint; l’Évangile éternel, le Saint des saints. Le premier a été l’âge de la loi et de la crainte; le second, l’âge de la grâce et de la foi ; le troisième sera l’âge de l’amour. Le premier a été le temps de l’esclavage, le second le temps de la servitude filiale, le troisième sera le temps de la liberté. Le premier a

1. « Quod papa græcus (Nicolas Eymeric : populus græcus) magis ambulat secundum Evangelium (Meyenberg : Spiritum). » Les centuriateurs de Magdebourg ont aussi : « Papa græcus. »

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