‹ Nouvelles études de littérature et d'artChapitre 5 sur 10 · Voir, ci-dessus, H. Taine · texte numérisé non relu

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un goût très vif pour la comtesse Walewska et quelques autres ^ Je sais bien que Ton peut aimer et être un parfait égoïste, l'amour n'étant assez souvent que la forme suprême de Tégoïsme. Mais ce n'était pas le cas pour Napoléon : il aima autrui pour autrui. Son fils était pour lui autre chose que l'héritier de sa dynastie, et, la veille de la Moskowa, il s'attendrissait devant son portrait. Comme tous les grands manieurs d'hommes, il méprisait l'humanité; pourtant il lui arriva de s'attacher sincèrement à quelques-uns de ceux dont il se servait. Il versa de vraies larmes à la mort de Lannes et de Duroc.

Obligé de se donner au dehors une attitude le plus souvent dissimulée et impénétrable, il se détendait dans l'intimité; il se montrait alors simple, uni, avec — dût le mot étonner — des moments de naïveté, c'est-à-dire d'abandon et d'étonnement. On connaît son pouvoir de séduction : il ne le mettait pas toujours au service d'un calcul et, souvent, s'il charmait, c'est tout simplement parce qu'il avait le désir d'attirer la sympathie, pour en jouir. Lorsqu'il provoquait les acclamations de son peuple ou de son armée, il jouait un rôle et il n'y trouvait qu'un plaisir d'orgueil; mais il lui arrivait aussi, sans intérêt, de montrer à nu des qualités aimables, qui étaient vraiment à lui : ainsi la bonne humeur, l'esprit sans apprêt, l'art de se mettre à la portée de tous. Lisez, à ce point de vue, un témoin depuis longtemps connu et qui ne l'aimait guère, Metternich, ou un autre

1. M. Frédéric Masson a tiré de ce sujet tout un livre, très lu, Napoléon et les femmes, 1893.

dont la déposition est toute récente, le comte Chaptal, qui, pour d'autres motifs, ne laimait pas davantage : ils s'accordent sur ce point et lui rendent justice, parce qu'ils l'ont vu de près.

Aujourd'hui nous avons le même privilège. Après le Napoléon en costume impérial ou en redingote grise, il nous est donné de connaître l'homme intime, dans son cabinet, à table et dans sa chambre ^ S'il nous intéresse tant, c'est que, partout et toujours, dans le grand homme nous trouvons un homme, parfois aussi petit que le plus humble d'entre nous. Pour l'expUquer, dans l'essence de sa nature et le fond dernier de son caractère, Taine a cru ne pouvoir lui trouver de terme de comparaison en France et dans le génie français. Il voit en lui un Italien, un aventurier de république florentine oupisane, un Castruccio Castracani. Je crois qu'il se trompe. Quoique sorti d'une île géographiquement italienne, l'éducation et le milieu avaient assez profondément agi sur Bonaparte pour que la partie italienne de sa nature se fût subordonnée de bonne heure à ce qu'on pourrait appeler l'acquis français. Il fut autre chose qu'un de ces aventuriers d'outre-monts, comme il en est tant venu dans notre pays, et dont les plus marquants,

1. Un des livres qui ont eu le plus de succès dans ces derniers temps est, à ce point de vue, Napoléon intime, par M. Arthur Lévy, 1893. M. François Coppée, l'un des premiers, dans ses articles hebdomadaires du Journal, avait saisi toutes les occasions d'exprimer son culte pour la légende napoléonienne; il a réuni une partie de ces articles dans un livre qui répond pleinement à son titre, Mon franc-parler, 1894. Les côtés épisodiques du premier empire étaient racontés avec un enthousiasme ardent et sincère, quoique emphatique, par M. Georges d'Esparbès, dans la Légende de l'Aif/le, 1894.

UN NOUVEAU (c RETOUR DES CENDRES ». 201

simples intrigants ou vrais politiques, dans le genre de Concini ou de Mazarin, restaient toujours Italiens et n'appliquaient à leur carrière que les qualités et les défauts de leur pays. Napoléon, lui, quoi qu'il ait pu dire par boutade, s'était pénétré de l'air qu'il avait respiré dès sa première enfance; il pensait et agissait en Français.

Il ne s'ensuit pas que la phrase fameuse de son testament soit une vérité. « Ce peuple français» qu'il prétend avoir « tant aimé » ne fut pour lui qu'un instrument. Lorsqu'il étendait jusqu'à l'impossible les frontières de l'empire, sans doute il obéissait à la logique d'une situation plus forte que sa volonté, mais, n'eùt-il pas été poussé par la fatalité des événements, son ambition n'aurait pas eu d'autre but que sa propre grandeur. Lui et sa dynastie, l'exercice de son génie et la gloire de son nom, voilà pourquoi il travaillait. S'il n'avait eu en vue que la grandeur de la France, il aurait pu consolider son œuvre; il ne nous aurait pas valu, en fin de compte, avec l'invasion, la perte de ce que la Révolution nous avait donné.

C'est pour cela que, si grand par ailleurs, il reste au-dessous de fondateurs d'État dont le génie politique ou militaire était inférieur au sien. Il n'a pas créé un royaume ou un pays, comme Henri IV ou le grand Frédéric. Ceux-là travaillaient pour u leur peuple », avec le sentiment du possible et du durable; lui n'avait en vue que lui-même, avec cette part inévitable de chimère qui naît toujour.? de l'égoïsme. Voilà pourquoi, lorsqu'il rétablit à son profit la monarchie française, il choisit le titre d'empereur.

