LA MISÉRIGOBSE ET LE JUGEMENT
partie de la loi ancienne qui consistait en actes symboli* ques, ne pesait plus sur les Juifs, j'entends sur ceux d'entre eux qui avaient accepté Jésus-Cbrist. Il n'en pouvait être ainsi de la loi morale, immuable de sa nature, universelle, étemelle. La justice et la charité sont de tous les lieux et de tous les temps. Ce joug, si c'en est un, n'est pas de ceux qui peuvent être brisés. Ce qui peut se faire, mais par une merveille de la puissance divine, c'est que ce joug cesse d'être un joug, et que l'obéissance, en se pénétrant d'amour, prenne les caractères de la liberté, l'homme étant désormais contraint du dedans et non plus du dehors. Cet admirable changement, qui, bien plus que le précédent, mérite à l'Évangile le beau nom de a loi de liberté, » nous en parlerons plus tard; il n'intéresse pas directement le sujet que saint Jacques propose en ce moment à nos réflexions. Ce qu'il faut vous dire ici, pour entrer véritablement dans la pensée de l'apôtre, c'est que le joug de la crainte est brisé, c'est que la peine des infractions commises est abolie, c'est qu'au nom de Jésus-Christ nous avons accès auprès de Dieu, qui, jetant hors de sa mémoire les péchés de sa créature, consent à ne plus dater avec elle d'Adam, mais de Jésus-Christ, et nous donne à tous, sur le terrain de la miséricorde, un point de départ nouveau. C'est dans ce sens excellent que Jésus-Christ nous affranchit, c'est dans ce sens excellent que l'Évangile est la liberté. J'avoue bien, mes frères, que, si la grâce en restait là, la grâce serait vaine; car comment serions-nous plus heureux si nous n'étions meilleurs, ou sauvés si nous n'étions changés? Mais c'est que, précisément, la grâce n'en reste pas là; elle renferme en soi, elle apporte avec elle les semences, le principe d^une nouvelle vie; elle subjugue (nous pouvons le dire hardiment, puisque mille et mille fiiits l'ont prouvé) elle subjugue l'homme par la
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reooimaissaiice et par la joie; la crainte bannissait Tamotir, Famour bannit la crainte; et le fidèle, mis au large, ne marche pas seulement, mais court, selon rexpression du prophète, dans la voie des commandements divins. (Psaume GXIX, 33.)
Qu'est'^ce qui domine dans cette nouvelle dispensation, dans ce système admirable et définitif de la Providence de Dieu? C'est la grâce ou la miséricorde. La grâce ou la miséricorde en est la pensée, la règle, Tinspiration. De quelque côté que vous regardiez, vous ne voyez que gràce« L'Évangile est la preuve sans réplique, la manifestation éclatante d'une vérité que l'homme n'eût jamais osé ni concevoir ni prononcer, quelque besoin qu'il en eût, quelque digne qu'elle lui parût de faire la base d'une religion divine. Quelle vérité, mes frères? Que Dieu est amour. En sorte que quand saint Jacques prononce le mot de liberté, quand il désigne l'Évangile par ce nom , c'est l'idée de grâce, d'indulgence, de tendre et inépuisable compassion qu'il réveille dans les esprits; et en caractérisant par oe seul mot les rapports nouveaux et définitifs de l'homme avec Dieu, n'a«t-il pas rappelé à toute âme sincère quels doivent être les rapports de l'homme avec l'homme?
