Mater quasi fratrum erat
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saint Pierre, en lui confiant son Église, qu’à saint Jean, en lui confiant sa mère? » Aldobrandini, qui était du patrimoine de saint Pierre, plaida pour Pierre; le Suédois plaida pour Jean. Les frères mineurs, comme on devait s’y attendre, décriaient fort cette petite société, où ils n’étaient pas admis. Ils ne s’interdisaient même pas tes calomnies, et leur mauvaise humeur contre Christine s’exprimait de toutes les manières. Celle-ci, sans avoir jamais appartenu même comme tertiaire à l’Ordre de saint Dominique, était néanmoins affiliée à l’ordre par des lettres de confraternité; elle y avait ses confesseurs, ses confidents; elle était dès lors virgo devota ordinis Prœdicatorum.
Ces relations, qui firentévidemment le honheurde deux âmes simjiles, ont fourni à Pierre des tableaux frappants de vérité et qui ne manqueraient pas de charme, si, trop souvent, des détails d’un matérialisme choquant n’interrompaient les effusions d’une spiritualité à laquelle on est parfois tenté de dire :
Fallu te incaïUam pietas tua.
L’affection tendre de ces saintes personnes, la naïveté avec laquelle elles avouent le plaisir qu’elles ont à se trouver ensemble et les rares qualités qui les rendent aimables les unes aux autres, les petits cadeaux
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qu’elles se font ne rendent que plus pénibles à lire les passages consacrés à des méfaits sataniques, toujours ridicules, et qui montrent chez le bon frère Pierre un manque complet de goût et de tact. On s’étonne qu’une jeune fille aussi accomplie que Christine ait pu trouver dans son imagination ces horribles tableaux. Tantôt c’est un immonde crapaud qu’elle sent monter lentement sous sa robe, qui se réchauffe sur sa poitrine, applique ses hideux baisers sur ses seins, enfonce ses griffes dans sa chair; elle l’écarte en passant sa main entre lui et sa poitrine; la bête tombe à terre en faisant le bruit creux et sourd d’une vieille chaussure crevée. Tantôt il lui semblait que ses aliments se changeaient en araignées, en crapauds; elle sentait le froid de ces animaux dans sa bouche; elle vomissait. A diverses reprises, elle crut qu’un serpent se glissait dans son corps, s’insinuait dans toutes les parties, lui dévorait les entrailles. Une fois, celadurahuitmortellesjournées, qui furent l’équivalent d’un purgatoire. Le plus cho- ({uant de ces épisodes est sûrement celui qui amena pour la neuvième fois Pierre de Dace à Stommeln. Aucune plume ne voudrait plus transcrire ces pages, que le bon Bollandus a copiées d’une main impassible. D’autres épreuves, d’une nature plus délicate, sont racontées avec une touchante simplicité. Dans ces
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Ames étrangères à notre éducation raffinée, des sentiments doux et purs allaient fort bien à côté de grossièretés que personne maintenant n’essayerait d’excuser.
Le plus souvent, Christine cachait ses stigmates et témoignait du mécontentement quand on lui en parlait. Pierre était avide de les voir et saisissait les moments où les mains de son amie sortaient de ses voiles pour les apercevoir à la dérobée . Ils avaient d’ordinaire l’aspect de cicatrices rougeâtres, de la largeur d’un esterlin, sans profondeur, variant de grandeur. D’autres fois, ils ressemblaient à des croix rouges ornées de fleurs. Quelquefois on eût dit une croix principale, des bras de laquelle naissaient deux autres plus petites. D’autres fois, enfin, la paume de la main montrait autour de la blessure centrale quinze taches rougeâtres, distribuées symétriquement. Les pieds offraient des blessures analogues et saignaient fréquemment. Enfin le front et le cœur présentaient aussi l’impression sanglante des plaies du Christ. A la vue de ces merveilles, la dévotion de frère Pierre éclatait en larmes, en cris d’enthousiasme, et quelquefois il employait des fraudes innocentes pour se procurer et procurer aux autres le spectacle qui le ravissait ; « Un sentiment intérieur m’assurait, dit-il, que l’affection que j’avais pour
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Christine venait du ciel. » Un jour qu’il dut la porter entre ses bras dans une de ses épreuves, il ressentit une douceur qu’il n’avait jamais éprouvée jusque-là.