Ce n'était pas seulement parce que, dix ans après l'exécution de Louis XVI, le titre de roi eût répugné aux Français. C'est que Napoléon était avant tout imperator, c'est-à-dire conquérant. C'était là le vrai titre de son rôle. A la tête de la France en armes, il voulut conquérir l'Europe, pour lui et les siens. Or, la France ne désirait pas la conquête de l'Europe; ce n'est point pour cela qu'elle avait fait la Révolution. Il a donc dévié notre histoire et fait à notre pays un mal irréparable. Si l'Europe nous doit les idées de 1789, partout semées à la suite des armées impériales, non seulement elle ne nous en garde aucune reconnaissance, mais c'est pour cela qu'une bonne moitié de ses chefs nous craint et nous déteste. Jamais nous n'avons eu de cette vérité une démonstration plus nette qu'aujourd'hui. Aussi, comme cette démonstration coïncide avec ce que j'ai appelé un nouveau « Retour des Cendres », il faut souhaiter que celui-ci ne produise pas autre chose qu'un mouvement passager de curiosité littéraire et artistique ^

1. Les étapes du mouvement dont j'essayais d'indiquer ici le sens et la portée ont été précisées dans une étude de M. Francis Magnard, la Résurrection cVune légende, publiée par la Revue de Paris du 1" février 1894.

lo octobre 1893.

LEXPOSITION DE MEISSONIER

Quelques mois avant sa mort, Meissonier m'invitait à voir, dans son atelier du boulevard Malesherbes, l'esquisse d'une grande composition décorative qu'il destinait au Panthéon. Cette esquisse était superbe et, chose rare, il était content de son travail, enlevé en quelques jours avec une ardeur de jeune homme, car il ne fut jamais plus vigoureux et plus confiant dans la vie qu'au moment où elle allait lui échapper. A grands traits de fusain, sur la plus vaste toile qu'il eût encore abordée, il avait massé un cortège triomphal, représentant l'apothéose de la France. C'était une chevauchée de chefs d'empire, Clovis et Cliarlemagne, saint Louis et François P'", Henri IV et Napoléon, tous ceux qui ont fait notre histoire; précédés de fanfares et de drapeaux flottants, ils marchaient vers un but commun, la gloire de la patrie ^

Jamais le peintre de la Barricade et de 1814 n'avait montré un sens plus profond du réalisme

épique; jamais il n'avait uni dans un ensemble plus expressif la précision de la forme et la faculté d'évocation morale. Et, comme je m'étonnais que quelques jours lui eussent suffi pour une pareille tâche, il me dit en souriant : « Il y a longtemps que je m'y préparais ». Alors, sur une des tablettes qui rayonnaient les murs de l'atelier, il prit, entre plusieurs autres, un paquet de petits panneaux : « Regardez », fit-il. C'était une série d'études peintes, relatives pour la plupart au premier Empire, généraux à cheval, sentinelles l'arme au bras, casques, chapeaux, poignées de sabre, objets de harnachement ou d'équipement, et la moindre de ces études formait un vrai tableau. Dans un espace de quelques centimètres carrés, la physionomie des hommes et des choses, leur âme vivaient et se racontaient. Une même attitude, un seul détail de costume avaient été repris cinq ou six fois et, sous chaque aspect, se retrouvaient la même intensité d'expression, la même sûreté de facture; une modification imperceptible dans la pose ou dans l'effet de lumière, un rien, expliquaient la reprise continuelle du même travail. Jamais, sauf au musée de Montauban, devant la collection de dessins léguée par Ingres à sa ville natale, je n'ai *eu à un pareil degré le sentiment de ce qu'une carrière d'artiste peut représenter de labeur, de conscience et de volonté. « Il y en a des mètres cubes comme ça », ajouta Meissonier en remettant le paquet à sa place.

En effet, il y en avait des mètres cubes et je viens de les retrouver tout à l'heure, avec beaucoup de grandes et de petites toiles, dans une salle basse des

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galeries Georges Petit, où ils sont empilés en attendant le jour de l'exposition publique. Pas luxueuse cette salle; juste le mobilier d'une cave ou d'un « débarras », des murs gris, un jour de souffrance, mais l'impression n'en était que plus vive : on aurait dit une de ces caves à trésors, comme en décrivent les vieux contes. Grâce à l'obligeance de M. Charles Meissonier, j'ai pu examiner en détail ce surprenant amas de richesses artistiques, en compagnie de quelques amateurs. Nous ne songions guère à nous plaindre du froid et de la poussière. Chacun de nous, accroupi devant son tas, cherchait, regardait, consultait son voisin, et, de temps en temps, c'était un cri d'admiration. Toile ou panneau, la trouvaille était portée sous la lucarne étroite; le verre qui la recouvrait ou la peinture elle-même étaient essuyés d'un revers de manche — ou même d'un coup de langue, à la façon des peintres, — et nous regardions longuement. En quelques heures, nous avons parcouru ainsi toute la carrière du maître, de 1834 à 1890. Et le souvenir nous revenait, ravivé et précisé, de toutes ses œuvres. Ensembles et détails, préparations et rendus, tout était là, plus attachant encore, plus expressif, plus savoureux que l'œuvre complète, car la pensée et la main de l'artiste y étaient saisies sur le fait.

