LÀ MISÉRICORDE ET LE JUGEMENT
mais, outre que le langage dont il s^est servi est bien plus intelligible pour tous, qu'eût-il gagné à parler ainsi ? L'important n'est pas que nous soyons jugés sur Tun plutôt que sur l'autre, l'important c'est qu'un jugement intervienne ; la difficulté, si c'en est une, c'est que, dans l'Évangile de grâce, il soit question d'un jugement ; mais que je sois jugé sur mes œuvres extérieures, ou que je le sois sur cette œuvre intérieure qui s'appelle la foi, qu'importe après tout? D y a un jugement, c'est-à-dire un compte demandé, un compte à rendre; or, on ne rend compte que de sa volonté et de sa liberté : si, pouvant croire, je n'ai pas cru ; si, pouvant agir, je n'ai pas agi, je suis comptable à Dieu de n'avoir pas cru comme de n'avoir pas agi; et il y a matière, dans un cas comme dans l'autre, à une sentence d'absolution ou à une sentence de condamnation.
La foi, ne l'oublions jamais, est une œuvre qui produit d'autres œuvres, une œuvre-mère dont toutes les œuvres sont les filles. La mère peut être jugée dans les filles, comme elle peut l'être en elle-même : le résultat est le même, la justice la même, la sagesse de Dieu et la raison de l'homme sont satisfaites dans les deux cas 6u dans les deux formes. Ne nous arrêtons pas à cela. Si quelqu'un n'avait pas compris que la foi^ bien loin d'être un pur et simple événement où notre volonté est étrangère, est, au contraire, l'usage le plus réel et le plus considérable que nous puissions faire de notre liberté, c'est qu'il n'aurait pas compris que la foi consiste essentiellement à accepter suc* cesâvement la sentence qui nous déclare tous déchus et condamnés, et l'amnistie qui nous relève en nous humi^ liant; il n'aurait pas vu que la foi est une abdication de nos justices, un hommage volontaire à la justice de Dieu, une remise pleine et entière de notre sort entre ses mains, une consécration de toute notre vie à son service, en un mot,
ina LA MISERIGOBPS ET LE JUaBMENT*
r.acte le plus énergique ^uissi bien que le pluB décisif, l'acte le plus moral comme le plus heureux dont la grâce de Dieu puisse nous rendre capables, et que c'est précisément en nous en rendant capables que la grftce de Dieu nous sauve. Les oeuvres ne sont donc qu'une continuation de la foi, pesez bien ce terme, comme les branches sont une continuation du tronc, le tronc une continuation des racines. Et de même que les broches, le tronc et les racines ne font qu'un, les œuvres, la foi, la grâce ne font qu'un. Qui parle de l'un parle de l'autre, qui juge l'un juge l'autre; on connaît l'arbre à ses rameaux comme à son tronc, à son tronc comme à ses rameaux.
On peut, il est vrai, faire une autre objection. Cette foi, dit-on, consiste à croire qu'on est sauvé indépendamment des œuvres qu'on a pu ou qu'on pourra &ire. Je demande, mes frères, quelle est cette théologie, et où donc vous avez trouvé cela? D'abord, la foi ne sauve pas indépendamment des œuvres de la foi; nous venons de le voir, et nous ne le répéterons pas; mais, de plus, la foi ne consiste pas à croire qu'on est sauvé. Elle consiste à croire qu'on est aimé; qu'on a reçu, sans y être absolument pour rien, le pardon de ses tfansgressions; que rien ne nous séparera de l'amour de Dieu* Elle consiste à croire, quand elle a obtenu sa plénitude, que Dieu nous sauv^[« certainement; mais elle ne consiste pas à croire que nous s<»&mes dès à présent sauvés; eu*, dit saint Paul, «nous ne sommes sai^ ctvés qu'en espérance; d (Rom. VDI, 34.) et le même apôtre qui nous dit : « Ceux qu'il a prédestinés, il les a a aussi appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justi- « fiés, et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifia, ^ (Rom. Vni, 30.) le même apôtre nous exhorte à « travail- « 1er à notre salut, » (Philip. II, 13.) à consommer notre salut. La contradiction qu'on croyait voir n'existe donc
LÀ mSÉlllGOlIBE ET lÈ JtTeSMBNT. 279
pas; ear stl est contradictoire de dire qu'on est sauté par une foi qui consiste à croire qu'on est sauvé, il ne l'est nullement de dire qu'on sera sauvé par une foi qui consiste' à croire qu'on est aimé.
Nous avons donc à être jugés, mes frères; notre foi sera éprouvée par nos œuvres. A nos œuvres on connattra ce qu'était, ce que valait notre foi. Et d'après quelle loi serons-nous jugés, puisque enfin tout jugement suppose une loi? a Nous le serons, dit l'apôtre, d'après la loi de la « liberté, n qui est, nous l'avons dit en commençant, la loi de l'Évangile, la toi de la grftce et de la miséricorde, la loi dont le premier article est ainsi conçu : «Dieu a tant aimé « le monde qu'il a donné son Fils unique au monde. » (Jean, m, 46.)
Eh ! bien, d'après une telle loi, comment seront-ils envisagés, jugés et traités, ceux qui n'auront point exercé la miséricorde? Ou, si vous voulez qu'on les juge sur leur foi, comment leur foi sera-t-elle jugée? De quelle espèce de foi ont-ils cru à l'amour du Père, ceux en qui leurs frères n'ont point trouvé d'amour? Dans quel sens ont-ils accepté la divine amnistie, ceux qui ne peuvent obtenir de leur propre cœur une amnistie en faveur de leur prochain ? Quelle communion d'esprit peut-il y avoir entre celui de qui «procèdent toute grâce excellente et tout don parafait, D (Jacques, I, 17.) et ce cœur sec duquel, en le pressant, on ne saurait extraire une pensée, un mouvement de véritable charité. Un mouvement, une pensée, tandis que la charité, comme l'huile vierge dont pas une goutte n'est due à l'effort du pressoir, eût dû s'en écouler à flots larges et continus! Ah! vous devez comprendre, mes frères, que si la loi de la liberté est la plus gracieuse des lois, elle est aussi la plus redoutable des lois. Vraiment, l'apôtre avait raison de l'appeler « la loi parfaite. »
280 LA MISÉBIGOB0E ET LE JÏÏOEICENT.
(Jacques, I, 25.) Toute autre eût moins exigé; mais celleci, que n'exige-t-elle pas ! Que devons-nous de moins que tout, à qui nous a tout donné? Et après avoir cru à la miséricorde, après avoir accepté à notre profit une miséricorde sans bornes, et entre laquelle et Tabîme il n'y avait rien pour nous, qu'adviendra-t-il de nous si nous ne sommes pas miséricordieux?
