‹ Nouvelles études de littérature et d'artChapitre 3 sur 10 · Emile Montégut, SoMi-ewà-s de Bourgogne, 1874, xxin · texte numérisé non relu

Emile Montégut, SoMi-ewà-s de Bourgogne, 1874, xxin

tant un écusson effacé, donne accès dans une cour, au fond de laquelle s'élève la maison. Avec le souvenir des Confidences, on voit au premier coup d'oeil que l'aspect de la cour, et du jardin qui lui fait suite, a bien changé depuis Lamartine. De son temps, cette cour était simple, rustique, pauvre; la voilà soignée, bourgeoise, cossue, bien sablée, avec des pelouses de gazon et des massifs de fleurs, des sièges de fer venus de Paris. Il en est ainsi, nous dit le jardinier qui me conduit, depuis 1863, où le poète dut vendre sa maison. Celle-ci, en revanche, a conservé sa physionomie extérieure. Elle est basse, à un seul étage, carrée et couverte de tuiles, avec des murs noircis au nord et dorés au midi. Au-dessus d'un perron de cinq marches s'ouvre une porte élégante de style Louis XVI, et, sur chaque façade, trois hautes fenêtres laissent apercevoir les poutrelles d'un plafond à la française. L'étage unique, jadis grenier, est très bas, avec de petits balcons, sur corbeaux de pierre, d'un joli effet. Le poète habitait une chambre située à l'angle nord-est et un lierre touffu, planté par sa mère, tapisse ce côté de la maison. C'est jour de fête; toute la famille, maîtres et domestiques, est allée entendre la messe à Saint-Sorlin, et il est impossible d'entrer. Mais, dit le jardinier, dans l'intérieur, réparé et meublé à neuf, rien ne rappelle plus le temps de Lamartine.

Il faut donc se borner à voir le jardin et l'horizon qui l'entoure. Ce jardin lui-même a bien changé; la charmille de « sept tilleuls » a disparu; une disposition savante a remplacé les simples carrés d'autrefois; des vieux arbres, il n'y reste plus que quel-

ques sapins, à travers lesquels pleure doucement cette petite voix que fait la brise à travers leurs brindilles. A Fouest et au midi, c'est le penchant arrondi d'une double colline en forme de cirque, couverte de belles vignes jusqu'à mi-hauteur et couronnée au sommet, parmi les rochers et les buis, d'un boqueteau de chênes. Au nord, des plans échelonnés de collines basses offrent un paysage plus riant et parsemé de villages, de fermes et de châteaux :

Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain.

Par-dessus le mur du jardin, le buste du poète, érigé sur la place, domine l'enclos et regarde.

C'est tout, et la meilleure part d'une jeunesse pleine de rêves a tenu dans ce petit espace; elle s'y est imprégnée de la poésie qui s'exhalait, pour elle, de cette terre, de ces pierres, de cet horizon restreint. Pour la sentir, il fallait l'àme de ce poète. En luimême, ce séjour est sans caractère ; pourtant, c'est de lui qu'est sortie l'inspiration la plus large et la plus humaine du siècle. Le meilleur et le plus pur de ce que la terre natale et la vie de famille pouvaient produire de tendresse, de douceur et de force, dans une âme et un cœur qui s'ouvrent à la vie, s'est exprimé sur ce coin de terre. Nulle part on ne saurait trouver de preuve plus frappante que le génie tire de lui-même tout ce qu'il nous donne et que les modèles qu'il traduit en copies admirables, ne sont que le prétexte de créations dont la cause est en lui. Cette nature restreinte a été si vive-

mont sentie par Lamartine, qu'il y a pris lo plus profond et le plus sincère sentiment de la nature que la poésie française ait exprimé ; dans la vie de famille, il lui a suffi de trouver une affection, des vertus et des exemples communs dans notre pays pour tracer de son père, de sa mère, de ses sœurs, de son éducation une image idéale . Ce pauvre Milly , cette simple maison, cette campagne modeste, sont désormais un lieu sacré. Le poète a vu depuis le Bourget, le Léman, l'Italie, la baie de Naples et l'Orient. Nulle part, il n'a trouvé de motifs plus émouvants que dans l'étroit vallon et sur les collines pierreuses qui contenaient son nid. Et c'est en Italie qu'il disait :

J'ai visité ces bords et ce divin asile

Qu'a choisis {Jour dormir l'ombre du doux Virgile,

Ces champs que la Sibylle à ses yeux dévoila.

Et Cume, et l'Elysée : et mon cœur n'est pas là.

Mais il est sur la terre une montagne aride,...

(Il est) un sol sans ombre et des cieux sans couleur,

Et des vallons sans onde! — Et c'est là qu'est mon cœur!

Salxt-Point. — Après le site pierreux de Milly, c'est un soulagement physique de suivre, après Cluny, la fraîche vallée, bordée de peupliers, d'aulnes, de haies vives, qui conduit à Saint-Point. Entre une double ligne de collines couvertes d'arbres sombres, châtaigniers et chênes, ondulées et régulières comme des vagues, la route court, blanche et droite, le long des prés d'un vert intense, semblables à un velours épais. A deux lieues de Cluny, Saint-Point se dégage tout à coup derrière les rideaux d'arbres et apparaît à droite, sur un petit plateau détaché de la chaîne des

8i NOUVELLES ETL'DES DE LITTERATURE ET D ART.

collines. Si Milly est une simple maison bourgeoise, Saint-Point est un vrai château. La construction est basse, massive, sombre, flanquée aux angles de tours que Ton a rasées à la hauteur du toit, sauf une, assez haute et surmontée d'un toit conique. Un parc entoure le château et, tout au pied du mur de clôture, autour d'une petite église au clocher roman, on distingue un étroit cimetière, semé de simples croix noires, avec quelques rares dalles de pierre blanche. Ainsi les deux gîtes préférés du poète des Méditations et des Harmonies^ de celui qui, après le Génie du christianisme, vint offrir aux âmes Tinspiration religieuse que Chateaubriand leur avait fait espérer, sont bâtis à côté d'une église, appuyant contre elle le foyer de famille, à la vue toujours présente de Tautel.

De la route, par une pente très raide, on descend jusqu'au village de Saint-Point, qui groupe dans un vallon étroit quelques maisons insignifiantes, et un sentier tout aussi raide, escaladant la colline qui se relève brusquement, conduit au château. Tandis que je monte ce sentier, sous le soleil ardent qui me suit depuis Mâcon et Milly, la cloche de la petite église sonne à toute volée. Comment ne pas se rappeler les vers de Lamartine, inspirés par cette même cloche? Comment ne pas évoquer le souvenir du convoi, qui gravissait cette même pente à travers la neige, le 4 mars 1869, et la vision du cercueil porté vers la tombe, comme une barque gagnant le port, aux sons que le poète interprétait d'avance?

Moi, quand des laboureurs porteront dans ma bière Le peu qui doit rester ici de ma poussière; Après tant de soupirs que mon cœur lance ailleurs,

(juand des pleureurs gagés, froide et banale escorte, Déposeront mon corps endormi sous la porte Qui mène à des soleils meilleurs,

Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Aux sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne, Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon ; Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe. Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au- seuil libre d'une prison!

Ce n'était pas une « froide et banale escorte de pleureurs gagés » qui composait le cortège; si les Parisiens y étaient rares, les habitants de la vallée suivaient en foule, village par village, leurs curés en tête, et ils pleuraient sincèrement K

Au débouché du sentier sur le plateau, une chapelle funèbre apparaît : c'est là que Lamartine repose, entre sa mère et sa femme, à cùté de sa fille. Cette chapelle est simplement formée dune large baie gothique; elle est sans porte et s'ouvre sur le ciel. Au fronton, cette inscription : Speravit anima mea; au fond, le buste du poète; en avant la statue de sa femme, couchée sous le suaire et tenant V Imitation sur sa poitrine . La petite cloche s'est tue et un chant religieux se fait entendre. Bientôt elle recommence à sonner et une procession sort de Téglise, derrière la bannière de la Vierge. Elle traverse le cimetière en chantant VAve Maris Stella et le buste de marbre, tout blanc dans Tombre de la chapelle, semble regarder les vignerons et les laboureurs, les femmes et les jeunes

1. Voir le récit ému de ces funérailles dans les Souvenirs siw Lamartine de M. Gh. Alexandre et, surtout, dans les Ëntr'acles de M. AlexandreDumas, 1" série, 1878, quelques pages admirables de simplicité et de sincérité.

filles de Saint-Point. A quiconque aime la poésie et, croyant ou libre esprit, éprouve Témotion qu'éveillent les fêtes religieuses ou se borne à la comprendre, je souhaite, s'il va visiter la tombe d'un grand poète, que le hasard lui fournisse un spectacle capable de traduire avec autant de charme, sur cette tombe même, les sentiments chantés par celui qui dort là.

Une petite porte met le parc du château en communication avec le cimetière et Féglise; ainsi Lamartine pouvait, à toute heure, visiter ses morts et, par ce voisinage, ils continuaient en quelque sorte à partager sa demeure. La grande entrée du parc est un peu plus haut, sur le sentier qui monte du village. Ce parc est très beau, très soigné et, visiblement, il a beaucoup occupé son propriétaire. A Milly, sa maison natale, il avait voulu laisser à chaque chose la physionomie à laquelle s'étaient habitués ses yeux d'enfant et qui lui faisait revivre sa jeunesse. A Saint-Point, domaine acquis, il avait orné selon ses goûts personnels une demeure qu'il pouvait refaire sans sacrilège. Il y a une pièce d'eau sous des saules pleureurs, des allées tournantes, des pelouses où des paons promènent leurs queues brillantes, des massifs de sapins, arbres qu'il aimait, comme Virgile, car ils ont une voix et ils chantent comme les poètes, arguta pinus.

On peut même trouver qu'il a trop cédé à ce goût de disposition personnelle, en arrivant au petit porche gothique à colonnettes et à clochetons, qui fait comme un vestibule extérieur à la porte du château. Pendant un voyage en Angleterre, il avait admiré l'architecture médiocrement pure de style et de goût, que l'aristocratie anglaise aime tant pour ses

châteaux. Il lui avait fallu, à lui aussi, un peu de gothique flamboyant pour Saint-Point et au retour, sur ce château massif, mais de fier et robuste aspect, il avait plaqué ce gothique trop léger pour lui et plus troubadour que féodal ^

Non seulement un porche, mais un long balcon à trèfles, de même style, court sur la façade. Passe encore pour celui-ci; style à part, il forme une sorte de promenoir, qui prolonge la demeure à Tair libre et double l'agrément de la campagne, en permettant de vivre en môme temps au dehors et au dedans. Et puis, la glycine et la vigne vierge ont tapissé la façade, et le faux goût des additions anglaises disparaît sous leur manteau.

Aussitôt entré dans le vestibule, à droite, s'ouvre une sorte de caveau voûté en ogive. Il a été aménagé en salle à manger et, entre des boiseries Louis XV, se déroulent des bergerades peintes en camaïeu, dans le goût de Boucher. Ici ce mélange de styles est des plus gracieux. Un escalier tournant, aux murs garnis de belles tapisseries, conduit au premier étage et, par une salle de billard, on arrive au salon. Vieux meubles, la plupart de style Louis XVI, portraits de famille, toiles, miniatures, dessins, souvenirs de tout genre y forment un ensemble plein de goût, qui atteste avec le respect du passé, le culte de la famille et d'une grande mémoire. Dans le demi-jour d'une bibliothèque voisine, le buste en marbre de Lamartine, par le comte d'Orsay, est disposé entre des fleurs, comme sur un autel.

1. Voir Correspondance de Lamartine, t. III, p. 186; et F. Reyssié, la Jeunesse de Lamartine, p. 336.

A la suite du salon viennent la chambre à coucher elle cabinet de Lamartine; celui-ci, dans une tourelle, dominant Téglise et le cimetière, réduit sombre, où il a tant écrit, au milieu de ses souvenirs intimes, des livres de sa mère, de ses poètes préférés. Partout, à Tordre et à l'arrangement, on sent la main d'une femme, gardienne pieuse de ce sanctuaire de gloire. Tout a été exactement laissé dans Tétat où Lamartine, à son dernier séjour, avait quitté le château. Voici, dans la chambre à coucher, une rame de papier, dans son enveloppe bleue à moitié déchirée par sa main, et, sur une table, une poignée de petits objets quil avait retirés de sa poche. Dans le cabinet, ses dernières plumes sont à leur place et les derniers livres qu'il ait feuilletés se trouvent à Tendroit où il les avait déposés.

On me permet de regarder longuement. Sur la tenture en cuir gaufré de la chambre à coucher pend, à une cordelière de soie, un sabre que le poète portait durant son voyage en Orient. Voici un trophée de drapeaux tricolores, offerts par les gardes nationales de France au vainqueur du drapeau rouge ; puis des souvenirs de 1848 : une gravure populaire représente le membre du gouvernement provisoire, à cheval, se rendant à l'Hôtel de Ville, au miheu des acclamations populaires. Quelques miniatures surtout retiennent l'attention. Ce sont des portraits de famille, et leurs rapports de ressemblance ou de contraste avec la physionomie du poète leur prêtent un vif intérêt, d'autant plus que, pour quelques-uns d'entre eux, ils'esl plu à décrire souvent leurs modèles.

D'abord sa mère. Il emportait cette image partout

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avec lui et la suspendait devant ses regards. Elle représente une jeune femme au teint blanc et rosé, aux yeux noirs, vifs et doux. Un petit bonnet blanc cache à moitié les cheveux noirs, une robe brune à longs plis enveloppe la taille. Ce vêtement modeste, qui a la simplicité austère d'un costume religieux, ne parvient pas à dissimuler le charme discret de jeunesse et de grâce, la puissance de vie qui se dégagent de cette image. La créature de tendresse, de dévouement et de piété que révèlent les Confidences et le Manuscrit de ma mère est là tout entière. Le haut du visage rappelle les traits- de son fils; le bas est moins accentué.

L'énergie, le poète l'a reçue de son père, dont la figure mâle rappelle le gentilhomme, le soldat et l'homme des champs. Construite à larges plans et haute en couleur, elle est couronnée de cheveux sans poudre, bruns, courts et frisés. Le menton est ferme et marqué comme celui de son fils. A la boutonnière, la croix de Saint-Louis.

Puis la femme du poète. Un teint rose, des cheveux bruns, disposés à la mode de la Restauration, un front élevé, de grands yeux, une bouche gracieuse, une grande finesse dans les traits arrondis forment un ensemble d'une remarquable beauté. L'expression est discrète et sérieuse. C'est la compagne réservée dans les jours de gloire, dévouée dans les années (l'épreuve, partageant les douleurs de son mari plus encore que les joies, ne lui causant jamais un chagrin et allégeant les douleurs qu'il lui apportait.

Au moment où je vais partir, le domestique qui m'accompagne me demande de laisser mon nom,

pour le remettre à la comtesse de Lamartine, « Madame Yalentine », comme on l'appelle dans tout le pays. C'est elle qui consacra sa jeunesse à la vieillesse du poète, sa fortune à sa pauvreté, qui l'aida par son aide multiple et discrète à sortir peu à peu de ses gigantesques embarras de fortune, le soutint dans le terrible labeur par lequel il essaya, vingt années durant, de dégager sa signature, lui ferma les yeux et, aujourd'hui, conserve sa demeure et veille sur son tombeau. Mme de Lamartine veut bien exprimer le désir de me voir et je suis introduit près d'elle. J'étais venu chercher ici la trace du poète. Je suis devant celle qui, avec sa mère et sa femme, Ta le plus et le mieux aimé. Elle a ses traits et elle exprime le culte de sa vie. Tout ce que j'ai éprouvé depuis le matin se résume et se fortifie dans un entretien où, par elle, j'ai senti présente et vivante l'àme éparse qui flottera toujours sur Milly et Saint- Point.

Les lecteurs de cette Revue * ne s'étonneront pas d'y trouver encore le nom de J.-J. Weiss. Il méritait ici une attention particulière, car nul plus que lui ne lut de la maison. Dès le premier jour, il avait prêté à Eugène Yung l'appui de son nom et de son talent : ils appartenaient à la même génération et à la même école; ils avaient les mêmes idées, c'est-à-dire un même amour de la liberté et le goût d'une même tradition littéraire. Entre les hauts et les bas de sa carrière accidentée, c'est ici que Weiss venait de préférence s'expliquer avec ses amis et ses ennemis, payer ses dettes de reconnaissance et de rancune, épancher sa résignation ironique et confier au public ce qu'il avait appris de nouveau sur les bizarreries de l'existence. C'est ici que l'enfant de troupe du régiment de Bontemps déposa son sac après sa dernière étape.

1. Cette étude a été publiée d'abord dans la Revue politique et littéraire {Revue bleue).

Il n'y a pas longtemps que nous possédons à son sujet les éléments d'une opinion complète. Il n'avait guère publié de livres; après avoir écrit, comme il le disait lui-même, la valeur d'une dizaine d'in-folio, il ne laissait à sa mort que trois volumes *. Un ami coutumier de ces sortes de services envers la littérature ou lart, et qui entoura ses derniers jours d'une délicate sollicitude, le prince Stirbey, et une sœur accourue près de lui, pour ne plus le quitter, aux premières atteintes de la maladie, s'occupent de réunir dans son œuvre ce qui mérite de durer. Quatre volumes de ce choix très varié ont déjà paru ^ Les deux éditeurs ne se nomment pas, mais ils me pardonneront de dire à qui le public est redevable du service qu'ils lui rendent.

Pour la plupart des hommes, le caractère que la vie dégage de leur nature est la résultante de l'existence entière. Chez Weiss, c'est surtout l'enfance et la jeunesse qui déterminèrent les traits principaux de sa physionomie. Je ne crois pas que l'on puisse recevoir plus profondément que lui l'empreinte de ces deux âges. Il se trouva, par surcroît, que sa première éducation fut la plus forte qui agisse sur l'être humain, celle du régiment. Au moment où l'approche

1. Essais sur l'histoire de la littérature française, 1865; Au pays du Rhin, 1886; le Théâtre et les Mœurs, 1889.

2. Autour de la Comédie-Française, 1892 ; A propos de théâtre; Sur Gœthe, avec une préface de M. Francisque Sarcey; Combat constitutionnel, 1893.

de la mort comiiiençait a uoscurcir son intelligence, il retrouvait le meilleur de sa verve pour raconter en quelques pages, délicieuses de sincérité et de fraîcheur, les années où il avait grandi, en capote grise et en pantalon rouge, « sous les enseignes du roi ». De ce temps, il n'avait gardé que reconnaissance. Il y avait pris cet esprit de courage et d'optimisme, que le clairon lui soutïlaitdans sa première traversée de la France, tandis que vieilles cités et paysages toujours jeunes défilaient sous ses yeux, depuis le roc de Charlemont battu par la Meuse, jusqu'à la mer, aperçue à travers les oliviers, au bout d'un grand chemin de Provence. Le chant de Talouette gauloise semblait rythmer le récit de cette marche joyeuse. Weiss conserva toujours, avec l'amour de l'uniforme et du drapeau, la notion nette des sentiments qui font les armées. Il saisissait plus tard toutes les occasions de les exprimer. La vue d'un régiment, français ou étranger, lui donnait un frisson délicieux de souvenir; il louait ou critiquait en connaisseur l'aspect de ces soldats, ce qu'il révélait, ce qu'il faisait craindre ou espérer. Devant un défilé prussien, sa mémoire évoquait aussitôt « un de nos régiments africains du temps de Louis-Philippe, tenue de route, la gamelle collée au sac, les deux pans de la capote relevés, la guêtre blanche, le drapeau dans l'étui, la casquette rouge brillant au soleil », et, à trente-cinq ans de distance, il savait encore le numéro de ce régiment et le nom du colonel. Il déclarait que si c'était « plus lâché et plus troupier », cela ne donnait pas à un moindre degré l'impression de « la force consciente d'elle-même,

s'avançant paisible, et, devant soi, faisant marcher la terreur ». Le premier fond de son caractère, c'est l'humeur de Tenfant de troupe, avec sa souplesse agile, son courage moitié d'instinct, moitié d'éducation, sa gaieté de moineau curieux.