Toiles et études, nous les reverrons dans quelques jours, bien classées et faciles à regarder, dans l'or dos cadres, sous la lumière égale des salles d'exposition, mais je n'oublierai pas notre matinée dans la cave poudreuse : j'ai eu là un sentiment complexe de mort et de résurrection, de mélancolie funèbre et de

joie vivante. Un des premiers sujets qui m'étaient tombés sous la main, c'était un petit portrait du maître peint par lui-même. Je Ty retrouvais, tel qu'il était dans les dernières années de sa vie, avec son œil vif, sa barbe de fleuve, l'épi rebelle qui hérissait sa chevelure courte ; il s'était représenté debout, devant son chevalet, avec la carrure et l'air « d'attaque » du vaillant ouvrier qui se met à la besogne et la regarde en face. Dédaigneux de l'éloge banal, mais très fier et sachant bien ce qu'il valait, il semblait présider lui-même à l'inventaire posthume de son œuvre, et il en était content. Les visiteurs qui vont se succéder dans les galeries de la rue de Sèze penseront comme lui.

Je ne dis pas qu'un nouveau Meissonier se révélera pour eux : l'imprévu n'a guère de place dans cet ensemble. Mais la nature de son talent, la suite de son effort, l'originalité de ses moyens, sa conception de l'art s'éclaireront d'une si vive lumière que rarement exposition posthume aura mieux atteint son but, si l'objet de ce genre d'épreuve est bien de fournir à la postérité commençante les éléments d'une opinion définitive.

D'abord ce peintre est un vrai Français, un représentant typique du génie national. Il a les meiUeures qualités de notre race : le choix dans la vérité, la précision dans l'énergie, la sobriété dans la force. L'élégance et la légèreté lui manquent, mais étaient-elles compatibles avec ses autres qualités? On se prend à

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songer parfois, devant ces silhouettes si fermement écrites, liseurs et gentilshommes, cavaliers et soldats, aux personnages de même dimension et de même espèce que Watteau peignait avec une grâce fuyante et les Moreau avec une souplesse spirituelle. Le faire de Meissonier est tout différent. Il aimait trop le définitif et Tarrêté pour se satisfaire avec des indications d'attitude. Dans la moindre figure, il voulait mettre un caractère, une habitude, la marque définitive d'une profession. Aussi tout ce qu'il a signé est-il très fait, non pas appuyé, mais achevé. On Ta traité de Hollandais. Ah! que non. Les Hollandais, que ce soient Miéris ou Ostade, Metzu ou Téniers, n'ont pas ce genre de concision; si minutieux, si expressifs, si pénétrants qu'ils soient, ils analysent avec un sens moins précis et moins serré de la composition; ils voient sous une lumière plus diffuse et ils rendent avec une énergie ou moindre, ou plus déployée. Le propre de l'esprit français, c'est d'accuser un caractère avec un simple trait et de faire saillir les détails essentiels en des résumés concis. Meissonier est bien français en cela.

Il Test encore par la façon particulière dont il entend la composition, c'est-à-dire le rapport du détail et des ensembles. Il peint comme Mérimée écrivait, avec la volonté de choisir en tout ce qui détermine l'originalité, d'enfermer un sens dans chaque trait, comme l'autre dans chaque mot. Il n'est pas du tout littérateur, en ce sens qu'il ne fait pas de mise en scène théâtrale, qu'il a l'horreur de l'emphase, de la déclamation et de la sensiblerie, en un mot qu'il applique à la nature et à la vie les seuls moyens de

la peinture, ceux qui n'appartiennent qu'à elle. Mais il a le goût, la passion de l'histoire, comme un peintre doit l'avoir, c'est-à-dire que, dans les aspects des choses, il rassemble, par un mélange de divination et d'observation, ce legs du passé qui donne à chaque époque sa physionomie, à chaque personnage l'empreinte de sa race, de son temps et de son état, à l'humanité sa noblesse et ses titres.

Il commence à peindre en 1834, c'est-à-dire en plein romantisme. C'est l'époque où l'histoire d'Augustin Thierry et de Michelet, la poésie et le roman de Victor Hugo, le drame de Shakespeare échauffent les imaginations d'artistes. 11 n'est pas de ceux qui contractent cette fièvre, d'ailleurs si féconde, à laquelle nous devons Delacroix. 11 n'aime dans l'histoire que les époques où nous pouvons encore atteindre, plus rapprochées de nous que le moyen âge, et dont l'interprétation peut s'appuyer sur des documents authentiques. 11 n'a pas le goût de l'exotisme et de l'Orient. Aussi ne remontera-t-il guère plus haut que le xvi^ siècle, et, se rapprochant toujours de l'époque contemporaine, il finira par se fixer au début de notre siècle, dans l'épopée impériale, avec de fréquents retours vers la réalité contemporaine.

C'est qu'il a Ihorreur de l'a peu près et de l'incertain; il cherche en tout la vérité pleine et le définitif. On lui a beaucoup reproché de se cantonner dans le passé et de ressusciter laborieusement les morts au lieu d'observer sans peine les vivants. A chaque Salon, devant ses liseurs, ses fumeurs et ses buveurs, la critique réaUste , d'autant plus agressive qu'il . l'écoutait moins, lui faisait observer avec rudesse

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que, nous aussi, nous savons lire, fumer et boire, qu'il n'est pas nécessaire, pour se livrera ces distractions, de se costumer en seigneur Louis XIII ou Louis XV, en reitre ou en garde-francaise, enfin que notre temps a aussi ses droits devant la peinture K II aurait pu répondre que le peintre lui-même a le droit d'aimer l'histoire, qu'un gilet de buffle est plus amusant qu'un veston, enfin que chacun est libre de suivre ses préférences.

