Relation, ch. clxxvui
LE BOUDDHISME
Penna, il n’était venu de l’Asie centrale que des fables. Il y a soixante-quinze ans, le bouddhisme était encore l’objet des assertions les plus contradictoires. Pour les uns, Bouddha était un nègre d’Afrique, car il avait les cheveux crépus; pour d’autres, c’était le dieu Odin (Wodan) ; pour d’autres, une divinité planétaire. Certaines ressemblances avec le christianisme égaraient complètement les recherches. Les uns y voyaient la preuve d’une origine nestorienne; d’autres en concluaient que le bouddhisme fut le prototype du christianisme. Un pape, des moines, la confession, des saints, des reliques, des cloches, que fallait-il de plus pour faire croire que les deux religions venaient l’une de l’autre?
Les études dont la Chine et l’Asie centrale furent l’objet au commencement de notre siècle commencèrent à dissiper ces ténèbres. Mais le vrai révélateur fut M. Brian Iloughton Hodgson, résident anglais à la cour du Népal. Fixé par une de ces fonctions qui font d’un employé de la Compagnie des Indes le souverain presque absolu de plusieurs millions d’hommes au centre d’un pays où fleurit encore le bouddhisme, M. Hodgson eut, dès l’année 1821, la pensée de profiter de son séjour à Katmandou pour étudier une doctrine sur laquelle on avait si peu de renseignements. Jusque-là, en effet.
le bouddhisme n’avait été trouvé qu’au Tibet, dans la Mongolie, en Chine, au Japon, dans l’Indo-Chine, en Malaisie et à Ceylan. Un critique pénétrant pouvait déjà soupçonner que le mouvement initial vevait de l’Inde ; mais alors s’élevait une difficulté en apparence insoluble. Si le bouddhisme est originaire de l’Inde, comment l’Inde n’en offre-t-elle plus aucune trace, si ce n’est dans les vallées de l’IIimalaya les plus rapprochées du Tibet, qui sont à peine considérées comme faisant partie de l’Indoustan. Tous les doutes furent levés quand M. Hodgson annonça aux Sociétés asiatiques de Calcutta, de Londres et de Paris l’existence dans les monastères du Népal d’une vaste collection de livres bouddhiques écrits en sanscrit et inconnus dans le reste de l’Inde. Les origines du bouddhisme étaient découvertes; aucun doute ne pouvait rester désormais sur le berceau de ce culte bizarre ni sur la langue qu’il avait parlée en naissant.
Par un acte de haut désintéressement, M. Hodgson voulut faire jouir l’Europe savante des fruits de sa découverte, et, en 1837, il fit don à la Société asiatique de Paris d'une précieuse collection d’ouvrages bouddhiques écrits en sanscrit, que notre Société fit bientôt compléter par des copies exécutées à ses propres frais. Un philologue déjà célèbre à cette
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époque par son génie critique, M. Eugène Burnouf, crut que la meilleure manière de reconnaître la pensée généreuse du donateur était de faire connaître le contenu de ces précieux volumes. Pour atteindre ce but , il résolut de publier un des livres, en l’accompagnant d’un commentaire et en le faisant précéder d’une introduction, dans laquelle il exposerait l’histoire et les dogmes du bouddhisme. Il choisit à cet effet le Lotus de la bonne loi, le plus caractéristique peut-être des livres canoniques du Népal. Mais, en rédigeant l’introduction qui devait précéder la traduction , il s’aperçut que cette introduction devenait l’ouvrage principal et ne pouvait môme* se renfermer en un volume. Ce fut ainsi que parut, en 1844, le premier volume de VlnlroducHonTi l'histoire du bouddhisme indien, chef-d’œuvre de science et d’esprit philosophique, dont l’apparition fait époque dans l’histoire des religions. M. Burnouf y expliquait, avec une admirable clarté, l’origine du bouddhisme et ses vicissitudes. La doctrine était exposée d’après les textes du Népal, qui ont servi de type pour les livres du Tibet, de la Mongolie et de la Chine. Un second volume devait compléter l’œuvre, en exposant le bouddhisme du Sud, d’après les livres palis de Ceylan, devenus types pour l’Indo-Chine et
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la Malaisie. En môme temps, devait paraître la traduction du Lotus, depuis longtemps achevée, avec les mémoires qui n’avaient pu trouver place dans V Introduction. Hélas! une mort prématurée devait, en privant la France d’une de ses gloires, interrompre cette noble série de travaux. L’illustre indianiste revoyait les dernières feuilles du Lotus, quand il ressentit les premières atteintes du mal qui allait l’emporter (mai 185^).
