AU PAYS D'HAMLET
Tout voyageur quelque peu formé aux bonnes lettres ne peut arriver dans un pays consacré par un de leurs grands souvenirs sans que, dès le premier aspect, son imagination ne soit hantée par eux. C'est une obsession à laquelle d'abord tout se subordonne. Lorsque, par un petit jour d'automne, à l'heure où « le matin, en manteau rouge et brun, marche, à travers la rosée, sur les hautes collines qui sont là-bas à l'Orient », le passager qui s'est endormi, au sortir de Kiel, s'éveille en face de Korsôr, le premier regard qu'il promène sur la côte est pour chercher l'esplanade du château d'Elseneur, où « Hamlet, prince de Danemark », vit apparaître l'ombre de son père. Peu importe qu'Elseneur soit encore bien loin, sur la cote opposée de l'île, et que rien ne manque davantage dans tout le Seeland que de (( hautes collines »; peu importe qu'Hamlet n'ait peut-être jamais mis les pieds dans Elseneur et qu'il ait vécu cinq ou six cents ans avant l'époque où Shakespeare déroule son aventure, avec un caractère et
une carrière tout différents de ceux que lui attribue le poète; peu importe même qu'Ophélie, Laërte et Polonius n'aient jamais existé. Une fois de plus, la création poétique a dominé l'histoire; le Danemark reste à jamais le pays d'Hamlet.
Aussi, tandis qu'au sortir de Korsôr, le chemin de fer vous emporte vers Copenhague, l'image du sombre rêveur peuple pour vous le paysage. Vous ne pensez que plus tard à tout ce que cette terre éveille de souvenirs, héroïques ou tristes, au grand fait d'histoire contemporaine dont le principal auteur, le tsar, est là-bas, au château de Fredensborg. Vous vous surprenez à retrouver, dans les physionomies entrevues et les sites qui se déroulent, quelque chose des impressions et du décor qu'a évoqués jadis pour vous la première lecture à'Hamlet. Cependant, tout est anglais, rien n'est danois dans le drame de Shakespeare. Pour voir le paysage et respirer Tair d'/^aw/e^, c'est dans le comté de Warwick qu'il faudrait aller. Là, tout les commente. Vous y verriez la lumière voilée qui glisse sur l'eau profonde où disparût Ophélie, le château féodal dont les orgies nocturnes du roi Claudius rougissaient les fenêtres, la ville tapie à ses pieds dans une campagne herbeuse, le petit cimetière où les fossoyeurs poussaient de leur pelle les vieux ossements. Maintenant, chassez ces images et regardez.
Devant vos yeux s'étend une plaine à peine relevée par de légères ondulations. Sous un ciel bas, la verdure assourdit ses teintes; des fermes apparaissent de loin en loin, abritées par des épis de bois contre les neiges de l'hiver; des chemins droits, de lentes
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rivières sillonnent l'étendue monotone. L'aspect serait triste, à cette époque mélancolique de Tannée, si de superbes forêts de hêtres, aux tronc élancés d'un seul jet et aux feuilles de pourpre, ne relevaient d'une note éclatante la paix grise du tableau K La race qui peuple ce sol doit lui ressembler, comme lui calme et pleine de sève, avec un grand fonds de douceur et des poussées d'énergie. Aujourd'hui commerçants et agriculteurs, pacifiques par nécessité, les Danois furent jadis les conquérants que l'on sait, les terribles « rois de mer », qui promenaient leur humeur aventureuse et pillarde sur toutes les côtes de l'Europe. Depuis, ils se sont fait une histoire superbe. Je ne crois pas que jamais peuple ait dépensé autant de courage pour être finalement traité avec plus dinjustice par le sort. Entre les puissances européennes, la place qu'il occupe aujourd'hui est à peine le dixième de ce qu'elle fut longtemps. Peu à peu, et sans qu'on puisse imputer ce résultat à ses fautes, son territoire s'est réduit à l'extrémité d'une péninsule moyenne, le Jutland, et à quelques îles; la Suède et la Norvège se sont séparées de lui ; la Prusse l'a dépouillé de ses plus belles provinces. Ce n'est plus qu'un tout petit État. Est-il destiné à disparaître? L'avenir tui ménage-t-il des compensations?