Mais, objectait encore la critique, comment contrôler la vérité de vos tableaux, puisque les termes de comparaison nous manquent et que , jamais , aucun de nous ne verra de personnages vêtus comme les vôtres? En ce cas, il faudrait interdire à Augustin Thierry de raconter les temps mérovingiens, puisqu'il n'y en a plus de témoins parmi nous, ou à Michelet de décrire Jeanne d'Arc, dont les cendres ont été jetées dans la Seine. L'histoire est aussi légitime dans l'art que dans la littérature; ou même ne pourrait-on pas dire que, littéraire ou artistique, elle n'existe pas encore pour les contemporains et que le temps la crée, puisqu'elle consiste dans le souvenir des hommes? Il y a une vérité historique, de même qu'il y a une vérité contemporaine, et, même en art, la plus difficile à saisir n'est pas toujours la première. Laissons donc chaque peintre vivre à sa guise et sans chicane dans le présent ou le passé; ne lui demandons que de parler aux yeux. Il n'y a rien de plus stérile et de plus vain que ce genre de discussion a

1. Voir l'expression toujours reprise de ce même reproche dans les Salons de Castagnary, récemment publiés, 1892.

priori sur les sujets anciens ou nouveaux. Il n'y a qu'une peinture, la bonne.

Celle de Meissonier est rarement moderne, mais il est rare qu'elle ne soit pas excellente; je ne crois pas qu'il ait rien signé de médiocre ou de banal. On a tout dit sur ses scrupules et sa ferme volonté de ne laisser sortir de son atelier que des toiles sans reproche devant sa conscience d'artiste. Dans chacune, loyal avec son sujet, il voulait mettre tout ce que demandait ce sujet, rien de plus, rien de moins. C'est là un des secrets de Fart et l'explication de toute maîtrise : être à la hauteur de la tâche que Ion entreprend, mais se subordonner à elle, servir son sujet au lieu de s'en servir, croire que l'artiste est fait pour l'art et non l'art pour l'artiste. Si l'artiste est quelqu'un, il est rare que l'art ne le récompense pas de cette fière modestie.

Autre reproche : la petite dimension de ses toiles. Meissonier aurait pu répondre que la peinture sur de vastes surfaces ne l'effrayait pas, à preuve les Cuirassiers de i 805 ei J 807 . Mais qui ne sait que la dimension en art et l'étendue en littérature sont affaire de préférence et non de talent? La médiocrité s'étale volontiers sur des mètres carrés ou en plusieurs volumes, et tel tableautin ou telle nouvelle contiennent une somme énorme d'invention et de vérité. L'un des premiers, dans notre pays, où l'on aimait trop la peinture étalée et où l'on croyait que, pour être digne de l'exposition publique, un tableau devait être d'envergure imposante, Meissonier comprit non seulement qu'en principe la dimension est rarement une nécessité du sujet, car l'artiste a d'au-

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tant plus le droit de serrer son faire qu'il voit plus juste, mais qu'il y a telle catégorie de sujets où rétendue est un contresens. Si vous voulez peindre le sacre de Napoléon, le pont de Taillebourg ou la bataille des Cimbres, vous avez le droit de choisir votre toile en proportion de l'espace que de telles scènes occupèrent dans la réalité; encore pourriezvous concevoir votre sujet de telle sorte qu il pût contenir au complet dans un mètre carré. Mais pourquoi donner à la reproduction artistique plus d'importance relative que les originaux n'en ont dans la réalité ? Vous voulez me montrer l'aspect d'un cavalier, d'un piéton, d'un passant. Comment m'intéressent-ils? Seulement par l'impression qu'ils laissent à mon œil et à mon esprit. Je les ai vus à distance, réduits à quelques centimètres par la perspective. Je vous tiens donc quitte si vous me les montrez dans cette proportion; mais si, par surcroît, vous les retracez avec assez de vigueur et de vérité pour que je retrouve en eux les caractères profonds d'une action, d'un état, d'une vie humaine, vous êtes un véritable artiste; si, faisant davantage encore, vous me révélez une àme, si vous créez à votre tour un être vivant avec les éléments que vous fournit la nature, vous êtes un grand artiste.

C'était le cas de Meissonier et telle est l'impression que laissent ces petits êtres pleins de vie et de vérité que l'on a longtemps traités de « bonshommes », avec quelque dédain, et qui sont, à cette heure, les

plus expressifs témoins de leur temps, liseurs et joueurs, fumeurs et buveurs, cavaliers surtout, dans le rôle qu'il aimait à représenter :

La vedette perdue en un bois isolé.

Quiconque a rempli ce rôle au naturel ne les regarde pas, ces petits cavaliers, sans un petit frisson de souvenir. La poignante poésie de la vie militaire est là tout entière, avec sa tristesse, sa griserie du danger et cette nécessité de commander violemment à ses nerfs qui est la loi vite subie de la situation. Parmi ces vedettes figurent surtout des dragons à plastrons jaunes ou rouges sur l'habit vert. Tannés par le soleil d'Egypte et d'Espagne, la figure rasée, sur la cuisse le long fusil h capucines de cuivre, la latte à fourreau de cuir coupant en ligne oblique le flanc du cheval, solides et légers, cavaliers et fantassins, ils furent parmi les protagonistes de la République et de l'Empire ; Meissonier les peint avec la prédilection que leur témoignaient alors les chefs d'armée.