Le raisonnement de l'apôtre^ car il y a ici tout un raisonnement, se retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament, et notamment dans cetté simple et familière parabole, que chacun de vous se rappelle : a Un roi voulut a faire compte avec ses serviteurs. Quand il eut com- « mencé à compter, on lui en présenta un qui lui devait « dix mille talents; et parce qu'il n'avait pas de quoi payer, « son maître commanda qu'il fût vendu, lui, sa femme et « ses enfants, et tout ce qu'il avait, afin que la dette fUt « payée. Et ce serviteur, se jetant à terre, le suppliait en a lui disant : Seigneur, aie patience envers moi, et je te
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tf payerai tout. Alors le maître de ce serviteur, ému de a compassion, le laissa aller, et lui quitta la dette. Mais ce (T serviteur, étant sorti, rencontra un de ses compagnons ode service, qui lui devait cent deniers; et Tayant saisi, <r il rétranglait en lui disant : Paye-moi ce que tu me dois. a Et son compagnon de service, se jetant à ses pieds, le « suppliait en lui disant : Aie patience envers moi, et je te a payerai tout. Mais il n'en voulut rien faire, et s^en étant « allé, il le fit mettre en prison, pour y être jusqu'à ce qu'il d eftt payé la dette. Ses autres compagnons de service, a voyant ce qui s'était passé, en furent fort indignés, et ils a vinrent rapporter à leur maître tout ce qui était arrivé. a Alors son maître le fit venir et lui dit : Méchant serviteur, je t'avais quitté toute cette dette, parce que tu a m'en avais prié; ne te fallait-il pas aussi avoir pitié de (1 ton compagmm de service, comme j'avais eu pitié de «toi?» (Matth. XVm, 23-33.)
Nous avons appelé l'œuvre d'affranchissement consommée au prix de la gloire et du sang de Jésus-Christ une preuve sans réplique de la charité de Dieu. Ne pouvons* nous pas dire également que le raisonnement de l'apôtre est un raisonnement sans réplique? Ce n'est pas, à la vé* rite, l'esprit, c'est le cœur qui en apprécie la force et la justesse; mais qu'importe? n'y a-t-il pas des choses qui sont du ressort du cœur, et dont le cœur est juge sans appel? Quel homme que celui qui dirait : « Dieu m'a aimé, c'est vrai; il m'a aimé d'un amour sans mesure; mais ce n'est pas une raison pour que j'aime; je ne trouve entre ce point de départ et cette conclusion aucun Uen dans mon esprit. » Et il a raison, il n'y en a point; il n'y en a point non plus entre l'amour que Dieu lui a montré et l'amour de reconnaissance qu'on lui demande pour Dieu; la logi«que la plus subtile ne parviendrait pas à le prouver; et s'il
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n^est pas tenu d'aimer Dieu, qui a fmt quelque chose pour lui, comment le serait -il d'aimer son semblable, qui ne lui a point fait de bien, qui lui a fait peut-être du mal?
C'est donc seulement au jugement du cœur et de la conscience que l'argument est sans réplique; mais si vous ne récusez pas ces deux juges, la vérité pratique enseignée ici par l'apôtre est désormais à l'abri de toute contestation. L'homme serait moins qu'homme si une acclamation universelle n'accueillait pas cette maxime : a Dieu m'a aimé, je dois aimer. » Aussi n'est-elle pas contestée ; on n'essaye pas même d'en diminuer la portée ; elle n'est vraie qu'à condition d'être absolue, elle n'est évidente qu'à condition d'être infinie. Non, mes frères, on ne la conteste pas, on ne la mutile pas, mais on l'oublie ; la conscience y souscrit, le cœur lui rend témoignage; mais cette divine logique que l'Esprit de Dieu enseigne à notre âme, notre âme, écolière paresseuse, ne se la rend pas familière du premier coup; et quoique la conversion soit la plus fondamentale des révolutions, quoiqu'il y ait sans doute entre l'état moral de celui qui ne croit pas et l'état moral de celui qui croit, une différence essentielle, il n'est pas superflu, croyez-le bien, de rappeler au croyant, je veux dire à celui qui croit à Tamour de Dieu, que cet amour entraîne pour lui, nécessairement, irrésistiblement, la nécessité, non -seulement d'aimer Dieu, mais d'aimer le prochain, c'est-à-dire tout homme, comme homme, le pauvre comme le riche, l'étranger comme le compatriote, l'adversaire comme l'anû.