L'apôtre a répondu : c( Il y aura, dit-il, un jugement (ou a une condamnation) sans miséricorde. » Vous Tavez entendu : <c sans miséricorde. » Il ne nous appartient pas, mes frères, de distinguer entre un péché et un autre péché, ni de mettre un devoir au-dessus d'un autre devoir. Toutefois il nous est impossible d'oublier le nom que Dieu a pris dans l'Évangile : « Dieu, dit l'Évangile, est c( amour. » (i Jean, IV, 16.) L'amour est le principe de la nouvelle alliance. L'amour est, chez ce nouveau peuple que Dieu vient de créer à son image, le principe de Tobéissance, la loi suprême, l'esprit de toutes les lois. Tout, dans cette économie, est marqué au coin de l'amour. La charité comprend tout, anime tout, produit tout. L'amour est la fin du commandement. Comment donc cette loi nouvelle n'aurait-elle pas particulièrement mis en évidence et en saillie la miséricorde? Comment la charité, qui n'est autre chose que d'aimer à la manière de Dieu et dans l'esprit de Dieu, ne serait-elle pas la marque la plus sûre d'un vrai christianisme, le sceau le plus irrécusable de la vraie foi? Un devoir accompli ne nous acquitte pas d'un autre devoir; nous l'avons reconnu dans un précédent discours; une main, comme s'exprime un proverbe populaire, ne lave pas l'autre; mais la vraie charité suppose tout le reste ; le véritable miséricordieux, celui qui aime à la façon de Dieu, ne peut pas être impur, profane, injuste, mondain, prodigue de son temps pour la vanité,
LA HTSÉRIGORDE ET lE JUGEMENT ^ 28i
amoureux des choses visibles, indifférent pour la gloire de Dieu. En lui apprenant à aimer, Dieu lui a tout appris; en le rendant charitable, il Ta rendu saint. Ne vous étonnez donc pas si TÉvangile, qui résume toute la vie chrétienne dans la foi parce qu^en effet la vraie foi comprend tout, résume aussi toutes les vertus dans la miséricorde, puis* que la miséricorde les suppose ou les comprend toutes. Ne vous étennez pas s^il nous apprécie à notre charité, puisque la charité est la pierre de touche du chrétien, et si, par la bouche de saint Jacques, il fait de notre manque de miséricorde envers notre prochain la marque la plus évidente de notre réprobation et le gage le plus sûr de notre condamnation. Tout péché, je Tavoue, toute négligence du moindre de nos devoirs accuse notre foi; si nous eussions mieux cru, nous eussions mieux vécu; la foi nous défend de tous côtés, nous garde tout entiers; toutefois, il est tel de nos péchés qui ne donne à personne le droit de révoquer en doute la sincérité de notre foi; mais décidément l'homme sans miséricorde n'a pas cru; le chrétien qui n'aime pas, n'est pas chrétien; il porte injustement les insignes du christianisme; il a usurpé son titre; il est un intrus; il est plus éloigné de la lumière et du royaume de Dieu que ceux qui n'ont pas entendu parler de Jésus- Christ, et même que ceux qui, en ayant entendu parler, n'ont pas cru en lui.
« La miséricorde, » au contraire, a triomphe (ou se rit) c de la condamnation. » La condamnation ne la regarde pas. Le chrétien miséricordieux, qui a revêtu, à l'exemple et sous l'inspiration de son maître, a des entrailles de « miséricorde, de bonté, d'humilité, de douceur et de pa- «fience, » (Col. III, 12.) porte. Dieu en lui, c'est-à-dire le salut, n triomphe de la condamnation; non point qu'il s'imagine , à force de mérite , y avoir échappé ; il sent
tn LA ingÉRtGOAfiE ET LE JUafiMENT.
mieux qu'un autre que tout est grftce dans rœuvre de son salut; mais enfin, il a beau reconnaître et sentir son indignité, o TEsprit de Dieu rend témoignage à son esprit a qu'il est enfant de Dieu; » (Rom. VIII, 16.) l'Esprit, dis-je, non la Parole, car la Parole ne saurait aller jusquelà. Ce témoignage est celui de l'Esprit, et l'Esprit témoigne au dedans. Il sent qu'il aime Dieu, qu'il aime ses frères; il n'en a pas la gloire, mais il n'en reconnaît pas moins, à cette marque certaine, « qu'il est passé de la « mort à la vie; x> (1 Jean, m, 14.) car le moyen de s'imaginer que Dieu ne veuille pas donner tout à ceux à qui, par avance, il a donné d'aimer? Quel à-compte que Tamour! Aimer, c'est le ciel; et qui pourrait douter du ciel, ayant le ciel dans le cœur? Aussi le disciple bien-aimé a-t-il dit dans sa première Épître : « C'est à cela (savoir, a si nous aimons en effet et en vérité) c'est à cela que (( nous connaissons que nous sommes de la vérité, et c'est « par là que nous assurerons nos cœurs devant Dieu. » (1 Jean IIl, 18-19.)
Trouvez-vous en vous, mes chers frères, de quoi « triom- « pher de la condamnation? d Vous en pouvez juger vou»mêmes. Quand l'apôtre vous invite, dans la seconde Ë{^tre aux Corinthiens, « à vous examiner vous-mêmes pour voir c( si vous êtes dans la foi, n (2 Cor. XIII, 5.) U vous propose une tâche qui serait difficile s'il fallait interroger vo« tre foi elle-même sur la réalité de votre foi. Et cependant l'épreuve qu'il vous propose est la grande, l'indispensable épreuve. Comme tout tient à la foi, tout revient à savoir s l'on est dans la foi. Mais, séparée de la vie du cœur, qu'est-ce que la foi? comment la saisir? comment la constater? Et quand on serait parvenu à s'assurer qu'on croit réellement et fermement ce que l'on croit^ que l'on n'eotretient aucun doute sur l'objet de ses croyances , qu'y
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gagnemit-on? Cette certitude n'est que le point de départ de la foi, le minerai grossier d'où il reste à dégager Tor. Aussi saint Pbul ne s'y est point trompé, et en nous invi* tant à éprouver notre foi, il nous renvoie, sans le dire, aux effets ou aux fruits de la foi. Saint Jacques, ici, la fait plus expressément, et nous le faisons après lui, en vous demandant : Trouvez-vous en vous de quoi triompher de la condamnation? ou trouvez-vous en vous, dans une ftme sèche, égoïste, paresseuse pour le bien, haineuse peut-être, un gage, un pressentiment et comme un amer avant-goût de la condamnation? Répondez, mes frères, non pas à nous, mais à vous-mêmes. Ce qu'on appelle communément VaMurance du salut, on devrait l'appeler ia conscience du salut; car on a le sentiment du salut comme on a, quant à la vie morale, le sentiment de vou^ loir le bien ou d'avoir aimé, et, quant à' l'existence corporelle, le sentiment de se bien porter, le sentiment de vivre. Chacun peut bien se dire à soi-même : a J'aime ou je n'aime pas, je soupire après les choses invisibles ou je languis après les félicités passagères, j'ai soif de Dieu ou j'ai soif du monde, le bonheur de mes frères m'est cher ou m'est indifférent, le danger de leurs âmes me laisse tranquille ou me prosterne aux pieds de leur Père et du mien. » A ces signes, vous pouvez connaître si vous avez reçu cette foi de grand prix qui est la victoire du monde, ou, sous le beau nom de foi, une croyance morte.
Que si vous ne trouvez pas en vous cette charité qui est le sceau des enfants de. Dieu, et le sceau de leur assurance, ne vous dites pas : « Je vais être charitable; je vais, au Heu d'un cœur de pierre, avoir un cœur de chair; je vais revêtir ces entrailles de miséricorde, de bonté, de douceur et de patience dont parle l'apôtre. » Vaine entreprise ! Il faut remonter plus haut; il faut aller
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h la source. La foi est le principe de cette vie; et si cette vie vous manque, c'est que vous n'avez pas la foi. Il vous reste, non à finir, raais à commencer. Il faut aller vers Jésus-Christ, vers qui vous pensiez être allé. Il faut vous renouveler dans la contemplation de Tamour divin, en contemplant cette croix où Jésus -Christ, abandonné de la terre et du ciel, combat, des siècles d'avance, pour vous, mon frère, pour moi-même, pour chacun de nous. Vous ne croyez point encore sérieusement à la miséricorde du Père, puisque vous n'êtes point encore au nombre des miséricordieux. Allez, après avoir obtenu la croyance, allez demander la foi, allez demander la vie, et revenez chargé de ce précieux butin, im cœur plein de miséricorde. di^ vine, insondable, étemelle miséricorde, communiquezvous à nos cœurs! charité, enseignez-nous la charité! vie excellente, ineffable, du Dieu qui est amour, devenez notre vie! Ouvrez, ouvrez nos cœurs; chassez la haine, chassez la mort; faites-nous connaître les ineffables joies de la charité et du sacrifice; et rendez-nous certains, par une délicieuse expérience, qu'une seule chose est plus douce que d'être aimé, 6 mon Dieu! c'est d'aimer! Oh! quand saurons-nous que l'homme doit chercher son bonheur où Dieu lui-même trouve sa béatitude!