Le trajet n'est pas long deKorsôrà Copenhague, et la capitale du Danemark apparaît bientôt, assise au bord de sa rade. L'aspect est charmant. Moins de lumière et de mouvement qu'à Marseille; une architecture moins fastueuse qu'à Bordeaux ; quelque chose,
1. Sur l'aspect du Daneniark en éti', voir Copenliague^ par M. Andhé Michel, clans les Capitales du monde, 18'J2.
pourtant, de ces deux belles cités maritimes, avec une originalité marquée. Près de la gare, c'est la ville neuve. D'épaisses verdures, arbres et gazons, s'étagent sur un terrain dont les mouvements, à la fois capricieux et réguliers, ne copient pas l'imprévu déjà banal du parc anglais. Elles alternent avec des constructions d'un grand air, larges façades de palais ou d'édifices publics. Bientôt commence la vieille ville, aux carrés géométriques, aux longues rues droites, mais Taspect des maisons la préserve de la monotonie. Les fenêtres, très rapprochées sur les hautes façades, et doubles à cause des grands froids, affleurent les murs extérieurs et leur donnent le miroitement qu'auraient de gigantesques pièces de cristal serti. Les magasins sont à demi engagés dans le sous-sol, et, le soir, les trottoirs, vivement éclairés, mettent aux pieds des promeneurs comme une illumination souterraine.
Çà et là, des palais noircis par le temps. Ce sont les témoins de l'ancienne puissance danoise; alors, chaque roi bâtissait volontiers. Aujourd'hui, la dynastie ne vise plus au faste; elle n'a gardé pour son usage qu'un petit nombre de ces palais; comme dans notre Paris démocratisé, plusieurs d'entre eux sont devenus le siège d'administrations et de sociétés savantes, des musées : ainsi Charlottenborg et Prindsens-Palais. D'autres, incendiés, ne sont pas reconstruits, comme Christianborg. Remontant aux trois derniers siècles, depuis les types de la Renaissance hollandaise jusqu'au style Louis XVI, ces édifices accentuent encore l'originalité que tout revêt en Danemark. Ainsi la Bourse, dont l'architecte, par une inspiration toute
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nationale, a conçu un motif où les sculpteurs barbares, qui façonnaient des animaux terrifiants pour les proues des barques normandes, auraient retrouvé leur genre d'imagination. Cest une flèche formée de quatre dragons posés sur le ventre et entrelaçant leurs queues à cinquante mètres dans Tair ^
Si vous entrez dans les maisons, si vous causez avec les habitants — dont l'accueil est une forme particulièrement cordiale de l'hospitalité, — si, par les journaux, les conversations politiques, les bruits publics, vous pénétrez le peu de la vie nationale qu'un séjour de quelques semaines vous permet de saisir, voici, à peu près, Fimpression que vous emportez.
Comme vie privée, des mœurs à la fois libres et saines, plus amies du plaisir et de l'existence au dehors que celles de Hollande, moins entravées par le cant et le piétisme que celles d'Angleterre. On aime, à Copenhague, les repas, les réunions, les bals; on sort volontiers de chez soi et les « parties » s'organisent vite. Le travail y est acharné comme dans toutes les villes commerçantes; mais, la journée finie, le marchand ne s'enferme pas dans la paix morne de sa maison. Il a des goiHs athéniens, et, le soir, il remplit les salles de spectacle ou va retrouver ses amis. Sa vie intellectuelle est très active; il lit beaucoup, d'abord sa littérature nationale, qui a compté des
1. Avec la tour de l'Observatoire, qu'il déclare être « une pièce fort curieuse », cette flèche est le seul monument qui ait paru à Regnard digne de quelque attention dans ses Voyages de Danemavck : « La Bourse, dit-il, est un fort beau bâtiment.... Son clocher est d'une manière assez particulière; quatre lézards, dont les queues s'élèvent en l'air, en forment la flèche. «
écrivains de premier ordre, comme les poètes dramatiques Holberg et Ohlenschlœger, comme le romancier Andersen ; puis les livres français, et aussi les livres allemands, qui font aux nôtres une concurrence active. Les journaux sont nombreux et bien faits. L'un deux, PoUiiken, spirituel, d'allures vives, volontiers agressif et mordant, plus préoccupé de vie mondaine que de politique, rappellerait notre Figaro, tandis que le Dannehrog et les ISationaltidende^ plus graves, ne sont pas sans analogie avec le Temps ou les Débats.
De tout cela résulte une vie sociale animée et pleine, mais où la liberté n"a pas seulement des limites dans le sérieux du caractère national; elle en trouve aussi dans les lois et dans les mœurs politiques. Nous sommes dans un pays de vieille monarchie, et le pouvoir royal, quoique tempéré par des institutions parlementaires, est encore assez fort pour imposer ses prétentions à une assemblée plus libérale que lui. Depuis de longues années, le roi Christian maintient son ministère contre les votes répétés du Folksthing. Il s'en faut que la littérature et la science puissent y satisfaire ce besoin de libre examen, qui devrait être le premier de leurs droits, comme il est le premier de leurs besoins; il y a toujours, en Danemark, une religion, une morale, une critique d'État. En France, après des persécutions qu'un pouvoir ombrageux et fort s'efforça d'atténuer par des compensations, Taine et Renan sont morts