Saint Jacques sait bien que ce n'est pas superflu ; et c'est pourquoi, dans notre texte, il dit à ces nouveaux chrétiens, à ces sectateurs de la grâce , à ces hommes dont tout le symbole peut se réduire à ce peu de mots : a Dieu est amour, » (1 Jean, IV, 16.) à ces héritiers de la liberté qui
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^eDt de IMeu : a Parlez et agissez comme devant être jugés « par la loi de la liberté. » Parlez, c'est-à-dire, rendez hommage, dans tous vos discours , dans tous vos jugements, à cette liberté, à cette grâce, à cet amour. Ne parlez pas comme ceux qui n'y croient pas. N'ayez pas des opinions qvi la contredisent. Ne montrez pas une inquiétude et une tristesse qui conviennent mal à un tel sujet de joie, à un si grand motif d'espérance. Mais surtout ne soyez pas, dans vos discours, durs, insensibles, impitoyables. N'appliquez pas à vos semblables une autre loi que celle qui vous fut appliquée; ne les mesurez pas à une autre mesure que celle à laquelle on vous a mesurés. (Matthieu, YII, 4-2.) Que votre langage vous fasse reconnaître; qu'il annonce que vous vous sentez aimés, et qu'à votre tour vous aimez. Toutefois , mes frères , on pourrait sans invraisemblance attribuer à ces mots : « Parlez et agissez, d une intention plus particulière. Peut -être l'apôtre a-t-il voulu dire : « Vous parlez volontiers et couramment de la loi de la liberté ou de l'économie de la grâce. Cela vous est &cile. Cest parler de la fin de vos angoisses et du principe de votre espérance. C'est parler de vos privilèges, et qui sait si vous n'avez pas vu dans cet amour qui se prodigue à tous, et qui s'offre, ce semble, avec plus d'empressement aux plus indignes, une distinction flatteuse pour votre orgueil, que cet amour, au contraire, était destiné à confondre? Vous en parlez, dis-je, très volontiers; et d'autant plus volontiers peut-être que c'est un moyen, une occasion de prendre, à l'égard de ceux à qui vous vous adressez, la position et l'attitude de docteurs ou tout au moins de frères aînés. Il n'est peut-être pas bien nécessaire de vous dire : Parlez, à vous qui, selon les rencontres, ne pariez que trop; mais il est nécessaire de vous dire : Agissez. Con* duisez-vous selon vos paroles, comme des disciples de VÉ-
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vangile; soye^ bons pour les autres, car Dieu a été bon pour vous; traitez-les en frères, car il vous a traités en epfiEuits; affranchis d'hier, n'ayez pas des esclaves; je dis des esclaves, car nous sommes tous disposés à faire, par égoïsme, de chacun de nos semblables un esclave; vos obaines ont été brisées : ne mettez pas vos frères à la chaîne, à la diaine de votre orgueil , de votre personnalité » de vos ressentiments. Ne parlez pas seulement , mais agissez siurtout, comme devant être jugés par la loi de la liberté. »
Mais, mes frères, je crois vous entendre. Vous me d£mande^ ce que je compte faire de ces mots de jugement et de loi qui se trouvent dans le texte, et que, jusqu'à ce moment, j'ai évités aveo soin, Car, dites*vouS| saint Jacques ne dit pas seulement : « Parlez et agissez comme des héritiers de la liberté, comme les objets d'une grâce immense et inespérée; » il dit : a Parlez et agissez comme devant « être jugés par la loi de la liberté, » Je le sais bien, mes frères, et j'ai réservé ces mots pour les considérer à part; car ils ne sont, dans le texte qui nous occupe» ni une ci^ constance insignifiante ni une médiocre difficulté.
Et d'abord, il résulte des paroles de saint Jacques que la liberté, ou l'Évangile, e^t une loi. Or une loi est upe règle, et n'est pas autre chose* Ui loi, c'est ce qu'il &ut faire. Dire qu'il faut faire une chose, qu'on doit la fiûre, c'est dire qu'on ne peut pas y noanquer impunément; autrement on pourrait dire tout au {dus que la chose est bonne, tnenséante, agréable, mais on ne dirait pas qu'il faut la faire. Et qu'on ne prétende pas que le mot de loi ne doit pas, en oe lieu, être pris à la rigueur. A peine pourrait-on le soutenir quand l'apôtre aiu^it dit : a Parlez et agissez comme vivant ou comme étant placés sous la loi de la liberté; » à peine pourrait-on dire alors que loi signifie régime, économie, dispensatLon; mais peu importe, car l'apôtre a dit :
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c comme devant è^ jugés par la loi de la liberté, d fl y a un jugement; ce mot dit tout; il réveillerait Tidée de loi, quand le mot de loi ne serait pas dans le texte. Il eat ici le mot essentiel) nous nous y tenons; ce quil importe de reconnaître, ce qui est grave, ce que plusieurs peut-être trouveront difficile à accepter, c^est que le chrétien, le croyant est soumis à un jugement et par conséquent exposé à une condamnation, comme Tapôtre, d'ailleurs, Texprime formellement.
