‹ Nouvelles études de littérature et d'artChapitre 2 sur 10 · Gr.ind-Tlu'àtro. 22 décembre 1H · texte numérisé non relu

Gr.ind-Tlu'àtro. 22 décembre 1H

Œdipe roi, alors qu'en 1850 elle avait dû Tabandonner au bout de quelques représentations; encouragée par ce précédent, elle a monté Antigone, puis Bérénice^ on sait avec quel succès.

Ce que nous aimons dans ces vieux chefs-d'œuvre, ce sont ces mêmes qualités dont la tragédie racinienne nous donne le plus parfait et le plus complet modèle : l'énergie maîtresse d'elle-même, la simplicité forte et ce que l'auteur de Bérénice appelait « l'élégance de l'expression »,

Le goût dominant de notre siècle, celui qui, depuis Chateaubriand, avec Augustin Thierry et Michelet, avec Sainte-Beuve, Taine et Renan, a comme orienté la littérature, c'est le goût de l'histoire, le sens et le respect du passé. Alors que chacun des vieux siècles ignorait tranquillement ou, tout au moins, méconnaissait celui qui l'avait précédé, nous avons cherché non seulement à connaître exactement les faits du passé, mais encore à pénétrer l'àme de chaque époque. Nous avons accompli, vers la vérité historique, le plus grand effort qui ait été tenté dans aucun temps, et cela seul suffirait pour honorer la littérature du xix^ siècle. Aussi, après cette longue étude de l'histoire — dont le goût revêt mille formes, comme les caprices de la mode et la passion du bibelot, — les esprits se trouvaient-ils prêts à ces retours vers la littérature d'autrefois, où ils se complaisent en attendant que la littérature contemporaine ait renouvelé sa poétique épuisée. Et, parmi les œuvres classiques, ils s'attachaient de préférence à celles qui, outre les qualités propres dont l'étalage des défauts contraires nous faisait sentir plus vivement le prix,

contenaient pour nous le plus d'histoire, c'est-à-dire, pleines des idées et des mœurs d'un temps, conservaient en quelque sorte son âme et nous donnaient l'illusion de vivre pendant quelques heures à une époque déterminée du passé.

Aucun poète plus que Racine n'est capable de produire cette illusion . Personnellement, malgré son grand respect de l'antiquité et le sens de l'histoire qui lui a permis d'écrire Britannicus^ il n'avait pas plus que ses contemporains le besoin de ce que nous appelons la « couleur locale ». Dans les sujets antiques, non seulement les plus lointains, mais les plus fabuleux, comme Phèdre, il faisait entrer les idées, les sentiments et les mœurs de son temps. Dans l'Athènes de Thésée, il transportait la religion de Port-Royal, et, dans le palais de Néron, la monarchie de Louis XIV. Il n'a pas un vers qui ne respire l'esprit de son temps. Et quel temps! L'apogée de l'ancienne France, une période de grandeur unique. Ainsi, par là, ce poète, qui entendait si peu l'histoire à notre manière, satisfait en nous ce goût de riiistoire qui nous est devenu un besoin impérieux. Il y joignait ce qui est proprement son génie, c'està-dire le don de faire agir et parler dans leur vérité la plus énergique ou la plus élégante les passions les plus terribles ou les plus charmantes, les sentiments les plus forts ou les plus doux.

Ainsi, à l'image d'un temps, il ajoutait celle de l'humanité; à l'àme passagère d'une société, il mêlait l'àme permanente du genre humain. Et, cet assemblage, il le revêtait d'une beauté, où, cette fois encore, ce qui est d'un temps et ce qui est de toujours

s'unissaient dans une complète harmonie, beauté délicieuse jusque dans ce qu'elle empruntait à la mode, car ces traits étaient une vérité de plus.

Pour appuyer d'un exemple la vérité de ce que j'avance, je ne pourrais souhaiter d'exemple plus probant et plus complet que Bérénice. Comme toujours. Racine a pris dans l'histoire le sujet de sa tragédie, et il a bien soin de le rappeler pour prouver sa fidélité à une règle du genre, mais, plus que jamais, il a transformé la donnée historique, en la dépouillant de ce qu'elle avait de particulier pour n'y laisser qu'une sorte de thème très simple; et, l'histoire d'autrefois qu'il en enlevait, il l'a remplacée par l'histoire de son temps.

(( Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle », invitus inviiam. Ces deux lignes de Suétone, surtout les deux derniers mots, contiennent tout le sujet et, volontairement. Racine a borné là sa recherche. S'il l'eût voulu, il aurait facilement trouvé dans ses livres de quoi tracer des deux personnages mis en scène une physionomie conforme à leur histoire. Mais, s'il l'eût fait, il ne nous aurait présenté qu'un couple médiocrement intéressant et une aventure fort banale.

On connaît l'étiquette sentimentale qui reste attachée au nom de Titus : il fut « les délices du genre humain », un bon empereur, humain et bienfaisant,

mort trop tôt. En réalité, c'était une nature fort complexe, et Renan estime que « la mort vint le soustraire à une épreuve qui, trop prolongée, lui eût peut-être été fatale ». Avec un fonds sincère d'humanité et le ferme désir de bien remplir les divers rôles qu'il eut à jouer, habile, actif et brave, ce n'était, bien s'en faut, ni un Antonin, ni un Marc-Aurèle. Ambitieux et politique, il appliquait à ses actes autant de calcul et de volonté que de vertu naturelle; vaniteux et maître de lui, il faisait beaucoup pour Topinion et le succès. Bon fils, il avait procuré l'empire à son père, mais avec la pensée très nette de recueillir sa succession ; nullement cruel, il avait mené le siège de Jérusalem avec une vigueur impitoyable et, pour ne pas assumer l'odieux d'un ordre formel, il avait laissé brûler une ville qu'il importait de détruire. Toutes les fois qu'il en avait eu le temps, il avait mené une vie de plaisir qui contribua probablement à sa mort prématurée. Pour Bérénice, il l'avait installée près de lui, dans la maison impériale du Palatin, et il vivait publiquement avec elle K

Cette Bérénice, la vraie, n'était pas une jeune fille; ce n'était même plus une jeune femme : elle avait passé la quarantaine et se trouvait ainsi d'une quinzaine d'années plus âgée que Titus. Elle était sœur d'Hérode Agrippa, petit prince médiatisé de Palestine, qui avait combattu dans l'armée romaine contre Jérusalem, et, tandis que son frère servait Titus les armes à la main, elle le servait à sa manière. Avant

1. Voir E. Belle, le Véritable Titus^ dans la Revue des Deux Mondes du 1" décembre 1869, et E. Renan, l'Antéchrist et les Évangiles, 1873 et 1877.

Titus, elle avait eu trois maris, nombre d'amants et on laccusait d'inceste avec son frère Agrippa. Dans sa liaison avec le général romain, il entrait beaucoup de calcul. Titus lui avait promis le mariage et, en attendant, fort épris, il la laissait mener un train royal et régler la mode, avec ce besoin d'étalage et d'insolente vanité qui est pour la plupart des favorites un défaut professionnel.

