‹ Nouvelles études de littérature et d'artChapitre 4 sur 10 · Voir, ci-après, M. E. Frémiet · texte numérisé non relu

Voir, ci-après, M. E. Frémiet

Russie à ceux qui l'avaient faite, un livre militaire ait produit un tel ébranlement dans les esprits. Ségur visait à Téloquence; il était pompeux et tendu; il avait le triple sentiment de son sujet, de son grade et de son nom. Marbot, petit cadet de Gascogne et simple colonel à Waterloo, était plus simple et plus vivant. Depuis d'Artagnan, le héros imaginaire de Dumas, ou même depuis un autre Gascon, très réel celui-là, Biaise de Montluc, on n'avait pas encore raconté l'héroïsme avec autant de verve, d'instinct militaire et de pittoresque. En quelques semaines, le livre de Marbot remplit les imaginations de souvenirs saisissants : le combat avec les gendarmes espagnols, le cimetière d'Eylau, les exploits de la jument Lisette, etc. Jusqu'à la simple photographie qui servait de frontispice à l'un des volumes, et qui était héroïque : un énorme shako entaillé à fond d'un coup de sabre et un chapeau écorné par un boulet. On songeait, en les regardant, au mot de Napoléon : « Que pensez-vous des soldats qui survivent à de pareils coups? »

Autour de Marbot bruissaient les archives de famille, simples cahiers de notes ou apologies personnelles, depuis les cahiers du capitaine Coignet et les souvenirs du sergent Gille, jusqu'aux volumineuses explications d'un louche officier recruteur, l'adjudant-général Landrieux; tous dévorés avec passion, si frustes ou si indigestes qu'ils pussent être. Et de cet amas de documents, comme d'une carrière d'où surgit peu à peu un piédestal de statue, la silhouette de l'Empereur se dégageait, de plus en plus nette. Comment la voyons-nous à cette heure?

Dans l'art, tout le monde connaît sa forme populaire : la redingote grise et le petit chapeau. Elle n"a pas changé, parce qu'elle est vraie. De bonne heure, Napoléon avait fixé son aspect extérieur avec la sûreté d'instinct commune à tous les grands hommes de guerre. Il n'en est pas un, en effet, qui ne se soit imposé à l'attention par une simplicité à moitié naturelle, à moitié voulue, et qui n'ait tranché sur l'aspect traditionnel des soldats, épris de dorures et de panaches. Annibal marchait en tète de ses troupes sous un petit manteau de laine, et César portait la cuirasse du légionnaire. Plus près de nous, Charles XII se battait pendant dix-huit ans en habit bleu à boutons de cuivre. Au milieu des superbes grenadiers que lui avait légués le roi-sergent, Frédéric II chevauchait, le dos rond, avec son grand chapeau roussâtre et sa grosse redingote. Ce qui, entre autres molifs, ferait concevoir des doutes sur la quaUté de l'esprit militaire qu'affiche le jeune empereur d'Allemagne, c'est qu'il change trop souvent d'uniformes et les choisit trop brillants, travesti le même jour en garde du corps, en hussard rouge, en cuirassier blanc et en amiral. Tous ceux qui ont aimé sérieusement la guerre ont laissé à des sous-ordres, hommes de main plus que de tête, comme Murât, l'étalage du clinquant.

Napoléon, lui, avec un sens génial de ce qui frappe l'esprit des hommes, avait voulu une armée richement vêtue, parce que ce luxe martial est une part

de Tesprit militaire, et, au milieu d'elle, il saisissait Tattention par la simplicité de son aspect. On aurait dit un « riz-pain-sel », comme l'appelaient les soldats dltalie, un » petit caporal », comme disaient ceux de la Grande Armée. Peu à peu, la tête maigre du premier consul, ce profd d'oiseau de proie, se remplit et arrondit ses angles; il prit la beauté d'une médaille antique. Alors, sur son cheval blanc, dans le simple habit des chasseurs ou des grenadiers de sa garde, la tête puissante, le regard d'acier, les mouvements rares, dressé sur les tertres qui dominaient les champs de batailles ou parcourant les lignes de bonnets à poils, l'Empereur offrait une silhouette inoubliable, avec de rares points brillants qui tiraient l'œil dans cette tonalité sombre : la selle de velours à crépines d'or, le cordon rouge de la Légion d'honneur sous le revers blanc, la plaque d'argent sur la poitrine. Qui l'avait vu l'oubliait d'autant moins qu'il était toujours semblable à lui-même : cette petite taille, détachée sur le ciel, en avant de généraux colosses, ce modeste habit de guerre sur un fond de richesses étalées, hantaient le souvenir et entretenaient la terreur.