Eugène Burnouf travaillait avec une si excellente méthode, que ses travaux, même inachevés, devaient rester la pierre angulaire des recherches faites après lui. Ce grand maître affirmait avec une extrême réserve. Il avait une' crainte perpétuelle d’imposer ses opinions et d’exercer, par l’ascendant de ses affirmations, une de ces surprises peu conciliables avec l’amour de la vérité. Aussi V Introduction et le Lotus conservent-ils au bout de trente ans toute leur valeur. Par les conseils de Burnouf, un de ses élèves les plus laborieux, M. Foucaux, publiait, vers le même temps, d’après la version tibétaine, la traduction française du Lalitavistara ou Vie légendaire de Çakya-Mouni. La plus solide assise de l’histoire du bouddhisme était posée. Il restait seulement à expliquer les apparentes incohérences qui provoquèrent d’abord de si légitimes étonnements.
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Quatre choses, en apparence difficiles à concilier, résultaient de cette première série de travaux, entrepris avec tant de suite et de jugement. D’abord, une légende pleine de charme et, si l’on ose dire, de piété ; — puis, une révolution religieuse, laquelle conserve toute son importance, quelque opinion qu’on ait sur la personnalité du fondateur ; — puis, une philosophie nihiliste, dont on ne voyait pas le lien avec les miracles d’abnégation quelle a produits; — enfin, une savante organisation religieuse, qui est devenue, au moyen âge, pour l’Asie centrale, ce que le christianisme fut pour l’Europe barbare, c’est-à-dire un principe supérieur de moralité et de civilisation. Sur ces quatre points, beaucoup de lumières nouvelles ont été répandues; rien, cependant, n’est venu modifier profondément ce qu’avait entrevu du premier coup le génie de Burnouf.
Les livres qui- se donnent comme représentant la vie elles enseignements du Bouddha sont de deux sortes: les soulras simples du Sud, les soutras développés du Nord. Les soutras simples ont une
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apparence historique qui séduit au premier moment. Tout s’y passe dans l’Inde et dansun lieu déterminé. Çakya y enseigne quelques disciples, désignés par leur nom, dans le jardin d’un certain Anatha-Pindika. Il y a des discussions ; on sent que la doctrine nouvelle rencontre encore de l’opposition et qu’elle a besoin de faire ses preuves. Dans les soutras développés, au contraire, tout se passe devant un auditoire fabuleux de bodhisattvas imaginaires comme les mondes d’où ils viennent. 11 n’y a plus personne à convertir; tout le monde le croit. Au lieu de disciples réels, on a devant soi des myriades d’êtres aux noms impossibles à prononcer. Dans les soutras simples, il n’y a ni magie, ni merveilleux extravagant, ni bouddhas célestes. Le cadre y est vraisemblable et borné. Dans les soutras développés, tout est poussé à d’absurdes hyperboles. Une arithmétique fantastique se joue dans des nombres composés de l’unité suivie de cent quarante zéros. Des cortèges de bodhisattvas en nombre égal aux grains de sable d’une myriade de cent mille millions deGanges sortent tous ensemble des fentes de la terre pour écouter Çakya. ün dirait une construction tout en l’air, un château dans les nuées. Comme le haschisch, ces rêves luxuriants suppriment le temps et l’espace. A l’ennui extrême qu’ils produisent d’abord succède bientôt l’assoupissement.
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L’exposition du Lotus dura, nous assure -t- on, soixante moyens kalpas, durant lesquels le boclhisattva fut assis sur le même siège, le corps comme la pensée complètement immobile. Tous les êtres cependant l’écoutaient sans que nul d’entre eux éprouvât la moindre fatigue ni de corps ni d’esprit. Si les auteurs de ces étranges récits ont voulu composer un puissant narcotique, avant-coureur du nirvana, il faut avouer qu’ils ont parfaitement réussi.