Il retend, cette prédilection, à toutes les variétés de soldats et de chevaux. Pour ceux-ci, il les a pratiqués, étudiés et peints toute sa vie. Il était, on le sait, homme de cheval dans toute la force du terme. Ses montures et ses attelages étaient justement réputés. Plusieurs de ces bêtes, blanches comme le cheval légendaire de Napoléon P"", ou alezanes, une teinte chère aux coloristes, ont eu leur célébrité. Il les montait et les conduisait avec une énergie que sa petite taille rendait méritoire. Voyez, dans la Bataille de Solferino, le groupe d'officiers qui forme l'état-

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major impérial. Parmi eux, le peintre en uniforme vert est campé sur la selle avec une solidité d'attitude qui n'est pas fantaisie ou désir d'étalage; car il était là et il se représentait tel qu'il était, en franc cavalier. Chacun des officiers, par sa vérité particulière, pourrait figurer, à titre d'exemple, dans un traité d'équitation. Pour les détails de harnachement, la pose du cavalier aux diverses allures, la construction chevaline, les groupes équestres, voyez la Tête de cheval bridé ^ la Batterie d'artillerie^ V Étude de guide^ YOfficier d'état-major au trot avec ses deux hussards d'escorte, le Général Championjiet au pas, suivi d'un peloton de dragons, le Cuirassier chargeant, le Maréchal Bessières, etc.

C'est que, dans le cheval, Meissonier voyait ce qu'il est, une des plus admirables combinaisons mécaniques dont les animaux nous offrent l'exemple, et il aurait cru commettre, disait-il, une « insulte à la nature », s'il l'avait représenté de chic. Cet organisme où tout est calculé pour la course, ce système de leviers qui dépendent tous les uns des autres, ces détails si exactement appropriés à leur objet, comme la construction du pied et de la jambe, les contrepoids de l'avant-main et de l'arrière-main, le balancier formé par la tête, étaient pour lui matière à des observations infinies. Il me montrait une superbe bête qui lui avait servi de modèle pour un Cavalier sonnant de la trompette, dans sa composition décorative du Panthéon. Le pauvre animal n'était pas encore remis des fatigues de la pose et boitait. C'est que, pendant des heures, le peintre lui avait fait maintenir une des jambes antérieures par un garçon d'écurie dans un

mouvement de piaffe, et il craignait bien qu'il n'en restât estropié : « Ah! rattachant objet d'étude! me disait-il. On n'aime pas le cheval comme le chien, car ce n'est pas un esprit et il s'attache peu. C'est même le plus bête des animaux intelligents, et sa mémoire, qui est excellente, se souvient beaucoup mieux des châtiments que des bons procédés. Il s'affole, il répond par un coup de pied à une caresse et il ne comprend que ce qu'il sent. Mais quel plaisir de faire fonctionner cette mécanique ! Songez que le moindre mouvement de celui qui le monte, la moindre action de la main ou des jambes, le moindre déplacement du corps ont leur effet immédiat sur ses mouvements et qu'un vrai cavalier joue de sa bête comme un musicien de son instrument. Pour le peintre, c'est une gamme de lumière et de couleur. Cet œil calme ou excité, les frissons de cette robe et les ondes qui la parcourent, la variété de ces lignes et la beauté de leurs combinaisons, il y a là de quoi étudier toute sa vie. »

Il n'aimait pas la photographie instantanée appliquée à cette étude et, en rendant justice au talent des peintres qui l'emploient, il estimait, avec raison, je crois, que les mouvements révélés par elle n'ont d'intérêt qu'au point de vue de l'anatomie et de la physiologie. « Pour l'artiste, remarquait-il, il n'y a qu'une catégorie de mouvements, ceux que son œil peut saisir. Il n'a pas plus le droit de mettre sur une toile ce qui est visible à l'aide du seul objectif que d'y peindre ce que lui montrerait un microscope. » Son œil lui suffisait à lui. C'était l'un des plus justes et des plus complets que la nature ait donnés à un

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peintre. Par la combinaison singulière de deux infirmités, celle du myope, qui n'y voit J)ien que de près, mais saisit le moindre détail, et celle du presbyte qui n'y voit bien que de loin, mais dont l'observation embrasse exactement les ensembles, il possédait un instrument grâce auquel il s'emparait en même temps des ensembles et des détails. D'où ce genre de peinture à laquelle je ne connais pas d'analogue, minutieuse et large, précise et massée, que l'on peut examiner à un pouce de la toile et à plusieurs pas.

Il me montrait aussi le cheval blanc dont il faisait la monture habituelle de ses Napoléon P'\ Posant au repos, celui-là était — ou était devenu — une bête fort calme, à laquelle son maître ne demandait que l'immobilité. Un jour il eut beaucoup de mal à l'obtenir. Il travaillait à son dernier tableau, le Napoléon à léna qui fut exposé en 1890 au Champ-de- Mars. On se rappelle la composition : au centre, sur un monticule, l'Empereur arrêté observe une charge de cuirassiers vus de dos. Meissonier peignait son tableau dans la cour de son hùtel, boulevard Maiesherbes; mais en même temps, dans la cour à coté, son voisin et ami M. Edouard Détaille travaillait à son Colonel d'artillerie de la garde^ au galop, en tête de son régiment, sur une pente raide, et qui semble charger le spéciale dans un si bel élan. M. Détaille avait besoin, pour son cheval-modèle, d'attitudes violentes, et il les obtenait en effrayant l'animal par des tapages variés. Chacun de ces tapages avait son contre-coup de l'autre cùté du mur, sur le cheval de Meissonier, et il fallut convenir d'un accord entre le bruit et le silence.