Devenu empereur, Titus réfléchit à la situation. Tout autre Feût fait, car un tel changement de fortune modifie notablement les manières de voir; mais, avec son caractère, il dut raisonner plus que personne. Que sa maîtresse fût vieille et décriée, cela ne l'aurait peut-être pas empêché de l'épouser puisqu'il l'aimait. L'obstacle politique était plus fort : Bérénice était reine et juive. Or les Romains avaient conservé leur vieille haine pour les rois, et, si l'antisémitisme n'existait pas encore, ils ne pouvaient être flattés de recevoir comme impératrice une femme de cette nation juive qu'ils venaient d'écraser et qu'ils méprisaient. Des symptômes très clairs montraient quels sentiments elle inspirait : à deux reprises, elle avait été publiquement insultée. Titus prit un grand parti : il renvoya Bérénice. Non sans peine ni résistance; les deux mots de Suétone, invitus invilam^ enveloppent certainement toute une série de scènes fort pénibles. Bérénice revint à Rome et essaya de rentrer en grâce, mais Titus refusa de la voir. Ainsi finit ce qu'un professeur de Sorbonne, au cours d'une récente soutenance de doctorat*, appelait spirituellement un « amour de garnison ».

1. De Regina Bérénice, thèse par M. Maurice Wahl. On trouvera

Voilà Thistoire, et voici le théâtre.

De tout ce qu'on vient de voir, Racine n'a conservé que ce simple fait : l'empereur Titus et la reine Bérénice s'aimaient tendrement et ils se séparèrent avec beaucoup de peine. Au demeurant, il ne reste plus rien, dans sa tragédie, du vrai Titus et de la vraie Bérénice. Au Titus composé et politique. Racine a substitué une nature simple et franche; à la Bérénice vaniteuse, calculatrice et tenace, d'une sécheresse et d'un positivisme juifs, il a substitué une femme modeste et désintéressée, tendre surtout.

Le Titus de Racine n'a pas souhaité l'empire; il a reçu avec tristesse une dignité fatale à son bonheur.

J'aimais, je soupirais dans une paix profonde : Un autre était chargé de l'empire du monde; Maître de son destin, libre de mes soupirs, Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, Dès que ma triste main eut fermé sa paupière, De mon aimable erreur je fus désabusé : Je sentis le fardeau qui m'était imposé.

Quant à Bérénice, elle « n'aime en lui que lui même », elle reçoit sans les désirer les grandeurs dont il la comble :

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ? Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien. Voyez-moi plus souvent et ne me donnez rien.

Qu'un poète dramatique fasse parler ainsi deux amoureux, il n'y a pas à le lui reprocher, dût-il pour

en tète de ce travail, l'indication des sources originales relatives à Bérénice et des études ou mentions dont elle a été l'objet.

cela dénaturer deux caractères historiques, car, ce qu'il demande pour eux, c'est un intérêt de théâtre et, au théâtre, on ne s'intéresse qu'à l'amour généreux.

D'autre part, ces deux amants sont des amants chastes, qui, depuis cinq ans, attendent patiemment le mariage; c'était alors le temps des longues constances. Aon seulement le poète a marqué cela tout au long de sa pièce, mais dans sa préface il a eu bien soin de nous dire que » Bérénice n'a pas eu ici avec Titus les derniers engagements o.

La vérité historique était si peu son souci que, là même où il pouvait la conserver sans compromettre l'intérêt, il lui substitue de parti pris un intérêt différent, emprunté à la société au milieu de laquelle vivent et lui-même et son public.

La passion est un sentiment antique, la tendresse est un sentiment moderne. Titus et Bérénice, dans Racine, sont plus tendres que passionnés; les vers les plus délicieux que la mélancolie amoureuse ait inspirés à Racine sont dans la bouche de Bérénice :

Pour jamais! Ah! Seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. Sans que de toutle jour je puisse voir Titus?

Et Titus, déchiré à la pensée de tout ce qu'il va perdre, et en sentant plus que jamais la douceur infinie :

Elle passe des jours, Paulin, sans rien prétendre Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre.

Enfin tout ce qu'Amour a de nœuds plus puissants, Doux reproches, transports sans cesse renaissants, Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle, Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle.

Lorsque le mot terrible a été prononcé :

Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer,

certes, la Bérénice racinienne résiste, corne celle de l'histoire, mais avec quelle douceur! A travers la concision sèche de Suétone, on devine qu'il dut y avoir entre les amants vrais les récriminations d'usage; on entrevoit la résistance désespérée de la vieille maîtresse, la dureté impitoyable du politique. Dans Racine, un tlot de larmes délicieuses baigne cette sécheresse et fond cette dureté. Sa Bérénice renoncerait à tout pour conserver Titus. Elle ne demande plus que de rester à Rome et de respirer le même air que son amant. Titus ne refuse pas, mais il lui montre doucement que c'est impossible. Et enfin, elle se résigne, se sacrifie et part, consolée par cette seule pensée que Titus l'aimera toujours de loin et la pleurera comme elle le pleure. Où va-t-elle, en disant : « Tout est prêt, on m'attend » ? Non pas au port d'Ostie, d"où ses navires doivent la porter « dans l'Orient désert ». Tandis que, par un geste d'une tristesse infinie, le groupe douloureux des deux amants échange l'éternel adieu, nous entrevoyons la porte d'un cloître, du refuge où celles que les rois avaient aimées allaient se consoler avec Tamour divin, où quatre ans plus tard Louise de la Vallière recevra le voile des mains de Bossuet.

Ce ne sont pas seulement des sentiments modernes et français que Racine prête au couple antique; il le détache sur un fond de tableau, qui est la cour de Louis XIV, peinte dans sa pompe et comme illuminée par les rayons du jeune roi-soleil. Voyez passer ce cortège royal, dans la cour du Louvre ou sur la terrasse de Saint-Germain :

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat; Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire, Et ces lauriers cncor témoins de sa victoire, Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards; Ce port majestueux, cette douce présence.... Parle : peut-on le voir sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde en le voyant eût reconnu son maître. .

Louis Racine est un bon écolier qui se trompe lorsqu'il nous dit que son père a pris tout cela dans Hérodien. Ne soyez pas dupe de quelques mots : bûchers, aigles, faisceaux, etc. : il n'y a qu'eux de romains, tout le reste est français et si exactement adapté à Louis XIV que, dans Molière par exemple, vous retrouverez l'équivalent '. Atmosphère héroïque, souvenirs des campagnes récentes en Flandre ou en Franche-Comté, galanterie précieus3, tout cela est de 1G70.

1. Voir, surtout, parmi ces portraits, un des plus complets et des moins connus dans Mélicerte (acte I, se. m).

Je vis cent choses là ravissantes à voir.

Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête,

Sont lirillants et paros roniiiK" pour une frto.... etc.

Enlin, il se trouve que, si Racine a traité ce sujet romain, c'est uniquement parce que c'était un sujet français. On connaît la gracieuse anecdote, qui raconte le tournoi poétique institué sur ce sujet entre Corneille et Racine par Henriette d'Angleterre ». Dans les deux lignes de Suétone, Henriette avait retrouvé le roman de sa jeunesse. Elle avait été aimée de Louis XIV; elle eut cette fantaisie princière de voir ce roman revivre sur la scène, paré de poésie. A cette époque, les grands ne cachaient pas leurs amours; ces « fils de dieux » en usaient avec la tranquille impudeur de l'ancien Olympe, et l'on sait qu'un moyen de faire sa cour à Louis XIV, pour un Benserade, ou même pour un Molière, c'était d'introduire dans leurs pièces les plus claires allusions à sa galanterie. Mais Louis XIV n'avait pas aimé seulement Henriette d'Angleterre; il avait eu la plus violente passion pour une nièce de Mazarin, Marie Mancini; il avait voulu l'épouser. L'Italienne n'était pas une nature banale. Elle avait trouvé le jeune roi fort ignorant, fort indolent, résigné à la dure tutelle que l'égoïsme de son ministre faisait peser sur lui, après l'avoir fort mal élevé. Dans cette âme somnolente, elle prit à tâche d'éveiller l'ambition et elle y réussit. Peut-être Mazarin aurait-il consenti au mariage, mais il craignit pour lui-même l'autorité que sa nièce prenait sur le roi, et il exigea une séparation. Marie Mancini défendit son amour et son espoir d'être reine avec une habileté toute italienne, tantôt violente et tantôt tendre.