Puis vinrent le collège et l'École normale. Il y portait une intelligence déjà ouverte par ses premières lectures à bâtons rompus. A la caserne, il avait eu dans les mains quelques écrivains du dernier siècle, petits et grands. Tragédies et contes de Voltaire, comédies etromansde Marivaux, petits vers de Dorât et de Parny, ce seront désormais pour lui des « délices », des modèles de raison, d'esprit, de grâce, de tendresse sans sensiblerie, de force voilée. Les auteurs français plus anciens qu'il aimait également, c'étaient ceux qui ressemblaient le plus à ceux-là ou qui réalisaient à un degré supérieur des qualités du même genre; ainsi Racine, qu'il préférait à Corneille, et Regnard, dont le vers l'enchantait, plus encore que celui de Molière. L'éducation du temps était, avant tout, classique et libérale; de 1830 à 1850, le premier article du credo universitaire, c'était que, sans l'étude de l'antiquité, il est impossible de devenir un « honnête homme », d'acquérir la notion du vrai et du beau, l'art de raisonner juste, de bien écrire et de bien parler; le second, que les meilleures qualités de l'esprit français et l'esprit moderne tout entier se résument dans la littérature des deux derniers siècles. Weiss emporta donc du collège l'amour de l'antiquité et de la littérature classique; il ne cessa plus de croire qu'elles seules donnent à l'esprit l'élégance et la souplesse, comme faisaient pour le corps ces

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u danses mortes », menuet et gavotte, dont l'enseignement est perdu et qu'il regrettait. L'École normale acheva de diriger ses préférences dans ce sens. Pour savoir comment se formèrent ces promotions de 1848 à 1850, qui comptèrent un nombre surprenant d'hommes distingués, lisez Etienne Moret de M. Francisque Sarcey; vous y trouverez une exacte analyse de leur trempe intellectuelle et morale. Elles avaient la passion de la justesse, de la précision, de la sobriété, partant le mépris de la phrase, l'aversion pour tout ce qui ne peut pas se démontrer, pour les systèmes ambitieux et vagues; par-dessus tout, elles prétendaient à l'indépendance d'esprit. Le romantisme touchait alors à sa fin; il n'avait réalisé qu'en partie ses ambitions; il s'était montré bavard et emphatique. Aussi les normaliens de 1848 ne l'aimaient-ils guère et ils n'acceptèrent jamais qu'avec force réserves ce qu'il avait apporté de durable. Voltaire était leur dieu, et, au-dessous, les écrivains qui disent en peu de mots des choses précises comme Stendhal. Sur l'enfant de troupe espiègle et chauvin qu'était Weiss se greffèrent un classique et un Français du dernier siècle.

Comme le régiment, le collège et l'école ne lui laissèrent que de bons souvenirs. Quant à la société, ce qu'il en connaissait par la vie intime, la rue, la littérature lui semblait agréable et sain. Il aimait les comédies de Scribe, les romans de Dumas père, les mœurs bourgeoises; il ne détestait pas la politique du juste milieu; il trouvait dans tout cela des qualités françaises, l'esprit, la clarté, la bonhomie, l'honnêteté.

Ses ambitions personnelles n'allaient pas très loin.

Comme la plupart de ses camarades d'école, il ne songeait qu'à mener Texistence modeste et suffisamment intéressante du professeur; il espérait y satisfaire en même temps ses goûts de bien-être bourgeois et ses préférences intellectuelles. A la manière dont il traçait, trente ans après, un programme d'existence au normalien débutant en province, on voit bien qu'une perspective de ce genre avait été pour lui le bonheur rêvé. C'est que cet esprit libre aimait les carrières assurées, la hiérarchie, les distinctions. Il voulait avancer régulièrement, devenir professeur de Faculté, être considéré dans sa ville, écrire à loisir des livres solides et, vers quarante-cinq ans, obtenir la croix. Tout cela lui eût été facile vingt ans plus tôt; entre 1830 et 1850, il aurait fourni une paisible carrière. Malheureusement, les temps avaient bien changé. A la République de 1848, à ses enthousiasmes et à ses illusions, succédait brusquement un régime positif et brutal, uniquement préoccupé de réagir contre l'idéalisme et la liberté. Comme le pouvoir, l'administration se montrait despotique et inintelligente. A peine pourvu d'une chaire, Weiss se trouvait soumis à une autorité maussade; des chefs tracassiers lui rendaient la vie dure. Il avait beau se soulager par l'ironie ou la colère; bientôt il n'y pouvait tenir et donnait sa démission.

Cette dure expérience achevait de lui imprimer sa marque, en lui laissant le regret de ce qu'il avait entrevu durant sa jeunesse ; regret d'autant plus vif que les conditions d'existence imposées à son âge mûr lui étaient plus antipathiques. Le gouvernement, les mœurs et la littérature de la France, en 1847, lors-

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qu'il avait vingt ans, il les verra toujours à travers sa jeunesse, comme une ère de prospérité, en comparaison de laquelle rien n'est plus que décadence. Il ne cessera de regretter le temps « où il y avait la sagesse sur le trône, la liberté, la paix et le bonheur dans le pays », où florissaient Dumas père et Scribe, « ces deux prodiges », et de marquer son aversion pour « le système de dureté morale et de brutalité de style le mépris sans pitié et sans douceur de la nature humaine, Tabus de l'adjectif, l'excès du genre descriptif et du procédé énumératif qui composent les traits saillants et généraux de notre littérature entre 1852 et 1880 ». A ces regrets et à cette antipathie, s'était jointe, par ses mécomptes de professeur mal administré, une rancune furieuse contre l'administration. Il avait senti, « avec toute sa griffe féroce, la stupidité administrative, le sot bureaucrate scolaire, le ministre imbécile », et il ne réservait pas cette rancune aux seuls bureaux de l'Université; partout il tenait les gens à paperasses pour « des faquins et des cuistres bornés », faisant le mal avec une sottise prétentieuse. Il procédait à leur égard par cris de fureur : « Les bureaucrates! Les corps constitués! Les réputations établies, les gens établis, les gens de place, les gens de poids, les imbéciles considérables! » Il leur en voulait de ses illusions perdues et de sa vie manquée.

Ainsi, l'enfant de troupe, l'amateur de bonnes lettres, le Français de vieille race, le bourgeois libéral devenait un mécontent et un déclassé. Cet être composite se complétait par un célibataire peu soucieux de confort intime et d'élégance extérieure.

Il exprima durant trente ans, comme journaliste, les sentiments que Ton vient de voir; il combattit gouvernement et administration avec tout lui-même, gouailleries de régiment, finesses de lettré, libéralisme bourgeois, colères de démissionnaire contre les gens restés en place.

iNon qull méprisât la besogne pour laquelle les fonctionnaires sont institués. Ce qu'il détestait, c'était la manière dont les fonctions étaient remplies; en elles-mêmes, il les trouvait utiles, désirables, parfaitement dignes d'un esprit distingué. Il tourna toujours autour d'elles, avec le désir d'y entrer et, lorsqu'il y parvint, il s'y donna de tout cœur. Il n'y durait guère. Alors, redevenu journaliste, il regardait faire ses anciens collègues, les sots inamovibles, dont toute l'intelligence s'applique à conserver un rond de cuir, et ceux qui, un moment délogés par lui, avaient su reprendre la place. Il ruminait tout bas le mot de Figaro : « Tandis que moi, morbleu! » Il était, à l'égard des administrations publiques, dans cet état d'esprit, fort pénible, semble-t-il, à éprouver, mais fort amusant à constater, dont le temps présent nous offre de curieux exemples. A cette heure, nombre d'hommes politiques ont été ministres ou chefs de service; avec une joie profonde ils ont signé ou préparé des arrêtés; ils ont formé des projets à longue échéance. Après une possession plus ou moins courte, il a fallu déguerpir et céder la place. Alors ont commencé pour eux les ennuis souvent éternels

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de l'attente. Ils ont, pour leurs successeurs, les sentiments d'un amoureux éconduit; d'autant plus ulcéré contre son rival qu'il a connu l'ivresse de la possession, qu'il se souvient et qu'il imagine. Weiss a longtemps offert un spectacle de ce genre.

Journaliste, la ligne qu'il suivit fut plusieurs fois brisée, et ce sont toujours les souvenirs de sa jeunesse qui expliquent ses erreurs de jugement, ses vues chimériques , son attachement à des causes perdues, ses mécomptes d'ambition. Il avait plus de talent, de libéralisme et de clairvoyance qu'il n'en fallait pour prendre la tête de l'opposition contre un gouvernement despotique et maladroit, plus d'instruction et de qualités d'esprit qu'on n'en dépense d'habitude à faire une belle carrière. Il n'exerça pourtant qu'une action médiocre sur l'esprit public et ne fît que passer dans les hautes fonctions auxquelles, par trois fois, il lui fut donné d'atteindre.

Sa campagne au Journal de Paris est restée célèbre. Avec moins de tenue académique et plus de vivacité que Prévost-Paradol, il dirigeait contre les idées et les actes, les hommes et les choses de l'Empire autoritaire, un feu roulant de critiques et d'épigrammes, directes et hardies. Il dénonçait l'arbitraire et signalait les fautes de gouvernement ou de diplomatie, avec une vivacité de jugement, un éclat de raison ou d'ironie, une verve de style, qui le mettaient vite au premier rang de la presse. Mais il regrettait le temps de Louis-Philippe et il se fût accommodé de la liberté comme en 1847. Or, la logique de l'histoire n'admet guère cette disposition sentimentale et cette tendance à remonter le cours du temps. La liberté tend tou-

jours à se développer; c'est la paralyser que de vouloir l'enfermer dans des formes anciennes; à chacune de ses étapes, il lui faut de nouvelles conditions d'existence. Dans notre pays et au point où nous en sommes de notre évolution sociale, l'idée républicaine est la seule qui suffise aux nécessités de ce développement. Weiss était libéral, mais il exprimait son libéralisme par de tels souvenirs et de telles comparaisons, que la majeure partie des libéraux le renvoyait aux « anciens partis ». Lorsque l'Empire aux abois essaya du libéralisme comme d'un expédient, Weiss crut à la sincérité et à la durée de ce changement; il accepta, avec grand plaisir, d'être secrétaire général de ministère : voyant les orléanistes rappelés dans « les conseils du gouvernement », il croyait la liberté revenue comme au temps de Louis-Philippe. La joie qu'il en éprouvait, jointe à celle de se voir traiter selon son mérite, l'empêchait de comprendre que le mariage de l'Empire et de la liberté était plus impossible que celui du Grand Turc et de la République de Venise. Il devait dire plus tard que « la République conservatrice est une bêtise » ; il aurait pu trouver plus tôt cette formule pour l'appliquer à l'Empire libéral.

La révolution du 4 septembre le détrompa rudement et le rejeta dans la presse. Cette fois, il s'inquiéta de dire également la vérité à ses anciens amis, qui détenaient la République, et aux républicains, qui voulaient reprendre leur bien. Rôle absurde, car, si l'un des deux partis avait raison en principe, c'est celui-là, et celui-là seul, qu'il fallait soutenir en le conseillant. Mais Weiss était trop libéral pour prêcher

la réaction, et pas assez pour admettre la République ; il se souvenait trop de 1847, où la France lui avait paru bien gouvernée, et de 1848, où les républicains avaient fait des sottises. Somme toute, il était surtout tendre à ses anciens amis, qui firent de lui un conseiller d'État. Aussi le premier soin des républicains, devenus les maîtres, fut-il de lui enlever son siège. Outre qu'ils en avaient besoin pour euxmêmes, avaient-ils tort en principe? Peut-être eût-il été d'une bonne politique de s'attacher Weiss, en lui laissant un poste qu'il dominait de très haut; malheureusement, il ne s'y prêtait guère, car, écrivant toujours, il entendait conserver son franc parler et aucun gouvernement n'admet qu'on le serve en le critiquant. Il redevint donc journaliste, sans que cette école l'eût corrigé. Il était trop clairvoyant pour ne pas comprendre que ses anciens amis avaient définitivement perdu la partie; il le leur disait avec infiniment de justesse et d'insistance. Mais il était trop attaché aux idées de modération dont il se trouvait pénétré dès 1847 pour admettre le développement logique des idées républicaines et il les combattait dans leurs applications. Le résultat, c'était que ses anciens amis ne lui savaient aucun gré de leur dire des vérités désagréables et désormais inutiles, tandis que les républicains se trouvaient gênés par lui dans leur besogne de façon très importune. Pourtant, lorsque Gambetta devint premier ministre, il s'attacha Weiss comme directeur d'un très important service. Esprit libre et désireux d'assurer d'excellents collaborateurs à un gouvernement pour lequel il espérait la durée, il se croyait assez d'ascendant

sur son parti pour imposer son choix. Il se trompait et ce fut un beau vacarme. Les républicains s'indignaient de voir dans un tel poste le conseiller d'État révoqué par eux, Tancien fonctionnaire de l'Empire, le journaliste d'opposition. Plus jalouse que flattée du choix qui élevait un des siens, la presse oubliait pour une fois la solidarité professionnelle et blâmait avec ensemble le premier ministre; d'autant plus volontiers qu'il y avait une consigne générale pour l'ébranler. Les gens de « la carrière » étaient les plus montés; ils témoignaient au profane introduit dans le sanctuaire le mélange contradictoire et divertissant de fureur et de dédain qu'ils tiennent en réserve pour les cas de ce genre. Le ministère Gambetta ne dura pas longtemps; mais il comprenait beaucoup d'hommes qui tous se croyaient installés à demeure. Que de pots au lait brisés! Pour aucun des membres ou des auxiliaires du « grand ministère », la chute ne fut plus rude que pour Weiss. Il n'était plus jeune, il n'avait plus le temps d'attendre une nouvelle revanche, l'occasion manquée une dernière fois était irréparable. Il le sentait bien et il en souffrit cruellement.

Le journalisme a cela de bon que, lorsque l'on a gros cœur, il permet de se soulager en parlant tout haut, la bouche ouverte. Weiss ne s'en fit pas faute; il reprit la plume au plus vite pour régler ses comptes avec ceux qui lui avaient témoigné leur bon vouloir de façon particulièrement sensible. Il épancha sa

bile, d'un jet brillant et copieux, splendida hilis. Le meilleur article de polémique qu'il ait écrit est certainement celui qu'il donna, ici même, sous le titre : r Esprit philistin; article merveilleux de verve, de malice, de force dialectique, et, par endroits, de raison. Je ne connais rien qui lui soit comparable dans la littérature contemporaine; c'est le ton, l'allure, le style, la passion surtout des Mémoires de Beaumarchais, ou même, pour la franchise de la confession personnelle, la rancune contre les hommes et la vie, le ton d'orgueil blessé et d'apologie, c'est le grand monologue du Mariage de Figaro. Weiss nous a donné là, avec le fond de sa pensée, la morale qu'il tirait lui-même de son voyage à travers son temps. Jugez du reste par ce court passage : « Un homme en France naît pauvre, et dans cet avantdernier degré de Téchelle sociale où Ton doit défendre sa vie, à chaque minute et pied à pied, contre la submersion de la misère, comme le Hollandais défend son pollder contre Tassant toujours menaçant du flot et du sable; il passe par le collège grâce à d'héroïques parents qui se privent de tout pour lui; sorti, presque mûr, des bancs de l'Ecole, au lieu de s'engager dans une hiérarchie quelconque, il prend la résolution de passer six années encore à cultiver dans une retraite silencieuse et indépendante les facultés qu'il a reçues de la nature et de la Providence. A trente ans, il est tout formé pour les grands emplois et pour l'action. Mais justement, à trente ans, il se trouve placé par la coutume française et par la stupidité des gouvernements français généralement quelconques, en face de Tune de ces deux

alternatives : ou languir dans l'oisiveté en attendant qu'il meure dans l'ignominie, ou s'occuper d'arrache-pied à renverser le régime établi et à devenir sur ses ruines premier ministre. » Le morceau est tout entier sur ce ton; il n'est pas court, car Weiss en a long à dire, mais il ne traîne pas et le même soufïïe l'anime jusqu'au bout.

Il peut se résumer à peu près ainsi : «J'avais beaucoup de talent naturel et d'instruction. Je n'ai pas trouvé que l'Université, où, du reste, on me tracassait, fût un champ suffisant pour mon mérite. Je l'ai donc quittée, et j'ai fait mes preuves dans le journalisme. Sur cette démonstration, l'opinion et le gouvernement auraient dû me porter d'eux-mêmes aux plus hauts emplois et m'y maintenir. Au lieu de cela il s'est formé contre moi une coalition de jalousie et de sottise. Je suis au bout d'une carrière manquée, et mon temps a gaspillé la force que j'étais. » En somme, c'est un plaidoyer contre les hiérarchies à échelons et à barrières. Weiss estime que le chemin de traverse devrait être un moyen normal de parvenir, que notre société devrait admettre le déclassé de talent à se reclasser beaucoup mieux, que les filières ne sont favorable qu'aux sots et gênent les gens d'esprit, pour le plus grand dommage de la société. Son argumentation est très convaincue, mais elle n'est pas convaincante ; comme il lui arrive assez souvent, elle repose sur une pétition de principes. Dans une société un peu compliquée et périodiquement remuée par les révolutions grandes ou petites, les règles d'avancement sont une sauvegarde. Sans elles, chaque changement de politique amènerait

aussi un changement complet du personnel administratif, et Ton sait comment les affaires publiques se trouvent de cette méthode dans les pays où elle est pratiquée. On peut railler nos fonctionnaires, leur esprit de routine et de lenteur, leur suffisance, leur esprit d'autorité taquine. Le thème est facile et contient une part de vérité, mais lorsque Ton veut parler sérieusement, il faut reconnaître que l'administration française dans son ensemble est probe, capable, laborieuse, et qu'elle nous permet depuis cent ans de nous amuser au jeu des révolutions sans émietter la France. Le déclassé est souvent un homme de mérite, qui n'a pas trouvé sa voie du premier coup, et il peut y avoir grand profit à utiliser ses aptitudes ; mais souvent aussi, il possède une mobiUté d'humeur, un besoin d'indiscipline, un goût de chimère qui paralysent son mérite. Il est très vrai que beaucoup de gens en place sont des sots, mais cela tient à ce que le nombre des sots est illimité, et que, notre pays ayant beaucoup de fonctionnaires, la grande famille des sots y contribue en proportion de son chiffre. Il n'est pas moins vrai qu'il ne suffit pas d'être fonctionnaire pour être un sot, ni de n'être pas fonctionnaire pour être un homme d'esprit, que beaucoup de fonctionnaires sont des gens de premier mérite qui auraient marqué partout, et qui, avec les qualités par eux consacrées à leurs fonctions, auraient fait ailleurs une carrière aussi brillante et plus fructueuse. Que l'on puisse devenir ministre, dans notre pays, aussi facilement que l'on cesse de l'être, c'est un double mal, résultat d'une transition qu'il faut souhaiter aussi courte que pos-

sible; le prestige de la fonction y perd, et Tintérêt public en souffre; seule, notre humeur nationale, mélange singulier d'irrévérence et de respect pour le pouvoir, y trouve aliment et matière. Mais la fonction de ministre, à laquelle AYeiss ne visait pas — n'ayant jamais, que je sache, posé de candidature parlementaire, — et l'état de politicien, dont il eût repoussé l'étiquette avec mépris, échappent à son argumentation. Restent les postes de sous-ministres, ceux de secrétaires généraux, de conseillers d'État, de directeurs. Il est bon qu'un homme de valeur puisse y arriver sans passer par la filière et Weiss a fait l'expérience que c'était possible. Ce personnel n'est pas et ne saurait être hiérarchisé; mais, par cela même, il n'est pas inamovible. Lorsque, par ambition, ou, simplement, par docilité aux événements, on s'y trouve introduit, le plus sage est d'y faire de son mieux et de se dire que cela ne doit pas durer toujours. L'aventure finie, on rentre dans le rang, pour y rester, si l'on s'y trouve bien, ou pour attendre une nouvelle faveur du sort, si l'on a pris goût à la chose.

Sur un point, toutefois, Weiss avait pleinement raison : ses camarades n'avaient pas été, comme on dit, « gentils » pour lui. La jalousie est la plaie vive de la corporation à laquelle il appartenait; on n'y admet guère l'élévation du voisin, surtout s'il porte beau et s'il monte haut. Dans cette corporation, le devoir professionnel, c'est de gloser sur l'événement du jour. Autant de motifs pour que le favorisé du sort soit houspillé par les moins heureux. La dernière fois surtout, Weiss souleva un concert formi-

dable do railleries. Un des plus caustiques fut Edmond About, d'autant plus aigre qu'il ruminait les mêmes ambitions que Weiss, et ne pouvait en satisfaire aucune. Il disait, avec une ironie où il y avait du sourire et de la grimace : « On m'a tout proposé, j'ai tout accepté, et je n'ai rien obtenu ». Il écrivit donc : « Un de nos anciens camarades d'école vient d'entrer dans la diplomatie comme un moineau dans une cathédrale ». Le mot était méchant et joli; pour ces deux motifs, il eut un grand succès. En le relevant, Weiss rendit pois pour fèves au bon camarade : « Je ne suis pas le seul oiseau de mon espèce, répondaitil. Il est de notoriété publique qu'entre 1870 et 1872, M. Edmond About s'est beaucoup agité pour être cet oiseau-là. » C'était vrai, et la riposte valait l'attaque, mais la galerie renvoyait les deux camarades dos à dos. About a dépensé autant d'esprit dans le journalisme que dans la littérature, mais il avait le tort de croire que l'esprit suffit à tout; il était patriote et libéral, mais sa carrière politique est une suite de sauts de carpe; on peut tenir pour certain que, préfet, député ou diplomate, il aurait commis de mémorables maladresses. Weiss avait autant d'esprit, de patriotisme et de libéralisme qu'About; avait-il beaucoup plus de sens pratique? Ceux qu'il appelait les snobs et les philistins, c'est-à-dire le public, n'avaient pas tout à fait tort lorsqu'ils le croyaient peu fait pour obtenir ou conserver certaines fonctions. Il avait beau répondre qu'il était plus régulier et plus mandarin que tous les suiveurs de filière, car il avait passé plus d'examens, entassé plus de diplômes et fait plus d'études générales ou spéciales.