Ces délices spirituelles eurent leur fin vers Pâques de l’an 1269. Pierre de Dace reçut alors de ses supérieurs l’ordre de partir pour Paris, afin de continuer ses études de théologie. Échard fait remarquer qu’il dut y avoir pour maître saint Thomas d’Aquin. Pierre, en tout cas, ne perdit pas un moment, à Paris, le souvenir de son amie. Ce fut l’origine d’une correspondance qui s’étend du 10 mai 1269, jour de l’arrivée de Pierre à Paris, jusqu’au 27 juillet 1270, jour de son départ, et qui peut passer pour un des documents les plus curieux qui nous soient parvenus sur les détails intimes de la vie mystique au XIII" siècle. Conservée par Pierre de Dace lui-même et par les amis de Christine à Stommeln,puis portée avec le corps de la bienheureuse à Juliers, elle y fut plus tard copiée par Bollandus. Christine, à cette première époque, empruntait pour écrire la plume de son confesseur, Gérard de Griffon. Elle dictait sans doute en allemand. Le latin de ces lettres est simple et tout à fait différent de celui de Pierre de Dace. Des expressions telles que mille bene valele ne sauraient être d’un latiniste aussi recherché que l’était Pierre.
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La séparation avait été cruelle. La première lettre que Pierre écrit à son amie est un morceau touchant, malgré les afféteries de rhétorique pieuse qui la déparentL 11 hésite à dire ce qu’il sent, parce qu’il ne peut l’exprimer, et peut-être parce qu’il ne le doit pas. Le souvenir du passé le remplit de tristesse*. 11 lui rappelle les larmes qu’elle versa lors de son départ. 11 regrette d’avoir trop cédé à la timidité, de ne pas lui avoir dit plus longuement adieu, de ne pas l’avoir saluée familièrement une dernière fois.
Les réponses de Christine sont pleines de cœur. Plie avait toujours espéré qu’il l’ensevelirait de ses mains. Elle avait encore à lui faire beaucoup de confidences. Son état est plus déplorable que jamais. Elle ne pense jamais à lui sans larmes ; elle est sûre de sa fidélité ; sa seule consolation est d’entendre lire ses lettres, qu’elle garde toutes soigneusement jusqu’à son retour. Elle ne peut voir sans tristesse frère Maurice, qui l’accompagnait quand il vint pour
1. Carissiniæ in Virginis filio virgini Christi Christinæ, in visceribus carilatis in Spiritu Sancto in æternum dilectæ. Acta SS., vol. cité, p. 291), 300.
2. Quuni niihi in mcinoriam venerunt dies prætcriti in quibus in
donio Dei ambulabamus, quando interduin, licet raro et modice
a b ubertate donius Dei inebriabaniur et torrente voluptatis potabaniur O coinmutatio lacrymosa, tædiosa, laboriosa Ibid.
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la dernière fois à Stommeln. Elle aussi ne sut à ce moinent-là dire ce qui était dans sa pensée. Personne ne le remplacera jamais près d’elle. Ce dont elle le supplie par-dessus tout, pour l’amour de Dieu, c’est que, s’il quitte ce monde, il ne l’y laisse pas plus longtemps en exil.
Les v% viii% IX® et x® lettres du recueil sont de beaux morceaux de littérature mystique. Pierre essaye de prouver que leur affection réciproque n’a et ne doit avoir que Dieu pour objet. Cette mysticité n’empêche pas les effusions les plus tendres : « Je ne puis tout dire, ajoute Christine; vous savez combien je rougis facilement*. » Pierre la reprend doucement de ces mots : Conqueror vobis de absentia Dilecti ; ce qui ne l’empêche pas de se livrer aux plus vifs transports d’une métaphysique amoureuse ^
Des lettres de frère Gérard, de frère Maurice, du curé de Stommeln se mêlent à ces confidences et en augmentent l’intérêt. De petits cadeaux, parfois d’une nature bien naïve, bien personnelle, sont échangés entre ces pieuses personnes. L’aimable
1. Vobis sicul milii est in corde non possuin, propter erubescentiam quam scilis in me esse, intimare. Ibid. p. 307.
2. Hoc ideo dico quia non soluin ddigere sed et diligi me sentio. Conjicio enim de quo exierit caritatis fervore et quo continebatur vcrecundiæ virginalis pudore, ac si hoc sit quod dicitur ; Absque eo quod intrinsecus latef. Ibid., p. 311.