\. Sur l'origine, la date et l'authenticité de cette anecdote, comme aussi sur la comparaison des deux tragédies, voir l'édition de Corneille de M. F. Hémon, 1887, t. IV.

Elle eut des mots touchants et que la cour retint : « Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars! » Il fallut partir cependant et épouser un prince italien, le connétable Colonna, à qui elle fit longuement expier sa déception *.

Henriette était morte lorsque parurent les deux tragédies souhaitées par elle. Qu'aurait-elle trouvé dans celle de Racine? Son caractère et l'histoire de Marie Mancini. Le poète, en effet, avait fondu ces deux éléments avec une délicatesse infinie. Sa Bérénice a la douceur, le désintéressement, la tendresse d'Henriette; elle a la conduite et les mots de Marie. Elle dit à Titus :

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!

Vous m'aimez, vous me le soutenez,

Et cependant, je pars, et vous me l'ordonnez.

Et Titus rappelle que, s'il a compris ses devoirs d'empereur, c'est aux conseils de Bérénice qu'il le doit, c'est pour lui plaire qu'il a voulu être grand :

Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron,

S'égarait, cher Paulin, par l'exemple abusée,

Et suivait du plaisir la pente trop aisée.

Bérénice me plut; que ne fait point un cœur

Pour plaire à ce qu'il aime et gagner son vainqueur!

Je prodiguai mon sang; tout lit place à mes armes.

Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes

Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux :

J'entrepris le bonheur de mille malheureux.

On vit de toutes parts mes bontés se répandre....

Je lui dois tout, Paulin.

1. Voir, sur Marie Mancini, une charmante étude d'Arvède Barine, dans Princesses et Grandes Dames, 1890.

Ainsi deux romans héroïques, deux aventures royales, fondus, transposés, dénaturés, complétés l'un par l'autre, telle est la trame sur laquelle Racine a brodé son élégie. Dans ce travail de vérité et de poésie, il n'y a pas un trait, pas un détail, pas une nuance qui ne soient pris aux mœurs contemporaines. Ces couleurs si vives et si douces, ce sont celles que le poète avait sous les yeux et qu'il lui suflisait d'appliquer avec la marque propre d'un génie fait de passion contenue, de force voilée, de mesure parfaite. En tout, Titus parle et pense comme Louis XIV ; le sentiment qu'il a de son devoir, c'est celui que Louis XIV avait de son « métier de roi », comme il disait simplement et noblement. Et ceux qui l'entourent, ce sont aussi des hôtes de la cour de France. Antiochus, si brave, si amoureux et si discret, c'est un « chevalier français »; Paulin, c'est un de ces conseillers respectueux, fermes et lins, comme Louis XIV aimait à les écouter en son beau temps; Phénice, c'est une Mme de Lafayette. Et ce que nous aimons en eux tous, nous Français de 1894, peu tendres, peu galants et fort dégagés du culte monarchique, c'est le sentiment qu'ils nous donnent de mœurs à jamais disparues, d'idées et de passions qui ne sont plus les nôtres, c'est un plaisir d'évocation historique.

Ce plaisir, nous ne pouvons le goûter qu'à une condition, c'est qu'il se trouve des artistes capables (le le rendre vivant, car il faut que ce plaisir soit un plaisir, et l'érudition, à elle seule, austère et froid

o4 NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART.

passe-temps, reste chose morte, tant que l'art ne vient pas la ranimer. Or, un artiste ne plaît qu'à la condition d'être moderne, de ressembler à son temps, d'en incarner l'esprit, de lui offrir, rassemblé et concentré, le genre de beauté qu'aime ce temps. Pourrat-il, en restant moderne, se pénétrer d'antiquité et devenir classique sans cesser d'être vrai? Fusion difficile et où bien peu réussissent. Parmi les hommes, nous avons un tragédien de génie, M. Mounet-SuUy; parmi les femmes, depuis Rachel, Mme Sarah Bernhardt eut ce don de vie dans tous les rôles classiques qu'il lui plut d'aborder. A force d'intelligence, de volonté et d'énergie, Mlle Dudlay nous donna dans Camille, Hermione, Roxane, le frisson du terrible et du grand. Voici que Mlle Bartet, après Iphigénie et Antigone, vient de mettre dans Bérénice tous les genres de vérité que le rôle exige, vérité éternelle, vérité du xvir siècle, vérité de notre temps, avec le charme sans lequel l'élégie racinienne serait un spectacle traînant et le don de résurrection qui prête à l'âme morte du passé la vie que nous respirons.

C'est une nature à la fois complexe et une que celle de la nouvelle tragédienne; c'est une carrière des plus sinueuses et des plus droites qui l'a menée au point où nous la voyons. Les comédiens ont beau être souples et divers par métier, Mlle Bartet doit trouver, en repassant le souvenir de ses rôles, qu'elle a dû incarner nombre de personnages dont les âmes étaient sans rapport nécessaire les unes avec les autres. La Vivette résignée de VArlésienne, de M. Alphonse Daudet, devenait une coquette améri-

caine dans VOncle Sam^ de M. Victorien Sardou, une aventurière cosmopolite dans Dom\ elle jouait du Barrière et du d'Ennery, du Quatrelle et du Gondinet ; et partout, en précisant sans effort apparent la physionomie de rôles si divers, elle demeurait Mlle Bartet, c'est-à-dire un type particulièrement net de Française et de Parisienne; et c'est ce qui lui a permis de devenir une des trois ou quatre premières actrices du temps présent K

Fine et svelte, forgée avec ce métal infiniment résistant sous une apparence frêle, dont la nature, par grâce spéciale, a composé la matière féminine dans notre pays, d'une beauté régulière, mais où le regard et le sourire font des traits tout ce que veut rintelligence, la voix argentine et profonde, l'attitude et le geste réglés par le naturel le plus simple et le plus savant, elle a le don de l'émotion contenue, la mobilité des sentiments sur un fond sérieux, la force voilée, la tendresse nerveuse et vibrante, le sourire spirituel ou douloureux ; elle a surtout un instinct de goût et d'élégance qui éloignent jusqu'à l'apparence de l'effort, jusqu'à l'approche du faux ou de l'exagéré; elle a la grâce, l'enjouement, l'esprit, et, par-dessus tout, le charme. Dans tous ses rôles, elle donne l'impression d'une âme faite de passion et de réserve, d'un cœur discret, capable de porter avec la même simplicité et le même courage le bonheur et le malheur, d'inspirer l'amour, ce qui est commun, et l'amitié, ce qui est plus rare.

1. Voir, dans la Revue illustrée du 1"' janvier 1894, la liste des divers rôles joués par Mlle Bartet, depuis ses débuts au théâtre du Vaudeville, en septembre 1872.