La question n'était pas là. Outre que ses grades et même ses études n'avaient pas un rapport nécessaire avec les fonctions traversées par lui, ce n'est pas faute de grades qu'il avait été évincé, mais pour l'incertitude de sa politique, à un moment où la fermeté simple des convictions chez les fonctionnaires était le premier besoin du parti républicain.

Entre 1870 et 1882, Weiss avait mené sa plus brillante campagne de journaliste, campagne de partisan et de franc-tireur, hardie, brillante et stérile, toute en escarmouches et en pointes d"avant-garde. Courant le pays, il était passé d'un camp dans l'autre, libéral ou autoritaire, réactionnaire ou républicain, se battant pour son compte, selon son caprice et son humeur. Or, en politique, si Ton ne vise pas toujours un but, et rien qu'un, on s'use sans profit pour personne et au grand détriment de soi-même. Weiss fit de cette vérité une épreuve particulièrement concluante. En 1882, il dut renoncer non seulement aux fonctions, mais au journalisme politique; à force de souplesse et d'agitation inutile, il n'avait plus d'autorité. J'ai rappelé à son sujet le Figaro de Beaumarchais. C'est encore avec les mots fameux du Barbier et du Mariage qu'à ce moment de sa carrière on le définirait le mieux. Lui aussi avait vu que « la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres », et que ses confrères se livraient au mépris commun par « leur risible acharnement » ; lui aussi était « fatigué d'écrire,

ennuyé de soi, dégoûté des autres »; lui aussi, quoique parfait honnête homme, était devenu « équivoque à tout le monde » ; lui aussi avait été « ambitieux par vanité, laborieux par nécessité », et, plus que jamais, il aurait été « paresseux avec délices ». Malheureusement, il était « léger d'argent », et il fallait vivre. Ne pouvant plus être journaliste politique, il se fit critique littéraire. C'avait été son premier métier, ce fut le dernier. Par un mélancolique recommencement de la vie, à Theure où tout allait finir, ce qu'il avait jadis considéré comme un apprentissage, ce qu'il avait abandonné, avec quelque dédain, pour une littérature plus digne d'un homme d'action, devenait son suprême recours et son dernier but. Il accepta le feuilleton dramatique du Journal des Débats.

Avait-il ce qu'il fallait pour y réussir? En partie. Depuis le commencement de notre siècle, c'est-à-dire depuis que la critique a pris une notion nette de ses moyens et de son objet, tous les critiques peuvent se ranger en deux catégories. Les uns ont apporté dans leur profession un ensemble d'idées générales, les autres n'y ont mis que leur humeur. Sainte-Beuve et Jules Janin représentent le plus nettement ces deux familles d'esprits, et l'importance que nous accordons aujourd'hui à chacun d'eux marque bien la valeur de chacune d'elles. Weiss n'avait eu toute sa vie que des impressions, dominées par les goûts persistants de sa jeunesse. Il porta dans la critique théâtrale cette façon de sentir, avec ses avantages et ses inconvénients.

Il avait beaucoup de respect pour la critique dog-

HO NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT.

matique, et il lui tirait sa révérence avec un respect sincère. Il en donnait même cette définition concise et juste : « Entre les cent manières possibles de concevoir et de pratiquer la critique, la plus anciennement connue est encore la plus immédiatement profitable pour le public, pour fart, et surtout pour les auteurs, quoique ceux-ci l'aient fort en grippe. La critique dont je veux parler suppose qu'il y a un beau et un système du beau; elle consiste à juger les œuvres et à en signaler les défauts et les qualités d'après des règles fixes qu'elle peut interpréter avec plus ou moins de largeur, mais qu'elle ne perd jamais de vue. » Rien de plus net; mais, cette critique-là, Weiss ne la pratiquait guère. Qu'il y eût un beau et un système du beau, c'était pour lui une théorie acceptée, mais non suivie, comme pour ceux qui professent une religion sans la pratiquer. 11 jugeait avec ses goûts et écrivait avec son imagination.

Il aimait beaucoup le théâtre. C'était, avec l'histoire, le genre littéraire dont il s'était le plus occupé jadis, au temps de son apprentissage, lorsqu'il se préparait à l'action par l'étude. Il y avait exercé et fortifié cette préférence pour un petit nombre de qualités moyennes — raison, esprit, clarté, grâce légère, vivacité rapide, aversion pour la grandiloquence et l'affectation d'énergie, — qui lui faisait aimer, depuis ses premières lectures, les comédies de Regnard et les tragédies de Voltaire. Quarante ans de lecture et de spectacles n'avaient guère élargi son goût. Comme en 1840 et en 1860, il pensait que le romantisme est emphatique et le réalisme brutal.

Or, en 1883, il trouvait Victor Hugo en pleine apothéose et M. Alexandre Dumas fils à la tête du théâtre comique. 11 ne put en prendre son parti; toutes les fois qu'il eut à s'expliquer sur l'un ou sur l'autre, ce fut pour déclarer qu'il ne partageait pas l'admiration générale. « Le public actuel, disait-il, continue d'être favorable à la dramaturgie de Victor Hugo. Je le constate en regrettant de ne pouvoir m'associer à la manière de voir et de sentir du public. Un drame de Victor Hugo me laisse sans aucune émotion, si ce n'est le plaisir exclusivement littéraire, et parfois exclusivement musical, d'écouter de beaux vers. » H ajoutait : « Victor Hugo est scénique et théâtral au plus haut point; je ne le trouve pas dramatique ». Avait-il tort ou raison de parler ainsi? Je me contente de faire observer que sa distinction est subtile et peu claire. Ce qui est certain, c'est qu'il heurtait de front le sentiment public; or, je crois que, surtout au théâtre, le critique doit, tout en exerçant sur l'opinion son rôle de guide, partager dans une certaine mesure le goût général de son temps. Peut-être, si erreur il y a, cette part accordée à une erreur générale est-elle la rançon de son autorité et de son action . Pour M. Alexandre Dumas fils, Weiss était plus rétif que jamais. H lui accordait pleinement ce qu'il lui avait reconnu dès les premiers jours, la maîtrise dans le métier, « su et pratiqué à fond », c'est-à-dire l'art de construire une pièce, de conduire le dialogue, de faire évoluer les personnages, mais il se refusait à le prendre au sérieux comme « sociologue ». Sa prétention de donner à ses pièces une portée morale, lui faisait l'effet d'un « mille-pattes inexorable et

inconcevable », logé dans son cerveau par les dieux jaloux de ses autres qualités. Il trouvait des parties admirables dans le Fils naturel, mais il ajoutait : « L'émotion finale qu'on en emporte n'est ni agréable ni saine ». Pas agréable, c'est possible; pas saine, c'est plus douteux. Il y a de l'amertume dans le Fils naturel, comme dans la plupart des pièces de M. Dumas, mais une amertume salutaire. Cette amertume, qui se rencontre toujours à une certaine profondeur d'observation, est celle de Molière, dont Tartuffe et V Avare vont jusqu'à inquiéter la morale courante. II y a des chefs-d'œuvre tristes, comme il y a des chefs-d'œuvre gais, et peut-être, les plus forts, dans le théâtre comique, sont-ils ceux qui, après le rire, enfoncent dans le souvenir une pointe de réflexion, complexe et mélancolique. Si, comme je le pense, l'avenir doit ranger M. Dumas parmi les écrivains qui, dans chaque siècle, ont ajouté à l'objet et aux moyens d'un genre, c'est parce qu'il a fait entrer dans l'art dramatique l'examen de quelques graves questions, anciennes ou nouvelles, et qu'il y a joint cette excellence personnelle d'exécution qui fait les maîtres.

Weiss ne tint que deux ans son feuilleton dramatique. Il ne put donc, malgré son assiduité dans les théâtres de répertoire, parler que d'un petit nombre d'œuvres. Surtout il n'eut pas le temps de reprendre en détail, pour les appliquer au temps présent, les idées qu'il avait exposées en 1858, dans un article sur la littérature brutale, dont le titre dit assez l'esprit. Cet article est le plus considérable et le plus plein qu'il ait écrit sur la littérature de notre temps;

c'est là qu'il faut chercher le fond de sa pensée. La centaine de lundis qu'il a laissés n'en est pas moins d'un grand intérêt. Il y trouvait d'abord une occasion de repasser et d'exprimer son expérience de la vie et de la littérature. L'enfant de troupe gamin, le nor^ malien classique, le sujet reconnaissant du roi Louis- Philippe, le journaliste d'opposition, le haut fonctionnaire en retrait de plusieurs emplois, l'homme qui avait ri ou pleuré de tout son cœur aux pièces de Scribe et de Dumas père, s'amalgament pour former le critique des Débats. Cette originalité complexe, cette culture variée, cette expérience multiple tournent au profit du théâtre; tout cet humus d'idées nourrit un petit nombre de plantes vivaces, qui s'enroulent en végétation touffue et grimpante autour des sujets dramatiques, anciens ou nouveaux.

Sa doctrine peut se résumer à peu près ainsi : aucune complaisance pour le romantisme, aversion pour le réalisme, goût persistant de l'ancien théâtre. Ses moyens, ce sont un esprit assez ouvert pour comprendre le nouveau, même lorsqu'il ne l'aime pas, une extrême sensibilité au talent, le besoin de la franchise, la volonté de penser en tout par lui-même, un jugement personnel, même dans les choses de sens commun, un ton d'égal à égal avec tous les sujets, parfois une familiarité ou une irrévérence de gamin envers les grands noms et les grandes œuvres. A propos d' Œdipe roi^ il instituait le parallèle en règle de Sophocle et de Bouchardy, du fds de Laïus et du capitaine Buridan. Il regardait Molière comme un moraliste profondément immoral et un écrivain surfait. Pour la qualité de la langue et la facture du

vers, il tenait en égale estime Piron et Victor Hugo. Il consacrait à Mme Thérésa une étude complète, avec considérations esthétiques de haute portée; le « délire d'admiration » excité par sa rentrée au café chantant restait encore « au-dessous des qualités superbes de déclamation et de chant déployées par rhéroïque cantatrice »; il déclarait n'avoir éprouvé <( le frisson sacré » que trois fois : en entendant Rachel, la Marseillahe et Thérésa. L'ancien secrétaire général des Beaux-Arts faisait appel à toute son expérience administrative pour examiner, avec la compétence et le sérieux d'un rapport au ministre, l'organisation de la Comédie-Française, l'application du décret de Moscou, les affaires Dudlay et Broisat, la question du Conservatoire. Le lettré, nourri d'histoire, se lançait pour son plaisir, à propos de Mademoiselle du Vigean, dans une dissertation sur la Fronde et Condé, vivante comme du Michelet. Pour caractériser le rôle de Rotrou, l'enfant de troupe rencontrait cette jolie métaphore : « Rotrou est une espèce de maréchal des logis fourrier de la littérature; il est parti en avant-garde; il a préparé les gîtes ». Le libre esprit, possédé par un incoercible besoin de franchise, ramenait le Monde où l'on s'ennuie^ le plus grand succès comique obtenu de notre temps sur le Théâtre-Français, aux proportions d'une (( comédie-vaudeville assez gaiementnouée et menée, mais sans fraîcheur et sans force ». Surtout, c'était le politique, voyant de haut et au loin, qui écrivait incidemment, à propos de VEtrangère, cette phrase étonnamment pleine : « Plusieurs phénomènes sociaux, d'une gravité exceptionnelle et d'une grande

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portée, se sont produits sous le règne de Napoléon III et n'ont fait que gagner en intensité sous les gouvernements divers successivement émanés de la révolution du 4 septembre 1870. Ces phénomènes sont la prise de possession de Paris par l'étranger; l'avènement de la race juive, qui peut devenir bientôt prépondérante; l'émancipation de la courtisane, qui était autrefois une espèce d'excommuniée civile, et qui forme de plus en plus maintenant une classe régulière, admise, consacrée, considérée; la concentration progressive des capitaux et du commerce, par le jeu du crédit, entre les mains de compagnies peu nombreuses, qui, avant un demi-siècle, seront devenues pour la France ce que furent pour Rome ces latifundia^ d'où sortit la guerre sociale en permanence. » Quelques-uns des plus graves sujets agités par le temps présent sont concentrés dans ces quelques lignes. Aussi un tel résumé peut-il, à cette heure, sembler facile et banal ; en 1884, la presse n'avait pas encore commencé l'examen de ces questions et le plus grand nombre n'en soupçonnait pas l'urgence prochaine.

Mais ce qui fait le grand intérêt de cette critique dramatique, c'est que Weiss s'y montre en possession plus complète que jamais de son talent d'écrivain. Elle suffirait à le ranger parmi ceux qui, de notre temps, ont le mieux écrit en français. Joignez-y son volume d'impressions de voyage, au Pays du Rhin, et vous aurez le meilleur de son œuvre. J'ai déjà dit ce qu'étaient sa verve, son esprit, son humeur, quelle aisance et quelle allure ils donnaient à son style. Mais d'autres ont eu ces qualités au même degré. J'en

dirai autant de sa langue, claire, propre et concise, puisée aux bonnes sources quoique sans effort d'archaïsme et portant bien la marque de son temps. C'est encore une qualité qui lui est commune avec les normaliens de sa génération. Ce qui lui appartient en propre, c'est l'imagination; il lui doit une vivacité, une originalité, une variété, une couleur surtout, auxquelles je ne vois rien de comparable. Un nom et un fait sont pour lui prétexte à des rapports et à des suites d'idées d'une justesse singulière, à des paradoxes d'un imprévu charmant, à des hyperboles que leur excès même ramène à leur juste valeur. De là ces rapprochements, ces parallèles, ces fusées tirées en tout sens, ces mille facettes, subitement taillées et scintillantes, qui multiplient et colorent la lumière. De là cette vivacité et cette fraîcheur d'impressions personnelles, qui rajeunissent les vieux sujets; de là l'intérêt qu'il prend à tout ce qu'il écrit. Il suffît d'un prétexte pour mettre en branle dans son esprit un tel monde de souvenirs, d'impressions, de sentiments que, de cette agitation, les idées jaillissent en flot pressé. Delà surtout sa faculté d'invention verbale, la couleur vive, sobre et juste de son style, cette richesse aisée d'images et de tours.

Il existe, au palais de Fontainebleau, une salle qui respire un charme singulier de mélancolie. C'est la galerie de Diane. Construite par Henri IV pour la belle Gabrielle, elle est devenue une simple bibliothèque. Ses fenêtres, devant l'une desquelles la cotte

de mailles et Tépée de Monaldeschi sont disposées en trophée, donnent sur un vieux jardin, tracé sur les fossés encore visibles de Louis YII; jardin clos, triste, aux verdures sombres, sans promeneurs, et où murmure doucement une eau versée par des têtes de cerf, établies sous Napoléon I^^ dans un bassin qui date de Henri III. Comme perspective de fond, un gracieux portique de la Renaissance où sont sculptées les armes de François I". Pour un esprit nourri d'histoire et servi par une imagination vive, il serait difficile de trouver dans un même cadre de plus nombreux motifs de méditation, sans parler des souvenirs qui, partout, dans le vieux palais, s'éveillent sous les pas : fêtes étincelantes des Valois, visite craintive de Charles-Quint, diplomatie galante de Catherine de Médicis, baptême de Louis XIII, adieux de Napoléon à sa vieille garde.

Ni la connaissance de l'histoire, ni l'imagination ne manquaient à Weiss; la galerie de Diane fut l'asile de ses dernières années. A cette époque, il restait encore, dans les bibliothèques de France, quelques postes réservés aux hommes de lettres. Ils ne coûtaient pas cher à l'État, et, aux heures difficiles, ils permettaient de venir en aide à des écrivains qui avaient honoré leur profession sans y trouver la fortune ; c'était une forme décente de l'aumône nationale. Sauf exceptions rares, les titulaires gagnaient bien leur argent et faisaient leur service avec scrupule; pour bien conserver des livres, en avoir fait n'est pas une mauvaise préparation. Aujourd'hui, ces grasses sinécures sont supprimées, et il n'entre plus dans les bibliothèques que des employés de carrière. Voilà donc un service

ramené aux vrais principes de la règle administrative, et c est sans doute un grand progrès. Pourtant, le jour où Weiss, subitement frappé d'un mal à longue échéance, s'était trouvé incapable d'écrire et sans ressources, Tabus n'était pas encore corrigé. La charité amicale d'un ministre put disposer en sa faveur du poste de bibliothécaire au palais de Fontainebleau. Il y termina sa vie, assez tranquille, malgré quelques réclamations parlementaires. Je crois que son traitement fut supprimé par économie, mais on put le rétablir de façon détournée, sans que la bonne gestion des finances françaises fût par trop compromise. Dans les intervalles de sa maladie, il écrivait un peu, mais, en tout temps, il remplissait ses devoirs avec exactitude; devoirs absorbants, car la bibliothèque du palais prête au dehors, et il y a un mouvement continuel de sorties et de rentrées. Pendant quatre ans, les habitants de Fontainebleau l'ont vu à son poste; installé dans l'embrasure d'une fenêtre, il tenait ses registres en ordre et témoignait au public beaucoup de complaisance. Il ne se plaignait jamais de son sort et il ne rappelait son passé que pour raconter à quelques intimes des souvenirs sans amertume. Jusqu'au dernier jour, il fut doucement ironique comme un philosophe, optimiste comme un Français d'autrefois, gai comme un enfant de troupe.

10 juin 1893.

Comme les hommes de mon âge, j'ai ressenti de bonne heure la surprise et l'admiration que cause la première rencontre avec les livres de Taine. C'était vers 1867, dans un de ces petits lycées de province, où les proviseurs continuaient de trembler au souvenir des débuts de l'Empire et n'osaient pas croire que l'adoucissement des temps nouveaux leur permît d'élargir un système sévère d'éducation et d'enseignement. Rien de plus étroit que le choix des lectures permises. Je vois encore, dans notre bibliothèque de quartier, cette trentaine de volumes, conservant le timbre des anciens collèges royaux, qui devaient être notre seule distraction aux études du dimanche soir, les devoirs de la semaine terminés. 11 y avait les Trope?, de Dumarsais, VHistoire des Israélites de Fleury, Rollin, Corneille, VHistoire de la littérature française de Nisard et le Tableau de la littérature au xviii^ siècle de Villemain. Racine n'était que toléré et nous lisions Molière en cachette, grâce aux externes,

qui nous apportaient les petits volumes à cinq sous de la « Bibliothèque nationale ». Nos professeurs, fort honnêtes gens et très dévoués à leurs fonctions, étaient pour la plupart des hommes mûrs, sachant bien l'essentiel des programmes et renseignant avec soin, mais ultra-classiques et cherchant plutôt à endormir qu'à éveiller nos curiosités intellectuelles. Elles reçurent une secousse soudaine, grâce à un jeune professeur de rhétorique. 11 sortait de l'Ecole normale et sa manière de faire une classe nous surprit fort, en nous enchantant. Il nous apprit d'abord que la critique n'en était pas restée à Nisard et à Yillemain, il prit sur lui de nous prêter les Lundis de Sainte-Beuve. Aux heures molles qui précédaient les congés, il nous faisait des lectures et, grâce à la durée des impressions premières, je n'ai plus oublié la bataille de Waterloo de la Chartreuse de Parme^ le Roi des Montagnes et Trente-et-Quarante .