Meissonier a mis bien des cavaliers en selle, gentilshommes ou officiers, trompettes ou porte-étendards, chefs d'armée ou simples soldats, depuis le xvi° siècle jusqu'à nos jours. Tout près de nous, c'était le superbe Héraut Louis XIII chargé d'annoncer la fête de Paris-Murcie; vers le milieu de sa carrière, il peignait àQS Mousquetaires du même temps, en vedette, au sommet d'une côte, sur une lande dépouillée ou à la lisière d'un camp, aux environs de la Rochelle et du Pas-de-Suse, ou encore la Halte, ces deux seigneurs buvant le coup de l'étrier au seuil d'une auberge, toile merveilleuse où l'on croit entendre l'ébrouement des montures — haut montées sur jambes et d'un type auquel il revenait souvent, — le craquement des cuirs, le cliquetis des gourmettes, et aussi le souffle de la forêt ; car, sans théories ambitieuses, ce minutieux observateur de l'homme et de l'animal, attentif surtout à leur aspect solide , s'inquiétait aussi , avec son souci habituel d'une exacte vérité, des vastes perspectives, de la lumière libre, du plein air. Voyez, à ce point de vue, la Route de la Salice à Antibes^ où l'on a la sensation singulièrement juste d'un paysage provençal inondé de lumière et comme chauffé à blanc ; voyez surtout l'officier du Coup de vent^ trottant au bord de la mer, sous l'embrun des lames, la tête baissée contre l'orage, dans la pénombre du crépuscule, ou le Général Championnet, avec son escorte, au fla.nc d'une colline italienne dont les herbes rases et sèches craquent sous les sabots de l'escadron.

Dans la Halte, outre la vérité, il y a par surcroît de la poésie et l'on songe au délicieux couplet du Fan-

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tasio de Musset : «... Quelque chose de pensif comme ces petites servantes d'auberge des tableaux flamands qui donnent le coup de l'étrier à un voyageur à larges bottes, droit comme un piquet sur un grand cheval blanc. Quelle belle chose que le coup de Tétrier! Une jeune femme sur le pas de sa porte, le feu allumé qu'on aperçoit au fond de la chambre, le souper préparé, les enfants endormis; toute la tranquilité de la vie paisible et contemplative dans un coin de tableau ! Et lui, l'homme, encore hatelant, mais ferme sur sa selle, ayant fait vingt lieues, en ayant trente à faire; une gorgée d"eau-de-vie, et adieu! La nuit est profonde là-bas, le temps menaçant, la foret dangereuse; la bonne femme le suit des yeux une minute, puis elle laisse tomber, en retournant à son feu, cette sublime aumône du pauvre : Que Dieu le protège! » Sauf ces différences que le tableau de Meissonier est bien français, que la scène est vraiment dans une forêt de l'Ile-de-France, Fontainebleau ou Compiègne, qu'un clair soleil l'éclairé et que les cavaliers, robustes et afTmés, n'ont guère besoin d'un souhait charitable, l'impression qu'il produit est analogue à celle du couplet. Le peintre et le poète ont traduit, chacun à sa manière, un même thème de poésie et de vérité.

Parmi tant de cavaliers, les plus nombreux sont ceux de l'époque impériale, et cette préférence n'est pas pour surprendre. Meissonier recherchait pardessus tout le caractère, c'est-à-dire la marque spéciale, l'empreinte distinctive que la nature, laprofes-

sion, rhabitude, Faction prolongée du même genre de vie et des mêmes circonstances impriment à l'être humain. Il aimait les soldats, parce que, entre tous les métiers, celui des armes est celui qui façonne riiomme de la manière la plus impérieuse, qui pétrit son corps et son âme d'une main particulièrement puissante. Or, en aucun temps, le soldat ne fut plus soldat que sous le premier Empire. Songez que, parmi ces dragons et ces cuirassiers, ces grenadiers et ces chasseurs, les plus vieux étaient au service depuis 1791 et que beaucoup avaient porté Thabit blanc des troupes royales, puis l'habit bleu des levées répubhcaines, puis les uniformes étincelants de la garde impériale; qu'ils avaient traversé les neiges de la Hollande avec Pichegru, les brouillards du Rhin avec Hoche et Moreau; qu'ils avaient couché dans les marais d'Arcole avec Bonaparte, souffert la soif dans le désert d'Afrique avec Kléber ; qu'ils avaient pris Saragosse avec Suchet, chargé à Eylau avec Murât, vu flamber Moscou et passé la Bérésina. Lorsque, en 1815, ils déposèrent les armes sur la Loire, il y avait vingt-quatre ans qu'ils promenaient à travers le monde leurs casques et leurs bonnets à poil, leurs colbacks et leur shakos. A aucune époque et dans aucun pays, même lorsque les vétérans de César faisaient toucher à leur général les marques que la jugulaire du casque avait durcies sous leur menton, jamais l'être humain ne se plia plus fortement, avec une semblable faculté de souplesse et de résistance, aux habitudes physiques et morales de la guerre.

Meissonier a donc choisi les soldats de l'Empire

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comme des types achevés et il les a ressuscites pour nous, avec les rides de leurs fronts, les plis de leurs uniformes, l'aspect de leurs armes, l'allure de leurs corps incrustés sur la selle par les chevauchées épiques, de leurs jambes guétrées pour les marches surhumaines. Afin de les voir aussi nettement que s'ils étaient devant lui, de pénétrer dans leurs âmes comme s'il entendait leurs récits, il multipliait les recherches et les lectures, recueillant leurs reliques, possesseur d'un harnachement complet de Napoléon I" et, sur la fm de sa vie, très en colère pendant quelques jours contre le directeur des Beaux-Arts qui ne s'était pas cru le droit de lui prêter la redingote grise ^ Il n'a pas eu le temps de lire Marbot; mais un des plus beaux éloges, je crois, que Ton puisse faire du maître peintre, comme de l'écrivain militaire, qui, compatriote de Montluc, de Murât et de Bessières, a combattu sous les deux derniers et semble parfois avoir retrouvé la plume du premier, c'est que Meissonier était digne de peindre les récits de Marbot et Marbot de fournir des sujets à Meissonier.

