‹ Nouvelles études de littérature et d'artChapitre 6 sur 10 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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2. Voir Ph. de Chennevières, les Décorations du Panthéon, ISSo, p. n et 92.

de petites toiles, de s'attaquer à une vaste surface. Il laissait dire, mais, s'il ne voulait pas du sujet proposé, il ne renonçait pas au principe de la commande, car, en 1887, lorsque Gastagnary parla de la lui retirer, il défendit énergiquement son droit.

L'affaire était pendante lorsque, en arrivant à la direction des Beaux- Arts, je repris les pourparlers avec lui. Comme à mon prédécesseur, qui l'avait refusée, il me fit la proposition de traiter le siège de Paris en 1870-71. Je dus lui faire observer, à mon tour, qu'une telle composition jurerait par trop avec le reste des peintures et les choses en restèrent là jusqu'en 1889. A cette époque, au mois d'août, quelques jours après l'inauguration de la nouvelle Sorbonne, il se plaignait avec quelque amertume de n'avoir pas été compris dans les commandes de peinture faites pour la décoration de l'édifice. Je lui répondis que mes prédécesseurs étaient excusables, après l'expérience faite au Panthéon, de n'avoir pas songé à lui. « Eh bieni me dit-il, fînissons-en avec le Panthéon. Puisque vous ne voulez pas du siège de Paris, puis-je chercher un autre sujet? » Je l'y engagai vivement. Il était alors dans des dispositions particulièrement favorables : ses confrères, français et étrangers, l'avaient nommé président du jury de peinture à l'Exposition universelle; il y était très admiré et très loué; la vue de certaines peintures de la Sorbonne le piquait d'émulation; il voulait, me disait-il, terminer sa carrière par une œuvre où non seulement il se mettrait tout entier, mais où, comme la plupart des grands peintres, il se mesurerait avec un vaste sujet de décoration. Un jour donc, au jury, il m'exposa de vive voix l'idée de ce

qu'il appelait une « Apothéose historique de la France dans la paix ». Le titre était compliqué, mais l'idée était belle et il la développait avec chaleur. Je m'empressai de l'approuver en principe; il me promit de la préciser et, en effet, quelques jours après, il m'adressait la lettre suivante :

Personnelle. Paris, 8 septemhre 89.

Cher Directeur^

Le sens de ma composition est un Triomphe de la France. Elle s'avance portant la lumière., offrant la paix; ceux qui la voient venir la saluent avec enthousiasme; ceux qui la suivent., la suivent avec amour.

Je la représente sur un char traîné par des lions conduits par la Prudence et la Force; de sa main droite^ elle élève un flambeau; de sa gauche., appuyée sur les tables de la loi, elle tient les balances de la justice. Minerve la protège.

A ses côtés s'avancent les Lettres et les Arts, à droite la Sculpture, V Architecture et la Peinture se tenant par la main, précédées par la Poésie. Des enfants portent en se jouant devant ces figures les attributs propres à chacune d'elles. A gauche., je personnifierai la Philosophie, l'Histoire, le Théâtre et les Lettres.

Derrière le char seront portées, par des ouvriers des villes, des étudiants et des ouvriers des champs, VLidustrie, la Science et V Agriculture. Des cavaliers suivront, portant des étendards; ils figureront les peuples divers.

Devant le char, d'autres cavaliers, sans armes, mais couronnés de lauriers, tous jeunes et pleins de force, montreront des branches d'olivier, symbole de paix, et.

en tête du triomphe^ un d'eux portera notre drapeau que tous acclameront.

Sur la frise d'en haut^ je peindrai^ comme une vision se passant dans le ciel, non plus des figures symboliques, mais les personnages réels qui ont fait notre glorieuse histoire : Clovis et ses Francs, Charlemagne et ses preux, saint Louis et ses chevaliers., Jeanne d'Arc et ses compagnons, François I^% Henri IV, Louis XIV, Napoléon.

Voilà sur quoi je vais m^emballer. Je crois que la piste est assez large pour quon puisse le faire sans danger.

Si vous êtes heureux de ma résolution, soyez certain que je ne le suis pas moins de vous l'avoir communiquée à vous le premier, et d'avoir vu combien vous l'approuviez.

A vous bien cordialement.

E. Meissonier.

Ainsi présenté, le sujet était plus qu'acceptable : il pouvait compléter de manière grandiose et nette la décoration picturale du Panthéon. J'engageai donc Meissonier à me remettre une note officielle dans le même sens et je la soumis au Ministre, M. Fallières, qui approuva la proposition.

Le nouveau sujet fut donc substitué à celui de 1874. Aussitôt l'exposition terminée, le peintre se mit à l'œuvre; quelques semaines après, il m'engageait à venir voir son esquisse et demandait qu'elle fût soumise au comité des travaux d'art. Celui-ci l'accepta à l'unanimité. Cette esquisse suivait exactement la description contenue dans la lettre que Ion vient de

lire. On a pu la voir à Texposition posthume organisée, au mois de mai 1893, a l'École des Beaux-Arts. La famille du maître en a fait don à TÉtat, qui l'a attribuée à TÉcole.

Le premier directeur des Beaux-Arts qui ait eu l'idée de demander à Meissonier une grande composition, M. de Chennevières, écrivait dans un rapport au Ministre : « Bien que le talent qui place M. Meissonier si haut dans l'estime de l'Europe ne se soit exercé que dans des œuvres d'un genre tout différent, et j'allais dire opposé, je crois qu'il serait extrêmement intéressant d'offrir à ce vigoureux artiste l'occasion de lutter sur une large surface contre des difficultés nouvelles pour lui ». Plus tard, en 1887, M. de Chennevières ajoutait : <* Meissonnier peignant l'une des murailles du Panthéon, on m'a bien raillé depuis, et la fin semble devoir donner raison aux railleurs.... Je ne puis croire, encore aujourd'hui, que si cet homme de volonté puissante et d'inflexible conscience, nourri aux fortes études, ce grand arrangeur, ce très grand dessinateur, ce grand exprimeur des passions les plus violentes comme des plus nobles enthousiasmes et des émotions les plus graves, témoin la Rixe, les Bravi, Friedland^ la Barricade, la Campagne de Finance, s'était mis en tête de composer un carton, fût-ce à son échelle accoutumée, puis de le faire grandir et ébaucher sur toile dans la proportion voulue, c'est-à-dire plus que naturelle, par ceux de ses élèves que nous devinons tout disposés à appliquer les leçons de leur maître à des figures de dimension ordinaire, je ne puis croire que, se trouvant face à face alors, et avec des yeux frais,

devant la vaste conception historique sortie de son cerveau, il n'eût su lui imprimer, par des procédés inconnus à lui-même, une vérité à lui, une énergie très personnelle, allât-elle jusqu'à la sécheresse et à la dureté.... Que voulez-vous, en un mot, en regardant au verre grossissant la trame des travaux de Meissonnier et l'espèce si solide de son génie d'artiste, je me figurais une œuvre de lui supérieure aux imaginations des peintres d'histoire les plus retors en leur métier. Mais tout cela n'aura été qu'un rêve ^ »

La lettre de Meissonier et l'exécution de l'esquisse prouvent que le rêve fut bien près de se réaliser et qu'en principe M. de Chenue vières avait raison.

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