C'est lui qui, à propos de La Fontaine, nous lut, dans La Fontaine et ses fables^ le premier chapitre, sur « l'Esprit gaulois ». Ce nous fut un enivrement, comme pour des gens abreuvés d'eau claire, à qui l'on fait boire du vin nouveau. Dans un de ces groupes de camarades, qui passaient ensemble les récréations à causer, en tournant autour du préau, nous avions reconstitué à souvenirs communs une phrase que nous répétions avec une emphase enthousiaste et l'accent sonore du Midi. Il s'agit du Rhin : « Le magnifique fleuve déploie le cortège de ses eaux bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles que lui : leurs cimes s'allongent par étages jusqu'au bout de l'horizon dont la ceinture lumineuse les

accueille et les relie; le soleil pose une splendeur sereine sur leurs vieux flancs tailladés, sur leur dôme de forêts toujours vivantes; le soir, ces grandes images flottent dans des ondulations d'or et de pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble à un roi heureux et pacifique qui, avant de s'endormir, rassemble autour de lui les plis dorés de son manteau ». A un retour de vacances, je trouvai chez un libraire de la ville, outre le livre qui contenait la phrase merveilleuse, V Essai sur Tite-Live et les Philosophes français du xix" siècle; nous les lûmes avec passion. Puis, ce fut la sortie du lycée, la guerre et la vie. Dès lors, tout livre de Taine excitait une grande attente parmi notre génération. Il était vraiment un de nos maîtres intellectuels; il Tétait plus que Renan. Les collégiens de seize ans lisaient aussi la Vie de Jésus en cachette; mais, si elle satisfaisait ce premier besoin d'émancipation intellectuelle qui est la contre-partie des docilités juvéniles aux habitudes religieuses, la pensée et le charme du grand sceptique ne nous entamèrent que plus tard, avec les Dialogues philosophiques et Caliban.

Pour ma part, l'idée que je me faisais de Taine à travers ses livres était à peu près celle-ci : un grand et rare talent, cela va de soi, une intelligence probe, droite et hautaine, une sensibilité ardente, mais plus intellectuelle que physique, le mépris tranquille de toutes les faiblesses d'esprit, la résolution inébranlable de penser par soi-même, l'indifférence parfaite

pour les conventions et les préjugés; surtout, le culte de l'esprit nouveau, celui de notre temps, l'esprit de liberté politique et philosophique. A voir sa fécondité d'images, la hardiesse et la netteté tranchante de ses négations, sa confiance dans la méthode scientifique, sa rigueur dogmatique dans la démonstration, sa recherche du définitif et de l'absolu, ce mélange unique de géométrie et de poésie, je me figurais un homme de parole hardie, d'affirmation catégorique, d'attitude assurée et peu accommodante. Je le vis pour la première fois, il y a dix ans. J'avais débuté, selon la coutume universitaire, par une thèse de doctorat, devenue un livre et présentée à l'Académie française. Il était un de mes juges et je lui faisais la visite d'usage. Il habitait alors, boulevard Saint-Germain, une vieille maison d'aspect tranquille. Je fus introduit dans une vaste pièce, moitié salon, moitié bibliothèque, où s'accusaient l'amour de l'art et l'indifférence pour le luxe. Il lisait sous la clarté étroite d'une lampe de travail et mon émotion, très vive en entrant, ne dura guère.

Je craignais son regard et sa parole, et voilà que le maître redouté était un homme de figure douce, de parole basse, chantante et mesurée, d'accueil bienveillant, avec un mélange singulier de réserve, de bonne grâce et de simplicité. Mon livre était sur sa table. C'était une étude sur Marivaux, et il y avait un portrait d'actrice d'après Vanloo. En feuilletant le livre, il me montra du doigt ce portrait et, après quelques mots justes et fins sur le caractère de la beauté féminine au dernier siècle, il se mit à réciter un sonnet de Théophile Gautier :

J'aime à vous voir en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant aux mains des roses un peu pâles, Comme il convient à des fleurs de cent ans. Etc....

Puis ce fut une série de questions sur ma carrière, mes études, mes projets d'avenir. Il me faisait parler plus qu'il ne parlait, écoutant avec beaucoup d'attention et de patience, sobre d'affirmations; rien de hautain ni qui fit sentir la supériorité ; autant de simplicité, d'aisance et de couleur sobre dans sa parole que ses livres montrent de complexité, d'effort et d'éclat. Je le quittai ravi de cette bonne grâce; non seulement je me Tétais figuré tout différent, mais je n'aurais jamais imaginé qu'un aussi complet contraste pût exister entre un homme et ses écrits. Aujourd'hui, ceux qui l'ont connu racontent sa vie discrète ^ Tous s'accordent à le représenter sous les mêmes traits, et, pour ma part, j'ai pris un vif plaisir à trouver dans ces témoignages autorisés la justification précise de mon souvenir. L'homme était bien celui que j'avais entrevu, candide en un temps d'àpre rouerie, naïf d'impressions et de sentiments autant qu'il était hardi de volonté intérieure et de pensée. Quant à l'écrivain, c'était un maître dans toute la force d'un terme aujourd'hui galvaudé.

1. Entre les diverses études publiées depuis la mort de Taine, il en est une qui nous fait pénétrer profondément dans la connaissance de son caractère et de son existence, celle de M. Gabriel Monod, la Vie dfHippohjte Taine, publiée dans la Revue de Paris du 1" mars 1894. Elle est écrite d'après des lettres de Taine, communiquées à l'auteur. Une partie de ces lettres, adressées à Prévost-Paradol, vient d'être insérée par M. Oct. Gréard dans son livre sur Prévost-Paradol, 1894.

Impropre à laction, indifférent aux côtés pratiques de la vie contemporaine, homme de pensée pure, il a tout transformé par l'élaboration intellectuelle, même le sentiment de l'art, même Tamour de la couleur et de l'image; il a demandé le sens de la nature et de la vie à la méditation et aux livres; avec cela, passionnément attaché aux questions du temps présent, de la vie sociale et de la politique; si persuadé de l'importance pratique de l'histoire qu'il a fait converger l'effort suprême de sa pensée et de son talent vers le problème posé par la Révolution française, c'est-à-dire la possibilité de fonder un monde nouveau sur la justice abstraite et qu'il a risqué de sacrifier à l'histoire l'art et la littérature, c'est-à-dire la réalisation du beau.

De son premier livre au dernier, sa doctrine se précise avec une rigueur dont il n'y a pas d'exemple aussi frappant. Au début de sa carrière, fils de ce xviii^ siècle dont il devait, par un effet singulier de logique incomplète, attaquer si vivement l'œuvre et les idées, il voit dans la science l'instrument et l'objet, le moyen et le but de notre temps. Il traite l'autorité en matière de pensée comme si elle n'existait pas; il applique la méthode scientifique sans réserves, sans autre considération que l'intérêt de la vérité. Il raille avec une ironie tranquille l'insuffisance de la philosophie officielle ; continuant l'œuvre de Yillemain et de Sainte-Beuve avec une logique qui les inquiète tous deux, il formule, pour s'y tenir étroitement, sa théorie de la race, du milieu et du moment, complétée par celle de la faculté maîtresse. C'est par elles qu'il explique La Fontaine, Tite-Live,

Racine, Saint-Simon, Balzac, toute la littérature anglaise, s'efTorçant de prouver que, malgré l'action de cette faculté maîtresse, Toriginalité individuelle explique moins la qualité des œuvres que les causes générales. Ainsi, il fait rentrer la critique littéraire dans l'histoire naturelle et toutes deux dans la philosophie positive. Des applications de l'esprit, il veut remonter à la nature de l'intelligence et renouvelle, jusqu'à la faire sienne, la philosophie de la sensation. Il nie ou traite comme de simples hypothèses tout ce que le monde a longtemps tenu pour des dogmes ou des vérités démontrées. Il ne s'inquiète pas des frayeurs ou des colères qu'il soulève; il va aussi loin que Fanalyse et la logique le conduisent. Qu'il observe les mœurs anglaises ou la société parisienne, qu'il décrive les Pyrénées ou Fltalie, qu'il expose l'histoire de l'art grec ou flamand, qu'il raille le spiritualisme français ou discute les systèmes anglais, la méthode et le but sont les mêmes : appliquer la méthode scientifique à toutes les manifestations de la nature et de la vie, de l'action et de la pensée humaine.

Comme il est Français, très attaché à son pays — malgré un goiU très vif pour l'Angleterre, que d'autres après lui, comme M. Paul Bourget, accentueront encore — et très préoccupé de la difficulté contre laquelle la France se débat pour organiser son existence politique et sociale après la grande crise du siècle dernier, le jour où il se sent tout à, fait maître

de la méthode, dans la force de Tàge et la plénitude du talent, il commence sa vaste enquête sur les Origines de la France contemporaine. Avec une puissance de labeur, une ardeur de curiosité, une patience, un courage d'esprit dont un Érasme ou un Bayle offrent l'exemple dans le passé, mais qui, certainement, n'a rien d'égal dans le présent, il recueille les faits, consulte les témoignages, fouille les archives, renonçant à toute autre étude et concentrant sur cet objet l'effort qu'il avait appliqué pendant vingt ans à des buts si divers, comme si tout le reste de son œuvre n'avait été que la préparation de sa méthode, avant de l'appliquer en toute sûreté à ce dernier labeur.

A la date de 1875, où paraissait le premier volume des Origines^ Taine était un des écrivains les plus puissants de ce xix^ siècle qui touchait à sa fin et où tant de grands noms offraient de si redoutables points de repère pour le classement des derniers venus. C'était avant tout un logicien et un coloriste. Logicien, il déployait et poussait sa pensée avec une force écrasante. Ses preuves réunies, ses arguments groupés, l'ordre de son raisonnement établi, il se mettait en marche et on avait, à le voir avancer, l'impression d'un hoplite sous les armes; des armes solides et brillantes, où rien ne manquait de ce que l'arsenal de la logique peut mettre à la disposition d'un critique et d'un polémiste ; car, grâce à un rare dualisme, il était les deux choses. La forme constante de sa pensée, c'était le raisonnement imperturbable, allant jusqu'au bout de lui-même, ne ménageant rien dans son effort vers la vérité. Il tendait

vers elle, il y portait sa théorie et son lecteur, non sans fatigue, mais sans découragement, et, la démonstration finie, il en commençait une autre.

Cette contention d'esprit eût été écrasante pour lui-même et pour nous sans une beauté de forme par laquelle l'écrivain soulageait le logicien et dédommageait le lecteur. Très sensible à l'art, coloriste et poète, il avait la métaphore spontanée, neuve, jaillissante. Dans une même phrase, les images naissaient les unes des autres, se prolongeaient, s'enchaînaient, toujours justes et fraîches. Tantôt c'était une seule comparaison étendue jusqu'à l'ampleur d'un symbole, tantôt une suite de traits rapides et vifs, de touches brillantes et multipliées. Lorsque la pensée lui paraissait assez belle et comme assez plastique par elle-même, il la présentait nue, sans ornement. Alors la netteté de l'idée, la précision des termes abstraits, le rythme, le mouvement, la force harmonieuse donnaient à sa phrase une incomparable beauté. Il y a telles pages des Origines^ comme l'analyse de l'idée chrétienne et de l'esprit féodal, que rien n'égale dans Rousseau ou dans Montesquieu; il faudrait remonter jusqu'à Pascal et Bossue t pour trouver autant d'énergie tranquille dans la pensée et de beauté simple dans la forme.

Ce qui lui manque, c'est l'aisance, la grâce, le sourire. Dans sa facture appuyée et ferme, jamais de détente ni de légèreté. Il a le sens de l'élégance et il en parle, à l'occasion, avec une touche délicate; mais ce qu'il goûte ailleurs lui manque à lui-même. Il convient d'ajouter que ce don charmant, s'il l'eût possédé, l'aurait privé par son existence seule de ses

qualités maîtresses, la force et l'éclat. On voit en effet, par comparaison avec ses devanciers ou ses contemporains, qu'on ne peut guère être à la fois subtil et énergique, délicat et vigoureux. Sainte- Beuve, avec sa souplesse insinuante, Renan avec sa molle douceur, n'avaient pas ce que possédait Taine. Où donc est le talent dont les qualités se définissent autrement que par leurs limites?

Il est une autre loi plus rigoureuse encore, dont chaque constatation laisse un sentiment de mélancolie singulière et que Taine a largement vérifiée par son exemple. Jamais il n'y a eu de grand penseur et de grand écrivain, d'homme exerçant une action profonde sur les idées d'un temps, sans une théorie absolue et un système exclusif.

Or, toute théorie est insuffisante, tout système est caduc. La vérité complète est trop vaste pour l'homme; il n'en embrasse jamais qu'une partie. Bien plus, il ne peut exprimer le peu dont il s'empare qu'en le mêlant d'incertitude et d'hypothèse. Aussi, de tous les systèmes produits depuis les origines de la littérature, de la science et de l'art, pas un n'a survécu. De ces édifices si péniblement élevés, il ne reste que des ruines; leurs matériaux ont servi à d'autres édifices destinés au même sort. Ce qui faisait la gloire des architectes — l'idée personnelle, le plan, la distribution des parties, — c'est là justement ce que le temps n'a jamais épargné. Les plus favorisés parmi ces constructeurs de systèmes

sont ceux qui ont ajouté une simple pierre à rédifice de la science absolue, impersonnelle et anonyme.

Taine est-il du nombre? Peut-être, mais il est encore trop tùt pour en décider. Déjà, cependant, nous pouvons discerner que, s'il reste quelque chose de son idée maîtresse, la plupart des applications qu'il en a faites doivent être abandonnées. Cette idée, c'est l'application de la méthode scientifique aux phénomènes de l'esprit et de l'activité morale, aux faits de l'histoire et à la constatation de ses lois; idée incomplète et qui, employée seule, fausse ces objets. Or, Taine n'a employé que cette méthode, sans tenir compte de ses insuffisances, sans les corriger par d'autres éléments de recherche; aussi, déjà, ses ouvrages valent-ils par le détail plutôt que par l'ensemble; ils valent surtout par la valeur littéraire dont il se préoccupait beaucoup moins que de l'effet pratique.

En philosophie, Taine se proposait d'expliquer les phénomènes de l'intelligence par l'activité propre de la matière organisée et de la sensation. 11 laissait donc de cùté toute hypothèse spiritualiste. Un moment arriva cependant où, devant la conscience que la sensation a d'elle-même, devant la différence qui sépare le mouvement mécanique et l'activité réfléchie , il dut reconnaître l'impuissance de la méthode à continuer ses explications. Il avait atteint lui aussi le bord du mystère insondable; il ne pouvait à son tour qu'en constater l'existence. Sa méthode s'arrêtait au point où tendent toutes les méthodes; elle ne lui donnait pas de réponse à la seule question capitale que l'homme ait un suprême intérêt à poser

et dont, ne pouvant ni l'oublier ni la résoudre, il atténue l'horrible incertitude en appelant à son secours les religions et les philosophies.

En histoire — dans toute sorte d'histoire, politique, littéraire, artistique, — Taine a dégagé les éléments irréductibles que découvre l'analyse et il n'y a qu'à reconnaître la vérité générale de sa théorie de la race, du milieu et du moment. Mais, ceci admis, l'essentiel reste à expliquer. Au-dessus de ces raisons constantes, il y a les raisons passagères; surtout, au-dessus de ces raisons claires, il y a les raisons obscures. Comme les hommes, les peuples ont un mobile d'action mystérieux, âme ou esprit, qui échappe à l'analyse et qui, seul, donne un sens à l'histoire. Après avoir énuméré les causes accessibles d'un fait, la méthode scientifique constate le plus souvent qu'une raison dernière lui échappe, sans laquelle tout reste inexpliqué et qui, si l'on pouvait la dégager, à elle seule expliquerait tout. Sans doute, les causes du génie grec, ce sont le climat, le sol, l'équilibre des forces naturelles; l'état des peuples voisins; c'est encore autre chose, et, cela, Taine l'a senti sans le saisir. La Révolution française, c'est le résultat de l'ancien régime, de l'esprit classique, du tempérament français, etc.; c'est encore autre chose et cela, pas plus que Lamartine et Michelet, Taine n'a su le trouver au bout de son analyse. Bien plus, par méfiance du sentiment, auquel Michelet et Lamartine s'étaient abandonnés, il a nié ce qu'ils avaient deviné, la force irrésistible de cette crise, la plus terrible et la plus féconde que l'humanité ait traversée depuis le christianisme.

La mt'ine insuffisance de méthode l'a égaré sur les hommes et les œuvres. Oui, pour le savant, Napoléon I" c'est un ensemble d'éléments divers, généreux ou vils, qui ont réalisé un type d'humanité où l'analyse retrouve le mélange de bien et de mal qui est dans tous les hommes. Taine concluait pourtant, ou peu s'en faut, que Napoléon était un monstre, prodigieux en tout, surtout dans le mal. Conclusion passionnée, c'est-à-dire nullement scientifique ; incomplète surtout, car il resterait à déhnir la cause première qui, avec toutes ces causes secondaires, avait fait Napoléon P% c'est-à-dire un exemplaire d'homme colossal, mais parfaitement humain. Oui, pour le savant, Racine, Saint-Simon, Shakespeare, c'est la tendresse, rimagination passionnée et la curiosité de la vie; c'est aussi le Français duxviF siècle ou l'Anglais de la Renaissance ; mais, cela dit, il resterait à expliquer pourquoi, parmi des millions d'Anglais et de Français qui vécurent au xvi*^ et au xvif siècle, il n'y a eu qu'un Racine, qu'un Saint-Simon et qu'un Shakespeare, essentiellement différents de leurs contemporains : pourquoi la curiosité de la vie, l'imagination passionnée et la tendresse n'ont trouvé qu'une seule expression comme celles-là. Oui, la littérature est le greffier de la civilisation et le témoin des mœurs; mais, avant tout, elle a son objet propre, qui est d'exprimer la beauté.

Ainsi, de tous les objets auxquels s'est appliquée la méthode de Taine, il n'y en a pas un auquel elle

ait suffi. Toujours, il a enrichi les sujets qu'il traitait; sur aucun, il n'a été définitif; sur la plupart, il a provoqué les résistances et les réfutations. Après lui comme avant, la philosophie demande à des causes inexpliquées le sens de la nature et de la vie. L'histoire interroge toujours lame des peuples et s'efforce de saisir, dans ses réponses confuses, l'explication de tous les grands faits. La Révolution française, dont Taine voulait montrer lillogisme et le danger, entretient les mêmes espérances dans la réalisation future de la justice sociale, un de ces principes abstraits, qu'il eût voulu remplacer par l'intelligence de la tradition, chose fort respectable, mais dont les peuples se débarrassent dès qu'elle les gêne. La critique littéraire, reprise à la science, établit de nouveau cette vérité que la littérature a pour seul objet l'expression de la beauté et que ce qu'elle nous donne par surcroît, au lieu d'être l'essentiel, n'est que l'accessoire.

Joignez à cette insuffisance d'une méthode absolue quelques traits de caractère, toujours respectables, mais parfois gênants dans les études de philosophie et d'histoire, vous aurez, je crois, une dernière explication de quelques erreurs habituelles à Taine.

C'était un solitaire et il jugeait l'action sans l'avoir pratiquée; il était candide et il voulait pénétrer dans le secret des âmes complexes; il prétendait s'abstraire de la vie contemporaine, et il subissait vivement le contre-coup des faits. Cet esprit si ferme et si courageux n'avait pas vu sans effroi l'explosion de la Commune, et c'est en partie dans cette impression qu'il faut chercher la cause de l'empressement avec

lequel il s'absorba dès lors dans Tétude de cette Révolution, dont la Commune n'était pour lui qu'un épisode nécessaire. Mauvaise disposition pour une enquête scientifique : il était encore tout secoué d'indignation et il entreprenait une œuvre de froide recherche. Le résultat, c'est que cet historien et ce philosophe méconnut les plus simples règles de la critique historique, assemblant les témoignages sans les contrôler, amer, pessimiste, s'échaufïant jusqu'à la colère et à l'injure. Résultat : beaucoup de faits nouveaux, d'idées fécondes, de pages superbes, mais une enquête incomplète; non pas à recommencer, car un tel objet ne peut encore être dominé par un seul homme, mais à poursuivre en commun.

Cet emploi exclusif d'une méthode incomplète, cette méconnaissance des lois capitales qui déterminent la philosophie, l'histoire, la littérature et fart, n'empêchent pas que Taine ne soit un des premiers écrivains de notre temps. Chez lui comme chez Renan, qui soulève des objections de même genre, le talent sauve tout; ce talent qu'ils dédaignaient l'un et l'autre ou, du moins, bien au-dessus duquel ils mettaient leurs méthodes et leurs idées. Ainsi, chacun d'eux fournit son argument contre cette étrange doctrine qui sacrifie toute la littérature aux intérêts de l'histoire et de la philosophie, c'est-à-dire d'une simpl^ part de la littérature. Les idées de Taine seront niées et réfutées, transformées et reprises ; les débris de son système, les faits et les preuves assemblés par lui, entreront, à l'état de simples matériaux, dans d'autres systèmes aussi incomplets et aussi éphémères. Ce qui ne périra pas, ce sont ses analyses de psychologue,

ses jugements de critique, ses tableaux de paysagiste, ses effusions de poète. Comme Buffon il a fait entrer la science dans la littérature; comme Sainte-Beuve, il a mis la psychologie au service de la critique, comme Micheletil a complété Thistoirepar le lyrisme. Autant de contradictions philosophiques ou scientifiques, autant de titres littéraires.