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Ililla van den Berglie et la vieille aveugle Aléide figurent sans cesse. Maurice apprend à Pierre les commérages de la cure. Tout cela se passe sous les yeux des supérieurs, qui, loin d’y trouver à redire, n’écrivent jamais à Pierre que pour lui parler de celle qu’ils ajtpellent « voire bien-aimée Christine » . Pierre redouble alors les beaux effets de son style artificiel, chargé d’assonances et de colifichets, qui ne l’empêchent pas d’être vrai et plein d’onction. La dernière lettre qu’il écrit de Paris sur l’état de son Ame est une des meilleures pages à lire pour se représenter la vie religieuse du xiiP siècle. 11 trouve à Paris des modèles de parfaits religieux; mais il éprouve de grandes sécheresses; c’est seulement en disant la messe qu’il a des joies sensibles et qu’il retrouve « sa vierge » : Tune nova pvogenies cœlo demillitur alto ; tune redit el virgo. Heu mihi ! dilectissima, guul dixi et quid memini ! On rappelle involontairement ce que Fénelon disait de saint Augustin : « Je n’ai jamais trouvé qu’en lui seul une chose que je vais vous dire : c’est qu’il est touchant, lors même qu’il fait des pointes. »
Vers Pâques 1270, Pierre fut rappelé par ses supérieurs à Cologne. 11 essuya divers retards et ne revit Stommeln que le 13 août. Son séjour ne devait d’abord y être que très court ; mais divers incidents,
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qu’il regarda comme providentiels, le prolongèrent. Ses rapports avec Christine eurent le même caractère de naïveté et d’abandon. Christine subvenait à ses dépenses et avait économisé huit sous de Cologne pour lui acheter une tunique, dont il avait grand besoin. Le diable les vola. Le 29 septembre, Pierre fit une dernière visite à Stommeln. « Frère Pierre, lui dit Christine, puisque tu vas me quitter, laissemoi te demander un secret intime. Si tu le sais, dis-moi la cause de notre mutuelle affection. » Pierre, étonné, hésita, et répondit vaguement : « Dieu est l’auteur de toute affection, de toute intimité. — Non, dit-elle, j’ai des doutes sur celle réponse. Je te demande si tu n’as pas reçu sur ce point quelque indication, quelque grâce particulière. » Pierre, embarrassé, garda le silence. Christine ajouta : « Je sais que proche est le moment de notre séparation et de ma désolation ; c’est pourquoi je vais te révéler un secret que sans cela je ne te manifesterais pas L Vous souvenez-vous que, quand vous vîntes la première fois me voir, avec frère Walter, de bonne mémoire, vers le crépuscule, quand je vous vis d’abord, je fis placer entre vous et moi un coussin, sur lequel je m’inclinai ? — Je m’en souviens. —
I . Nous avons conservé les vous et les tu, comme ils s’entremêlent dans l’original.
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En ce temps-là, le Seigneur m’apparut, et je vis mon bien-aimé, et je l’entendis me dire : « Christine, » regarde attentivement l’homme près de qui tu es » inclinée, car c’est ton ami, et il le sera toujours. » Sache de plus qu’il demeurera à côté de toi dans la » vie éternelle. » Et voilà la cause, frère Pierre, pour laquelle je t’aime et suis si intime avec toi. Je te révèle cela en ce momen*, et ne l’ai point fait jusqu’ici, car nous allons bientôt être séparés corporellement l’un de l’autre, et je ne sais si nous nous reverrons encore dans cette vie. Je te dis donc cela, pour que tu puisses en tirer la consolation. »
Le départ eut lieu le lendemain. Toute la petite société de Stommeln accompagna le bon Suédois sur la route. Le récit que Pierre nous a fait de la séparation est plein de naturel. Son compagnon. Suédois comme lui, était touché jusqu’aux larmes. Il fut, à partir de ce jour-là, le dévot de Christine, et donna à la béate ses patenôtres, qu’il portait sur sa personne depuis quatre ans.
A diverses reprises, Pierre avait demandé à Christine de mettre par écrit le récit de ses états intérieurs et de ses épreuves. Elle l’avait fait, se servant pour cela de la plume du curé de Stommeln. En partant, elle remit le cahier à Pierre, qui l’emporta avec lui. Ces espèces de confessions, qu’il destinait à une Vie
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de Christine, nous ont été conservées, et, malgré un grand trouble d’imagination, elles révèlent une âme droite*. La plus curieuse page est celle où Christine décrit de visu le purgatoire et l’enfer L Sa description est sommaire et n’approche pas de celle de Christine de Saint-Trond, où l’un a voulu voir un des antécédents de la Divine Comédie.
Le voyage fut long et difficile. Il se fit en plein hiver, et le froid, cette année-là, fut extrême. Deux lettres de Pierre nous ont été conservées, l’une datée de Minden, l’autre de Halmstad, dans le Halland. Toutes les deux sont fort belles, et, en les lisant, on regrette que beaucoup d’autres lettres du même voyage se soient perdues. Le sentiment y est vraiment élevé ; on n’y trouve nulle tache de croyances superstitieuses. Les deux lettres dont nous parlons mériteraient d’être citées comme modèles de ce latin dévot du xiiP siècle qui a son charme. Une douce tristesse, ou, si l’on veut, une gaieté triste les remplit. Pierre était crédule, mais honnête et affectueux. De belles paroles de l’Écriture et la joie mystique d’un amour partagé lui font trouver légères les fatigues
1. Carissime pater, rogo vos, intuitu Dei et suæ passionis, quatenus ea quæ vobis narrarc propono de arnica vestra diebus vitæ ineæ nuiiquam alicui homini reveletis. Ibid., p. :276.