Lk VRAIE FOI
Mes frères, que servira-t-il à un homme de dire qu'il a la foi, s'il n'a point les œuvres? Cette foi le pourra-t-elle sauver? Et si un frère ou une sœur sont nus, et qu'ils manquent de la nourriture qui leur est nécessaire chaque jour; et que quelqu'un d'entre vous leur dise : Allez en paix^ chauffezvous et vous rassasiez, et que vous ne leur donniez point ce qui leur est nécessaire pour le corps, à quoi cela servirat-il? De même aussi la foi, si elle n'a pas les œuvres ^ elle est morte en elle-même. Quelqu'un dira : Tu as la foi, et moi j'ai les œuvres. Eh bien, montre-mai ta foi par tes œuvres, et moi je te montrerai ma foi par mes œuvres. Tu crois qu'il y a un seul Dieu; tu fais bien; les démons le croient aussi, et ils en tremblent. Mais, ô homme vain! veux-tu savoir que la foi qui est sans les œuvres, est morte? Abraham, notre père f ne fut-il pas justifié par les œuvres , lors* qu'il offrit Isaac son fils sur un autel? Ne vois-tu pas que la foi agissait avec ses œuvres, et que par ses œuvres sa foi fut rendue parfaite? Et qu'ainsi ce que dit l'Écriture s'accomplit : Abraham a cru en Dieu, et cela lui a été imputé à justice, et il a été appelé ami de Dieu. Vous voyez donc que Thomme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement. De même aussi Rahab l'hôtelière ne fut-elle pas justifiée par les œuvres, lorsqu'elle reçut les messagers, et qu'elle les renvoya par un autre chemin? Car comme un corps sans âme est mort, de même la foi sans les œuvres est morte. Jacques» n, 14-26.
Vous avez dû le remarquer, mes chers auditeurs, une même pensée se trouve, depuis la fin du chapitre précé*
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dent, au fond de toutes les pensées de Tapôtre, et elle reparait sans cesse. C'est celle que, sans la charité, il n'y a point de vraie religion. A prendre le mot de religion dans le sens étroit et frivole que tant de gens y attachent, il est bien plus facile et plus commode d'avoir de la religion que de la charité. Un trop grand nombre de faits en fournissaient la preuve à Tapôtre. Il voit, de toutes parts, le culte extérieur s'efforcer de prendre la place du culte en esprit et en vérité, et les observances vaines se substituer à l'amour, qui est la suprême observance. Il voit, dans le sein du christianisme, des pharisiens d'une nouvelle espèce, les pharisiens de la foi, corrompre, au profit de leur égôïsme, la belle doctrine de saint Paul sur la justification par la foi, ériger leur sécheresse de cœur en orthodoxie, et, sous prétexte que les œuvres ne sauvent pas, se dispenser des œuvres et se retrancher dans ce qu'ils appellent la foi; il voit de véritables infidèles se targuer de leur fidélité, qui n'est autre chose qu'une prétendue exactitude de doctrines ou de formules. L'enseignement de saint Paul réclame dès lors un commentaire; saint Jacques va le donner. C'est l'objet d'une grande partie de son épître; c'est plus particulièrement le but des derniers versets de ce chapitre, sur lesquels nous appelons aujourd'hui toute votre attention. Nous ne prétendons pas suivre pas à pas le discours de l'apôtre; mais ses excellente raisonnements viendront tous en aide à notre dessein, qui est de vous prouver, mes chers auditeurs, que la foi et les œuvres, en tant qu'il s'agit de la véritable foi et des véritables œuvres, composent un tout indivisible et se complètent mutuellement, si bien que les œuvres sans la foi ne sont rien, et que la foi sans les œuvres n'est qu'un mot.
La première de ces vérités a trouvé en saint Paul un éloquent défenseur. H l'a établie contre les pharisiens du ju-
hk V%àiM FOI. M7
daïsoie et, par avance, cootre les pbaririans de tou» Les temps. Car il y a eu et il y aura de tout temps des hommes qai se plairont à croire que Tœuvre en elle-même, Tacte extérieur, indépendamment du motif, du principe, ou de l'acte intérieur, peut avoir un mérite et une valeur. De tout temps on a vu et de tout temps on verra des hommes qui, ne connaissant point Dieu, ne le servent pas, ne font rien pour lui ; de tout temps on a vu, de tout temps on vemii parmi ceux qui le connaissent, des âmes inercenairas, qui marchandent avec Dieu, pèsent ce qu'ils en reçoivent, comme si Fon pesait Tinfini, pèsent ce qu'ils lui donnent, comme si Ton pesait le néant, et à la place de leur amour qu'ils lui refusent, lui jettent froidement de prétendus sa<^ifiees, de prétendues vertus, je pe sais quelle (4)éîssaoce qui, n'étwt pas l'obéissance du cc^ur, ne peut avoir aucun prix à ses yeux. Saint Paul a reçu, de la part de Dieu, la charge de leur déclarer que Dieu ne veut point de leur offrande, qu'il n'en tient aucun compte, et que, la considérant dans son principe, il s'en tient pour offensé, bien loin de s'en croire honoré.
Cette déclaratbn de saint Paul n'est pdnt une de celles qu'on reçoit d'autorité parce qu'on ne saurait la corn*' prendre. Notre raison et notre conscience sont toutet prêtes à déposer en sa fisveur, soit qu'il s'agisse de la foi en général, ou de la fm chrétienne en particulier. Gonaî* dérons d'abord la foi sans égard au christianisme.
L'idée la plus simple qu'on puisse d'abord se faire de la foi est celle-ci : la foi consiste à croire, et croire c'est tenir une chose pour vraie et certaine. Pour agir, il faut croire; pour agir avec décision, il faut croire fermement; pour remplir un devoir, il faut être persuadé qu'en effet c'est un devoir; pour obéir à une personne, il but éhre certain que cette personne existe, et qu'elle a bien sur
nous le droit qu'elle réclame; il faut croire enfin, notre nature Texige, qu'en définitive nous nous trouverons bien d'avoir rempli ce devoir, d'avoir obéi à cette personne. La foi remplace la vue, la foi est une espèce de vue. Elle est, dit l'auteur de l'Épure aux Hébreux, « une vive représena tation (ou comme une présence) des choses qu'on esa père, une démonstration de celles qu'on ne voit point.» (Hébr. XI, 4.) Remarquez, d'ailleurs, que c'est de la foi religieuse qu'il s'agit ici; Je veux dire, d'une croyance qui a Dieu pour objet, et qui aboutit au service de Dieu, puisque la religion n'est pas autre chose que le service de Dieu, ou l'accomplissement de certains actes, l'exercice de certaines vertus, en vue de Dieu. Si Dieu veut être servi, ce qui ne peut pas être douteux, il veut d'abord qu'on croie en lui, puisque si l'on ne croyait pas en lui, on ne le servirait pas. Et c'est dans ce sens que le môme auteur de FÉpître aux Hébreux dit : «qu'il est impossible d'être agréable a à Dieu sans la foi, attendu qu'il faut que celui qui s'ap- « proche de Dieu, croie que Dieu est, et qu'il est le rému- « nérateur de ceux qui le cherchent. » (Hébr. XI, 6.)
Ceci, cependant, n'est que le commencement, le minimum et, pour ainsi dire, l'A 6 c de la foi. On ne s'en peut passer, non plus que le laboureur d'un terrain pour y semer son blé; toutefois, si l'on en restait là, non-seulement on n'en serait pas plus avancé, mais il vaudrait mieux peutêtre n'avoir jamais cru. Si la croyance pure et simple, c'est-à-dire la certitude qu'une chose est et qu'une autre n'est pas, passe à bon droit pour un avantage, c'est que la vue qu'elle nous procure de certains objets, je veux dire de Dieu, de sa gloire, de ses promesses, nous dispose à l'obéissance; mais, avant l'obéissance des mains, il doit) avoir l'obéissance du cœur.
Car, mes frères, le cœur obéit, comme les mains obéis-
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sent, et il n'y a même de vraie obéissance que celle du cœur. L'e^ave cède, il n'obéit pas; pour obéir, dans toute la force et toute la beauté du terme, il faut être libre. Et nous ne sommes libres que par le cœur. Car qu'est-ce qui est à nous? qu'y a-t-il que nous puissions retenir? qu'y a-t-il que nous puissions refuser à Dieu, si Dieu veut l'avoir? Absolument rien. La seule chose qui soit à nous, c'est notre cœur, et par conséquent la seule manière dont nous puissions être libres, c'est d'aimer. C'est donc, tout à la fois, par le cœur qu'on est libre et par le cœur qu'on obéit. Ne parlez pas d'une obéissance où le cœur n'est pour rien; et parlez hardiment, au contraire, d'une obéissance dont le cœur fait tous les frais, alors que toute autre manière d'o* béir est devenue impossible.