Une nature comme celle-là, si variée et si équilibrée, est par excellence une nature de comédienne française, c'est-à-dire dont le talent ne peut trouver tout son emploi et être pleinement goûté que dans notre pays. Aussi ne craignez pas que Mlle Bartet aille courir TEurope et les deux Amériques. Elle serait mal à l'aise dans ces exhibitions cosmopolites, et les badauds des pays lointains ne Fapprécieraient pas à sa valeur. Je n'ai pas à parler de la femme, dont l'existence, faite de réserve et de tenue, se garde soigneusement de tout étalage; mais je suis bien sûr que, devant des propositions de voyages fructueux, elle s'est contentée de répondre qu'elle aimait trop Paris pour le quitter.

Elle y est chez elle, en effet, et elle l'incarne dans ce qu'il a de plus capable d'être compris par les seuls habitants de ce pays singulier, où un mot, un geste, un sourire sont comme une franc-maçonnerie d'intelligence. Vous rappelez-vous ce charmant rôle de Mme de Trias, dans Chamillac^ où Feuillet vieillissant avait retrouvé pour elle sa plume des meilleurs jours? Mme de Trias racontait comment, femme du monde et jeune veuve à la veille de se remarier, un jour de pluie, elle avait traversé le boulevard, avec Mlle Vanda des Variétés : « J'avais un parapluie, mais elle, Mlle Vanda, n'en avait pas, et elle avait un petit chapeau, parfaitement frais et délicieux.... Alors, pour qu'elle ne perdît pas son chapeau en traversant pour gagner le fiacre.... » Elle avait commencé par dire: «Moi,... j'ai un faible pour,... pour les personnes qui ne se conduisent pas très bien..., il me semble toujours qu'il n'y a pas eu de leur faute,... qu'elles

ont subi quelque fatalité,... car, enfin, il est si facile de marcher droit! )> Ce n'était rien, et c'était exquis. La même artiste, qui trouvait, dès qu'il était besoin, ce genre d'esprit fait de malice, de tact et d'indulgence, était avec le même bonheur Denise et Francillon. Après la femme qui sourit, la femme qui souffre et se révolte; mais toujours la femme qui ne fait rien sans grâce et met de Fatticisme jusque dans rémotion.

L'atticisme! si ce mot grec a mérité de devenir français, c'est qu'il résume le meilleur des qualités françaises, mesure et finesse, souplesse et sobriété. C'est par tout ce qu'il signifie que la femme d'Alexandre Dumas et de Feuillet a pu être Armande des Femmes savantes^ la Reine de Buy Blas^ Camille d'Ow ne badine pas avec Vamour et aussi Iphigénie, Antigone et Bérénice. Cette Française, cette Parisienne est une Grecque et, le génie grec, c'est la force sans étalage, voilée de mesure et relevée de grâce. Mlle Bartet était entrée dans la tragédie par Advienne Lecouvreuj\ après avoir fait son apprentissage dans Iphigénie. Le rôle d'Adrienne avait été taillé pour Rachel; elle y fut Mlle Bartet, c'est-à-dire qu'elle enveloppa de justesse et de charme, qu'elle transposa pour ses propres moyens ce qui avait été écrit pour une nature très différente de la sienne, et il se trouva que, par cette notation personnelle, elle remontait, pour le rectifier, jusqu'au type original d'après lequel avaient travaillé Scribe et M. Legouvé. Elle ressemble aux portraits d'Adrienne; elle n'eut donc qu'à être elle-même pour rentrer dans la vérité historique et les qualités ([u'Adrienne, au temps des gros effets

58 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATUIIE ET D'aRT.

et des cris, avait réalisées dans la tragédie ramenée par elle à sa vraie notion, Mlle Bartet les retrouva dans son propre talent.

Par la définition que j'essayais plus haut du rôle de Bérénice, jugez si elle n'y était pas destinée. Bérénice, c'est une Française du temps de Louis XIV et une Française de toujours. L'actrice qui avait excellemment joué Armande et qui aurait pu jouer Henriette, a mis dans son interprétation tout ce qu'était une princesse de 1670. Puis, comme il nous est venu un goût très vif d'archaïsme, forme de notre amour de l'histoire, elle a voulu nous montrer aussi une reine d'Orient, avec l'aspect d'originalité et d'exotisme que la reine de Judée avait dû transporter à Rome. Dans Antigone, elle avait été, avec ses blanches draperies, une statuette de Tanagra; dans Bérénice, conseillée par Gustave Moreau, le peintre de Salomé, elle a été une de ces ligurines d'Asie Mineure, comme le Louvre en possède quelquesunes, où le luxe de l'Orient est comme tempéré par l'influence de la Grèce. Ainsi nous l'avons vue, avec son diadème d'or, ocellé comme une queue de paon, ses lourds bracelets, sa robe vert d'eau sur laquelle tranchent, en hlets multicolores, les perles et les pierres. Élégance racinienne, luxe royal, image du grand siècle comme parée pour une fête de cour, goût d'art contemporain, charme de vérité et d'archaïsme, tout y était. Et voilà pourquoi, toutes les fois que l'héroïne de Dumas voudra jouer du Racine, lorsqu'il lui plaira d'être, non pas Phèdre ou Roxane, mais Iphigénie, Junie ou Monime, nous la remercierons d'unir pour nous la majesté lointaine de

A PBOPOS DE « BERENICE ». 50

Tancienne France avec le goût d'art, composite et raffiné de la France contemporaine, et cela sans effort, sans disparate, dans une mesure parfaite de naturel et de vérité.

15 février 1894.

Voici un bon livre et qui vient à son heure *. M. Emile Deschanel, continuant la publication de son cours au Collège de France, s'y montre semblable à lui-même, c'est-à-dire professeur excellent, critique bien informé, esprit souple et libre; à travers sa prose limpide, on retrouve sa vive parole. S'il était nécessaire de rouvrir à son sujet une querelle déjà vieille, et bien près de devenir oiseuse, son exemple fournirait un argument considérable à ceux qui prétendent qu'un cours littéraire peut être sérieux et s'adresser au « grand public », car la littérature est chose d'intérêt général, et, à l'inverse des autres connaissances, ce qu'elle renferme de spécial et de professionnel, au lieu d'y être la règle, n'est que l'exception. Le nouveau livre de M. Deschanel est donc celui d'un professeur, c'est-à-dire d'un homme qui parle avant d'écrire, et qui, en écrivant comme

1. Lam.a)'line, par Emile Deschanel, professeur au Collège de France, sénateur, 1S93.

en parlant, se préoccupe d'être accessible, de démontrer quelque chose et de laisser un souvenir utile dans l'esprit de ceux qui l'écoutentou le lisent.

Entre autres mérites, ce professeur a celui d'être franchement ce qu'il est. Il ne cherche pas à transporter dans la chaire des procédés qui ont ailleurs leur mérite ou même leur excellence, mais qui, transformés en moyen d'enseignement, ne procureraient le succès qu'en dénaturant la fonction. Il ne fait pas de polémique, il ne vise pas au paradoxe, il cherche plutôt la solidité que l'éclat, il a plus de souci d'être vrai que d'être neuf, sachant du reste que la vérité a souvent grande chance d'être neuve. Il est de son temps et de son âge. Lorsque, après trente ans d'interruption, il reprit l'enseignement qu'il avait quitté en honnête homme et en courageux citoyen, il s'y montra, dès le premier jour, à l'aise et sans inquiétude. Les qualités par lesquelles il s'était distingué jadis dans la rhétorique de Louis-le-Grand, et qui, ensuite, avaient fait de lui un brillant et solide conférencier, il les crut, avec raison, suffisantes pour le Collège de France. Ces qualités, c'étaient la méthode, le besoin de la clarté, le sentiment de la mesure, qualités de métier; c'était aussi l'esprit, l'aisance, le don d'une forme courte et pleine, qualités personnelles. Ainsi M. Deschanel reprenait la tradition des « grands cours », celle de Villemain et de Saint- Marc Girardin; il s'y est tenu.