15 mars 1893.

(( Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants.... Cela va plus loin qu'on ne peut vous dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Géphales, des Paris et des Apollons? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils. » C'est en ces termes d'une ironie énorme que la Frosine de VAvarc explique au seigneur Harpagon les idées personnelles de la jeune Marianne sur le mariage. La tranquillité de cette ironie montre assez ce que Molière, son public et ses personnages eux-mêmes pensaient de la question. Pour le poète de la bonne loi naturelle, il n'est plus

\. Le docteur Pascal, par M. Émilk Zola, 1803.

ridicule illusion chez un vieillard que de se croire aimé d'une jeune fille; pareille chose serait monstrueuse et odieuse, une perversion du droit sens; quant à l'amour d'une jeune fille pour un vieillard, on ne le suppose même pas.

M. Emile Zola est d'un tout autre avis. Pour conclure et couronner son histoire desRougon-Macquart, il a très sérieusement pris la contre-partie de Molière. Ecoutez-le : << Maître, ma joie est que tu sois âgé et que je sois jeune, parce que le cadeau de mon corps te ravit davantage. Tu serais jeune comme moi, le cadeau de mon corps te ferait moins de plaisir, et j'en aurais moins de bonheur.... Ma jeunesse et ma beauté, je n'en suis fière que pour toi, je n'en triomphe que pour te les offrir. » C'est en ces termes d'un lyrisme très sérieux que la jeune Glotilde, après s'être « offerte n à son vieil oncle Pascal, qui accepte le don sans résistance ni remords, explique les raisons de son choix. Car elle pouvait choisir. Deux hommes l'aimaient, deux médecins : l'un, le docteur Ramond, avec « sa tète souriante et superbe de beau médecin adoré des femmes, sa barbe et ses cheveux noirs puissamment plantés, tout l'éclat de sa virile jeunesse »; l'autre, le docteur Pascal, « sous ses cheveux blancs, avec sa barbe blanche, sa toison de neige, si touffue encore ».

C'est Pascal que Clotilde a voulu, après mûre réflexion. Si la jeune fille n'a certainement pas lu Molière, elle a longuement feuilleté la Bible, une ancienne Bible à images, où l'on voit le vieux roi David, la main posée sur l'épaule nue d'Abisaïg, la jeune Sunamite. Cette image la hantait; comme Abi-

saïg, elle voulait faire à un vieux maître « le don royal » de sa jeunesse et lui rendre ainsi la vigueur perdue. Elle a poussé jusqu'au bout cette interprétation hardie du saint livre. Elle la développe en paroles enthousiastes, elle l'applique en scènes brûlantes, elle la peint dans un grand tableau, où l'idéalisme, le réalisme et l'allégorie mystique se confondent. Malheureusement, cette eau de Jouvence ne réussit pas à tous Jcs vieillards. Après quelques mois d'idylle, le remède a tué le malade : le docteur Pascal, très malheureux d'une brusque séparation et, sans doute aussi, quelque peu surmené, meurt d'une maladie de cœur.

Tel est, dans sa donnée essentielle, le sujet que Emile Zola vient de développer avec beaucoup de conviction. Il y avait vu, sans doute, une donnée neuve et hardie. Il doit être bien étonné à cette heure, car, tout d'une voix, la critique a trouvé cette donnée extrêmement déplaisante.

Pourtant, son livre se présentait dans des conditions particulièrement favorables. L'apaisement se faisait autour de M. Zola ; longtemps exalté et dénigré avec un égal acharnement, ses deux derniers romans lui avaient ramené une grande partie de l'opinion. Devant le courage de son labeur, l'ampleur de son œuvre, sa robuste confiance en lui-même, devant ses concessions aussi et son dessein visible de moins demander à la brutalité voulue et à l'obscénité étalée, il prenait une place moins contestée, entre la résignation de ses ennemis et l'enthousiasme de ses amis. Il y avait comme une entente tacite *à ne plus mettre en ligne de compte que celles de ses œuvres

dont une très large morale pouvait à la rigueur prendre son parti, avec cette conclusion que, dans le reste, le talent primait tout. La jeunesse venait à lui et Tacclamait; il lui répondait par des conseils pleins de sagesse. Comme Victor Hugo et beaucoup plus tut que lui, sans mélange de politique, il entrait dans la paix du triomphe. J'espère que le Docteur Pascal ne compromettra pas cette belle situation; au point où en est la fortune littéraire de Fauteur, un nouveau livre, donnât-il, comme celui-ci, une conclusion insignifiante à une œuvre considérable et surtout à une doctrine qui prétendait prouver beaucoup, fût-il en contradiction avec cette doctrine, fût-il môme, comme valeur d'exécution, inférieur à Tun quelconque de ceux qui l'ont précédé, il ne saurait prévaloir contre le résultat acquis. Une telle erreur n'en est pas moins curieuse à étudier.

D'abord, pourquoi un tel sujet? Il est de ceux dont l'idée seule étonne et choque. Malgré le souvenir biblique de David et d'Abisaïg — et faut-il dire que, pour les choses d'amour, le Saint livre ne saurait guère fournir à la littérature beaucoup de sujets heureux ou même acceptables? — une passion de vieillard pour une jeune femme, si elle est malheureuse, n'intéresse guère, et, si elle est heureuse, excite la répugnance. Cheveux blancs et cheveux noirs, rides et fraîcheurs, ne vont pas ensemble dans l'amour sensuel. La vieillesse est surtout respectable parce qu'elle éveille une idée de paternité; joignez-y

l'amour, et le dégoût vous prend. Cela va contre les lois de la nature. Aussi, jamais poète, jamais artiste ne nous ont-ils montré l'amour heureux chez des vieillards. Le Mithridate de Racine et le Ruy Gomez de Victor Hugo, qui veulent prendre pour eux des jeunes filles destinées à des jeunes gens, n'évitent l'odieux que parce qu'ils souffrent; et, même en ce cas, les vieillards amoureux, ne fussent-ils qu'à moitié ridicules, et à moitié vieillards, sont plutôt du domaine de la comédie, témoin l'Arnolphe de Molière.

Admettons à l'extrême rigueur qu'en des temps très anciens, dans les sociétés patriarcales ou héroïques, avec le lointain de l'histoire ou le prestige de la légende, pour des rois d'une gloire, d'une puissance et d'une vigueur surhumaines, dans une civilisation qui accordait à l'homme toutes les supériorités et tous les despotismes, ces David ou ces Charlemagne, couronnés d'or et drapés de pourpre, aient pu, je ne dis pas faire partager, mais imposer leur amour à leurs jeunes contemporaines, c'est possible, quoique rare, et le contraire est aussi vrai. Mais ce vieux médecin et sa nièce ! Malgré sa redingote étoffée et son chapeau à larges bords, le docteur Pascal est une piteuse silhouette en comparaison du roi David; sa nièce a beau se peindre en Abisaïg, ils excitent tous deux l'étonnement, puis le sourire, puis le dégoût. Ils vont jusqu'à l'ennui, les malheureux.

Donc, pourquoi ce sujet? C'est que, une fois de plus et à un degré supérieur, M. Zola est victime d'une prétention et d'une erreur qui lui ont joué déjà plus d'un vilain tour et qui, en fin de compte, sont les deux principales causes de ce qu'il y a dans son

œuvre de faible et de caduc. Cette prétention consiste à transporter les hypothèses scientifiques de notre siècle dans le roman; cette erreur consiste à croire que l'actualité développée en roman peut communiquer à ce roman quelque chose de l'intérêt qu'elle soulève. M. Zola n'a guère cessé, surtout dans ses derniers livres, d'ajuster sa fable sur la théorie scientifique à la mode, celle que les « causeries » scientifiques et les comptes rendus d'académies répandent dans le public. Fort impressionné par Claude Bernard et Darwin, Pasteur et Charcot, il a mis en romans leurs expériences ou leurs hypothèses, comme on faisait avec l'histoire romaine au temps de Mlle de Scudéry, comme M. Jules Verne fait de nos jours avec l'astronomie ou la géographie. Il diffère, certes, par ailleurs, de l'auteur De la Terre à la Lune et de celui du Grand Cyrus, mais le procédé est le même.

Cette fois, M. Zola est surtout tributaire de M. Brown-Séquard ; il applique au roman cette théorie des piqûres, qui prétend rendre toutes les puissances de la jeunesse aux vieillards épuisés. Le docteur Pascal pique et se pique ; il met en liqueur excitante force cervelles de moutons; il expérimente cette méthode, qui fait tantôt réfléchir et tantôt sourire, dans tous ses procédés, depuis les mixtures compliquées jusqu'à l'eau pure ; il en éprouve tous les succès et tous les échecs. Sans les célèbres communications faites à l'Académie des sciences par l'honorable professeur du Collège de France, nous n'aurions pas le Docteur Pascal^ pas plus que nous n'aurions V Assommoir sans M. Charcot.

Joignez à cette préoccupation de l'activité scientifique celle de la question politique ou sociale qui vient d'occuper Topinion, et vous aurez, je crois bien, les deux forces génératrices qui renouvellent Tinvention de M. Zola. Les grèves lui ont donné Germinal^ et la débâcle de l'Union générale VArgent. M. Zola est un homme qui lit attentivement les journaux, feuillette les revues, prend quelques notes dans les traités spéciaux, et, de la sorte, se croit de très bonne foi un savant. Parti, comme tous les romanciers, de la fiction pour la fiction, et contant pour conter, il a cru s'élever peu à peu jusqu'à la physiologie, à la sociologie, à l'économie politique et porter avec lui le roman à la même hauteur; il a écrit les étonnants manifestes qui composent 's^on Roman expérimental; il a dressé cet arbre généalogique dont les feuilles de vigne s'épanouissent en tète du volume et nous présentent pour la seconde fois l'évolution résumée de sa famille typique.

Le malheur est que la science et la politique ne se sont jamais prêtées à cet usage httéraire. Autant les changements des mœurs et des lois sont matière à littérature, comme le prouve, par exemple, de notre temps, l'œuvre de M. Alexandre Dumas, autant les théories scientiques ou les polémiques de journaux y répugnent. La science a des façons de s'exprimer et de raisonner qui, très commodes dans son langage spécial et pour ses adeptes, tournent au jargon dès que vous les faites passer dans la littérature; quant à la politique, avec sa facilité d'engouement et sa promptitude à se déprendre, elle vieillit très vite les livres qui lui demandent son intérêt passager.

Dans une page curieuse de Pot- Bouille^ M. Zola nous montrait avec complaisance un romancier naturaliste vivant dignement et largement, dans l'observation et le travail, au milieu des laideurs et des bassesses qu'il étudiait; ce « docteur es sciences sociales », comme eût dit Balzac, voyait de haut ses tristes modèles. On avait supposé, non sans raison, que, dans cette figure sympathique et caressée, le peintre réaliste avait fait son portrait idéal. Cette fois, dans une page écrite d'enthousiasme, il exalte l'ampleur de son œuvre terminée : « N'est-ce pas beau, un pareil ensemble, un document si délînitif et si total, où il n'y a pas un trou? On dirait une expérience de cabinet, un problème posé et résolu au tableau noir.... Quelle masse effroyable remuée! que d'aventures douces ou terribles! que de joies, que de souffrances, jetées à la pelle, dans cet amas colossal de faits!... Il y a de tout, de l'excellent et du pire, du vulgaire et du subUme, les fleurs, la boue, les sanglots, les rires, le torrent même de la vie charriant sans fin l'humanité. » On peut sourire du portrait et de la page, de l'intrépidité de bonne opinion qu'ils révèlent; mais, somme toute, l'écrivain est en droit de parler ainsi. Il a trop souvent demandé le succès à de tristes moyens, mais son existence est un modèle de conviclion et de labeur; son œuvre, si elle est confuse et lourde, éclate de force et de couleur.

Ce qu'il est impossible de lui accorder c'est que, dans la société présente, l'écrivain, même naturaliste, soit un être à part, meilleur que ses contemporains et les dominant de toute la supériorité, je ne dis pas de son talent, mais de sa profession et de sa méthode.

Surtout, il ne nous fera pas admettre qu'un roman ou un ensemble de romans soient « une expérience de cabinet, un problème posé et résolu au tableau noir ». Il a beau s'écrier : « Ah! ces sciences commençantes, ces sciences où l'hypothèse balbutie et où l'imagination reste maîtresse, elles sont le domaine des poètes autant que des savants! Les poètes vont en pionniers, à l 'avant-garde, et souvent ils découvrent les pays vierges, indiquent les solutions prochaines. Il y a là une marge qui leur appartient, entre la vérité conquise, définitive, et l'inconnu, d'où l'on arrachera la vérité de demain. » C'est surtout de ces sciences commençantes, encore confuses, d'un maniement si délicat, que le Httérateur doit se méfier : il n'y trouverait que pièges et ténèbres, et, ce qui est plus grave, que longueur et ennui. Aussi, dans l'œuvre entier de M. Zola, je ne trouve rien de plus lourd, de plus traînant, de plus indigeste que les cent premières pages du Docteur Pascal^ ces dissertations infinies sur l'hérédité, l'innéité, la cellule. Ce style spécial, dont les savants seuls peuvent se servir avec quelque précision, dès qu'il est mêlé d'emphase et de sentiment, devient du pur galimatias.

Ce n'est donc pas, à mon sens, ce badigeon scientifique et la vertu de l'idée mère qui donnent la couleur et l'intérêt à l'histoire « naturelle et sociale » des Rougon-Macquart. M. Zola vaut uniquement par ses ([ualités de peintre et de poète.

Peintre, il a le sens des masses et des ensembles; il fait gros, mais large et puissant. Poète, son tempérament romantique — qu'il a vainement traité par la méthode scientifique pour s'en guérir, qu'il a tracassé et dévié tant qu'il a pu, mais qui, finalement, triomphe et s'étale — lui donne sa faculté d'évocation, plutôt que de description, et sa puissance à saisir 1 ame des êtres collectifs. L'existence d'une petite ville enfiévrée par une crise politique, la nature reprenant un parc pour en faire une forêt, une âme d'ambitieux, un cabaret de faubourg populaire, un grand magasin, une mine, l'angoisse de Fart, la Bourse, une armée, voilà ce qu'il rend avec le sens et l'amour de la vie, un souffle de lyrisme, un tour épique, une couleur chaude et sombre dans sa monotonie. Où est la part de la science dans tout cela?

A l'en croire, l'idée mère de son œuvre serait la théorie sur l'hérédité. Mais, cette théorie, le docteur Pascal en confesse lui-même l'incertitude et la restreint jusqu'à la détruire. Il lui oppose celle de l'innéité et se donne, lui, en qui la race aboutit, comme le contraire de tout ce que cette race a réalisé d'énergie vitale. La conclusion c'est que, l'enfant qui va naître, c'est l'inconnu et il espère qu'il sera tout le contraire de ses ascendants. M. Zola avait commencé par trouver la vie absurde et mauvaise, tourmentée par la douleur inutile, ignoble de platitude et de vilenie. Dans Pot-Bouille^ dans la Joie de vivre^ dans la^Terre^ il avait accumulé, sur l'instinct de vice, d'égoïsme et de méchanceté dans lequel il voyait le mobile suprême de l'activité humaine, plus d'inventions méprisantes et humiliantes que Schopenhauer,

alors à la mode, et Hartmann, plus sévère quoique moins célèbre, n'en avaient concentré dans le dogmatisme de leurs doctrines pessimistes. Et voilà que l'œuvre finit par un hymme à la vie, à sa bonté, à sa puissance, à la légitimité de son amour, à la nécessité de la transmettre. Je préfère ce point de vue, mais il s'accorde mal avec l'ancien. Je me contenterais d'en remercier M. Zola et de fermer ce livre final sur une impression salutaire, si je ne retrouvais, ici comme partout, cette fâcheuse et agaçante prétention scientifique, cause permanente d'illusion pour l'auteur, d'ennui pour le lecteur.

A la fin du siècle dernier, un romancier qui eut du génie une seule fois et sans le faire exprès, Bernardin de Saint-Pierre, avait tenté le même mariage entre la science et l'imagination. Il en est résulté les Harinonies de la nature, un des livres les plus ennuyeux et les plus ridicules qui puissent servir d'exemple en signalant un écueil. Lui aussi partait d'une science mal digérée et gâtée par l'esprit de chimère pour philosopher sur le sentiment et vaticiner sur les destinées de l'homme; il aboutissait à une théorie des causes finales, où le melon et la citrouille étaient élevés à la dignité d'arguments. Heureusement pour lui et pour nous, il a écrit Paul et Vh-ginie, un chefd'œuvre qui durera autant que la langue française, et qui est un chef-d'œuvre parce que le mélange de science y est réduit au minimum. J'espère que M. Emile Zola ne m'en voudra pas de ce rapprochement, quoique, au premier abord, ses fioles d'alcool, de vitriol et de liqueur Brown-Séquard, semblent être d'un parlait contraste avec Paul et Virginie. Mais s'il y a, dans

son œuvre, réquivaleiit — je ne dis pas le semblable — de Paul et Virginie^ je parierais bien que ce sera celui de ses livres où Ton trouve le moins de science, où l'hérédité des Rougon-Macquart ne revient pas à chaque page, où les actes des personnages s'expliquent par des raisons immédiates et sans qu'il soit besoin à l'auteur de nous rappeler que Tancétre de la lignée, tante Dide, est enfermée comme folle à l'asile des Tulettes.

En revanche, le Docteur Pascal a ce grand intérêt de nous offrir un raccourci exact, sinon du talent de M. Zola, car il n'y est pas tout entier, au moins de sa manière, c'est-à-dire de ses procédés bons ou mauvais.

M. Zola vaut surtout par le souffle et la poussée de ses livres, et ce n'est pas ici le cas; mais il excelle aussi dans le morceau. Lorsqu'il tient un thème qui éveille en lui des sentiments profonds, il en tire des pages superbes. A ce point de vue, il y a dans le Docteur Pascal un bel orage — quoique mélodramatique, — un beau coup de mistral, et bien placé, une belle nuit d'été, une belle promenade de deux malheureux en détresse à travers une ville indifférente. Et si, comme il arrive à tout écrivain dont le nom demeure célèbre après qu'il est moins lu; si, comme pour un Balzac ou un George Sand, on fait plus lard un recueil de morceaux à travers l'énorme amas de ses livres; s'il devient, suprême honneur, matière à lectures et récitations d'écoher, on n'aura que

rembarras du choix. Cependant le Docteur Pascal se prêtera moins que d'autres à l'opération : la facture y est moins sûre et plus monotone; le tic et le procédé y sont plus visibles : ainsi la manière artificielle de poser et de conduire la scène, Tabus de la répétition pour enfoncer une impression dans l'esprit du lecteur par le retour des mêmes mots; — ici, c'est le mot large : tout est large, le geste, la parole, l'horizon ; il y a même une « maturité large ». On y trouve aussi, et visiblement caressés, des morceaux qui seront un bel exemple de mauvais Zola. Ainsi, dans la note scientifique, ce double développement, à quelques pages de distance, d'une donnée médicale : le saignement de nez qui fait mourir le petit Charles et la combustion spontanée de l'oncle Macquart. Tous deux visent au terrible et atteignent le burlesque; le second surtout, qui finit sur une plaisanterie digne de Paul de Kock : l'oncle, saturé d'alcool, s'allume comme un punch avec sa pipe, et il ne reste plus de lui que cette pipe, avec une pincée de cendres et un tlot de fumée qui s'envolent au vent de la porte; de sorte qu'il est impossible de rendre au vieil ivrogne les honneurs d'un enterrement chrétien.

Il y a toujours, chez M. Zola — et ceci est d'un maître, — une atmosphère spéciale, un fond, une teinte générale qui donnent à chacun de ses livres son caractère et sa couleur. Dans Page d'amour c'est le panorama de Paris, dans la Joie de vivre c'est la mer, dans /a Terre c'est l'horizon de la Beauce, dans l'Argent c'est la rumeur trépidante de la Bourse. Souvent c'est le meilleur du livre, parfois c'en est le

plus mauvais, la note risible, comme l'escalier de Pot-Bouille et sa solennité bourgeoise. Dans le Docteur Pascal, le cadre et le décor sont du bon Zola. Le romancier a passé sa première jeunesse en Provence; il y a fait provision pour toute sa vie de sensations et d'images. Quiconque a vu ses villes gallo-romaines, ses collines blanches et rouges, les lignes classiques de ses horizons, la splendeur de lumière qui les revêt, quiconque a goiité le contraste délicieux qu'y font avec une atmosphère brûlante les fontaines qui murmurent sous les platanes au pied des ruines romaines, trouvera dans le Docteur Pascal cette douceur du souvenir que l'art nous procure en nous rendant nos impressions rajeunies et avivées. M. Zola avait déjà décrit avec ce bonheur Taire Saint-Mitre et le « cours » de Plassans, il avait ampUfié jusqu'à l'énorme, le vieux parc du Paradou; peut-être leur préféré-je encore, pour la sobriété forte de la description, le domaine de la Souléiade.