Or, la foi, dans sa plénitude, est une obéissance du cœur, et ce n'est qu'à ce titre qu'elle est véritablement la foi; jusqu'alors ce n'est que la croyance. Quand l'auteur de l'Ëpitre aux Hébreux nous dit que, sans la foi de la première espèce, qui n'est que la connaissance de la vérité, il est impossible d'être agréable à Dieu, il dit tout ce qu'on peut dire; il reste exactement dans les limites du vrai; il les dépasserait de beaucoup s'ilallait jusqu'à dire que, par cette foi, l'on est agréable à Dieu. La foi, sans doute, nous rend agréables à Dieu, mais en tant seulement qu'elle est une obéissance du cœur, et il faut qu'elle le soit en effet.
Ëlevons-nous, avec l'aide de l'Évangile lui-même , audessus des idées communes qu'on entretient au sujet de la foi. Si la foi consistait uniquement à dire, vaincu par dm preuves : Cela est ou cela n'est pas, la foi n'étant pas une obéissance du cœur, ne serait pas une vertu, la première vertu, et ne mériterait pas tout le bien qu'en dit l'Ëvangile* Et nul de nous ne pourrait comprendre ni croire véritablement que l'homme puisse être justifié par la foi. JVlais la
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foi est autre chose. Autre chose était-elle en Abraham, le père et le modèle des croyants. Il obéit du cœur. Il crut à Dieu, il se fia à Dieu. Il fit plier ses doutes, ses craintes, et ce qu'il eût pu appeler sa raison, sous rautorité des oracles divins. Il s'engagea dans les obscurités de Tavenir et dans les périls d'une entreprise immense, sans aucun encouragement du dehors et sans autre garant que Dieu, qui lui disait : Va. Il reconnut le droit de Dieu, il ne résista point, et dès qu'il l'eut reconnu, il y subordonna sa vie, il en fit la règle de ses actions, la règle même de ses pensées. Qu'est-ce que la foi du chrétien? Ce n'est pas encore la charité, ce n'est pas la sanctification; mais c'est déjà une obéissance. Que de choses, en lui comme hors de lui, s'opposent àTao ceptation du message de grâce, contenu dans l'Évangile 1 Que de répugnance n'éprouve^t^il pas même à l'écouter! Écouter, c'est déjà beaucoup, et Jésus-Christ disait aux Juifs i « Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage? «r C'est que vous ne pouvez écouter ma parole. (Jean, Yin, 43.) Avant même d'être chrétien, le chrétien écoute; il se soumet; il adore; il s'unit à la vérité qui lui est annoncée; elle le possède comme il la possède ; elle est en lui comme elle est à lui; elle anime toute sa vie, comme le sang anime son corps.
Remarquez, mes chers auditeurs, que les Juifb, àqui Paul et Jacques s'adressent dans leurs épttres, ne manquaient pas de la foi élémentaire dont nous avons parlé en premier lieu; ils savaient bien « que Dieu est et qu'il estlt « fémunérateur de ceux qui le cherchent. » (Héb. XI, 6.) Si c'est là toute la foi, Paul n'avait point à leur prêcher la nécessité de la foi, et n'était point fondé à leur reprocher de n'en point avoir. S'il est fondé à le faire, c'est que leur foi n'était point cette vraie foi, cette confiance aux paroles et aux dispensations de Dieu, cette soumission de l'esprit et
dù cœur, toute semblable à la ferme assurance avec laquelle un fils compte sur son père, un ami sur son ami, un homme sur la simple parole d'un homme, indépendamment de toute espèce de garantie. C'est là qu'ils devaient s'élever, pour s'étendre de là à tous les actes et à tous les développements d'une vie véritablement religieuse.
Mais, mes chers auditeurs, nous n'avons pas tout dit. Saint Paul ne recommandait pas la foi en général, mais la foi, di* sait-il, à son Évangile. Le caractère de la foi n'est pas tout sans l'objet de la foi, et c'est à son objet qu'elle doit son caractère. Ce n'est pas à mesure que nous croyons davantage, c'est selon ce que nous croyons, que nous sommes tout ce que nous pouvons, tout ce que nous devons être. La foi qui nous élève au but de notre existence, c'est celle qui nous dépouille de nous-mêmes et nous revêt de Dieu; c'est celle qui nous met à la merci de Dieu, celle qui nous fait tout attendre de lui, celle qui anéantit en nous l'idée que nous ayons un droit quelconque à exercer contre Dieu (car c'est bien en ces termes que doit se traduire la prévention de la propre justice); en un mot, c'est la foi qui ne compte pas avec Dieu, qui se répute insolvable, et ne trouve que l'amour qui soit digne de correspondre à l'amour. C'est la foi à l'Évangile, la foi en Jésus-Christ. Ce n'est donc pas seulement la foi en général, mais la foi chrétienne que saint Paul, dans ses controverses avec les Juifs, met au-dessus des œuvres, et parait même opposer aux œuvres. C'était, en d'autres termes, opposer la reconnaissance à la vénalité, l'amour à la crainte, la liberté à la servitude, la vie à la mort. Et tout le monde comprendra ceci, si tout le monde prend garde que, sous le nom d'œuvres, ou d'œuvresde la loi, saint Paul entend toujours les œuvres comme œuvres, les œuvres renfermées en elles-mêmes, et ayant
une valeur indépendante de leur principe; en d'autres termes, Tobéissance aveugle, indifférente et servile.
Gomment une doctrine aussi généreuse, aussi raisonnable, n'est-elle pas accueillie avec empressement ou du moins saluée avec honneur par les hommes qui se piquent de grands sentiments et de philosophie? C'est apparemment que la philosophie et les grands sentiments ont moins de rapport qu'on ne le croit avec la vérité divine, et qu'on ne s'élève point à l'intelligence de la sagesse de Dieu à force de sagesse humaine. Quoi qu'il en soit, mes frères, vous savez quelle fut la doctrine de saint Paul, et sur quel point ce grand homme appuya avec le plus de force pendant toute la durée de son ministère. C'était, vous ne le méconnaissez pas, mettre d'un même coup l'esprit au-dessus de la chair, la générosité de l'amour au-;dessus des calculs de l'égoïsme, et Dieu au-dessus de l'homme. Mais de quoi n'abusons-nous pas, et quelle grâce de Dieu ne toumons-noos pas en dissolution 1 De faux disciples de Paul vinrent, et confondant ce que l'apôtre avait distingué, les œuvres de la loi avec les œuvres de la foi, l'œuvre en soi et l'œuvre comme manifestation de l'intérieur, calomnièrent les œuvres, les firent mépriser et par conséquent négliger, et se donnèrent une religion de rites ou de formules, où il y avait tout, excepté l'amour; c'est-à-dire tout, excepté Dieu; tout, excepté tout.
C'est contre cette erreur, ou contre ce mensonge, que saint Jacques s'élève dans mon texte.