La Lalitavistara est sûrement le plus curieux dans la série des écrits qui nous présentent les Aôx'itvTu ü du Clirist athée de l’Inde. Cet
Évangile du nihilisme, qui offre avec l’Évangile de Galilée quelques ressemblances frappantes et des contrastes plus sensibles encore , nous est bien connu, grâce à la belle publication de M. FoucauxL Nous allons en exposer la trame, en arrachant à pleines mains les paillettes d’or qui la surchargent. On verra tout d’abord que ce n’est pas avec la naïveté vraiment enfantine des Évangiles canoniques, mais bien avec les longueurs puériles des Évangiles apocryphes de l’Enfance % que la biographie prétendue du sauveur hindou peut être comparée. Les Évangiles canoniques ont au plus
1. Rgija-Tcher-Rol Pa ou Développement des jeux, Paris, 18i8. “2. Voir surtout l’épisode de Bouddlia à l’école d’écriture.
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haul degré l’arl qui manque à l’Inde, l’art de savoir s’arrêter dans la voie de l’exagération. Ivre de surnaturel, égarée par le goût dangereux qu’elle a de jouer avec l’infini et de se perdre en de folles énumérations, l’Inde pousse à l’extrême sa chimère, et viole ainsi la première règle de la fantaisie religieuse, qui est de délirer avec mesure et de feindre selon les analogies d’une certaine vérité.
Le bodhisattva, mûr pour la délivrance, parvenu à l’avant-dernière de ses pérégrinations temporelles, demeure dans le ciel des dieux Touchitas, oû ses mérites l’ont conduit au rang suprême. Des millions de bouddhas antérieurs, de dieux, de génies, lui rendent hommage. Mais cela ne lui suffit pas; dans son désir d’arriver à l’intelligence suprême, il se prépare à revêtir la nature humaine, la seule sous laquelle on devienne bouddha. Le terme de la descente est fixé à douze années. Les dieux, apprenant que le bodhisattva va entrer dans le sein d’une mère, vont dans l’Inde, sous forme de brahmanes, consulter les Védas. Ils y voient que le bodhisattva sera en naissant doué des trente-deuxsignes du grand homme, et sera nécessairement roi ou bouddha. A cette nouvelle, un grand nombre d’ermites s’élèvent dans le ciel jusqu’à la région du feu et sont consumés.
Avant de descendre du ciel, le bodhisattva se livre
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aux quatre granth examens pour savoir où il doit naître. Les dieux passent en revue les seize familles royales de l’Inde; mais dans chacune ils trouvent des défauts; le bodliisattva énumère les signes auxquels on reconnaîtra la famille privilégiée. Celle de Çakya réunit seule toutes les conditions voulues.
Avant de quitter le ciel, le bodliisattva adresse aux dieux ses dernières recommandations, et les engage à le suivre pour arriver avec lui à la délivrance finale. Les dieux embrassent ses pieds en pleurant; il les console, leur disant qu’après lui Maitreya leur enseignera la loi. Le bodliisattva demande sous quelle forme il doit entrer dans le sein de sa mère. Plusieurs formes de dieux et de génies lui sont proposées; un dieu lui apprend que le Rigvéda indique la forme d’un jeune élépliant blanc; c’est celle qu’il adopte.
Huit signes, cependant, apparaissent dans le parc de Çakya, présageant un grand événement : les oiseaux de l’Himalaya viennent se percher sur les balustrades, tous les arbres se couvrent de fleurs, les étangs de lotus; l’huile et le beurre, quoique employés en abondance, ne diminuent pas; les trombones, les théorbes, les cymbales rendent sans être touchés des sons harmonieux ; une lumière pure, produisant le bien-être du corps et de l’ûme, se répand
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de toutes parts. La reine Maya-Dévi, par un pressentiment de sa destinée, vient demander la permission au roi de se livrer aux austérités, à la retraite, et de faire d’abondantes aumônes. Le roi y consent. Cependant les dieux et bodhisattvas de tous les univers se préparent à accompagner le bouddha. Une splendeur infinie éclaire les mondes ; tous les êtres éprouvent des sentiments doux et bienveillants; toutes les soulTrances sont suspendues, les supplices de l’enfer interrompus ; des millions d’instruments se font entendre dans l’espace; des centaines de millions de dieux, avec la tête, les bras, les épaules, soutiennent le char du bodhisattva.