Je répugne vivement à certains aspects du talent de M. Zola : sensuahté brutale et triste, monotonie, lourdeur, abondance verbeuse, absence de psychologie, attitudes répétées à rinfini et remplaçant la vue des âmes. En revanche, j'admire beaucoup la belle ordonnance de ses hvres, sa puissance de couleur, la qualité de sa langue, dont le romantisme et le lyrisme n'ont pu altérer la netteté. Les Rougon-Macquart ne plaisent ou ne déplaisent pas à demi; c'est la marque des œuvres fortes. J'aurais souhaité que le Docteur Pascal fût vraiment un livre synthétique, où il nous offrît en raccourci l'ensemble de ses qualités et de ses défauts. Il aurait beaucoup gagné à ce bilan

final. Au lieu de cela, il nous donne un livre incomplet. Cela pour avoir voulu faire trop bonne mesure. Avec la Débâcle il atteignait un total de dix-neuf volumes; il a poussé jusqu'au vingtième pour le plaisir d'avoir un chiffre rond. C'est un de trop.

lo juillet 1893.

Avec sa variété infinie, le roman admet aujourd'hui tous les sujets et sollicite quiconque se sent capable d'invention. Le plus souple peut-être de tous nos jeunes écrivains, le plus visiblement désireux d'aborder toutes les formes de la pensée contemporaine, devait donc s'y essayer. On attendait à bref délai le premier roman de M. Jules Lemaître. A l'époque où, tout voisin de ses débuts, il dégageait son originalité, quelques pages exquises, Sérénus, avaient fait pressentir ce qu'il pourrait être comme romancier d'analyse morale. Voici les Bois. Depuis Sérénus^ le critique a continué sa brillante carrière et l'auteur dramatique s'est affirmé. Le talent de M. Lemaître n'a cessé de gagner ; il est tout entier dans son dernier livre.

1. Les Rois, par M. Jules Lfmaitre, 1803. — Un drame en quatre actes a été tiré par M. Jules Lemaître de son roman et représenté au théâtre de la Renaissance, par Mme Sarah Bernhard, le tj novembre 1893.

Le sujet, à la fois neuf et ancien, exposait l'auteur à passer par des chemins déjà suivis et il y rencontrait de si graves questions qu'elles ne pouvaient guère être épuisées en une fois. De là d'inévitables réminiscences qui l'ont certainement gêné et qui ne pouvaient pas échapper au lecteur. De là aussi la nécessité de ne prendre corps à corps qu'une partie de son sujet, en se contentant d'effleurer le reste. Ce sujet n'est rien moins que le problème capital dont la discussion se poursuit depuis un siècle. Posé par la Révolution française, il formule une antinomie entre la tradition et le progrès : les sociétés actuelles et les vieilles formes de gouvernement ne peuvent plus s'adapter les unes aux autres. Peuples et rois ont beau se prêter à toutes sortes de conciliations; les deux principes rivaux, démocratie et monarchie, marchent fatalement vers un conflit suprême. La monarchie a cédé sur tant de points qu'elle achève de perdre sa raison d'être; la démocratie, profitant de ses victoires partielles, suit la logique inflexible de sa définition. De là un malaise profond. Parmi les États de la vieille Europe, les uns débarrassés de leurs princes, mais façonnés par des siècles de pouvoir monarchique, sont encore garrottés par les débris de leurs chaînes; dans les autres, la monarchie prétend doser elle-même l'octroi d'une liberté dont le premier exercice est de se tourner contre tout ce qui la restreint. Telle est la thèse abstraite. Voici comment M. J. Lemaître l'incarne dans sa fiction.

Le roi d'Alfanie, Christian XVI, a longtemps gouverné comme ses ancêtres, sans autres bornes à son

autorité que le sentiment des devoirs impliqués par le droit divin. Vieux et malade, il remet à son fils, le prince Hermann, un pouvoir qu'il n"a plus la force d'exercer. Hermann est un rêveur, gagné par l'esprit moderne, une àme douce et tendre, que tourmente le désir de la justice sociale. Longtemps soumise à ses princes et à ses nobles, l'Alfanie touche à une crise redoutable. « Dans ce royaume protégé auparavant contre la contagion révolutionnaire par sa situation géographique et où l'institution de la monarchie absolue s'était jusque-là conservée intacte, la rapidité du progrès industriel avait ce résultat inattendu que la question sociale s'y trouvait posée avant même la question politique. » Cette question, le prince Hermann se donne pour tâche de la résoudre, avec la crainte intime qu'elle ne soit insoluble, mais avec la ferme volonté d'aller jusqu'au bout de la tentative, quel que soit le danger pour le pouvoir dont il a reçu le dépôt. Mari d'une femme, la princesse Wilhelmine, qui tient la monarchie et ses rites pour une religion, père d'un enfant débile, qui, s'il règne, sera écrasé par le poids de la couronne, frère d'un viveur cynique, le prince Otto, chez qui la dignité royale est tombée à la plus dégradante bassesse, il ne trouve encouragement que dans l'amitié de Frida de Thalberg, fille d'honneur de la princesse Wilhelmine. Cette amitié pure et ardente est faite d'une communion mystique dans le même idéal de justice et de pitié. Petite-fille d'un proscrit russe, Frida est la fille adoptive de Audotia Latanief, une illuminée socialiste qui l'a fanatisée de son dévouement pour la cause des malheureux.

Autour de ces protagonistes se groupent nombre d'auxiliaires et de comparses : un prince du sang, Renaud, dégoûté de son rang, et de la civilisation occidentale; le comte de Mœllnilz, premier ministre, et sa femme, coquette sans scrupules, le juif Issachar, l'avocat politicien Helbronn, une petite gymnasiarque, Lolia Tosti, une fille de garde-chasse, Kate, instrument inconscient de la catastrophe finale.

L'action, c'est la tentative du prince Hermann pour résoudre par la liberté le problème de l'injustice sociale. Hermann institue le système représentatif; il accorde au parti ouvrier le droit de manifestation publique. Mais l'opposition des privilégiés paralyse la réforme électorale; la foule envahit le palais, et il faut la chasser par la force. Horriblement malheureux de cet échec et de cette répression, Hermann va se consoler auprès de Frida, dans le petit château forestier où ont lieu leurs entrevues. La princesse Wilhelmine l'y surprend et, dans un accès de jalousie, le tue d'un coup de revolver. Frida se noie de désespoir; Audotia est pendue, et le vieux roi Christian, reprenant le pouvoir, rétablit les pures pratiques du pouvoir absolu.

Un tel sujet devait amener nombre de situations et de personnages déjà connus. En effet, à chaque page se retrouvent des faits et des acteurs récemment suscités par la vie ou imaginés par la fiction.

Le fond, c'est l'aventure de l'archiduc Rodolphe d'Autriche et la catastrophe de Meyerling; la thèse.

ce sont les réformes plus ou moins heureuses tentées en Europe par l'initiative des souverains et dont Tune des dernières fut Fessai de socialisme d'Étal par lequel l'empereur d'Allemagne, inspiré, dit-on, par une Égérie de palais, fit ses débuts de prince touche-à-tout. Dans le détail, nombre d'allusions à la réalité. Ainsi quatre faits typiques, empruntés à r « Almanach des souverains », groupent en quelques lignes une série d'événements qui se passaient hier en Autriche, en Roumanie, au Brésil, en Bavière : « Ici, une impératrice névrosée, empoisonnée de morphine et publiquement amie d'une écuyère de cirque. Là, une reine écrivassière, qui, pouvant exercer le métier de reine, préférait celui d'homme de lettres, mendiait l'approbation de ses confrères bourgeois, se faisait imprimer dans toutes les langues et concourait pour les prix des Académies. Ailleurs, un roi morose qui ne se montrait guère à ses sujets, qui ne songeait qu'à faire des économies pour organiser des voyages scientifiques et qui n'aspirait qu'au renom de bon géographe. Non loin, un prince mélomane à l'àme cabotine s'était noyé une nuit, parmi des cygnes, dans un lac des Niebelungen aux rives machinées en décor d'opéra. » C'est encore la déchéance de l'empereur dom Pedro, révolution d'espèce nouvelle, u où les peuples sont polis et les rois résignés », où le souverain descend du trône sans résistance et quitte son royaume parmi les marques de respect. Une figure particulièrement intéressante du roman, le prince Renaud, est dessinée en grande partie d'après cet autre archiduc autrichien qui, renonçant à son rang, à son nom et

à son pays, s'expatriait sous prétexte de voyage maritime et, pour vivre à sa guise, se faisait passer pour mort.

D'autre part, la princesse Wilhelmine, le prince Wilhelm, le prince Otto ont déjà paru dans les Rois en exil de M. Alphonse Daudet. Le Juif Issachar, c'est Jansoulet du Nabab et le baron de Horn du Prince d'Aurec. L'avocat libéral Helbronn, conservateur dès qu'un coup de fortune l'a porté au pouvoir, court la même aventure que le Rabagas de M. Victorien Sardou. C'est à son propre Député Leveau que M. Lemaître reprend le couple Mœllnitz.

Ces souvenirs de la vie réelle et ces analogies avec d'autres fictions ne diminuent pas trop, dans les Rois, le mérite de l'invention. Ils prouvent que l'auteur, très désireux de vérité, a étudié sur le vif son action et ses personnages; et aussi que son sujet est assez intéressant et assez fécond pour être depuis vingt ans une matière commune. Ses prédécesseurs ne l'avaient pas épuisé; il l'aborde par un autre côté et y pénètre plus avant. Par exemple, après les Rois en exil^ les Rois posent différemment le problème des royautés finissantes. Ils ne montrent pas comment les rois détrùnés se consolent à Paris en faisant la fête, comme jadis, dans le carnaval de Venise, ceux de Candide \ ils mettent en jeu les causes profondes de divorce qui, partout, tendent à séparer les peuples et les rois.

Le premier mérite de ce roman, c'est que, çà et là, dans le courant du récit, la philosophie de l'auteur s'indique en touches fines ou fortes. C'est bien sa nature de pensée, faite d'ironie et de pitié, son

grand désir do voir juste, de nétre dupe de rien, pas même de son pays, de sa profession ou de ses préférences littéraires. La France, pour lui, « c'est le pays où Ton trouve, en somme, le moins d'hypocrisie el le plus de bonté ; et puis tout y arrive cent ans plus tôt qu'ailleurs » ; Paris, c'est <( la ville de joie; l'ironie et l'irrespect se respirent dans son air »; mais il a dit souvent et il tient à répéter ce que « cette ironie a d'un peu mince et ce qu'elle recouvre quelquefois de niaiserie et de snobisme ». Somme toute, il goûte vivement « ce scepticisme léger et dépourvu de pédanterie, aboutissant à un détachement qui, bien que superficiel, se rencontre souvent avec la sagesse la plus profonde, et à une douceur qui, bien qu'inactive, équivaut dans plus d'un cas à la charité même ». Parmi les snobs de notre temps, il caractérise très joliment les enfants gâtés de la tolérance parisienne, le personnel des nouvelles écoles littéraires, « jeunes gens généralement chevelus et mal bâtis, qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulent des prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d'imbéciles et quelquefois... »; mais, ici, je renvoie au roman. Est-il besoin de souligner par un nom contemporain et français la silhouette de ce professeur d'université allemande, « homme illustre, de renommée européenne, qui, dans ses leçons, menait ses idées jusqu'au bout et qui, trouvant dans la métaphysique l'ivresse d'une sorte d'alcali volatil, s'emportait aux audaces les plus intransigeantes de destruction et de reconstruction spéculatives et n'en était pas moins, dans la vie réelle, respectueux des

contingences utiles, avide d'honneurs, de décorations et de places, profondément impressionné par la puissance et les grandeurs de chair »? Vous savez aussi comment s'appellent « les littérateurs distingués qui ont entrepris de nous redonner une àme, n'ont pas la foi dont ils font les gestes et mènent une croisade où la croix n'est qu'une métaphore »; gens qui, « tandis qu'ils discourent sur TÉvangile, n'arrivent même pas à pratiquer la charité ».

Ainsi, à chaque page, des formules vives et pleines où se concentrent des qpinions très personnelles sur l'esprit de notre temps, sur les préoccupations passagères ou permanentes qui l'amusent ou l'inquiètent, sur l'excès de ses engouements, le ridicule de ses modes, son angoisse d'un avenir prochain. Courtes réflexions ou pages entières, silhouettes ou portraits, tout est revêtu de cette langue limpide et coulante, de cette couleur sobre et juste, de cette raison attique dans la plus libre fantaisie qui appartiennent en propre à M. Lemaître; forme qui, à côté de la touche papillotante de M. Alphonse Daudet, des lourdes et puissantes poussées de M. Emile Zola, de l'analyse subtile et complaisante de M. Paul Bourget, est sa marque déjà classée.

Cependant, les Roh ne seraient qu'une œuvre agréable, sans la gravité du fond et la sincérité avec laquelle M. Lemaître exprime sa pensée sur quelques-uns des problèmes contemporains. La démocratie veut procurer au plus grand nombre la plus grande somme possible de bonheur. « Croyez-vous donc, objecte l'auteur, que l'on supprime la souffrance par des lois et des institutions? On ne la

diminue mémo pas, puisque Thomme, à mesure que sa condition matérielle s'améliore, découvre de nouvelles façons de souffrir. » Lidéal de cette démocratie, c'est la justice en ce monde : « Il s'agit de jouir de la terre, d'en jouir le plus possible, moyen-, nant un minimum d'effort et de travail pour chacun, d'en jouir tous ensemble, sans que le fort prenne la part du faible. » Il y a là une antinomie, objecte encore M. Lemaitre : « Cela suppose une charité, une tempérance, un empire sur soi, des vertus enfin qui, jusqu'à présent, n'ont jamais eu de meilleur support que les croyances religieuses. Bref, l'accomplissement de ce rêve païen exigerait des vertus chrétiennes, des vertus dont l'essence est précisément de le répudier. » Je cite ces claires formules entre beaucoup d'autres. Nous n'en trouverions de plus lumineuses ni de mieux venues chez aucun de nos romanciers contemporains.

Non que M. Lemaître ait abordé le premier le genre de sujets qui peuvent procurer à un écrivain l'honneur de les dégager. Je viens de dire au contraire que les Rois continuent une série. Mais il est certain que la manière dont M. Lemaître réfléchit sur le spectacle de son temps est un élément notable de son originalité; de même qu'il lui doit son action comme critique et qu'elle lui a permis, après ce qu'on pourrait appeler la psychologique domestique de Itévoltée, d'être au théâtre, dans le Drputé Lcveau^ un peintre attachant des mœurs contemporaines, elle

160 x\OUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT.

lui permet déjà d'indiquer une note nouvelle dans le roman. Parmi les romanciers du temps présent, quelques-uns se passent complètement d'idées générales, et il y paraît à la qualité de leurs œuvres, Taptitude à ces idées mesurant assez bien la valeur vraie de tout écrivain. D'autres en ont de manière intermittente et inégale : en ce cas, leurs livres valent ce qu'ont valu leurs idées inspiratrices. Dans Toeuvre de M. Daudet, les Rois en exil et VÉvangéliste se distinguent de V Immortel^ par exemple, ou même du Nahab^ par l'intérêt propre de l'idée abstraite qu'elles mettent en action; de même l' Assommoir et Germinal chez M. Zola, qui, d'habitude, sent plus qu'il ne pense. Si les amis de M. Paul Bourget, d'abord séduits, puis inquiétés par ses pénétrantes études des problèmes moraux, et aussi par sa complaisante admiration des prétentions puériles que lui offrait la vie élégante, peuvent suivre désormais avec une vive sympathie les grands progrès de son talent dans le Disciple et Cosmopolis, c'est que ces deux livres sont inspirés, soutenus, soulevés par une idée morale et que, de plus en plus, au milieu du flot de romans qui nous submerge, l'attention s'attache à ceux où se trouve quelque chose qui vaille la peine d'être retenu.

Non seulement M. Lemaître a, lui aussi, quelque chose à dire, mais sa pensée est d'une qualité rare. C'est grâce à elle surtout que son roman mérite l'attention. Il est composite et fragmentaire, ce roman, l'adresse du récit est inégale, les divers « morceaux » ne sont pas de même valeur, on y voudrait souvent un dessin plus ferme, une couleur plus vive, plus de pénétration. N'importe; plusieurs des

qualités qui s'y trouvent réalisées ou indiquées sont de premier ordre et elles tiennent toutes à la valeur de la pensée. En effet, talent d'imaginer et de conter, si haut qu'en soit le prix, la force de la pensée le surpasse encore, pour la raison toute simple que la littérature, même la littérature de fiction, c'est le domaine des idées.

Au point où en est arrivé le développement littéraire du siècle, la perspective d'après laquelle se classent déjà nos auteurs dramatiques et nos romanciers, morts ou vivants, confirme de manière frappante ce rapport entre l'intérêt des œuvres et celui des idées qui les inspirent. Que la mauvaise réputation des œuvres « à thèse », c'est-à-dire conçues pour développer une théorie abstraite, ne nous abuse pas. Les idées sont la force et la fortune d'un livre, à la condition de le dominer et de n'être pas dominées par lui. Confuses ou systématiques, nées d'un goût d'abstractions au lieu d'être le résultat accepté de l'expérience, elles gâtent l'œuvre d'un écrivain; ainsi pour les romans de George Sand, où la sincérité de la passion et l'éclat de l'éloquence ne sauvent plus l'incohérence des doctrines. Nettes et bien liées, résultat d'une pensée tournée vers les choses graves, elles soutiennent aujourd'hui des œuvres d'autant plus discutées à leur apparition qu'elles dépassaient de plus haut le niveau commun. C'est pour cela que M. Alexandre Dumas accuse, parmi nos auteurs dramatiques, une originalité qui nous apparaît chaque jour plus frappante et plus dominatrice; pour cela que, longtemps sacrifiés à Hugo et à Musset, Lamartine et Vigny reprennent faveur.

Pourtant Vigny et Lamartine sont fort inférieurs comme artistes à Musset et Hugo ; beaucoup d' « hommes de théâtre » préfèrent Augier à M. Dumas. N'importe. La question d'art conservant toute son importance, et le mérite de l'exécution demeurant toujours la nécessité suprême en littérature, la valeur des idées générales détermine la valeur propre des œuvres. Il arrive même que des livres où la forme est médiocre reçoivent de Tidée mère une valeur faite pour surprendre : ainsi les romans de Stendhal. Il arrive aussi que des livres d'artistes, mais où la forme vaut beaucoup plus que l'idée, comme les romans de Mérimée, soient d'une importance secondaire dans le mouvement littéraire d'un temps. Il arrive enfin que, dans l'œuvre d'un même auteur, la valeur de l'idée mère soutienne un seul livre à l'exclusion de tous les autres : ainsi, chez Flaubert, Madame Bovary, si au-dessus de Salammbô, de V Education sentimentale et de la Tentation de saint Antoine.

A cette heure, le roman français incline visiblement vers les idées sérieuses et, loin d'y perdre en intérêt, il y gagne, car la gravité des choses n'admet pas seulement l'émotion ou l'éloquence : elle appelle aussi l'ironie ou la grâce, le piquant ouïe pittoresque, tout ce que nous sommes en droit d'attendre d'un genre dont le but principal est de plaire. A bien des points de vue nous nous trouvons dans un état d'esprit et de mœurs, de croyances et d'institutions, assez semblable à celui que la France traversa au dernier siècle avant d'atteindre la Révolution. Nous sentons que les vieilles formes de gouvernement achèvent de perdre la confiance des peuples ; que la

marche terriblement accélérée de la civilisation nous entraîne vers un but inquiétant; qu'à des besoins nouveaux il faut des satisfactions nouvelles, que tout ce qui ne peut s'élargir ou se restreindre à la mesure de la démocratie, doit être brisé et changé. Ce qui nous distingue de nos pères, c'est qu'ils étaient optimistes et que nous ne le sommes pas; ils croyaient que Ton peut bouleverser un État sans léser personne, et nous savons par expérience que la moindre révolution est une œuvre de ruines et de sang. Voilà pourquoi leurs fictions étaient gaies, même le Mariage de Figaro^ pourquoi les nôtres sont tristes, même le Prince d'Aurec, soit dit sans comparer autrement les deux œuvres. Surtout, voilà pourquoi, au théâtre et dans le roman, ceux de nos contemporains qui aiment à penser s'attachent avec suite à des sujets qui, de prime abord, semblent dépasser les limites du roman.