Plusieurs ont vu, sur ce sujet, une opposition entre saint Paul et saint Jacques. On a mis, pour ainsi dire, aux prises ces deux apôtres. On s'est, d'une part alarmé, de l'autre réjoui, de leur opposition, mais l'un et l'autre gratuitement; car à quoi revient tout le raisonnement de saint Jacques? Évidemment à ceci : a Paul, mon compagnon dans
Tapostolat, a dit que c^est la foi qui justifie, que c'est par le moyen ou Tintervention de la foi que nous sommes sauvés. Paul a dit vrai, mes bien-aimés; mais avez-vous la foi? Comment le saurai-je? comment vous-mêmes le saurez-vous? Une chose telle que la foi ne se voit point, ne se touche point, non plus que dans un corps vivant la force vitale ou la vie; mais ce que je sais, ce que vous savez, c'est que la vraie foi régénère; or, si vous n'êtes point régénérés, vous n'avez point la foi; je ne puis autrement savoir où vous en êtes quant à la foi; mais de cette manière je le sais, et vous le savez vous-mêmes. »
Qu'est-ce à dire, mes chers auditeurs? Que la foi et l'œuvre proprement dite sont deux œuvres, dont l'une, qui est du dedans, est continuée par celle du dehors; ou, si vous l'aimez mieux, qu'il n'y a qu'une œuvre, laquelle commence au dedans et se prolonge au dehors, comme la racine d'une plante est prolongée en dehors du sol par la tige, et la tige par les rameaux. Et de même qu'il n'y a dans une plante, à la prendre de l'extrémité des racines à l'extrémité des rameaux, qu'une sève et qu'une vie, de même que la racine, le tronc et les rameaux ne font qu'un, de même la foi qui est du dedans et qui ne paraît point, les œuvres qui sont du dehors et qui paraissent, ne sont ensemble qu'un tout, qu'une même œuvre, dont les parties ne diffèrent entre elles qu'en ce que les unes paraissent et les autres ne paraissent point.
Le texte qui nous occupe n'exprime point cette pensée comme nous venons de l'exprimer; mais il en est tout rempli, et la reproduit à chaque pas.
Nous avons dit que la vraie foi est une ceuvre ou une action. Saint Jacques affirme au verset 22, que la foi agit. a Ne vois-tu pas, dit-il, que la foi d'Abraham agissait avec « ses œuvres? n
Nous avons dit que les œuvres sont la continuation, le développement de la foi, comme Tarbre est la continuation, le développement du germe, dans lequel, à vrai dire, il est tout entier renfermé. Saint Jacques parle d'une foi qui « n'a pas les œuvres, » (II, 17.) ce qui suppose une fol meilleure qui a les œuvres, c'est-à-dire qui les contient, qui les porte en soi, de la même manière que la semence contient ou porte la plante. Et remarquez bien, mes chers auditeurs, de quelle manière la semence porte la plante. Ce n'est pas matériellement; car alors le germe serait la plante; il n'y aurait plus de distinction à faire, et l'un des termes serait de trop : non; mais il y a dans le germe une force vive, un principe de développement, une action continuelle qui échappe à tous les regards, et qui, s'aidant de la terre, de l'air et du soleil, produira la plante, deviendra la plante. La foi est, dans l'homme, cette force vive, ce principe de développement, cette action incessante et cachée; et c'est dans ce sens qu'on peut dire qu'elle a les œuvres, comme on peut dire que la semence de la plante a ou contient la plante. En d'autres termes, l'obéissance du dedans contient en germe toute l'obéissance du dehors.
Nous avons dit que l'arbre est la perfection ou l'accomplissement du germe; que les œuvres, pareillement, sont la croissance, la stature parfaite de la foi. Saint Jacques, au verset 22, nous dit que « par les œuvres d'Abraham sa foi c( fut rendue parfaite, » Ceci, vous le comprenez bien, ne veut pas dire que la foi en est meilleure en soi, mais simplement qu'elle a produit tout ce qu'elle devait produire; que, comme l'arbre, elle a poussé au dehors son tronc, ses branches, son feuillage. Les œuvres ne sont encore que la foi, mais la foi rendue parfaite, la foi déployée, ramifiée, fructifiante. L'arbre ne vaut pas mieux que son germe, la vie ne vaut pas mieux que son principe; mais le germe,
LA VRAIB FOI. MB
mais le principe ont donné tout ce quils devaient donner, tout ce qu'ils contenaient. Les œuvres ont rendu la foi vi*sible, et, en la rendant visible, elles Tont rendue puissante au dehors, communicative, contagieuse; mais elles ne Tout pas fait être ce qu'elle n'était pas.
Enfin, pour qu'il soit bien entendu qu'il n'y a dans les œuvres que ce qu'il y avait dans la foi, l'apôtre nie que la foi qui ne produit point d'œuvres soit réellement la foi; car il dit au verset 17, que a la foi qui n'a pas les œuvres, est morte en elk-même. Pesez bien cette expression. La mort, en général, est un accident^ un changement; la mort vient après la vie, elle suppose une vie antérieure. Pour être mort, il faut avoir vécu. Mais cette foi est morte en eUe-méme, essentiellement morte, morte par nature; elle est née morte, elle n'a jamais vécu. En un mot, cette foi n'est pas la foi. « Si vous n'avez pas les œuvres, semble dire l'apôtre, c'est que vous n'aviez pas la foi; de l'absence des œuvres je conclus à l'absence de la foi. » Mes frères, est-ce là nier la nécessité de la foi, la vertu justifiante de la foiî Est-ce faire descendre la foi de son trône pour y faire monter l'œuvre pure et simple, l'œuvre de la loi, l'obéissance servile? N'est-ce pas plutôt rendre hommage à la foi, et consacrer le principe que saint Paul a pro-* clamé?
Qu'importe, après cela, que saint Jacques ait l'air de prendre le contre-pied de saint Paul lorsqu'il dit à la fin de ce chapitre : « Vous voyez donc que l'homme est justifié ff par les œuvres et non par la foi seulement? » (II, 94.) La contradiction n'est qu'apparente. Saint Paul aurait souscrit à cette sentence de saint Jacques, dans le sens que saint Jacques lui donne; car elle signifie que l'homme ne peut être justifié par une foi que les œuvres n'accompagnent pas^ ne lé^timent pas, par une foi dont l'absence
des œuvres proclame la fausseté. Saint Paul lui-même nVt-il pas dit la même chose que saint Jacques lorsqu'il a déclaré qu'il n'y a qu^une chose qui serve, c'est-à-dire qui sauve, c'est « la foi opérante par la charité? » (Galates, V, 6.) N'est-ce pas dire en d^autres termes qu'il n'y a qu'une chose qui justifie, savoir la foi manifestée par les œuvres? De bonne foi, qui peut en douter? Ne mettons donc pas, gratuitement, la guerre entre saint Jacques et saint Paul; laissons ces deux apôtres combattre dans un même esprit des erreurs opposées et faire face à deux pharisaïsmes, saint Paul à celui de la loi, saint Jacques à celui de la foi; et, certains désormais du consentement de Paul, prêtons l'oreille à son digne compagnon d'œuvre lorsqu'il nous met en garde contre de vaines distinctions et de vaines disputes, et lorsqu'il nous avertit, à sa manière, de nous examiner pour voir si nous sommes dans la foi.
Car, mes frères, il fait ces deux choses dans l'endroit que nous étudions. Il étouffe le germe des discussions vaines lorsqu'il s'écrie : « Quelqu'un dira : Tu as la foi, a et moi j'ai les œuvres. Eh bien, montre-moi ta foi par « tes œuvres, et moi je te montrerai ma foi par mes œu- « vres. » (Jacques, II, 18.) C'est-à-dire, qu'on n'a pas l'un sans l'autre; c'est-à-dire qu'on ne peut ni séparer ni choisir; que les deux choses, séparées, ne sont pas deux choses, mais deux mots, et que celui qui n'a que l'une des deux n'a rien. Il n'y a pas des chrétiens de foi et des chrétiens d'œuvre; dans ce sens exclusif, ni les uns ni les autres ne sont des chrétiens, ni des moitiés de chrétiens; ce sont des pharisiens. La seule distinction à faire, c'est entre les ténèbres et la lumière, entre le mal et le bien, entre les ennemis et les amis de Dieu. Au lieu de fortifier et de défendre deux positions chimériques, deux erreurs égale-
ment éloignées de la vérité, avant de chercher, à force de subtilités, lequel de deux néants est moins néant que Tautre, voyez seulement à vous sauver du néant, et à ne pas vous laisser ranger par votre cœur charnel, et en dépit de l'exactitude de vos formules ou de Texactitude de votre obéissance, dans la classe infortunée des ennemis de Dieu.