D est inutile, mes frères, que nous vous rappelions que l'Évangile parle d'un jugement où Jésus-Christ figure comme juge et tous les hommes comme parties. «Il nous faut tous, f est - il dit , comparaître devant le tribunal de Christ. » Quellea que soient l'époque, la forme et la teneur même de ce jugement, la vérité est qu'il est universel, et qu'il n'a pas pour objet notre foi, mais nos œuvres : « afin, dit l'aff pûtre^ que chacun reçoive selon ce qu'il a fait étant dans ff son corps. » (2 Cor. V, 10.) N'essayons pas d'arracher du livre de l'Évangile cette vérité; il y aurait trop à faire, trop de paroles, veux-je dire, à eflacer ou à tordre. Il est écrit, d'un autre c6té, que « cela ne vient ni de celui qui veut ni « de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde ; o (Rom. IX, 16.) que nous sommes sauvés, si nous v^ons à l'être, « par la foi, non par les œuvres; » (Ëphés* II, 8-9.) que « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils « unique au monde; » (Jean, III, 16.) et que « le sujet de « la condamnation, c'est que la lumière est venue dans le « monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres « que la lumière. » (Jean, m, 19.) A efiacer de rÉcriture ees passages, à les tordre ou à les affaiblir, il y aurait aussi, n'est-il pas vrai? trop à faire. Mais enfin, les premiers ne contredisent^ils pas les seconds? Si nos œuvres nous jugent, est-ce la foi qui iioud sauve? Voilà ce qu'on dit; et on ne le
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dit pas, ce me semble, sans quelque apparence de raison. On oublie seulement une chose : c'est que, s'il est un sens dans lequel la foi Ëiit opposition aux œuvres et les œuvres à la foi, il en est un autre dans lequel la foi et les œuvres ne font qu'un. Ce qui est, dans TËcriture, opposé à la foi, ce sont les œuvres sans la foi ; mais jamais rËcriture ne met en opposition la foi et les œuvres de la foi. Dans ce dernier sens, je veux dire en considérant les œuvres comme le résultat et la preuve de la foi, l'Écriture, qui ne dit nulle part que nous soyons sauvés par les œuvres, n'hésite pas à dire que nous sommes «jugés par nos œuvres; » (1 Pierre, 1, 17.) car la foi a dû en produire de bonnes, et si elle n'en a pas produit de pareilles, c'est tout simplement que notre foi n'était pas la foi. Un principe que l'Évangile n'a pu ni voulu renverser, c'est que « les yeux de l'Étemel sont trop purs « pour voir le mal, » (Habac. 1, 13.) c'est que rien d'impur ni de souillé n'entrera dans le royaume de Dieu, (Apoc. XXI, 27.) c'est que, a sans la sanctification, nul ne verra le et Seigneur. » (Hébr. XII, 14.) S'il n'y a « plus de condama na'tion, » c'est, dit saint Paul, a pour ceux qui sont en a Jésus-Christ, » (qui sont, l'entendez-vous î) « et qui ma^ « chent, non selon la chair, mais selon l'esprit. » (Rom. VIII, 1.) Faites votre compte là-dessus, et tenez- vous pour assurés que si la foi nous sauve, c'est parce qu'elle nous rend capables de faire des œuvres de justice, que, sans elle, nous ne ferions jamais. Or, ces œuvres sont le témoignage de notre foi comme les fruits sont le témoignage de l'arbre; ces œuvres sont la mesure de notre foi comme les productions de nos mains sont la mesure de notre force ou de notre adresse. A nos œuvres on voit si nous avons cru et comment nous avons cru. En jugeant nos œuvres , c'est donc notre foi que Dieu juge; il n'y a là nulle contradiction. Il eût pu dire sans doute qu'il nous jugerait sur notre foi;