Son nouveau livre est donc le résultat d'un cours, d'un cours bien préparé et bien fait. C'est sa marque et son mérite. Chaque page atteste les notes laborieusement prises, qui sont restées dans le porte-

feuille, mais doiil la substance, parfois lindicalion, ont passé dans la page d'abord parlée, ensuite écrite. Vous y retrouverez les opinions de ses devanciers, reproduites aussi souvent qu'elles sont nécessaires à la pleine connaissance du sujet, parce qu'un professeur doit être complet, et dans leur texte, parce qu'il ne faut pas se faire honneur des mérites d'autrui. Vous y trouverez aussi les copieuses citations, si utiles dans une chaire, pour reposer le professeur, faire valoir le talent de lecteur qu'il a souvent, et aussi pour instruire un auditoire composite, avec lequel il serait imprudent de compter sur une étendue de lectures et de souvenirs que possède seule une élite de lettrés. Dans la manière de poser une question, de conduire une analyse, de caractériser les défauts et les qualités, le professeur suit une méthode particulière, excellente pour l'enseignement, qui n'est pas celle de la conférence, moins consciencieuse et moins méthodique, qui n'est pas non plus celle du livre, de l'article de revue ou de la chronique.

Tenez, à propos de Grazlella, il n'y a qu'un professeur pour attaquer ainsi l'étude du délicieux roman : « Dans Grazlella, qui eut une grande vogue, on trouve un sentiment vif de la nature et de la condition humaine; il y a des parties traitées avec soin, d'un pittoresque vrai, entr'ouvant à peine la porte çà et là au faux descriptif; l'auteur se modère encore. Cet épisode, qui pour le fond est de 1811 et 1812, est daté par l'écrivain de 1823 et de 1843 à la fois. Sainte-Beuve dit avec malice... », etc. Je cite ce début sans aucune intention d'ironie. La première plirase, vous semble-t-il, poun-ait figurer, comme

note de correction, en tête d'une copie d'excellent élève ; la seconde est du style de dictionnaire biographique, et la troisième commence une citation. Oui, certes; mais lisez ce qui suit : alors ces procédés employés sans vaine dissimulation vous sembleront parfaitement à leur place, pour ne pas dire indispensables, dans l'enseignement tel que le pratique avec raison M. Deschanel. Cette manière de poser la question va lui permettre une analyse pénétrante d'une œuvre composite et cette citation de Sainte-Beuve rappelle qu'en son temps l'illustre critique a dit en termes définitifs sur Graziella une part de ce qu'il y avait à dire. De même, à la fin de son étude, M. Deschanel ne craint pas de citer en grande partie une des pièces les plus connues de Lamartine, le Premier Regret : ceux de ses auditeurs qui la connaissaient l'auront entendue avec un nouveau plaisir; pour ceux qui ne la connaissaient pas, c'aura été une révélation délicieuse; surtout, l'auditoire tout entier aura pu apprécier le grand talent de lecteur qui est un des mérites de M. Deschanel.

Un professeur est, par définition, un homme qui sait beaucoup de choses; il doit en savoir tant qu'un titre comme celui de M. Deschanel, « professeur de littérature française », inspire à la fois le respect et l'inquiétude. Connaître la littérature française, la connaître toute, dans toutes ses parties, la connaître assez à fond pour l'enseigner, c'est un superbe et terrible emploi, pratiqué pourtant par beaucoup de gens, dont quelques-uns y excellent, à la fois modestes et fiers, car ils sont comme ces conservateurs de musées qui ne songent pas à augmenter de leur

fait le nombre des chefs-d'œuvre, mais qui ont la conscience d'exercer un noble métier. M. Deschanel a prouvé, par la variété de ses livres, qu'il méritait pleinement le titre de sa chaire; dans son brillant paradoxe sur le Romantisme des classiques (car je dois dire qu'il a commencé par un paradoxe, mais c'était un paradoxe de professeur, en ce sens que la part de vérité y était prépondérante), il a rajeuni des sujets que l'on pouvait croire épuisés. Mais, si largement informé que l'on soit, il y en a que l'on aime ou que l'on possède mieux. M. Deschanel ne m'en voudra pas de lui dire que nous le suivons avec plus de plaisir et de sécurité lorsqu'il parle de Molière ou de Racine que lorsqu'il aborde Pascal ou Bossuet.

Cette fois, avec Lamartine, il était particulièrement à l'aise et bien préparé. Comme tous les hommes de sa génération, il a aimé Lamartine dès sa jeunesse; il a été le témoin de sa vie, depuis les jours héroïques de 1848 jusqu'à la fin navrante du « grand homme d'honneur », esclave de sa signature et consumant sa vieillesse aux travaux forcés de la plume. Il a dépouillé toute cette littérature lamartinienne, qui s'augmente chaque jour, depuis les pieuses publications de sa nièce, Mme Valentine de Lamartine, jusqu'à l'ironique étude de M. Anatole Wance sur Elvire, en passant par les livres, tous méritoires, de MM. Alexandre, de Pomairols, Reyssié, etc. \ On sent que les plus

1. Poésies inédites et Correspondance, 1873 et années suivantes, publiées par Mme Valentine de Lamartine ; Cn. Alexandre, Sowvetiirs sur Lamartine, 1884, et Madame de Lamartine, 1887; Ch, de Pomairols, Lamartine, 1889; F. Reyssié, la Jeunesse de Lamartine, 1892; Anatole Frange, VElvire de Lamartine, 1893.

6G NOUVELLES ETUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT.

beaux vers des Méditations chantent depuis longtemps dans sa mémoire. Il y a telle partie de la biographie où il avait une compétence particulière : ainsi pour apprécier la carrière de l'homme politique ; de fait, les sept chapitres où il retrace en détail cette carrière sont des modèles d'analyse pénétrante et d'équité.

Dans leur ensemble, ces deux volumes résument et complètent ce que Ion pourrait appeler l'état présent de l'opinion littéraire au sujet de Lamartine. Longtemps voilée, la gloire du poète se dégage d'un crépuscule de négligence et de dédain; elle reparait à la lumière; elle arrive au plein éclat. A cette heure, Lamartine excite autant d'attention, plus peut-être, que Hugo, Musset et Vigny; il avait conservé quelques fervents, il retrouve faveur auprès du public. Comme il arrive dans ces réactions posthumes, les grandes œuvres émergent à travers le fatras des œuvres secondaires. Le livre de M. Deschanel établit très nettement ce départ. Je voudrais rechercher le pourquoi de la réparation qui commence envers le grand poète.