Cependant, détail digne de remarque, ce peintre

1. Cette redingote historique, aujourd'hui aux Invalides, était alors au musée du Louvre, comme un reste de l'ancien musée des Souverains. Or, tout objet catalogué parmi les collections nationales n'en peut sortir que par décret et pour un intérêt public. En vain le directeur des beaux-arts offrait à Meissonier de faire aménager au Louvre un atelier où il aurait copié à son aise : Meissonier déclarait qu'il ne pouvait travailler que chez lui. Le peintre alla porter sa requête au Ministre, qui dut lui répéter les mêmes raisons. Meissonier finit par dire : « Monsieur le Ministre, si Napoléon 1" vivait encore, il me prêterait cette redingote. — Mais non, répondit le Ministre, s'il vivait, il la porterait. »

de soldats n'a pas représenté de mêlées. C'est que, très respectueux de la vérité, il estimait que, pour faire voir des mêlées, il faut les avoir vues. Or, il n'avait vu que la bataille de Solférino, dans Tétat-major de Napoléon III, et le siège de Paris, aux avant-postes. Il se bornait donc à peindre des soldats au repos, prêts à l'action ou prenant le galop décharge, comme les Cuirassiers de 1805 et ceux de 1807. Pour que notre temps eût des peintres capables de peindre le combat, il a fallu que 1870, en versant toute une génération dans les rangs de l'armée, apprît les sinistres vérités du champ de bataille à des peintres comme Alphonse de Neuville et M. Edouard Détaille.

En attendant, Meissonier avait représenté tous les types militaires de l'armée impériale, depuis Napoléon et le maréchal de France jusqu'au simple guide d'escorte. Voyez le Bessières de 1807, à son rang dans l'état-major de l'Empereur : colonel-général de la cavalerie de la garde, il examine, avec l'œil du chef responsable, la colonne de cuirassiers qui tourne au galop le monticule, sabre haut et criant : « Vive l'Empereur! » Celui dont Napoléon P'" disait qu' « il vécut comme Bayard et mourut comme Turenne », le Méridional froid qui, doucement plaisanté par son maître sur une origine dont il ne parlait jamais, répondait : « Moi, sire, je n'aime pas à me vanter », le voilà tout simple dans son habit, sans autre ornement que les aiguillettes de la garde et la plaque de la Légion d'honneur, le visage rasé, les traits de marbre, le front bandé de soie noire, la tournure d'un centaure sur son cheval qui baisse le cou et souffle au passage des escadrons. Voyez maintenant

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le simple cavalier à brisques des Cuircmiers de 1805. C'est un homme de quarante ans, un peu gros, un peu lourd, mais sans fatigue, et qui serait aujourd'hui un beau gendarme. Celui-là va charger et il est fort calme : il en a vu bien d autres! Tandis qu'un officier d'état-major indique au colonel le point de direction, qu'un sous-lieutenant flatte de la main le cou de sa superbe béte qui s'impatiente et piaffe, qu'un camarade, descendu de cheval, prend ses précautions, que les jeunes soldats un peu nerveux, assurent leur paquetage et regardent du coin de l'œil le colloque du colonel et de Tofficier d'état-major, lui vient de s'essuyer le front, parce qu'on a trotté pour se mettre en ligne et qu'il fait chaud; il replace méthodiquement son mouchoir au fond de son casque et, dans un moment, il va mettre sa latte au clair, sans plus de prétention qu'un bourgeois prenant sa canne.

Raffet est aujourd'hui fort en honneur, et c'est justice. De ce simple dessinateur, modeste en son vivant, et à qui la postérité n'accordait jusqu'à ces derniers temps qu'une place de second ordre, nous venons de faire un artiste de premier rang, et c'est de toute justice. Mais l'opposer à Meissonier, le lui préférer, en faire son maître, cela passe la mesure. Conservons les hiérarchies nécessaires. Malgré ces deux chefs-d'œuvre, la Grande Revue et le Réveil, sans sortir de l'histoire pour entrer dans la légende, et de l'évocation réaliste pour recourir à l'imagination fantastique, le peintre de i S07 et de i8i4 garde sa supériorité, celle delà couleur.