Pour nous, la postérité, les artistes nous l'ont enfoncé dans les yeux. Saisis eux-mêmes par cette forte vision, ils lui ont imprimé un caractère définitif. Elle est si synthétique qu'il leur suffit d'un coup de pinceau pour l'évoquer, de face, de profil, de dos, toujours frappante. Il n'est pas nécessaire de donner à Napoléon, comme faisait Van der Meulen pour Louis XIV, tout le milieu d'un tableau : un peintre peut le placer à l'extrême arrière-plan de sa toile,

comme Meissonier dans ses Cuirassiers de 1805; k peine visible sur l'horizon, il dominera toute la scène et le spectateur ira chercher cette indication imperceptible. Mais comme il supporte, lui aussi, le premier plan, et tout Teffortde l'artiste concentré sur lui seul! Yoyez-le, dans i8i4^ marchant, les traits de marbre, en tête de son état-major somnolent, sur le flanc d'un régiment qui piétine dans la boue. Voyez-le encore, dans / 507 , à mi-toile, le visage éclairé d'un sourire et soulevant son chapeau pour répondre à l'acclamation de ses cuirassiers qui défilent au galop de charge : ici et là l'impression est la même, aussi forte et aussi vive. De même dans les admirables lithographies de Raffet, VŒU du Maître, 1807, 1813, y Inspection, la Revue nocturne.

Autour du chef se groupent ses généraux et ses soldats. Pour eux encore l'impression plastique défie toute comparaison. Il y a eu de superbes généraux dans l'ancienne France : ainsi Condé etTurenne.Ceux qui ont vu, à la Comédie-Française, Mlle du Vigean, n'ont pas oublié le général de race et d'instinct, que nous montrait, à vingt-deux ans, M. Delaunay : il était charmant de grâce héroïque. J'aurais plaisir à voir représenté de même Turenne , plus rassis et plus grave, avec la mélancolie de l'homme compatissant que son métier oblige à tuer, général d'observation et d'expérience, un Moltke moins « tête de mort ». Mais ils sont déjà trop loin de nous; ils nous intéressent sans nous émouvoir. Au contraire, les généraux de la République et de l'Empire, tout jeunes ou déjà blanchis. Hoche et Marceau, Lannes et Ney, comme ils nous prennent l'esprit et l'âme, ces grands

soldats qui ont donné à la France nouvelle, en vingtcinq ans, autant de gloire que la vieille monarchie en deux siècles! Comme ils sont beaux à voir, ceux de la République avec leurs grands panaches et leur simple redingote que bordent les feuilles de chêne, et ceux de l'Empire avec leurs habits étincelants ! Quant aux soldats, il n'est pas un enfant de France qui ne puisse décrire leurs uniformes, volontaires de la République ou grognards; il n'est pas un homme ayant lu et regardé qui ne les évoque à travers les tableaux des artistes et les vers des poètes :

.... Et le hussard rapide Parant de gerbes d'or sa poitrine intrépide, Et le panache blanc des agiles lanciers, Et les dragons mêlant sur leur casque gépide Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers.

La littérature étudie naturellement Napoléon I''" d'une manière moins extérieure et plus complexe. Il est à peine besoin de dire pourquoi il lui inspire un si vif intérêt. Le domaine de la littérature, c'est l'étude de l'homme et de l'activité humaine : or quel homme donna un exemple plus universel de toutes les facultés humaines et, surtout, agit plus que lui?

On admire, pour en revenir à Taine, à quelle étrange conclusion et bien inattendue une étude aussi profonde de son sujet avait conduit ce grand esprit. Pour les Bourbons et leurs partisans, Napoléon était un monstre, « l'ogre de Corse », un fléau de

Dieu, un prodige de crime et de perversité; opinion naturelle, car on ne saurait demander Téquité aux partis politiques. Ce qui est stupéfiant, c'est que, avec sa science et sa méthode , Taine soit arrivé aux mêmes conclusions. J'ai déjà dit ^ quelle disposition d'esprit avait provoqué ce résultat. 11 suffit, au contraire, d'un examen plus superficiel, mais moins passionné — ainsi , tout simplement celui de Thiers, dans la conclusion de VHistoire du Consulat et de VEmpire — pour reconnaître que ce qui explique avant tout le génie de Napoléon I", c'est que son organisation était très humaine, en ce sens que, s'il ne lui manquait rien des grandeurs de l'humanité, il avait toutes ses faiblesses.

Sur son génie militaire et politique, son instinct de grandeur en toutes choses, sa puissance d'organisation, sa connaissance des hommes, je n'ajouterai pas quelques lignes banales d'admiration à tout ce qui en a été dit. Ce qui est plus neuf, ce qui ressort de tout ce qui se publie à son sujet depuis dix ans — mémoires, confidences, études intimes, — c'est que, contrairement à l'attitude qu'il se donnait et au sentiment qu'il voulait inspirer, il ne manquait ni de simplicité ni de bonté. Lamartine — qui ne l'aimait pas et qui a marqué son aversion en prose et en vers — lui disait :

Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure : Sans haine et sans amour tu vivais pour penser....

Il se trompait. Napoléon aima passionnément Joséphine; il fut un bon mari pour Marie-Louise; il eut

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