L'éclipsé de cette gloire a duré si longtemps qu'on avait pu la croire éteinte; elle a duré près de quarante ans. On admettait que trois ou quatre pièces des Méditations et quelques pages des Confidences étaient immortelles, avec quelques beaux vers et quelques belles phrases retenus çà et là; mais l'ensemble de l'œuvre plongeait dans une ombre gran-

dissante. On ne songeait même plus à comparer cette œuvre à celle de Victor Hugo, qui semblait énorme, une et indestructible; Musset survivait tout entier, et autour de Vigny grandissait un groupe d'admirateurs, toujours accru depuis la publication des DesUnécs. Aujourd'hui, c'est Hugo qui perd et Lamartine qui gagne, tandis que Musset, nié par une partie de la jeunesse, n'est plus un dieu incontesté, et que Vigny reste à l'écart dans sa haute et intime chapelle. Ces mouvements de l'opinion littéraire n'ont pas de quoi surprendre. Ils ne s'exercent pas seulement au sujet du cénacle romantique : ils se sont toujours produits et ils s'étendent souvent sur un espace de deux et trois siècles, avant que le jugement de la postérité soit rendu sans appel. On ne discute plus Homère, Virgile et Dante : ils sont passés dieux; mais deux et trois cents ans après la mort de Shakespeare, de Molière et de Racine, leur gloire avait encore des hauts et des bas.

Pour Lamartine, cette éclipse passagère ne vient pas seulement, comme on l'a dit, de ce qu'il a trop produit, de ce qu'il s'était élevé si haut, un moment, qu'en vivant et écrivant encore il ne pouvait plus que déchoir. D'autres ont passé par cette épreuve sans en souffrir autant; ainsi jadis Corneille, dont on acclamait toujours le Cid au temps à^gésilas. Ce n'est pas non plus pour le rôle politique joué par Lamartine : Victor Hugo avait des ennemis politiques qui désarmaient devant le poète.

Le jour où les Méditations parurent, le cri d'admiration qui les salua venait de ce qu'elles traduisaient, sous une forme qui leur semblait prédestinée, les

troubles et les espérances, les douleurs et les joies, les illusions et les croyances d'une génération qui se reconnut et s'aima dans le poète. Elles chantaient l'aspiration de l'àme vers Dieu et le culte de l'amour; elles prouvaient Dieu par l'amour et élevaient l'amour jusqu'à l'idéal divin; elles respiraient le patriotisme et l'enthousiasme de la liberté; elles donnaient au problème de la destinée humaine une solution confiante. Ainsi, entre toutes les idées du romantisme, la poésie de Lamartine choisissait, en les épurant encore, les plus dignes d'inspirer un poète, les plus consolantes et les plus belles. Dans ce qui allait devenir une maladie morale, le « mal du siècle », elle ne prenait que ce qui était encore un remède. Et ces pures idées, elle les revêtait d'un vers limpide et chantant, fait d'harmonie et de lumière, sonore et continu comme la vibration d'une àme toujours émue par le spectacle de la vie, le retentissement de ses émotions et la tendresse qui la sollicitait sans cesse à se répandre et à s'exhaler.

Puis, tandis que les autres poètes paraient leurs vers de couleurs changeantes, qu'ils suivaient les modes de l'archaïsme et de l'exotisme, qu'ils voulaient ressusciter le moyen âge et donner l'illusion du Nord, du Midi et de l'Orient, qu'ils dédaignaient leur temps et sa vérité famihère, qu'ils affectaient le byronisme et le dandysme, Lamartine, descendant du ciel sur la terre, créait dans notre pays la poésie des simples et des humbles. Après le Zrtc, le Vallon, le Crucifix, venait Jocelyn.

Jamais encore la langue française n'avait montré cette souplesse et cet éclat, cette puissance et cette

variété d'harmonie dans une constante simplicité. Pour sa pureté et son élégance, Lamartine était bien dans la tradition française de Racine et de Fénelon; il résumait, à un degré inconnu de force expressive et de beauté, nombre d'efforts déjà essayés; mais il réalisait ce qu'aucun de ses devanciers n'avait osé encore : les grandes idées religieuses et philosophiques introduites dans la poésie élégiaque, le lyrisme jaillissant sans effort de la simple vie de l'âme, l'art et le métier invisibles à force de naturel, nulle convention, nulle recherche, un vers noble et pur comme l'àme qu'il traduisait.

Ainsi, par ce que lui offrait son temps et ce qu'il tirait de lui-même, Lamartine se trouva d'abord en accord parfait avec sa génération. Lorsque cette génération, sortant de la jeunesse, agita d'autres idées et conçut d'autres besoins, la poésie de Lamartine pouvait-elle lui suffire encore? Non, car le poète restait lui-même, tandis que tout changeait autour de lui.

Pour lui, la souffrance elle-même était un thème d'adoration, et voilà que le siècle tournaitàla révolte et au blasphème. Didieret Antony, Albertus et Octave, violents, désespérés, emphatiques, criaient leurs souffrances, déclamaient leurs plaintes, exaspéraient à l'envi leurs ironies et leurs colères; ils accusaient Dieu, l'homme, l'amour, la société, la famille. Pour Lamartine, la forme poétique semblait n'avoir aucune valeur par elle-même; les vers étaient le son naturel de son àme, le langage instinctif de sa pensée. Autour de lui, au contraire, la forme était de plus en plus recherchée, caressée, ciselée pour elle-même; la doctrine de l'art pour l'art s'affirmait. Dans le dêveloj)-

pemenl continu de sa rhétorique sublime, Hugo faisait de la poésie une science d'orchestration et de virtuosité. Les mots, les rythmes, les rimes semblaient avoir par eux-mêmes une puissance indépendante de la pensée. La beauté poétique devenait chose d'exception et d'aristocratie, de rareté et de labeur. Lamartine tirait la poésie de sa vie intime, de son entourage, de son pays. Au christianisme, qui n'était pas chez lui sentimentalité vague ou moyen artistique, à la foi dans la Providence, à la confiance dans sa justice, il mêlait une sorte de fatalisme orientai qui lui faisait accepter la vie telle qu'elle s'offrait, justifiée par la volonté divine, immuable par Farrêt du destin. Il était bientôt seul à croire et à se résigner ainsi. Autour de lui, on accusait la vie et on la déclarait mauvaise; on invectivait la puissance aveugle et sourde qui fait peser sur Fhomme une obscure malédiction.

Ces idées et ces procédés nouveaux amenaient logiquement une transformation de la poésie, c'està-dire l'abandon de ce qu'elle avait chanté et le dédain de la forme qu'elle avait donnée à ses chants. Au romantisme succédait le réalisme, qui en est la négation, et l'art parnassien, réaction contre une part du romantisme. Autrefois, le poète se mettait tout entier dans ses chants : désormais, il prétendait n'appliquer à son œuvre que son art; il se tenait lui-même en dehors et au-dessus, avec une réserve dédaigneuse, un mépris hautain de ceux qui se racontent et pleurent. Après les Parnassiens, c'étaient les raffinés et les pervers, les amoureux du mal pour le mal, les sataniques les chercheurs de sensations rares. La

mode les suivait et les encourageait tous, ou plutôt, comme ces théories, ces pensées et ces formes étaient les incarnations successives de ses pensées changeantes, à mesure que le siècle marchait, il oubliait chaque jour davantage les chants qui avaient traduit ses premières illusions et embelli ses premiers rêves. Lorsque Lamartine mourut, en 1809, il survivait à sa gloire depuis vingt ans. Trop belle et trop vaste pour être niée, son œuvre était délaissée. Celui qui avait eu pour lui radoration des femmes et Fenthousiasme des jeunes gens disparut sans que s'éveillât autour de son cercueil ce murmure de regret par lequel une génération se pleure elle-même et conduit les funérailles de ce qu'elle a aimé.

Ce silence autour de la tombe et de l'œuvre de Lamartine a duré jusqu'à ces dernières années. Puis une sorte de bruissement s'est fait entendre et a grandi; quelques fidèles ont déclaré tout haut leur culte persistant, le public lésa écoutés et approuvés. Peu à peu, Lamartine retrouvait des lecteurs et des admirateurs, des historiens et des critiques. Pourquoi ce retour d'admiration?