La reine rêvait endormie sur sa couche. Le bodhisattva entre dans son sein par le liane droit, pendant qu’elle voit en songe le mystère qui s’accomplit. Elle se lève, remplie d’un bien-être inconnu, et va communiquer sa joie au roi. Les dieux olfrent leur demeure pour que Maya y passe, sans être troublée, le temps de sa grossesse. Le roi fait construire un palais exprès pour elle. Par un miracle. Maya apparaît en même temps dans la demeure des dieux.
Le bodhisattva, dans le ventre de sa mère, était toujours plongé dans la méditation, assis les jambes croisées. Sa mère le voyait dans son sein; elle ne
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sentit ni pesanteur ni désirs ; elle n’eut pas de mauvais rêves; elle ne vit rien dont la forme, le son, l’odeur, le goût ne fussent agréables. Pendant ce temps, la population de Kapilavastou fut vertueuse et heureuse; elle vécut dans l’innocence et le plaisir.
Le moment de la naissance de Bouddha approche. Toutes les fleurs ouvrent leur calices; de jeunes arbres à fruit s’élèvent de toutes parts; des lionceaux accourent de l’IIimalaya et font le tour de Kapilavastou, sans nuire à personne. Les enfants des dieux, parés de ceintures, apparaissent dans l’appartement des femmes, allant et venant de côté et d’autre; les femmes des Nagas, laissant voir la moitié de leurs corps, apparaissent, s’agitant dans les airs; dix mille filles des dieux, tenant à la main des éventails de queue de paon, se montrent arrêtées dans le ciel; dix mille urnes, pleines de parfums, apparaissent faisant le tour de la cité de Kapilavastou; dix mille filles des dieux, portant des parasols, des étendards, des bannières, apparaissent immobiles ; cent mille jeunes filles des dieux, portant des conques, des tambours, des tambourins, apparaissent immobiles. Tous les vents retiennent leur souffle, les fleuves et les ruisseaux s’arrêtent ; le feu ne brûle plus; aux galeries, aux palais, aux terrasses, aux arceaux des portes, se voient suspendus
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des chapelets de perles, des milliers de pierres précieuses; les corneilles, les hiboux, les vautours, les loups, les chacals cessent leurs cris; il ne s’élève que des sons harmonieux ; des parasols, grands et petits, se déploient de tous les côtés dans les airs ; les timbales du ciel rendent des notes profondes; les points élevés et les points bas de la terre se mettent au même niveau, tous les dieux des bois, sortant à demi leur corps du feuillage, apparaissent immobiles et inclinés.
La reine cependant s’avance dans le jardin de Loumbini; elle va de bosquet en bosquet, regardant un arbre vert, puis un autre. Un arbre s’incline et la salue. La reine, ayant étendu son bras, saisit une branche, et, regardant le ciel avec grâce, fait un bâillement et reste immobile. Le bodhisattva sort de son sein droit sans la blesser. Indra et Brahma le reçoivent dans leurs bras. Un immense lotus perce la terre pour lui servir de berceau. Un fleuve d’eau froide et un fleuve d’eau chaude accourent pour le laver; un parasol descend du ciel pour le couvrir.
Lui, cependant, assis sur son lotus, il considère attentivement les quatre points de l’espace, avec le coup d’œil d’un grand homme. 11 voit les millions de mondes, les dieux, les hommes. 11 annonce qu’il est venu pour sauver les êtres et répandre sur tous
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la pluie du grand nuage de la loi. Alors tous les êtres sentent leurs pores frissonner. Un déluge de fleurs, de guirlandes, de parures et de poudres odorantes remplit l’espace; une lumière de cent mille couleurs, produisant le bien-être dans le corps et dans l’àme, se répand parmi les mondes. La passion, la haine, l’ignorance, l’orgueil, la tristesse, l’abattement, la crainte, l’envie sont éloignés du cœur de tous les êtres. Des bruits de danse se font entendre de toutes parts.
C’est une loi que la mère d’un bodhisattva meure sept jours après la naissance de son fils, parce que, le voyant si beau, au moment où il se ferait religieux pour se dévouer au salut des créatures, son cœur se briserait. Maya-Dévi expire, en effet, au milieu des apsaras, qui s’empressent autour d’elle, et va renaître parmi les dieux. Le roi visite avec son fils cinq cents Çakyas avant de rentrer au palais. Tous offi’ent leur demeure à l’enfant qui, en se multipliant, leur fait croire qu’il va demeurer chez chacun d’eux. Toutes les femmes aspirent à le soigner. Sa tante, la vénérable Pradjapati est préférée; huit nourrices sont choisies pour le porter, huit pour l’allaiter, huit pour le laver, huitpour l’accompagner dans ses jeux.