Uapôtre, ai-je dit encore, vous avertit de vous examiner pour voir si vous êtes dans la foi. ce De même, vous dit-il, a qu'un corps sans âme est mort, la foi sans les œuvres o est morte; » (Jacq. II, 26.) c'est-à-dire fausse, illusoire, nulle, non-seulement de droit, mais de fait. Si vous n'agissez pas, vous ne croyez pas. Règle simple et lumineuse; car qui ne sait s'il agit ou s'il n'agit pas? Et ne dites pas que l'action, dans certains cas, est impossible. Elle ne l'est jamais. Elle ne l'est qu'à celui qui ne veut pas agir. Dans l'absence de tous les moyens extérieurs, et même de la parole, la prière est toujours possible, et la prière est une action. Il n'en est même point de plus réelle, comme il n'en est point de plus eCBcace. Vous avez la croyance, j'y consens; voulez-vous savoir si vous avez la foi : voyez si vous savez agir, donner, pardonner, prier. A défaut de tout cela, votre foi est un cadavre qui a bien, comme le cadavre d'un homme, les organes, les formes, l'aspect de l'homme, mais qui n'est pourtant qu'un cadavre.
Ce n'est pas à dire que vous ne connaissiez d'une certaine manière, et très exactement peut-être, la vérité. C'est le préliminaire de la justification; mais c'est aussi bien, si vous en restez là, le commencement de la condamnation. Il est vrai que ces vérités que vous connaissez sont grandes, sont belles; vous vous enorgueillissez peutêtre de pouvoir les comprendre et de savoir les expliquer. Mais voulez-vous savoir, après tout cela, quel rang vous assigne cette connaissance? Écoutez l'ap6tre : les démons
aussi possèdent d'assez belles connaissances; ils savent, par exemple, qu'il y a un Dieu : oui, mais ils en trem* blent. (Jacques, II, 19.) Ils savent même tout ce que vous savez; ils savent qu'il y a un Sauveur: oui, mais ils en tremblent. Vous n'en tremblez pas, vous, peut-être. Non, mais vous en devriez trembler, et vous en tremblerez un jour, lorsque appelés à rendre compte de votre foi ou de vos œuvres (n'importe lequel, puisque l'un renferme l'autre), vous ne trouverez, dans vos œuvres comme dans votre foi, dans votre foi comme dans vos œuvres, rien qui ne vous humilie, rien qui ne vous accable (1).
Voilà pour ceux qui pensent avoir la foi. Quant à vous qui pensez avoir les œuvres, ou qui, vous prévalant avec empressement de cette déclaration de saint Jacques : c< L'homme est justifié par les œuvres, d (Jacques, II, 24.) vous reposez sur le nombre et l'excellence de vos bonnes actions, ah î ne vous hfttez pas d'abuser de la vérité, ne soyez pas si cruels envers vous que de la corrompre; et de même que vous avez bien voulu que les sectateurs de la foi jugeassent de leur foi par leurs œuvres, consentez pareillement à juger de vos œuvres par votre foi; car l'un n'est ni plus ni moins raisonnable que l'autre. Jugez de vos œuvres par votre foi; c'est-à-dire sachez à qui, par quel motif, dans quel esprit vous obéissez. A qui? Est-ce à l'opinion, à vous-mêmes, ou à Dieu? Par quel motif? Est-ce pour mériter des grâces ou pour y correspondre? Est-ce sous l'impression servile de la crainte ou sous la généreuse impulsion de la reconnaissance et de l'amour? Dans quel esprit? Est-ce dans un esprit d'orgueil ou dans
(1) Les mots : h frère et la raur nu», écrits en eet endroit, en marge do manuscrit, paraissent indiquer que M. Vinet se proposait de faire ici rApplicatioA des versets 16 et 17 de son texte à la c'asec de personnes à laquelle il s*iidresse dans ce paragraphe. {ÊdUevrt.)
LÀ VRÂIB FOI.
un esprit d^umilité? Il se pourra Men que, dans eet exa^ men, vous vous trompiez; mais si vous vous trompée, vous en répondrez, car vous ne deviez pas vous tromper, et si la vérité vous a échappé, c'est qu'en feignant de la chercher, de la désirer même, vous l'avez soigneusement évitée.
Nous tous, mes frères, ne séparons point ce que Dieu a uni ; la foi des œuvres, les œuvres de la foi. C'est de leur réunion intime que se compose l'homme et le chrétien. Croire la vérité et agir selon la vérité qu'on croit, c'est tout l'homme , c'est toute la vie , et c'est aussi le salut. Toutefois l'ordre n'en est pas indifférent ni arbitraire,, et quoique notre Seigneur ait pu dire avec une vérité profonde : « Celui qui voudra faire la volonté de mon Père a connaîtra si ma doctrine vient de Dieu ou si je parle de « mon chef, » (Jean, VU, 17.) il n'en est pas moins vrai que l'action nait de la foi, que la foi précède l'action, que la foi est donc le principe de la vie et du salut, comme la grâce est le principe de la foi. Car on ne se donne pas la foi; on ne se donne rien; on reçoit tout; il faut tout demander. Demandez donc, ô mes frères, qui connaissez peutêtre la vérité de Dieu, sans croire véritablement à Dieu, demandez avant tout cette foi de grand prix sur laquelle, comme sur un tronc généreux, croissent toutes les bénédictions du temps et de l'éternité. Et vous qui n'avez pas même encore la connaissance, cherchez-la avec toute la sincérité dont vous êtes capables; et pourquoi ne vous dirais-je pas : Demandez, quoique vous ne sachiez peut-être pas encore que ces choses se demandent et qu'en tout ca elles se donnent? Oh! la vérité, la vérité tout entière, la vérité dans le cœur, voilà notre besoin à tous et notre premier besoin; car la vérité est la source de la charité, comme la charité est la source du bonheur. Que Dieu la
300 LA YRAJE FOI.
donne à ceux qui la demandent, qu'il la donne même à ceux qui ne la demandent pas; qu'il leur apprenne du moins à la demander : cela même est une grande, une féconde vérité, qui nécessairement les mènera plus loin. Oui, ô Dieu! nous te demandons la vérité pour ceux qui ne la connaissent pas, la foi pour ceux qui connaissent la vérité. Donne, oh! donne avec abondance, et que « la « terre soit remplie de ta connaissance comme le fond a de la mer l'est des eaux qui le couvrent ! » (Ésa!e, XI, 9.)
(Fragment d'un discours.)
Les choses cachées sont à VEtemel, les choses révélées sont pour nous et pour nos enfants. Deutéronome, XXIX, 29.
.... L'effort de la prédication se porte à l'ordinaire d'un autre côté; et elle a plus à faire, ce semble, aux convoitises de la chair qu'à celles de la pensée, au désir d'avoir qu'au désir de voir. Il ne peut pas, toutefois, nous être permis d'oublier que la seconde de ces convoitises a été la première à se manifester dans l'homme, et que, si la plupart des hommes paraissent être aujourd'hui au-dessous de cette tentation ou de ce péché, cela même est un effet de ce premier péché, qui, en nous investissant d'une dangereuse indépendance, nous a séparés du principe de tout bien, et nous a peu à peu dégradés jusqu'au point que le plus ancien, le premier de nos péchés, semble être au-dessus de notre portée.
U n'en est pourtant pas ainsi. Ce que nous avons appelé la convoitise de la pensée existe sans doute encore. Dans une certaine sphère de la société, elle exerce des ravages dont la plupart d'entre vous ne se doutent même pas. Rien ne saurait même, avant qu'ils s'en soient assurés par leurs yeux, leur donner une idée de l'insolence de la rai-
son humaine. Cette idée, devons-nous la leur donner? Oui, sans doute; d'abord, pour qu'ils connaissent jusqu'où, dans tous les sens, l'orgueil a pu emporter l'espèce humaine; ensuite, pour que, s'observant mieux qu'ils ne l'ont fait encore, ils s'assurent qu'ils sont eux-mêmes complices de cet excès, et que le péché dont ils s'étonnent ne leur est point étranger.