C'est d'abord que la génération dont le dédain avait fait le silence autour de Lamartine disparaît à son tour; ou plutôt, deux générations se sont déjà succédé, depuis que, au lendemain des journées de Juin, le poète était entré dans la retraite et le labeur sans gloire. Ces trois générations, de 1820 à 1880,

avaient traversé les étapes que je viens de dire : transformation du romantisme, réalisme, école parnassienne, baudelairisme. Ces divers jeux de la pensée et de la forme avaient un défaut commun que n"a jamais la poésie de Lamartine : ils étaient plus ou moins factices et voulus. Devant nos yeux ont défilé d'étonnants artistes, d'incomparables virtuoses, voire d'habiles acrobates. C'était de Tart, souvent du grand art; c'était trop rarement la nature et la vérité. A cette heure, nous sommes fatigués de tant de spectacles; nous avons admiré et analysé trop de tours de force et d'adresse : nous demandons des gestes sans étude, des attitudes simples; nous voulons voir un homme marchant sa marche naturelle.

Lamartine est cet homme. Il ne s'est jamais travaillé; il chantait comme Ton respire. C'était son infériorité en comparaison de ses grands contemporains. Sa négUgence croissante, sa pente peu à peu abandonnée vers l'improvisation — car il avait commencé, lui aussi, non par la contrainte, mais par l'étude, — avaient déçu l'admiration. Il ne se renouvelait pas, et le monde prenait l'habitude de chants toujours nouveaux. Mais, aujourd'hui, que nous importent des années de décadence et l'amas des œuvres sans relief? Nous revenons aux Méditations^ aux Confidences^ à Joceb/n. Dans un petit choix d'œuvres ou de pièces, nous ramassons les titres de Lamartine, et ces titres sont immortels, comme l'âme et ses besoins, comme la poésie, comme les sentiments qui en sont la source constante, et qu'il a exprimés avec une force, une élévation, un charme

que rien ne surpasse, que peut-être rien n'égale.

Il y a dans l'œuvre de tout poète une part qui touche surtout les contemporains et une autre que retient surtout la postérité. La première, ce sont les choses de virtuosité et de mode, les exceptions brillantes, les feux d'artifice inattendus, et aussi les œuvres où le poète se copie lui-même, sans autre nécessité que de retenir Tattention et de continuer l'affirmation de sa maîtrise. La seconde, ce sont les choses simples et belles, belles parce qu'elles sont simples, toujours jeunes parce qu'elles offrent à chaque génération l'image de sa jeunesse, toujours fraîches et brillantes parce qu'elles refleurissent au printemps de chaque siècle. Il se trouve, pour la gloire de Lamartine, que cette dernière part de son œuvre est incomparable. Voilà pourquoi le siècle finissant revient à lui; en parcourant les œuvres accumulées de ceux qui l'ont tour à tour charmé ou amusé, il retient surtout la sienne, parce qu'il y a peut-être le plus d'émotion et de sincérité, le plus de choses éternelles.

Voilà ses titres pour le public, qui marque ses préférences sans y raffiner et ne s'en donne guère les raisons à lui-même. Lorsque la critique y regarde de plus près, elle découvre aisément les raisons de ce choix. Prenant un à un les traits de cette physionomie, les précisant et les mettant en lumière, elle arrive à reconstituer une des plus belles figures d'homme et de poète qui aient jamais paru dans aucun pays.

C'était un fils de pure et vraie race française, un Bourguignon de beau sang, de belle santé morale.

avec un fond de droiture et de raison contre lequel ne devaient jamais prévaloir tout à fait les caprices de sa propre imagination, non plus que les maladies de son temps. Regardez-y de près, et vous verrez qu'entre tous ses contemporains, Lamartine est en somme celui qui a eu le plus de cette qualité française, si souvent compromise en notre siècle, le bon sens. C'est aussi celui dont l'éducation première a été la plus saine et d'effet le plus durable. Dans la maison natale, près d'un père de noble caractère, d'une mère et de sœurs qui réunissaient au complet les meilleures et les plus charmantes qualités de la femme, il a fait pour toute la vie provision de souvenirs qui seront la substance de son œuvre. Il vénère la forte douceur de la terre natale et de la vie de famille, il a le culte de tous les sentiments qui donnent sa dignité à l'homme et son prix à la vie. Comparez à cette première éducation la jeunesse errante de Victor Hugo, cette existence d'enfant de troupe, ballottée de pays en pays, tiraillée entre les volontés rivales ou même ennemies du père et de la mère; la jeunesse de Musset, grandi dans la triste rue des Noyers, imprégné d'esprit bourgeois et de dandysme parisien; la jeunesse de Vigny, sortant d'une caste fermée pour subir la dure contrainte du métier militaire. Vous reconnaîtrez vite de quel côté se trouve l'avantage moral et pourquoi le génie de Lamartine puisa dans le sol natal une sève plus riche et plus pure. Certes, tout sert au *génie; Victor Hugo prit dans les spectacles changeants dont se remplirent ses yeux d'enfant un besoin de sensations et d'images qui explique en partie sa prodigieuse faculté de vision

pittoresque; Musset cueillit la fleur de l'esprit parisien, part exquise de l'esprit national; Vigny dut aux longs ennuis de sa jeunesse la noble tristesse d'où sortirent les Destinées^ après Servitude et Grandeur militaires. Mais, quel que soit le prix de ces images, de cet esprit et de ce stoïcisme, une chose vaut mieux encore, je veux dire les émotions nécessaires à tous les hommes, inhérentes à leur nature, qu'ils reçoivent de la patrie et de la famille, de la jeunesse et de Tamour. Ils sentent d'instinct le prix de ces biens inestimables ; s'ils cèdent à d'autres ivresses et s'ils écoutent d'autres chants, ils reviennent toujours aux poètes qui ont doublé pour eux la première joie de vivre et d'aimer.

Une âme imbue d'une telle éducation en reste pénétrée pour toujours. Celle de Lamartine n'admet rien de vil ni de bas. Il éprouva l'amour sans en médire, et le chanta sans le livrer à la risée; il souffrit sans colère pour ce qui causait ses soufl"rances. Gomme il le disait lui-même, tout ce qui tombait dans son âme s'épurait à la flamme de ce brasier. Emporté par la vie et le besoin de l'action, il eut le tort de négliger l'art, et, son inspiration restant toujours aussi haute, il la traduisit trop vite, sous une forme qui en trahissait la beauté persistante par les négligences et les à-peu-près. Mais les Méditations restaient, et au seuil de la vieillesse il retrouvait au même degré l'inspiration et l'art de ses premiers chants, pour y concentrer tout le sens d'une longue vie, dans la Vigne et la Maison^ supérieur au Lac luimême, et le plus beau poème peut-être qu'ait produit la poésie lyrique.