Un épisode rappelle, à part l’harmonieuse brièveté, l’épisode du vieillard Siméon, dans l’Évangile de Luc. Un grand solitaire, demeurant sur les lianes de
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rilimalaya, et possédant les cinq sciences transcendantes, à la vue de ces apparitions merveilleuses, devina (jue le grand diamant était apparu. Avec son œil divin, il vit dans la ville de Kapilavastou l’enfant adoré de tous les mondes. Il s’avança à travers les airs et s’arrêta à la porte du roi. Le roi le reçut avec respect ; « O solitaire, lui dit-il, je ne me souviens pas de vous avoir déjà vu. Qui vous amène ici, et que désirez-vous? » Le solitaire répondit : « Grand roi, il vous est né un fils, et je suis venu ici pour le voir. » Le roi lui dit : « Grand solitaire, l’enfant sommeille ; attendez un peu qu’il soit levé ! — Grand roi, reprit le solitaire, de pareils hommes ne sommeillent pas longtemps. » Le bodhisattva, en effet, fit voir qu’il était éveillé; le roi, le prenant doucement dans ses bras, l’apporta au solitaire, qui, voyant que son corps était parfait, qu’il possédait les trentedeux signes du grand homme et les quatre-vingts marques secondaires, joignit les mains, baisa les pieds de l’enfant, le prit sur sa poitrine et resta pensif. En le voyant pleurer et soupirer, le roi contrarié lui dit : «0 solitaire, pourquoi répandez-vous ainsi des larmes ! — Grand roi, ce n’est pas à cause de cet enfant que je pleure; il n’y a pas en lui le moindre vice. C’est sur moi-môme que je pleure. Grand roi, je suis vieux et cassé, et ce jeune prince
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revêtira extérieurement l’intelligence parfaite et accomplie de Bouddha. Aux êtres que dévore le feu de la passion, de l’envie et du trouble, il rendra le calme. Les êtres retenus dans les filets de la vie émigrante, et qui sont resserrés dans les liens de la corruption, il les délivrera de leurs entraves. De même, grand roi, que la fleur du figuier apparaît bien rarement dans ce monde, de même les bouddhas n’apparaissent qu’après des centaines de millions de kalpas. Cet enfant fera passer à l’autre rive des centaines de millions d’êtres. Et moi, je ne verrai pas cette perle des bouddhas. Grand roi, voilà pourquoi, dans ma tristesse, je pousse de longs soupirs. »
La même suavité d’imagination, la même prolixité de style servent à couvrir de fleurs, mais de fleurs aux parfums quelque peu soporifiques, les récits relatifs à l’entrée du Bouddha dans sa carrière de Sauveur. Au fond de l’appartement des femmes, il courait risque d’oublier sa mission; les dieux, pour la lui rappeler, changent les accords des concerts en exhortations à délivrer le monde des douleurs et de la mort. Dans une promenade, la vue d’un vieillard décrépit, d’im malade et d’un mort le convainc de la vanité de toute chose. La rencontre d’un solitaire, arrivé au calme parfait, le déter-
mine à embrasser la vie religieuse. Les obstacles s’amoncellent devant lui. Les funestes pressentissements de Gopa, sa fiancée, les mauvais rêves de la jeune fille, la vision qu’elle a d’une nature en désordre, donnent l’éveil au père; celui-ci recommande aux femmes de redoubler leurs séductions auprès de son fils pour l’empêcher de songer à l’humanité; mais l’intérêt des êtres l’emporte. Les dieux et les génies s’entendent pour plonger la ville dans le sommeil et ouvrir les portes au jeune prince. Çakya monte à minuit sur la cime du palais et voit les dieux qui l’attendent. Au même instant, l’astre qui a présidé à sa naissance se lève. Reconnaissant à ce signe que l’heure est venue, il s’échappe; conduit par les dieux; il est déjà loin quand le jour paraît.