Est-ce un péché, en général, que le désir de connaître? Non, mais c'est un péché que de vouloir connaître ce que Dieu nous a commandé d'ignorer. Même quand les moyens de connaissance existeraient, il n'en faudrait pas profiter, si Dieu l'avait défendu* Quand les moyens manquent, il semble que ce ne soit plus qu'une simple déraison; mais il y a davantage. Il y a, dans le désir même, un principe d'insubordination et de mécontentement qui ne peut être innocent. Méconnaître nos limites n'est pas toujours une simple erreur; il n'y a que l'orgueil qui nous fksse méconnaître certaines limites. Et plus cette méconnaissance est déraisonnable, insensée, plus elle accuse notre orgueil, qui seul peut égarer notre raison à ce point. Or, ces limites, on peut les indiquer d'un seul mot. Si Dieu a livré le monde aux discussions des hommes, il n'a pas prétendu s'y livrer lui-même; il y a un abîme entre ces deux connaissances, comme entre nous et Dieu; « ce qu'on peut « connaître de Dieu, » (Rom. I, 19.) ainsi que s'exprime l'apôtre, nous a été manifesté par Dieu même dans ses ouvrages, où « ses perfections se voient comme à l'œil; » (Rom. I, 20.) mais pour savoir ce qu'est Dieu, il faut être Dieu; et vouloir ce qui n'appartient qu'à Dieu, c'est se faire Dieu.
8e faire Dieu! tentation énorme! péché mojistrueux! Et le premior pourtant que nous ayons commis. Pourquoi? Parce que c'est le péché véritable et primitif, le
péché à son état le plus simple, le péché qui renferme tous les autres, le péché sous la seule forme et sous le seul nom qu'il pût avoir dans le paradis. Oui, la première tentation de Thomme dut être de se faire Dieu; oui, le premier mot du démon dut être celui-ci : « Vous serez a des dieux. » Il ne nous le dit plus aujourd'hui si ouvertement, mais pourtant il nous le dit; et si nous ne l'entendons pas ainsi, c'est que nous sommes dupes des mots. Tout ce qui, dans notre conduite, tend à nous faire souverains de nous-mêmes, tout ce qui nous fait aboutir à nous-mêmes, tout ce qui fait de notre volonté notre loi, revient à détrôner Dieu et à nous mettre à sa place; nous avons peur du mot, mais non pas de la chose; et si, à l'heure qu'il est, le démon était réduit à renoncer aux périphrases, nous souifririons fort bien qu'il s'exprimât sans détour, et que, de même qu'à nos premiers parents, il nous dit : « Vous serez des dieux! » (Genèse, III, 5.)
Il fut forcé alors de parler sans feinte; il n'avait pas le choix de ses paroles; par quoi eût-il tenté les auteurs de notre race, que leur eût-il promis, sinon d'être des dieux? Ce fut alors que fut offert à la créature, ou d'accepter librement sa condition, ou de la répudier librement ; de se distinguer de Dieu tout en s'unissant à lui, ou de se séparer de Dieu en prétendant s'élever jusqu'à lui. La créature choisit. Et nous-mêmes nous choisissons tous les jours; et tous les jours, sous mille expressions différentes, nous répondons au Prince des ténèbres : « Oui, nous voulons être des dieux! »
Celui qui est capable d'une telle déraison reculera-t-il devant aucune autre? et celui qui s'est flatté de participer, par la rébellion, à la nature de Dieu, se fera-t-il quelque scrupule de sonder cette même nature, et d'approfondir ce qu'est Dieu? 8i vous dites que cela est insensé, l'était-il
moins, vous dirons-nous, d'en croire aux paroles de Satan? L'est-il moins, tous les jours, de se poser en souverain devant le Dieu souverain, et de lui refuser, en mille manières, l'hommage qui lui est dû? Le péché est une suprême déraison; chaque péché est un acte de folie; et toutefois nous péchons, et nous faisons plus, nous réduisons le péché en principes; nous régularisons notre insurrection; nous raisonnons nos crimes. L'orgueil est plus fort que la raison, l'orgueil dément l'évidence; il nierait au besoin le jour en plein midi; étonnez-vous, après cela, de quelque chose, et assignez, si vous le pouvez, des limites à l'humaine déraison.
Elle n'en a point. Après avoir fait de l'homme un Dieu, croyez-vous qu'elle s'arrête devant l'entreprise de connaître Dieu? Croyez-vous que cette entreprise, du moins, sera seulement l'aberration de quelques esprits mal faits, stigmatisés d'avance par l'opinion publique? Vous vous tromperiez; ce péché, c'est le péché-des sages; c'est leur part à eux ; ils résisteront peut-être à l'attrait du plaisir, à celui même de la gloire, à toutes les proies de la cupidité humaine; leur proie, sachez-le, c'est Dieu. Tel est l'objet que dévore en espérance leur insatiable curiosité. Je ne dirai pas qu'à l'ordinaire l'homme arrive d'un coup à cette hauteur d'insolence. Mais elle est renfermée en principe dans l'orgueil de sa raison; et toute insolence est possible à l'être qui s'est laissé dire : Vous serez Dieu. Tout est possible, en fait d'audace, à l'homme qui n'accepte pas sa nature d'homme.
Car, du reste, les limites sont précises. Toute connaissance de l'homme doit être une connaissance humaine. Il ne connaît que ce dont il a conscience, ou ce qui, sans effort, sans solution de continuité, se ramène à un fait de conscience. Car c'est abuser du mot que de prétendre
qu'au delà de cette barrière, on connaît encore. La pensée, en s'aventurant dans ces espaces, peut bien encore, à perte de vue , enchaîner des abstractions à des abstractions, mais elle ne connaît plus, elle ne pense même plus, puisqu'on ne pense que sur des notions. Je ne sais corn-* ment il faut nommer ce qu'elle fait; mais ce n'est ni connaissance ni pensée. Or, l'esprit d'un être fini, ne pouvant avoir conscience de l'infini, ne peut avoir aucune connaissance qui en dépende. Ce n'est pas que, dans un sens, nous n'ayons conscience de l'infini. Infini est synonyme d'existence. L'existence, dans la plénitude de sa notion, c'est l'infini. Le fini implique le non-être. Et par cela seul que nous avons le sentiment de l'existence, nous avons celui de l'infini. Mais nous n'en sommes pas moins des êtres essentiellement finis, et comme tels, la vraie conscience, la vraie connaissance de l'infini, nous est irrévocablement refusée.
Tout ce qui ne peut retentir que dans la conscience d'un être infini, tout ce qui est pris hors du point de vue de l'être fini, ne peut donc être réellement ni connu ni pensé. Ainsi, qu'on vienne vous dire que les choses sont parce que nous les pensons, que c'est notre pensée qui les fait être, je dis être, ce qu'elles sont, ceci est hors des données de votre conscience et de la mienne, ceci ne se rattache par aucun lien à quelque fait de conscience, et demeure par conséquent hors du domaine de la connaissance. On peut bien trouver des mots pour exprimer une telle proposition; on a l'air de dire quelque chose, mais au fond l'on ne dit rien; et l'esprit humain, tel qu'il est constitué, est incapable de donner aucun sens réel à cette combinaison de mots. Car enfin, qu'est-ce que le sens d'une parole, sinon ce qui, d'une manière quelconque, nous la rend sensible? Connidtre, en dernière analyse^ c'est sentir; connal-
tre, d'après Tétymologie du mot, est Taote par lequel un objet s'unit à notre être spirituel ; on ne peut absolument séparer ces deux éléments, connaître et sentir. L'erreur de ceux dont l'esprit produit ces étranges thèses, n'est pas de croire avoir la vérité, mais de croire avoir une idée.
Et il ne faut pas dire que, pourtant; ces spéculations réagissent sur la vie, et que, par là, elles prétendent au rang d'idées, et qu'elles sont au moins des erreurs. Cette objection est spécieuse; mais qu'on fasse attention qu'en tout cas ces spéculations impliquent une erreur, celle de ne pas reconnaître les limites imposées à la connaissance humaine; que cette erreur, à elle seule, peut avoir des conséquences très positives; et enfin que la même thèse qui, dans sa généralité, n'est point perceptible à la conscience, peut, transportée dans un domaine inférieur, prendre une signification et exercer une influence. Car si, par exemple, j'admets un moi universel où mon propre moi se confonde plus intimement que la goutte d'eau avec l'Océan, j'ai beau n'avoir aucune perception, aucune intelligence de ce moi universel , l'admission que j'en fais doit changer tout le système de ma vie. Les plus incompréhensibles erreurs peuvent produire des effets très compréhensibles.