Il fut homme politique; redoutable épreuve des poètes, surtout en notre temps. S'il n'avait pas atteint dans ses vers le plus haut degré de sublime auquel puisse arriver le génie humain, ne Taurait-il pas réalisé par un seul acte de sa vie? Le jour où, devant THôtel de Ville, dans un cercle de baïonnettes et les balles sifflant autour de sa tête, il incarnait en sa personne le drapeau de la patrie, lorsqu'il le sauvait par sa seule puissance de son nom et de sa parole, ne devint-il pas en quelques heures Tégal de tous ceux que le courage et le génie ont rangés parmi les chefs de Thumanité? Ici encore, comparez-le, dans le présent ou dans le passé, à ses plus célèbres rivaux, à tous les hommes de pensée qui ont voulu être hommes d'action, qui l'ont été ou qui ont cru l'être et vous verrez de quel côté se trouve l'avantage. Il n'est pas inutile de rappeler, après cette journée inoubliable, que ce rêveur, cet utopiste, ce lyrique, eut, au cours de sa vie politique, plus d'idées pratiques, de vues d'avenir, de sens patriotique, d'intelligence des nécessités écomiques et sociales, surtout plus de générosité sans duperie, de loyauté sans naïveté, que les politiques de profession et de carrière. Où les autres méconnaissaient le présent, il voyait et montrait l'avenir; son éloquence était pleine de ces éclairs qui, dans la nuit, inondent d'une nappe de lumière jusqu'aux extrémités de l'horizon, faisant discerner en un instant le port oul'écueil, la route ou l'abîme. Il disait : « Les partis, blancs, rouges ou bleus, ne sont que des passions, et des passions haineuses, et honteuses, et féroces, exploitant en riant quelques sentiments généreux et nobles «.Il défendait les che-

mins de fer contre les railleries de Thiers, voyait poindre le second Empire au bout du cortège qui ramenait les cendres de Napoléon I", prédisait la guerre de 1870 et la Commune à propos de la loi sur les fortifications de Paris. Il s'écriait, à propos de Tunité italienne : « Une Prusse du Midi!... C'est assez d'une î » Et encore : « Si l'unité italienne s'accomplit, la guerre entre la France et l'Allemagne aura deux champs de bataille au lieu d'un ».

Mais je ne t^oulais parler que de Lamartine poète. Le privilège et l'honneur des lettres, c'est que, dans ce qu'elles ont de durable, un moment arrive toujours où elles défient la négation et rallient les enthousiasmes, tandis qu'il n'est pas une seule mémoire d'homme d'État où la controverse n'ait toujours à s'exercer. Il est si difficile, dans une gloire de chef d'armée ou de nation, d'établir une juste balance entre le bien réalisé et la part d'erreur, de crime ou de folie qui s'y mêle ! Dans l'oeuvre de Lamartine, il n'y eut rien que de pur et, par surcroît, cette beauté morale se retrouve dans sa vie. Rappelez-vous les deux termes extrêmes de cette existence, la pauvre maison natale de Milly et l'asile de vieillesse, le chalet de Passy, représentez-vous la physionomie du poète à ces deux dates, l'enfant de génie, courant les collines avec les petits pâtres, communiant avec la nature, ouvert à tous les souffles purs, et le grand vieillard foudroyé, l'homme qui avait afi'ronté le lion populaire, plus terrible que le sphinx antique, faites la synthèse de cette figure et de cette carrière, puis demandez-vous si, dans l'histoire universelle de la poésie, il y eut jamais une figure de poète plus com-

plète et plus belle, plus vivante, plus largement symbolique, même au temps où, à Taurore de la civilisation grecque, dans la jeunesse du monde, Homère promenait sa vieillesse aveugle à travers Tlonie.

15 août 1893.

Je venais d'écrire Fétude qui précède, lorsque, traversant la Bourgogne, je visitai Milly et Saint-Point. Je reproduis ici les notes suivantes, prises sur place.

MacOxN. — Au bord de la Saune, en face d'une mairie d"un joli style Louis XV, s'élève la statue de Lamartine par Falguières. Le poète est drapé dans le manteau romantique, des tablettes à la main, l'œil au ciel. Quelque peu alourdie dans le bas par les plis de l'étoffe, la silhouette est, en haut, d'un mouvement heureux, qui rappelle l'élégance aisée de l'homme et sa distinction naturelle. La tête se dégage, fine et bien posée, sur un corps jeune. Le piédestal est très élevé et c'est bien ainsi que doit être présentée une image de Lamartine, loin de la terre, près du ciel . Malheureusement , cette élévation ne permet pas de voir nettement la tête oii l'artiste a dû concentrer son application et dont la beauté, physique et morale, lui offrait un rare modèle. De coté, cependant, le profil de bronze s'accuse sur le bleu du ciel, avec son demi-sourire et cette fierté qui ne traduisait

pas la morgue, mais la distinction dune àme courageuse et bonne. C'est là, au bord de cette rivière, que le jeune homme débarquait, au retour de ses premiers voyages, attendu par son père, de là qu'il regagnait la maison natale où Fattendaient sa mère et ses sœurs, tantôt dans la tristesse de ses premiers écarts, tantôt dans la joie de ses premiers succès.

On y arrive, à cette maison natale, par des rues étroites et montueuses, toujours fraîches dans la chaleur d'août. Elle se trouve au sommet de la colline qui porte Màcon, à deux pas d'une petite place silencieuse et ombragée de tilleuls, que bordent une église sans caractère et un bel hôpital. C'est un vaste logis, tout un îlot de maisons, diverses d'âge et de style, où plusieurs branches d'une même famille vivaient côte à côte, réunies et séparées. Le poète est né dans la partie la plus ancienne, celle qui ouvre sur une ruelle par une petite porte du xvi^ siècle. S'il ne nous l'avait dit lui-même, nous devinerions par la seule vue de cette part d'habitation, fort modeste dans un ensemble luxueux, que son père, cadet peu fortuné, eut d'abord une existence étroite. On n'y pénètre pas; la porte est close comme les volets de tout le logis. Sur la façade, une inscription brille au soleil et rappelle la naissance du poète. Dans cette ruelle déserte, au milieu de ce silence, sur cette maison fermée, cette plaque de marbre, faite pour rappeler une naissance, éveille l'idée d'un tombeau.

MiLLY. — En quittant la station de Saint-Sorlin, un sentier traverse une petite vallée, verte et fraîche, où des moulins, des maisons de plaisance, des fabriques,

alignés au bord d'un ruisseau, forment un paysage gracieux. Le contraste s'accuse, d'autant plus net, avec la ligne de collines jaunes, sans arbres, plantées de vignes et coupées de murs en pierres sèches, sur laquelle on aperçoit bientôt Milly, surmonté d'un petit clocher. Le village s'étend à mi-côte, en ligne droite; formé de quelques maisons basses, il semble d'autant plus humble, qu'il est bâti dans un pli de terrain. Ces maisons sont d'aspect très pauvre de loin, presque misérable de près; lorsque, après une rude montée par un sentier étroit et pierreux, on pénètre dans le village, tout y dénote l'existence humble et pénible du paysan.

Voici l'église , humble entre les plus humbles églises de campagne. Elle est abandonnée et l'on n'y célèbre plus régulièrement le culte; aujourd'hui, 15 août, jour de grande fête, l'autel est nu. Sur les murs verdis par l'humidité, aucun ornement. Devant l'église, s'étend une petite place et, au bout, par-dessus un mur de clôture, on aperçoit le jardin au milieu duquel est bâtie la maison de Lamartine. Au milieu de la place, sur une colonnette, le buste du poète, par Adam Salomon, avec la date de 1874 et une inscription rappelant que ce petit monument a été élevé « par les habitants de Milly ». Ainsi la rancune paysanne dont M. Emile Montégut ' avait ici même recueilH l'expression « (on ne veut pas élever une statue à un homme qui doit »), cette rancune a fléchi; sans doute parce que, depuis, tout a été payé.

Une vieille porte, sous un arc à plein cintre por-

Page 1