Jusqu’ici, beaucoup de traits ont rappelé la légende de Krichna. Le récit de la vie solitaire du jeune Çakya est bien propre au bouddhisme. Le fugitif se met sous la direction d’ascètes renommés, dont aucun ne peut le satisfaire. S’apercevant que tous font fausse route, il prend la résolution de n’en imiter aucun. Pendant dix ans, ses austérités sont extraordinaires; il devient si maigre que les dieux effrayés craignent qu’il ne meure. Ils préviennent sa mère, qui vit parmi eux. Elle se rend près de Çakya,
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qui la reconnaît à peine, tant il est affaibli ; cependant il la console. Les gens du voisinage le prennent pour un esprit du cimetière. Le démon, voyant ses austérités, cherche à le tenter. Le bodhisattva repousse tous les assauts du séducteur; mais, s’apercevant que l’épuisement du corps n’est pas la voie de l’intelligence, il se dispose à prendre une nourriture abondante. Dix jeunes villageois lui donnent à manger, et il reprend toute sa beauté. Il se fait un vêtement avec un linceul. Il se baigne dans la Nairandjana; les dieux jettent sur lui toute sorte de fleurs et de parfums.
Arrivé à Bodhimanda, Çakya, se rappelant que tous les bouddhas antérieurs se sont assis en ce lieu sur un tapis de gazon, au pied de l’arbre de l’intelligence, s’assied, et, se tournant vers l’Orient, fait vœu de ne pas se lever sans être arrivé à l’intelligence parfaite. Tous les arbres, toutes les montagnes du monde, s’inclinent du côté de Bodhimanda. Tous les enfants qui naissent ce jour-là sommeillent la tête tournée du côté de Bodhimanda. Çakya subit une dernière attaque de la part des démons; leurs projectiles se changent en fleurs. On le somme de produire des témoins de ses actions vertueuses ; la terre lui rend témoignage. Le démon a des filles capables de mettre la vocation d’un ascète aux plus dange-
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reuses épreuves ; il les excite à essayer contre le jeune saint les trente-deux magies des femmes. Le bodhisattva leur démontre, par des arguments inflexibles, qu’elles ne sont qu’une illusion et que les qualités du désir ne sont pas des qualités.
Désormais libre de ce qui arrête la pensée, le solitaire royal avance de méditation en méditation. Dans la première, il élimine les désirs ; dans la seconde, il supprime les œuvres et le jugement: dans la troisième, il atteint l’indifférence mystique, en conservant le souvenir; enfin, dans la quatrième, il écarte toute personnalité et entre dans la pensée pure, exempte de toute variation. Trois filles du démon essayent encore, contre l’avis de leur père, de séduire le bouddha, qui, sans même prendre garde à elles, les change en vieilles décrépites. Leur père les engage à confesser leur faute au bouddha, qui leur pardonne et les ramène à leur première beauté.
Çakya perçoit alors d’une seule vue toutes ses existences antérieures ; il remonte aux causes de la maladie et de la mort, et reconnaît que le seul moyen d’y mettre un terme est d’anéantir la naissance et l’existence personnelle. Devenu maître des éléments de la vie, il s’écrie : « C’est ainsi que je mettrai fin à la douleur; » et il entra dans le nirvana. A l’instant, tous les êtres ressentirent un bien-être infini ; toutes
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les régions du monde furent remplies d’une lumière qui apaisa toutes les souffrances; les timbales des dieux retentirent dans l’air; la terre trembla des six manières qu’elle a de trembler; tous les bouddhas éclatèrent en cris de joie des dix points de l’espace. Çakya prononça ces paroles : « Le solitaire, comme l’oiseau, né de l’œuf, a brisé sa coquille. J’ai atteint la loi de l’immortalité, profonde, calme, exempte de trouble, lumineuse, en dehors de l’idée. Silencieux, je demeurerai à l’ornbre des bois, dans la profondeur de ma propre nature. Ici-bas, aucune substance n’existe. Pour qui connaît la cause et les effets successifs, il n’y a ni être ni néant. »
La philosophie religieuse qui pénètre cet Évangile bizarre est plus faite encore que l’Évangile lui-même pour étonner les personnes peu au courant des choses de l’esprit humain. « L’amour, le sacrifice, l’offrande n’ont aucune réalité; les actions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, n’ont aucun résultat; ce monde-ci n’existe pas; le monde futur n’existe pas davantage; il n’y a pas d’êtres qui soient le produit