Car Meissonier est coloriste, bien qu'on lui ait con-

testé ce titre avec beaucoup d'injustice. Certes, ce n'est pas un Yéronèse, ou un Velasquez, ou même un Téniers. Il a la couleur de son genre d'observation, mais c'est bien de la couleur, aussi juste, aussi vraie, aussi variée que celle des êtres, des pays et de la lumière qu'il peignait. D'autres ont fait éclater les splendeurs d'Italie et d'Espagne ou rassemblé tout ce que le ciel hollandais peut verser de variété en un beau jour sur une fête de campagne. Meissonier reproduit les ciels voilés, les uniformes fanés, les ors ternis, les bottes poudreuses. Le dessinateur, qui est hors de pair, surpasse le coloriste; mais ne serait-il pas juste de reconnaître que ce dessin parfait exige cette couleur; qu'elle en est la conséquence nécessaire; que, regardés dans l'ensemble ou examinés à part, ses personnages et ses scènes sont aussi vrais de couleur que de structure; qu'il est aussi impeccable pour leur distribuer la lumière que pour les construire elles dresser? Certes, on lui voudrait souvent une touche plus souple et plus légère, fût-elle un peu moins précise; on songe, en étudiant son faire, aux vives piqûres de lumière, aux plis cassés, aux délicatesses délicieusement fondues de Watteau, ou même, dans l'ordre du dessin, aux libres souplesses de Callot, à ces conduites de crayon que l'on voit dans les dessins d'Ingres, si fines, si fortes et si justes qu'il est impossible à l'œil de les supposer autres qu'elles ne sont, car un point de plus ou de moins les dénaturerait. Il faut prendre Meissonier tel qu'il est, avec sa marque puissante, sobre et un peu dure; c'est un maître, mais il a eu ses plus et ses moins, comme tous les maîtres.

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On lui souhaiterait encore plus de grâce et de charme. Il est excessif de dire qu'il ne savait pas représenter la femme : voyez Tétude pour le portrait de Mme Sabatier et regardez nombre de croquis féminins dont le catalogue de l'exposition vous rappellera la destination * . Cet art dans la pose du modèle, cette vérité dans la physionomie et le vêtement, cette fine souplesse des attitudes, sont d'un homme qui ne craignait pas ce genre de sujets et qui, s'il Teût voulu, y eût excellé. Mais il est certain qu'il ne voulait pas. Au total, la femme a peu de place dans son œuvre et le nu encore moins. L'élégance des contours, les jeux de la lumière sur Tépiderme, les frissons de la vie, tout cela le laissait indifférent. Il préférait les armes, les vêtements, les meubles, les chevaux. Mieux eût valu qu'il aimât tout, et Thomme et la femme et les animaux, et tout ce que les êtres vivants marquent de leur empreinte. C'était possible, car d'autres ont éprouvé cette large sympathie. Mais, tel qu'il est, son lot est assez beau et assez vaste.

Vous serez de cet avis en parcourant son exposition, une des plus instructives que l'art français de

l. Ce catalogue a formé un volume, illustré d'eaux-fortes et précédé d'une étude sur Meissonier par M. Alexandre Dumas, qu'une étroite amitié unissait au peintre : « Vous qui entrez dans cette salle, disait en commençant l'illustre écrivain, préparez-vous au respect, à l'émotion, à la reconnaissance. Il y a là soixante ans du labeur le plus sincère et le plus opiniâtre, de l'amour le plus ardent et le plus noble de l'art, de l'idéal le plus pur. » 11 concluait, après avoir montré la simplicité, l'unité, l'énergie, la conscience de cette belle vie consacrée au travail, en disant: «Je l'ai beaucoupaimé parce que je l'ai bien connu ».

notre siècle nous ait préparées. Il serait à souhaiter que le Louvre et TÉcole des Beaux-Arts fussent assez riches pour y choisir ce qu'il y a de plus caractéristique, de plus digne d'être proposé comme modèle de conscience et de vérité à l'admiration du public et à l'instruction des artistes. Malheureusement, la caisse des Beaux-Arts est pauvre; faute d'entente et de suite dans les projets, nos collections nationales s'appauvrissent : riches au début du siècle, le temps qui s'écoule sans les augmenter y cause des lacunes irréparables et, si cela continue, Paris fera bientôt médiocre figure au regard de Londres et de Berlin. Mais il n'est pas dans mon sujet de traiter cette grosse question. Je me contente aujourd'hui de dire ceci pour conclure. Si vous voulez connaître Ingres, allez au musée de Montauban et examinez longuement ses dessins; si vous voulez vous faire une idée juste de Meissonier, regardez en détail l'exposition de la salle Petit. Le musée de Montauban nous reste, grâce aux dernières volontés du maître, tandis qu'il a fallu couper en deux l'héritage artistique de Meissonier et quil faudra bientôt le disperser définitivement. Mais, si je rapproche ces deux noms, ce n'est pas seulement pour exprimer un regret. Avec Ingres et pour quelques-unes des mêmes raisons, Meissonier est un des maîtres de la peinture française en notre temps. Cherchez, en elBfet, groupez les grands noms de notre école depuis le premier Empire et la Restauration, et demandez-vous si, après l'avoir, selon notre habitude, trop exalté et trop dénigré, beaucoup honoré et un peu négligé, nous ne devons pas, à présent qu'il est mort, qu'il

ne préside plus de jurys et ne fonde plus de sociétés, inscrire son nom parmi les huit ou dix qui, dans notre siècle, sont assurés de durer.

1*=' mars 1893.

Il y a déjà longtemps que Meissonier avait reçu la commande d'une composition décorative pour le Panthéon : il se trouvait compris, dès le 7 mai 1874, dans les propositions de M. Ph. de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, et devait représenter sainte Geneviève ravitaillant Paris assiégé par les Francs. « J'avais cru, écrivait à ce sujet M. de Chennevières, que les souvenirs du dernier siège de Paris devraient rémouvoir par quelques épisodes poignants, éternellement humains et qui avaient pu être communs aux deux famines de la même ville -. »

Malheureusement, ce sujet ne disait rien à Meissonier : il aurait voulu peindre Attila et ses cavaliers. Aussi, pendant des années, laissa-t-il vide sa part de murailles, tandis que le reste se couvrait de peintures. Ses confrères et la presse ne manquèrent pas de le prendre à parti : s'il ne se mettait pas au travail, disait-on, c'est qu'il se sentait incapable, lui peintre

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