J'ai nommé tout à l'heure MM. Daudet et Zola. Je n'y insiste pas, car, quel que soit toujours leur talent, leur carrière est plus près de se fermer que de s'ouvrir. Au contraire, MM. Bourget et Lemaître sont des jeunes; arrivés à la célébrité, ils s'orientent encore et ce qu'ils nous ont déjà donné nous fait espérer davantage. Le Disciple de M. Bourget a marqué son premier effort vers les œuvres vigoureuses. Après s'être longtemps complu à scruter des cœurs d'hommes et de femmes qui ne méritaient pas toujours cet honneur, il s'est demandé un jour si l'extrême liberté de la

philosophie spéculative ne mettait pas en péril la simple morale pratique, et si Fégoïsme intellectuel ne risquait pas de tourner au crime pratique. Œuvre d'un écrivain jusqu'alors classé comme féministe, ce Disciple était une œuvre mâle; l'analyste des frivolités mondaines s y présentait comme un esprit grave ; sa mélancolie de voluptueux et de dilettante devenait de la tristesse. Puis, il nous a donné Cosmopolis. Cette fois, l'affaiblissement ou la persistance de la trempe originelle dans la civilisation internationale, -et, à côté, l'action ou l'impuissance d'une foi, d'une règle et d'une patrie, voilà les deux problèmes dont M. Bourget faisait la matière de son livre. Peut-on dire que la qualité de l'œuvre et la valeur de l'écrivain n'y ont pas gagné?

Avec son originalité propre, M. Jules Lemaître a suivi les mêmes voies. Il a commencé, en débutant, par s'amuser d'un spectacle nouveau pour lui, la vie de Paris. Il ne songeait alors qu'à faire au mieux son métier d'écrivain en vogue et à confirmer par les mêmes moyens la faveur qui l'avait accueilli. Désireux de tout comprendre, plus porté à l'irrévérence qu'au respect, il choisissait des sujets d'intérêt fort divers, Renan ou M. Ohnet, M. de Maupassant ou M. Grosclaude, et, de tous, avec une sûreté de sens déjà frappante, mais surtout avec la plus spirituelle gaminerie, il tirait ce qu'ils lui semblaient contenir d'intérêt ou d'agrément. C'a été sa première origi- -nalité. Peu à peu, ce charmant esprit a découvert au public un fond d'idées, de sentiments, de croyances longtemps voilé. Dans ce Paris où il vit et qu'il aime, dans ce milieu d'hommes de lettres dont il fait partie

et où rinfatuation semble une nécessité professionnelle, il a dit courageusement que bien des choses lui semblaient mesquines ou misérables. Après les essais ironiques de la Revue bleue sont venus les feuilletons pénétrants du Journal des Débats^ puis l'étude émue de Révoltée, puis le problème pénible de Marmge blanc; après un cas de dissolution sociale, plaisamment et sérieusement exposé dans le Député Leveau, ça été, avec Plipote, l'esquisse spirituelle de ce qu'il y a de plus léger au monde, dans tous les sens du mot, les mœurs de coulisse. Voici maintenant les Rois. Je répéterai en finissant que l'œuvre pourrait être plus égale et plus adroite, d'une conduite plus cohérente et d'une exécution plus serrée; en plusieurs points, on voudrait que le sujet fût serré de plus près ; quelques personnages gagneraient à n'avoir pas cet air de déjà vu. Telle qu'elle est, pourtant, c'est mieux qu'un livre agréable. Elle fait espérer que, chez M. Jules Lemaître, le romancier vaudra bientôt ce qu'est déjà le critique et ce que l'auteur dramatique a commencé d'être. Ce n'est pas peu dire.

13 avril IblOS.

Je ne songe pas à offrir au lecteur, dans les pages qui suivent, les nomenclature, description et appréciation de toutes les œuvres dignes d'intérêt qui sont réunies aux deux Salons des Champs-Elysées et du Champ-de-Mars. Avec les procédés héroïques de Tinformation contemporaine, c'est le jour même, c'est la veille de l'ouverture que sont publiés par la presse quotidienne des comptes rendus qui, même incomplets ou peu motivés, me remplissent d'admiration pour leurs auteurs; et, dans le nombre, il y en a d'excellents. Paraissant le même jour, ils ne sauraient se copier les uns les autres. Il n'est donc pas possible que quelques hommes de génie fassent la besogne des autres. Tous supposent une rapidité d'examen, une facilité de jugement, une justesse de plume qui tiennent du prodige. Le résultat prochain de ce nouveau genre de critique sera de tuer l'ancienne, celle qui datait de Diderot, et qui, après plusieurs noms célèbres, peut en citer encore de très

estimés; critique motivée et complaisante, qui prenait son temps, s'espaçait sur des semaines et des mois, visait à la philosophie et au style, ou même rivalisait de relief avec Fart. En vertu de la loi universelle de l'adaptation, le genre lui-même se transforme. Désormais, la presse quotidienne se réservera la nomenclature, plus ou moins développée; la presse périodique devra se rabattre sur les questions générales que soulève toute exposition d'art.

On ne trouvera donc ici qu un petit nombre de noms et de titres. Je suppose les salons déjà connus par les journaux ou les visites personnelles; il me suffira de signaler au passage les œuvres qui exigent une mention pour leur importance dans la carrière de l'auteur, leur valeur exceptionnelle ou leur rapport avec le développement de l'art. Si j'avais quelque regret de procéder ainsi, je me consolerais en pensant que, en fait d'art, la description la plus complète ne vaut jamais la vue rapide de l'œuvre. On peut, à la rigueur, se faire une opinion sur une pièce de théâtre par une analyse bien faite; il faut voir un tableau ou une statue. C'est pour cela que, malgré les écrivains de talent qui s'y sont appliqués, la critique d'art fut toujours un genre incertain et flottant, qui ne pouvait trouver de règles logiques, c'est-àdire une raison d'être et des moyens propres. Je crains même qu'il ne les trouve jamais. Dire pourquoi m'entraînerait trop loin, et je m'en abstiens pour aujourd'hui. En revanche, si la description d'une œuvre d'art est une tâche de limites indécises et d'utilité contestable, l'expression des sentiments qu'elle éveille n'a rien que de légitime et de facile.

A plus forte raison, lorsque, dans un ensemble d'œuvres d'art, on s'efforce uniquement de saisir les caractères communs qu'elles accusent. C'est ce que je voudrais essayer pour les deux Salons.

Car il y a toujours deux Salons, rivaux sinon ennemis, et vous pouvez tenir pour certain que leur coexistence est un fait désormais acquis, dont il faut faire son deuil ou sa joie. Lorsque, à la suite de l'Exposition universelle et des conflits d'intérêt ou d'amour-propre qu'elle avait soulevés parmi les artistes, la Société nationale des Beaux-Arts sortit de la Société^ longtemps unique, des Artistes français^ il fut permis d'espérer que cette scission ne durerait pas. Il était trop évident que les artistes avaient tout intérêt à demeurer unis, qu'ils diminuaient leurs forces en les séparant, qu'ils augmentaient leurs dépenses d'installation et de publicité, et surtout qu'ils risquaient de fatiguer l'intérêt du public en lui imposant une double tâche. On s'employa donc avec un vif désir de conciliation à réunir les frères séparés. Durant deux ans, ces tentatives n'aboutirent pas, mais rien n'indiquait qu'il fallût désespérer. Enfin, l'année dernière, on se crut sur le point d'aboutir. Au banquet de la Société des Artistes, qui réunissait, par une hospitalité courtoise, les chefs des deux sociétés, M. Léon Bourgeois, ministre des Beaux-Arts, lit un appel éloquent à la conciliation. Avec sa loyauté habituelle, M. Bonnat, président de la Société des Artistes, se déclara prêt à la conclure; M. Puvis de

Chavannes, président de la Société des Beaux-Arts, prit avec la même franchise la main qui lui était tendue. Ministre et présidents avaient compté sans les positions prises, les intérêts engagés, et même la complicité de l'opinion, qui voyait sans peine ces deux camps aux enseignes différentes lutter d'efforts pour lui plaire. Il fut certain, au lendemain de ce banquet d'union, que la discorde était irrémédiable. Cette année, les amateurs de situations nettes doivent être contents. Si c'est bien, au total, l'art français qui s'affirme au Palais de l'Industrie et aux Champs-Elysées, il y a là, comme après la Réforme, deux religions dans une même foi.

Ce qui domine aux Champs-Elysées, c'est le respect de la tradition qui, depuis trois siècles, règle le développement de l'art national. Cette tradition enseigne qu'il y a des genres et une hiérarchie entre eux, que le pouvoir d'imaginer et la science de composer sont des nécessités initiales ; que le dessin est à l'œuvre ce que le squelette est au corps vivant; qu'il y est indispensable comme dans la nature, dont il est la géométrie latente et parfaite; qu'une intention est peu de chose si elle n'est suivie d'effet et le détail sans valeur propre s'il ne concourt pas à un ensemble. Elle recherche des qualités que l'on peut dire françaises par excellence, la clarté, la mesure, l'adresse, voire l'esprit; non pas cet esprit plus littéraire qu'artistique qui s'occupe avant tout du sujet, ou même de l'anecdote, mais celui qui consiste dans la nouveauté forte ou gracieuse des moyens, l'aisance ingénieuse, le choix dans le naturel. Quahtés de grand prix, auxquelles nous ne renoncerions qu'en cessant

d'être nous-mêmes, mais qui ont leurs insuffisances et leurs dangers.

En effet, si la clarté est un besoin intellectuel de notre race, il y a dans le mystère à demi pénétré un charme profond et nous savons le sentir. Nous ne sommes pas seulement hellènes et romains; nous avons été initiés à la poésie du Nord, qui nous a donné le sens du fantastique et le désir de l'inconnaissable. La mesure est chose exquise, mais elle touche à la médiocrité; l'adresse est une forme de l'originalité, mais elle peut tenir du seul métier; si l'esprit est le sourire de Fart, Témotion en est la vie. Entin, il n'y a pas de véritable artiste sans fièvre, sans une poursuite inquiète du nouveau. Voilà ce dont on est plus convaincu au Ghamp-de- Mars qu'aux Champs-Elysées. Ici on est plus sage, là plus hardi; sauf exceptions, bien entendu, et avec toutes les réserves de détail que l'on voudra.

Cette année, il n'y a ni aux Champs-Elysées ni au Champ-de-x\fars d'oeuvre tout à fait hors de pair, de celles qui s'imposent à l'attention et marquent dans le souvenir. Rien de comparable, par exemple, à ce que furent en leur temps le Gloria vktis ou le Bois uicré. En revanche, quelques œuvres de premier ordre et un grand nombre d'excellentes. Jamais, parmi les maîtres consacrés, M. Bonnat n'a montré plus de vigueur expressive ([ue dans le portrait de sa mère qu'il expose cette année et où il a mis, par surcroît, l'émotion discrète de la piété filiale; jamais M. Benjamin Constant n'a été mieux servi par son amour de la couleur que dans celui de Lord DufTerin. De même, les huit portraits de M. Carolus Duran

n-2 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT.

vont une fois de plus attirer la foule et surprendre les artistes par leur étonnante variété dans la constante richesse de la facture. Jamais M. Jean-Paul Laurens n'enferma plus de sens historique et d'énergie que dans son Saitii Jean Chrysostome^ ni M. Jules Breton un sentiment plus juste de la nature que dans ses deux envois. La Poésie héi^oique de M. Falguières, fine, svelte, frémissante de vie, rappelle ses Dianes exquises sans en répéter aucune et VArchitecture de M. Barrias est bien la fille charmante de l'inspiration mélancolique et vigoureuse d'où sortirent les Premières funérailles. Parmi les jeunes, M. Dagnan-Bouveret, cherchant toujours et réalisant chaque année quelque chose de profondément personnel, nous offre un ensemble de toiles où la précision se voile d'une grâce infinie, où des natures complexes se livrent avec discrétion, où Tatmosphère enveloppe la physionomie humaine comme une caresse. A côté de lui, le groupe d'amis, que l'on pourrait appeler déjà la petite école de Neuilly, et où chacun maintient son originaHté dans un désir commun de vérité, MM. Gustave Courtois et Muenier notamment, déjà classés par le grand public, sont encore en progrès dans l'estime des artistes. M. Injalbert, le vaillant tailleur de marbre, avec son Eve après la faute, repliée sur elle-même dans un délicieux mouvement de confusion, M. de Saint-Marceaux avec sa Communiante, si naturelle de ferveur, viennent d'égaler, par des œuvres très différentes, ce qu'ils avaient fait de mieux jusqu'ici, car, pour chacun d'eux, l'antithèse est complète avec V Enfant coureur ou V Arlequin.

La conclusion de ces remarques, c'est que chacun des deux Salons a son intérêt propre, mais difTérent; intérêt supérieur peut-être, cette année, au Champde-Mars, qui n'était pas aussi heureux Tan dernier. C'est aussi qu'avec les deux on en ferait un d'excellent, et surtout que le rapprochement des œuvres aujourd'hui séparées en augmenterait la valeur d'enseignement. Imaginez la Poésie héroique de Falguières dressée au Champ-de-Mars : quel moyen de comparaison pour les sculpteurs troublés et le public incertain ! Transportez aux Champs-Elysées, dans le salon d'honneur, le camaïeu de M. Puvis de Chavannes, Hommage de Victor Hugo à la ville de Paris^ et, après avoir contemplé, en haut du grand escalier, le Charles le Téméraire de M. Roybet, où il y a d'admirables qualités de peintre , les visiteurs et les artistes verraient d'un coup d'œil de quelle simple ordonnance et de quelle harmonie de lignes résulte l'art de composer.

Les idées ne sont pas la matière de l'art et ce n'est pas avec elles que l'on sculpte ou que l'on peint. Il est certain, toutefois, qu'elles le dominent, c'està-dire que, de tout temps, l'art obéit à une direction générale que lui imprime le sentiment public. C'est par là que lui aussi représente non seulement les êtres et la physionomie extérieure, mais l'àme et l'état moral d'un temps. Pendant deux ou trois ans, une poussée de mysticisme nous avait valu quelques œuvres religieuses, les unes très neuves, comme le Christ

de M. Lhermilte, d'autres surprenantes, comme le Calvaire de M. Jean Béraud et le travestissement japonais des Pèlerins d'Emmaûs^div M. Jacques Blanche. Il semble cette fois que, si ce mouvement n'est pas encore arrêté, il vas affaiblissant. Les sujets empruntés à l'histoire sainte sont plus rares et, sauf le Christ mort de M. Doucet, où le peintre savoureux du nu féminin s'est très sincèrement souvenu d'Holbein et d'Henner, sauf, peut-être, la Tentation du Christ de M. Paul Buffet, il n'y a guère lieu de s'y arrêter. C'est que la mode avait plus de part que la foi dans ce retour aux sentiments religieux; ou, si l'on veut, l'inquiétude multiple de Tàme contemporaine se marquait en ceci comme en bien d'autres choses. Désorientés et troublés, nous ne savons où nous diriger et comment nous calmer; de courts accès de fièvre secouent notre atonie morale et cessent aussi vite qu'il sont venus, symptômes d'une même maladie, lente et sourde, qui nous mine sans qu'une crise amène une réaction. Le sentiment religieux étant un besoin de notre nature, il ne meurt pas, mais dans l'aff'aiblissement général de la faculté de croire, il ne parvient pas à vivre de façon normale; son expression est intermittente comme son action. J'en dirai autant du sentiment héroïque et patriotique. Voilà vingt-trois ans qu'après une guerre désastreuse nous sommes sevrés de gloire, d'une gloire neuve et qui nous appartienne en propre. Nous avons cherché d'abord une consolation dans les souvenirs de l'année terrible; nous avons exalté ce qu'ils révélaient d'honneur individuel et de succès fragmentaire. C'est la veine qu'ont suivie Alphonse

de Neuville et M. Edouard Détaille, avec assez d'originalité pour former école et une sincérité assez profonde pour nous communiquer leur émotion. Puis, nous avons eu les petites victoire du Tonkin et du Dahomey, où notre jeune armée retrouvait, du premier coup, toutes les vertus de la race; mais nous battions ces ennemis-là sans nous comparer à eux. Pour les artistes, ces combats se livraient trop loin et dans des conditions trop peu connues; ils ne pouvaient ni les voir ni les imaginer. Alors nous nous sommes rejetés d'un bond vers les souvenirs de la Révolution et de l'Empire, de l'Empire surtout. En attendant que vienne le tour de notre génération et qu'elle puisse régler l'échéance toujours différée, mais inévitable, nous y trouvions la plus ample satisfaction à notre besoin d'enthousiasme. Jamais le génie militaire ne s'est incarné de façon plus complète et plus frappante que dans Napoléon P^ L'homme au petit chapeau et à la redingote grise est une de ces silhouettes simples que l'œil embrasse d'un seul regard, une de ces natures complexes dont l'historien cherchera toujours le dernier mot. Longtemps l'intérêt national que la France prend à sa gloire s'était ici trouvé en conflit avec l'intérêt politique; aujourd'hui, s'il est un parti dont les espérances ne soient plus inquiétantes, c'est le parti bonapartiste. Aussi, voilà cinq ou six ans que l'empire et l'empereur reviennent à la mode. On les étudie avec passion ; histoires et mémoires, objets d'art et souvenirs, meubles et costumes, tout ce qui les touche est remis en lumière. Le livre de Marbot a précipité le mouvement ; nous avons tous lu ces

commentaires de l'héroïque Gascon, qui avait traversé en pleine jeunesse l'épopée impériale et qui avait assez vécu pour la raconter avec simplicité, sans mélange de servilité admirative, comme Las Cases, ni excès de tristesse, comme Ségur, sans le goût d'emphase qui, de 1792 à 1815, gâtait la grandeur des choses par le faste des mots. De tout cela résulte un nombre respectable de tableaux consacrés à Napoléon ou dominés par sa pensée. Voici Saint- Jean d'Acre, par M. Aimé Morot, les Grenadiers de la garde à Fssling de M. Cormon, Cest lui! de M. Flameng, les Défenseurs de Saragosse de M. Orange, le /4c de ligne à Eylau de M. Royer. Marbot en personne occupe le centre de ce dernier, monté sur sa terrible jument Lisette, et recevant, pour le rapporter à l'empereur, le drapeau que les débris du régiment ne peuvent plus défendre.

Un même sens de l'histoire, un vif désir de la comprendre telle qu'elle fut, sans l'altérer par le mélange des idées propres à notre temps, inspire tous ces tableaux. L'antiquité elle-même, dont, il n'y a pas si longtemps, les réalistes ne voulaient plus entendre parler, profite de cet effort vers la vérité. Il est admis aujourd'hui par la grande majorité des artistes que tout a les mêmes droits devant l'art, même la mythologie, même le symbolisme, et qu'il n'y a qu'une peinture, la bonne, en dehors et audessus de tout parti pris d'école, sans privilège de noblesse ou de vulgarité. Pour qui se rappelle les lourdes plaisanteries de Courbet et de ses amis, c'est un notable progrès. Un artiste de grande conviction et de labeur acharné, M Henri Martin, peut figurer

aux yeux tout un système philosophique, le pessimisme, ou faire voltiger autour de ses Troubadours^ sous forme de vierges aériennes, le souffle de l'inspiration : ni confrères, ni public ne raillent cette imagination et cette facture, aussi peu banales Tune que lautre. Notre siècle finissant accuse par ce long éclectisme un des sentiments qui lui ont coûté le plus de peine et qui lui font le plus d'honneur. Il a étudié rhistoire avec tant d'ardeur qu'il en a contracté le respect et il a tant fait pour l'émancipation de l'individu qu'il reconnaît tous ses droits. L'imagination plastique n'a d'autres limites qu'elle-même et personne n'ose plus l'enfermer dans une formule.

A cette heure donc, le sujet n'a plus guère d'importance propre ; nous admettons que la vision personnelle et l'aptitude à faire sailhr le caractère ont seules une valeur. Depuis Millet, nous trouvons qu'il peut y avoir autant de noblesse artistique dans un paysan en haillons que dans un brillant seigneur, et de beauté dans une fille du peuple que dans une impératrice. Ici, le sentiment de la dignité humaine a complété celui de l'histoire. Jadis, on n'était peintre d'histoire que si l'on savait draper ou armer des Grecs et des Romains. Aujourd'hui, nous voyons l'histoire partout, dans la vie intime, dans le fait de la rue. Il n'y a pas encore longtemps que notre costume moderne était tenu pour anti-artistique. Sauf dans les scènes de genre, réputées inférieures, un peintre ou un sculpteur ne représentait une redingote

qu'à contre-cœur. A force de talent, quelques artistes épris de vérité, comme Dalou, ont guéri leurs confrères et le public de cette erreur, fort préjudiciable au temps présent. Si elle se fût prolongée, notre époque eût disparu sans laisser la marque de son pittoresque spécial. Elle n'a plus à craindre un tel sort; l'avenir sera suffisamment renseigné sur elle.