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d’une naissance surnaturelle. Quand l’homme, ce composé des quatre cléments, a fait son temps, la terre retourne à la masse delà terre, l’eau à la masse de l’eau, le feu à la masse du feu, le vent à la masse du vent; les organes des sens remontent dans l’éther; quatre hommes, avec la bière, ce qui fait cinq, s’en vont emportant le mort, aussi loin que l’ordonnent les stances sur la crémation des cadavres ; les os deviennent d’un blanc sale, les bonnes œuvres périssent dans les flammes du bûcher. Ceux qui soutiennent l’opinion qu’il existe quelque chose, ignorants et sages, se décomposent et sont anéantis après la mort. Il n’y a ni meurtrier, ni instigateur du meurtre, ni être écoutant, ni être parlant, ni être connaissant, ni être instruisant. Quand un homme avec un glaive abat une tête, il n’y a pas là un être qui en prive un autre de la vie ; seulement, dans l’intervalle des corps, le glaive rencontre un espace vide b »
Est-ce là une étrange dérision? Est-ce la négation poussée à l’extrême, en vue d’effrayer la conscience humaine et de la ramener à la foi? L’un et l’autre. Le bouddhisme se plaît au jeu des contradictions; le Bouddha est venu délivrer les hommes des fausses imaginations, en leur apprenant que rien n’existe.
1. Extrait du Samanna pliala sutta, dans Burnouf, Lotus de la bonne toi, p. 456-457.
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c( De même qu’à un homme endormi, qui, troublé par de mauvais rêves, pousse des cris, ses parents et ses amis crient: « N’aie pas peur, n’aie pas peur »; de même les bouddhas bienheureux enseignent la loi aux créatures troublées par les quatre espèces de fausses imaginations. « Il n’y a, » leur disent-ils, « ni homme, ni femme, ni créature, ni vie, ni esprit, » ni personne; ces conditions n’ont aucune réalité; » toutes sont le produit de l’imagination ; toutes sont » semblables à une illusion, semblables à un songe, » semblables à quelque chose de factice, semblables » à l’image de la lune réfléchie dans l’eau. » Les créatures, après avoir entendu cet enseignement, voient toutes les conditions dégagées de passions; elles les voient dégagées de l’erreur, n’ayant pas de nature propre. Avec leur pensée se reposant sur l’espace, ces créatures, comme si elles avaient fait leur temps, entrent d’une manière complète dans le domaine du nirvana, où il ne reste aucune trace de l’agrégation des éléments constitutifs de l’existence >. »
« S’étant élevé complètement au-dessus de l’idée de forme, l’idée de résistance ayant disparu pour lui, ne concevant plus l’idée de diversité, le religieux, après avoir atteint la région de l’infinité en
1 . Extrait du Vinaija Sutra, dans Burnouf, Introduction à l'hist. (lu buddb. indien, p. 5i5.
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espace, où il se dit: « L’espace est infini, » s’y arrête. — S’étant élevé complètement au-dessus de la région de l’infinité en espace, après avoir atteint à la région de l’infinité en intelligence, où il se dit : « L’intelligence est infinie, » il s’y arrête. — S’étant élevé complètement au-dessus de la région de l’infinité en intelligence, ayant atteint à la région où il n’existe absolument rien, et où il se dit ; « Il n’existe » absolument rien, » il s’y arrête. — S’étant élevé complètement au-dessus de la région où il n’existe absolument rien, ayant atteintà la région où In’y a ni idées ni absence d’idées, il s’y arrête. — S’étant élevé complètement au-dessus de la région où il n’y a ni idées ni absence d’idées, ayant atteint à la cessation de l’idée et de la perception, il s’y arrête *. » Alors l’ascète n’est pas plus pensant que non pensant; il est neutre à l’égard des idées, comme à l’égard de l’absence d’idées.
« L’homme qui marche dans la perfection de la sagesse ne doit pas s’arrêter à la forme, non plus qu’à la sensation, non plus qu’à l’idée, non plus qu’aux concepts , non plus qu’à la connaissance . Pourquoi cela? C’est que, s’il s’arrête à la forme, il marche dans la croyance que la forme existe, il ne marche pas dans la perfection de la sagesse. Et de