Malleos percutientes, calorispœnam et frigoris
CliniSTlNE DE STOMMELN.
du chemin. Très sincèrement, les deux pieuses personnes n’ont qu’une préoccupation : mourir ensemble, ne pas se survivre d’un jour.
De retour en Suède (6 févriei’ 1271), Pierre fut nommé lecteur à Skenninge (diocèse de Linkôpingj. Il écrivit un grand nombre de lettres à Christine; mais deux ans s’écoulèrent avant qu’il reçût aucune lettre d’elle. Les lettres de Christine passaient par le couvent des dominicains de Cologne, et souvent, ce semble, y étaient retenues. Celles de Pierre subissaient aussi de grands retards, et quelquefois, pour arriver à Stommeln, passaient par Paris. Au chapitre d’Aarhuus (1272), Pierre reçut enfin de son amie quatre lettres désolées. A cette époque, c’est le curé de Stommeln qui sert de secrétaire à Christine. Elle est désormais absolument seule ; car, bien que les frères soient pour elle pleins de bonté, elle n’a pu trouver un cœur comme celui de Pierre, qui compatisse à ses infirmités, qui sache comprendre ses confidences. Elle vit de ses lettres, qu’elle se fait lire sans cesse, qu’elle arrose de ses larmes. Le démon la tente de la plus horrible manière. La plus grande souffrance qu’elle ait éprouvée a été quand le malin lui a suggéré pendant huit jours cette affreuse ]>ensée : « Frère Pierre est mort; il a été tué par des voleurs. » Pierre, dans une de ses lettres, a osé
CHRISTINE DE STOMMELN
lui dire : « Vous m’oublierez. » Ignore-t-il donc que la seule espérance de Christine est départager la vie éternelle avec lui? Encore si elle pouvait lui écrire directement, lui dire des secrets qu’elle ne peut révéler qu’à lui ! Elle est bien sûre qu’elle est seule dans son cœur Elle ne porte qu’aux grandes fêtes la robe qu’il lui a envoyée ; cette robe doit durer toute sa vie. Il a été si bon pour elle! Mais maintenant quelle différence ! « J’impose silence à ma bouche, écrit-elle ; car je ne trouve personne qui vous ressemble; à vrai dire, je ne me soucie pas de chercher. » Pendant son voyage, elle ne cessait de regarder le vent, de songer à ses fatigues, aux réceptions qu’on lui ferait. Qu’il tâche, si elle doit lui survivre, de lui trouver un ami fidèle, ou plutôt qu’il obtienne que Dieu ne la laisse pas vivre après sa mort. Entrer ensemble au royaume du ciel, appuyée sur le bien-aimé, quel beau rêve ! Si c’est possible, qu’il la visite encore une fois avant de mourir ; sans cela, une foule de secrets merveilleux ne seront connus de personne.
Caro, cariori, carissimo fratri... Christina sua tota. Tel est le début d’une autre lettre désolée de
1. ... Me solam esse vestri. Sedheu ! dileclissime, non est sicut lieri et nudius tertius, quando cum fratre Aldobrandino niecum in Ossindorp dignabamini ire, exhibentes multani et acceptissiniam consolationem.
1272. Tous ses amis meurent ou quittent Cologne. Gérard de Griffon est nommé prieur à Coblenlz. Son père a été ruiné, il vit pauvre à Cologne ; sa mère s’est cassé le bras en allant le voir et a failli mourir. Christine est seule dans la ferme ; ses blessures aux pieds l’empêchent de se chausser; elle a froid et souffre.
Pierre la console, l’appelle cor suum et animæ dimidium, retombe dans sa métaphysique. Il a des tristesses; au sein de son ordre, il trouve de nombreuses difficultés; mais Dieu lui a donné de nouvelles filles spirituelles, dont les unes portent l’habit de son ordre, d’autres l’habit séculier, d’autres l’habit des béguines. L’une, âgée de soixantedouze ans, est favorisée de dons surnaturels. Une autre mène une vie aussi extatique et souffrante que celle de Christine. Elle a aussi quelquefois les stigmates et les signes de la passion. Nulle trace de jalousie entre ces deux saintes personnes : « Elle tient bien de son père, écrit le dominicain, car elle vous aime étonnamment. Elle vous appelle sa sœur, car je lui ai dit que vous étiez ma fille*. » La stigmatisée de Suède désire voir Christine, et, lui, il espère voir un jour ses trois amies miraculeuses
1. In hocuplinie patrizai quoi! vosmiro aflectu diligit. Vocal autem vos seniper sororem, co quod dixi ei vos meam esse Hliam.
CHRISTINE DE STOMMELN. ;j"7
réunies en Suède dans un même couvent. Il songe toujours à son paradis de Stommeln. Perdu qu’il est dans un pays sauvage*, sans nulle communication avec le reste du monde, il est comme seul. Il prie son amie de saluer « toutes les Ilillas », tous ses anciens amis ^
Les infortunes temporelles de Christine redoublent vers 1276. Son père meurt; elle devient tout à fait pauvre; le monde l’abandonne; la ferme a été vendue ; la maison où ils ont demeuré ensemble tombe en ruine. Elle n’a personne à qui dire ses secrets. Ah! si elle pouvait les révéler à Pierre avant de mourir ! Pierre l’a invitée à venir en Suède se fixer dans un couvent de religieuses dominicaines; elle n’osera partir que s’il lui en donne le conseil de vive voix. Ces tristes nouvelles vont au cœur de Pierre. A tout prix il veut la voir; l’année ne passera pas sans qu’il ait eu ce bonheur. Qu’elle vienne; il a six filles religieuses, avec lesquelles elle demeurera et qui subviendront à ses besoins de leur patrimoineL