A ce point de vue, l'immense tableau de M. Roll, le Centenaire^ un des plus grands efforts qui aient été tentés depuis le Sacre^ de David, renferme un ensemble complet de documents. En représentant la fête célébrée à Versailles le 5 mai 1889, l'artiste a groupé les divers échantillons de la société française, depuis le Président de la République jusqu'au camelot. Dans cette foule pressée jusqu'à l'étoufifement, uniformes militaires, costumes officiels, toilettes élégantes, vêtements populaires se mêlent dans une formidable poussée d'enthousiasme patriotique. Ce n'est pas seulement l'aspect de la fête que le peintre a saisi, c'est encore et surtout Fâme une et multiple qui l'inspirait.

Ainsi entendu, le réalisme rejoint l'idéalisme pour unir la force d'expression particulière à chacun d'eux, le réalisme ne songeant qu'à représenter ce qui se voit, l'idéalisme surtout attaché à ce qui se sent. C'est encore une toile réaUste que le tableau de M. Schommer, M. Carnot à Bouiogne-sur-Mer\ réaliste par la vérité des attitudes, du paysage, de la lumière, de toute la disposition matérielle; la postérité y verra comment le chef de l'État exerçait, en voyage, sa magistrature et ce qui persiste, en 1890, de respect officiel ou populaire pour l'autorité suprême ; mais le

mérite principal d'une représentation de ce genre, c'est de symboliser un régime, une date, un milieu par une scène unique. Ce mérite, M. Roll et M. Schommer Font atteint, mais il convient d'en reporter rhonneur à notre temps autant qu'à eux-mêmes. La vérité simple qu'ils ont poursuivie, n'eût pas été supportée il y a vingt-cinq ans ; un arrangement plus respectueux leur eût été prescrit et la vérité eût perdu tout ce que la convention eût gagné.

A côté du réalisme sans autre but que lui-même, et pourtant dominé par l'idéalisme, voici, par un exemple contraire, le plus conventionnel des genres artistiques, la peinture décorative, pénétré par le sens historique et le souci de vérité propre à notre temps. Ainsi, dans les Quatre Saisons exécutées par M. Prinet, pour le palais de la Légion d'honneur. Autrefois, l'artiste se fût tiré d'affaire avec quelques mythologies roses tlottant au-dessus d'un paysage bleu, souvenir composite de la Renaissance romaine et des peintres galants du siècle dernier. Avec notre commun souci d'exactitude historique, M. Prinet s'est préoccupé d'adapter sa décoration à la date de l'édifice. Il a donc choisi des costumes et des passe-temps de même date. Pour figurer le décor d'une époque qui lisait Jean-Jacques, accueillait Pierre le Grand, se passionnait pour la musique italienne ou allemande et tournait à l'idylle une civilisation raffinée, il a combiné les souvenirs des Confessions^ de ÏÉmile, des modes russes, des concerts champêtres, etc. Le résultat est une œuvre exquise, qui, tout en portant la marque d'hier, semble contemporaine du prince de Salm.

Les autres variétés d'art — genre, paysage, portrait — montreraient à l'analyse un semblable mélange d'éclectisme historique et d'observation réaliste, une même foi dans l'égalité originelle des êtres et des choses devant l'art, un même dédain pour les vieilles hiérarchies, surtout un éloignement de plus en plus marqué pour le travail de l'ateher, où les modèles et la lumière sont également conventionnels, un entraînement impérieux vers l'observation directe de la nature et de la vie. C'est en Artois ou en Normandie, que M. Jules Breton trouve Thumble poésie de la vie rustique; c'est devant des paysages tristes et longtemps réputés sans noblesse, dans la banheue parisienne ou sur les quais de la Seine, que M. Billotte saisit la mélancolie du jour finissant et les jeux de la lumière crépusculaire sur l'horizon embrumé. Voyez encore les études populaires de M. Buland, l'effroyable Mêlée de M. Adolphe Binet, les portraits de MM. Baschet, Cormon, Chartran, Mathey, etc. ; c'est, dans les faires les plus divers, le même effort pour saisir le caractère moral à travers l'aspect extérieur, le même respect de la vérité, le même penchant à étudier l'humanité aussi bien chez les simples, les humbles et les souffrants que dans les physionomies façonnées par une existence supérieure.

Je ne crois pas que ce mélange d'idéalisme et de réalisme puisse aboutir à un art plus élevé et plus sincère, plus complexe et plus simple, qu'avec les médailles de M.Roty. Il s'agit ici de faire entrer dans un minimum de matière et d'espace la vision complète d'une physionomie, d'une existence, d'une insti-

tution, d'une idée. L'artiste résout ce problème en unissant, par des prodiges de synthèse, les éléments que lui imposent la stricte vérité et les ressources de l'abstraction symbolique . Ainsi dans la plaquette consacrée à la Préfecture de police : une femme, drapée à l'antique, vigilante au milieu de la nuit, l'œil et l'oreille tournés vers une fenêtre, où s'encadrent la llèche de la Sainte-Chapelle et la tour de la Conciergerie, devant une table qui supporte le télégraphe, le téléphone, l'épée de l'officier de paix, et, je crois bien aussi, une paire de menottes K

Un des points où se marque le plus nettement l'antagonisme des deux salons, un de ceux qui offriraient le plus de motifs à une étude sur les tendances de l'art contemporain, c'est la différence de traitement que chacun d'eux applique à l'art industriel. Il y a une section d' « objets d'art » aux Champs-Elysées, il y en a une au Champ-de-Mars, mais la première est aussi restreinte que la seconde est considérable. On voit que la Société des Artistes fait place de mauvais gré à ce genre d'objets, tandis que la Société des

1. Si je ne parle pas ici de M. Chaplain, c'est qu'il n'avait pas exposé au Salon de 1893; j'aurais été heureux de pouvoir caractériser, à côté de M. Roty, ce talent vigoureux et sobre, classique au meilleur sens du mot, dont chaque œuvre est un modèle de précision, de largeur et de franchise. Kn ce moment, l'école française de gravure en médailles est à la hauteur de notre école de sculpture; non seulement elle a renoué la grande tradition du xvi® et du xvii* siècle, mais elle la dépasse, ei, pour lui trouver un terme de comparaison digne d'elle, il faudrait remonter jusqu'à la Renaissance florentine.

Beaux-Arts les accueille avec empressement. La première, en effet, agit ici par imitation et la seconde par initiative. Il a fallu du temps pour faire admettre à nos artistes que dans un plat, un bijou, une arme, il peut y avoir autant d'art que dans un tableau, une statue ou même un édifice. C'était une vérité admise au temps de Benvenuto Cellini et de Bernard Palissy, lorsque Tartiste et l'ouvrier ne faisaient qu'un ; depuis qu'ils s'étaient séparés pour travailler chacun de son côté, elle était obstinément niée. Le résultat avait été un affaiblissement de l'art pur, de plus en plus poncif et dédaigneux, comme de l'art industriel, de plus en plus utilitaire et vulgaire. Joignez à cette cause de décadence une architecture découronnée de sa maîtrise sur les deux autres arts, la juxtaposition des œuvres opérées par le hasard au lieu de la subordination à un plan commun, une géométrie sèche et l'imitation remplaçant chez beaucoup d'architectes l'invention et la souplesse, vous aurez constaté les principales causes qui achevaient de tuer l'art industriel.

Quelques hommes d'initiative ont commencé la réaction contre ce déplorable état de choses. Par leurs efforts, une grande société s'était constituée, V Union centrale des arts décoratifs^ qui avait pour but de rapprocher les artistes et les industriels, de fournir à ceux-ci des modèles, à ceux-là des thèmes d'application. Sur son exemple, d'autres associations se sont formées, comme la Société d'encouragement à Vart et à Vindustrie^ une des plus récentes et des plus pratiques. Peu à peu, l'art industriel s'imposait aux préoccupations des artistes, des ouvriers et des fabri-

canls. Aujourd'hui, il a partie gagnée près de l'État et du public, mais c'est grâce au Salon du Champ-de- Mars qu'il a pris sa place dans les expositions annuelles, seul moyen d'intéresser l'opinion à son développement. Cette année, ce Salon en ofTre un grand nombre de spécimens, admirables ou charmants, avec les émaux de M. Thesmar, les meubles et les cristaux de M. Galle, les céramiques de MM. Carrière, Chaplet, Dammouse, Delaherche, Lachenal , les étains de MM. Charpentier et Dubois, les reliures de MM. Wiener et Prouvé. La curiosité que cette partie de l'exposition excite chez le public est une preuve frappante du progrès accompli par l'éducation du goût. La Société des artistes se tromperait lourdement en n'y travaillant pas avec le même zèle et la même largeur d'esprit.

i:i mai 1803.

S'excitant Tun l'autre, avec la complicité de Topinion, la littérature et l'art sont en train de renouveler à cette heure la cérémonie du 15 décembre 1840 : l'Empereur mort revient une fois de plus. Les historiens étudient sa politique et les peintres représentent ses batailles, les auteurs de mémoires sortent des oubliettes pour le raconter par le menu, et les collectionneurs exposent tout ce qui porte la marque de son temps. Gomme il fallait s'y attendre, en ce pays où tout aboutit au théâtre, directeurs et auteurs suivent le mouvement, et nous verrons cet hiver trois ou quatre pièces napoléoniennes *. Quant au public, il lit et accueille tout cela avec la même curiosité. Il n'en

1. On sait quel a été le succès de Madame Sans-Gêne, comédie en quatre actes, de MM. Victorien Sardou et Emile Moreau, représentée au théâtre du Vaudeville, le 27 octobre 1893, et de Napoléon, épopée en six actes, de M. L. Martin-Laya, représentée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 5 décembre de la même année.

a jamais trop, il en redemande. Le temps présent pourrait prendre comme devise les vers fameux :

Toujours lui! lui partout! Ou brûlante ou glacée, Son image sans cesse ébranle ma pensée....

Non pas lui seulement, mais tout ce qui le touche, tout ce qui le rappelle, tout ce qui peut s'autoriser de son nom et de son souvenir, ses généraux et ses femmes, ses soldats et ses maîtresses, ceux qui l'ont aimé et ceux qui l'ont haï, les fidèles et les traîtres.

Au lendemain de sa chute, sa mémoire exerçait encore une action si puissante, que, durant plus d'un demi-siècle, il continua de régner sur les cœurs. La France entière avait reçu son empreinte, combattu et souffert sous lui, vécu par lui une épopée surhumaine; toute génération entretenait en lui l'orgueil d'elle-même. L'obsession était si forte qu'après l'avoir admiré vivant, la France de 1840 voulut l'avoir mort; la pression de l'opinion publique obligea donc le pacifique et fin Louis-Philippe à ramener de Sainte-Hélène le cercueil du prodigieux soldat. Le roi ne se faisait certainement aucune illusion sur les dangers de la légende qui grandissait autour de l'Empereur et, après le règne passé, lui préparait un règne futur. Il n'aimait guère Lamartine, mais il dut applaudir tout bas lorsque le poète, répondant aux apologies de Napoléon, faites par des amis de la liberté, s'écriait à la tribune, sans convaincre la Chambre : « Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple! Faites attention à ces encouragements au génie à tout prix. Je les redoute pour notre avenir. Je n'aime pas ces hommes

qui ont une foi et un symbole opposés, qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légalité, le progrès, et qui prennent pour symbole un sabre et le despotisme. Je ne me fie pas à ces contradictions : j'ai peur que cette énigme n'ait un jour son mot. »

Notre génération à nous Fa connue, la solution de cette énigme : le mot final a été Sedan. Si, le mois dernier, Tempereur d'Allemagne s'est donné le plaisir délicat de faire parader son armée autour de Metz, c'est qu'un premier Empire n'avait pas suffi à la France, et qu'il en avait fallu un second. Celui-ci ne nous a pas coûté seulement Metz et Strasbourg : il nous a valu, par surcroit, cette hostilité de l'Europe, ce mélange singulier de peur et de colère soulevé, entretenu, exploité contre nous, de par les projets que l'on nous croit ou que l'on nous suppose, ces sentiments que traduisent, d'un coté, les manifestations et les voyages princiers par lesquels la chevaleresque Italie se crée des titres à l'étonnement de l'histoire; de l'autre, les promenades maritimes par lesquelles l'Angleterre essaie sournoisement de compenser l'effet des fêtes russes.

Aussi, en présence de la ferveur napoléonienne qui se rallume, y a-t-il au premier abord de quoi s'étonner. Qui nous l'eût dit en 1871, ou seulement il y a cinq ans? C'était le temps où le duc d'Audiffret- Pasquier, dans un jour unique de grande éloquence, et Gambetta toutes les fois que le parti bonapartiste fouettait ses colères de patriote et de républicain, établissaient le bilan du second Empire; où Taine, arrivant au bout de son enquête sur les origines de la France contemporaine, prenait corps à corps Napo-

léon comme chef d'empire, chef d'armée, législateur et administrateur, comme homme surtout, et concluait que c'était plutôt un monstre qu'un génie.

Les jugements sévères de nos orateurs politiques ne sont pas revisés. Ils ont été si complètement adoptés par l'opinion qu'il n'y a plus trace, à cette heure, de parti bonapartiste : personne n'attaque plus l'impérialisme, parce que personne ne le défend, et que, reprendre l'accusation, ce serait proprement déclamer, c'est-à-dire s'échauffer de parti pris sur ce qui ne passionne plus personne. Mais il s'en faut que le lYapolpon de Taine ait le même bénéfice d'acceptation. Loin d'obtenir la fortune que semblait lui promettre le nom de son auteur, il constitue, lui, un procès à reviser. Non seulement les arguments de l'historien n'ont convaincu personne, mais la base même de son enquête est contestée. A des preuves incomplètes ou mal choisies on en oppose de nouvelles et l'on incline déjà vers d'autres conclusions. Taine voyait dans Napoléon un monstre simple de perversité morale ; on lui répond que c'était une nature complexe, dans laquelle, comme chez tous les hommes, ne manquaient ni la bonté, ni la pitié, ni la tendresse, aucune des humbles vertus qui sont le lot de l'humanité moyenne.

Ce qu'il y a de plus surprenant peut-être dans cette opinion nouvelle, c'est son calme parfait. Les nouveaux historiens de Napoléon ne s'échauffent pas; ils trouvent leur sujet très intéressant, mais non

passionnant. Taine aura été peut-être le dernier des Français sur qui Napoléon ait produit, après sa mort, un des deux sentiments qu'il produisait toujours de son vivant : l'enthousiasme ou l'indignation. Et, visiblement, l'opinion pense comme les hommes de lettres ou les artistes qui, à cette heure, étudient l'Empereur : il n'y a chez elle aucune fièvre. Pour le curieux qui s'arrête docilement devant le spectacle à la mode, comme pour l'écrivain qui écrit le livre dont le sujet est dans l'air, comme pour l'artiste à qui l'actualité impose un motif de représentation plastique, il en est de Napoléon, mort depuis moins d'un siècle, comme pour César, mort depuis deux mille ans. Ce sont deux objets d'évocation sans fièvre, l'un plus vif parce qu'il est plus voisin, l'autre plus archéologique parce qu'il est plus éloigné, mais sans plus d'effet l'un que l'autre sur la marche des événements contemporains. Je ne crois pas qu'il se trouve à cette heure un nombre appréciable de Français pour regretter Napoléon autrement que d'un regret platonique et pour souhaiter le retour d'un régime semblable à celui qu'il voulut créer. La fièvre boulangiste était autre chose; mais je n'ai garde de lever ce lièvre-là. Il me suffit d'étudier Napoléon I^"^ au simple point de vue de la littérature et de l'art.

Pour l'un comme pour l'autre, c'est un merveilleux sujet, et ils y reviennent avec d'autant plus d'empressement qu'ils le trouvent déblayé à souhait, par le temps et les circonstances, de tout ce qui pouvait y gêner leur curiosité. Jusqu'à ces derniers temps, malgré le beau livre de Thiers, Napoléon appartenait moins à l'histoire qu'à la polémique. Il était trop

mêlé aux questions du jour. Pendant un demi-siècle, la France agitait encore les problèmes posés par lui et aucun parti ne pouvait proposer de solutions sans accepter ou combattre les siennes. Mais voilà qu'avec la troisième République, les événements ont marché si vite que toutes les questions où il était un argument nécessaire se sont évanouies et transformées. Gouvernants et gouvernés s'occupent à cette heure de périls où la pensée napoléonienne n'a rien à voir, parce que rien de semblable n'existait au moment où elle s'affirmait. L'évolution économique et industrielle qui nous emporte, le socialisme qui en est la conséquence, ont besoin, s'ils peuvent être guidés, d'autres modérateurs que les idées du Mémorial. Certes, nous voudrions bien avoir un politique et surtout un général de la force de Napoléon, quitte à prendre nos sûretés avant de nous mettre une fois de plus en de telles mains, mais nous ne craignons plus que les héritiers de son nom ou de son système viennent nous imposer, pour nous tirer d'embarras, les moyens dont il a laissé la formule.

Cette situation est très favorable à la littérature et l'art. Tandis que le public, guidé par eux, leur prouve son intérêt par son attention, ils reconstruisent à vue d'œil Napoléon et son épopée.

C'est l'art qui a commencé. Il lui faut des figures nettes, des costumes brillants, des scènes énergiques, des sentiments simples. Le premier Empire lui offrait abondamment tout cela. Profitant de ce que,

après une cuisante humiliation militaire et une longue paix, un sourd besoin d'émotions héroïques tourmentait les esprits, il a évoqué les spectacles guerriers de TEmpire avec un singulier mélange d'enthousiasme et d'ironie. De là naquit V Epopée du Chat-Noir. Comme Fauteur avait une originalité et que la mise en scène était curieuse, le succès fut vif. Cette fantaisie suffit à précipiter le mouvement. Cependant, les vrais artistes n'avaient pas attendu ce signal; Meissonier avait déjà peint 1807 et 1814^ deux chefs-d'œuvre, et M. Edouard Détaille reconstituait, avec sa précision énergique, les types de l'armée impériale. Mais, pour la foule, ce n'était pas encore l'essentiel de leur œuvre. Lorsqu'elle trouva chez eux ce dont une mode soudaine lui avait donné le goût, elle y porta un enthousiasme tout neuf et, naturellement, d'autres artistes suivirent la mode ; ce fut à qui la satisferait.

Du même coup, des oubliés et des dédaignés sortirent de l'ombre discrète où un petit groupe d'admirateurs entretenait leur culte : nous eûmes les expositions de Charlet et de Rafîet; de simples dessinateurs, ils passèrent grands peintres. Vous verrez dans quelques semaines un heureux résultat de cet engoûment. Raffet va avoir son monument devant le Louvre — où, soit dit en passant, il n'y a pas un seul croquis de sa main — et, sur le socle, un maître de notre école de sculpture, M. E. Fremiet, a dressé le tambour du Réveil^ ce tambour fantôme qui, dans la célèbre lithographie de Raffet, bat la diane des morts. M. Fremiet l'a dégagé de la poussière funèbre pour le lancer en avant, comme aux jours de victoire, mar-

chant au pas de charge en tête d'une armée que Fimagination supplée ^

Pendant ce temps la littérature travaillait au même résultat. Par un contraste piquant, au moment où Taine allait appliquer à Napoléon P'' sa puissante méthode et ses fortes couleurs, un livre tout de finesse et de nuances, un simple récit de femme, les Mémoires de Mme de Rémusat venaient de nous montrer un Napoléon intime, dans un genre d'intérêt auquel ni Thiers ni Las Cases ne nous avaient habitués. Le Napoléon de Taine était si en relief et si excessif, qu'il avait fait scandale : l'on sait la belle colère du prince Napoléon en voyant son oncle figuré de la sorte. On avait regardé ce Napoléon avec l'intérêt que méritaient le modèle et le peintre, mais il ne faisait pas école et restait seul de son espèce. Malgré le talent dépensé et l'exemple donné, il n'était pas accepté comme vrai, et, contrairement à ce qui arrivait d'ordinaire pour Taine, il n'y avait pas d'historien à la suite. Au contraire, le Napoléon de Mme de Rémusat, peint par petites touches, et n'accusant aucune prétention à la majesté de l'histoire, contribuait pour beaucoup au mouvement d'intérêt qui commençait autour de l'Empereur. Soyez donc un des grands esprits de votre siècle, préparez-vous à un grand sujet par un énorme labeur, appliquez-y tout l'effort de votre talent, pour être ainsi vaincu, dans une concurrence fortuite, par une femme qui conte en souriant des souvenirs de dame dhonneur!

Et puis ce fut Marbot. Je ne crois pas que, même au temps où le général de Ségur racontait la retraite de

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