Il est clair que la règle que nous avons posée, ou plutôt la limite que nous avons indiquée, retient la connaissance humaine dans le cercle du relatif, c'est-à-dire que l'homme ne connaît aucune chose en elle-même et absolument, mais uniquement dans ses relations avec d'autres, ou dans ses modes, qui sont encore des relations. Ces relations sont le véritable objet de la connaissance humaine; et si nous étions sages, si nous nous mesurions, cette connaissance nous sufBrait. Mais c'est à quoi notre orgueil ne peut consentir. Il veut connaître l'inconditionnel et l'absolu, sans s'apercevoir ou sans convenir que cette prétention ren-
LA GONTOrriSI DB LÀ IPINSÉS. 30T
ferme une contradiction dans les termes, puisque la connaissance elle-même est une relation. La connaissance divise toujours le sujet et l'objet, le connaissant et le connu; dualité persistante irrémédiable, négation de l'absolu dans la recherche même de Tabsolu. Ici l'esprit de l'homme se roidit et s'irrite contre cette difficulté immense; il s'acharne à la poursuite de l'unité dans laquelle toute relativité doit expirer. Tantôt il absorbe l'univers en soi, tantôt il se suicide en quelque sorte pour ne pas gêner l'univers; enfin il le réduit à une pensée qui se pense elle-même, qui crée tout et même Dieu, et dont la pensée du philosophe luimôme n'est qu'un moment; le sujet et l'objet ne doivent plus être distingués; savoir, c'est être; penser, c'est créer; toute dualité, toute relation disparaissent; l'homme est content : il a trouvé l'absolu , et cet absolu , il l'appelle Dieu.
Et tout cela s'appelle connaître ! Mais, encore une fois, connaître, c'est, directement ou indirectement, obtenir conscience de quelque chose. Point de science sans conscience. Or, ici la conscience manque. On a des mots, on a une construction purement logique, on peut se dire que si la réalité répondait aux formules qu'on a trouvées, on aurait en effet l'unité, l'absolu. Mais l'a-t-on en effet? Gonnatt-on, que dis-jeî pense-t-on quelque chose? Non, car cela ne se laisse pas même penser ; c'est moins qu'une erreur; et quand je cherche à quoi cela ressemble, je n'y trouve d'autre terme de comparaison que ces rêves fébriles, où toutes les substances sont confondues, et qu'aucune parole ne peut raconter.
Et cet absolu qui n'est pas un être, pas même une existence, on l'appelle Dieu, le Dieu vivant! et on nous propose de l'adorer ! Sans doute que quand Dieu signifie l'aft- $olu, adorer veut dire penser, et qu'à un Dieu pure idée
répond convenablement un culte intellectuel : ainsi la religion est de la réflexion et réside dans la tête et non dans le cœur! On nous dit à la vérité que la religion et la philosophie sont deux choses, deux fonctions, deux états du même homme; qu'on nous dise donc aussi qu'il y a deux hommes dont chacun a son Dieu; qu'on nous dise qu'il y a un Dieu pour l'esprit, un autre pour le cœur, et que ces deux dieux n'ont rien de commun : autrement il est nécessaire que l'un expulse l'autre; et s'il est vrai, comme on paraît le penser, que l'un est le Dieu dont l'homme a besoin, et que l'autre est le Dieu vrai , comme il n'y a pas plus de vérité contre la vérité qu'il n'y a de droit contre le droit, il faut que le Dieu qui est vrai, mais dont je n'ai pas besoin, l'emporte sur le Dieu dont j'ai besoin, mais qui n'est pas vrai.
Quelques-uns vont encore plus loin : ils font place à côté de leur philosophie, non-seulement à la religion naturelle ou au besoin religieux, mais à une religion positive, révélée. Us admettent que Dieu a parlé dans le temps, ce qui implique que le langage qu'il parle hors du temps, je veux dire, dans notre nature, n'a pas suffi, et qu'il a voulu nous donner de lui des idées, justes apparemment puisque c'est lui qui les donne, et auxquelles nous ne pouvions atteindre par nous-mêmes, puisqu'il a fallu qu'il parlât. Mais si l'un des dogmes de cette religion est l'impuissance de la raison à trouver Dieu; si elle déclare que « le monde, par la sa- (f gesse qui lui est propre, n'a point connu Dieu; » (1 Cor. I, 24 .) si, sur ce point, elle abolit expressément la sagesse des sages et anéantit la science des intelligents, comment la philosophie peut-elle subsister à côté de cette religion, ou laisser cette religion subsister à côté d'elle? Si la philosophie adopte cette religion pour point de départ de ses spéculations, alors elle déserte son propre principe et change absolument de caractère. Purement intellectuelle,
du moins elle le prétend, désintéressée du bon comme de Futile, elle consent à recevoir ses prémisses de la religion, qui est Taifaire du cœur et de la conscience; elle s'imprègne par là d'un élément étranger, elle renonce à toute existence propre, elle obscurcit d'avance les résultats auxquels la spéculation pourra la conduire.
Mais ce n'est pas de cette conciliation chimérique, de cette fusion impossible du Dieu de la religion avec celui de la philosophie, que je veux vous entretenir. Je prends ta philosophie; je recueille et j'inscris son dernier résultat; et je lui demande ce qu'elle connaît? une formule. Et si cette formule, résultat successif de plusieurs générations de philosophes; si cette formule, le plus admirable monument que la puissance spéculative de l'esprit humain se soit élevé à elle-même; si cette formule, dis-je, est la dernière, je dis que la philosophie meurt de ce dernier coup de génie, et qu'elle s'ensevelit dans son triomphe. Peut-on aller plus loin qu'elle n'est allée? N'a-t-elle pas dit son dernier mot? Et ce mot est-il autre chose qu'un mot ?
n faut le répéter : ce mot, ne tenant par aucun poi^t à la conscience, n'est qu'un mot. De connaissance, il n'y en a point. On a personnifié des abstractions, on a attribué une valeur intrinsèque à des signes, on a simulé des faits, on a dessiné du doigt dans le vide de l'air : et de tout ce travail de la pensée philosophique rien n'est demeuré que la pensée même; voilà ce qui est considérable, voilà ce qui restera; mais de la vérité même nous sommes aussi éloignés que jamais; ou plutôt, le cercle étant clos et les combinaisons épuisées, la philosophie a atteint son but ; elle s'accomplit, elle se consomme en se niant.
La philosophie sans doute, mais non les philosophes; car le philosopher est essentiel à la condition de l'homme à qui l'Évangile n'a pas encore appris à ignorer. L'unité, ce
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besoin de Tesprit humain, le tounnentera ausri longtemps qu'étranger à Tunité la plus excellente, il cherchera hors de lui l'ordre qu'il ne trouve pas en lui. Dans ce sens, le dernier mot de la philosophie n'est pas dit, ne le sera jamais. Jamais ce tourment d'esprit ne prendra fin que pour ceux qui, éclairés par la lumière de la Révélation, auront appris à dire : a Les choses cachées sont pour l'Étemel; a mais les choses révélées sont pour nous et pour nos en- « fants. »
Mais pour ceux-là mêmes, dira-t-on, ce besoin peut-fl prendre fin? Et s'il s'éteint en eux, n'est-ce pas une perte qu'ils subissent? N'est-ce pas une sorte de mutilation intérieure? Ne sont-ils pas, après cette renonciation, moins complets, moins hommes? Et la religion qui nous prescrit de renoncer à la recherche de la vérité, n'a-t^elle pas attenté à notre nature?
n faut convenir que si c'était là en général l'esprit du christianisme, il y aurait dans son langage des contradictions bien surprenantes. Il se donne pour une révélation; il vient nous découvrir des choses cachées; il vient dissiper des erreurs ; il parle à tout moment de lumière et de vérité; s'il veut que, a pour ce qui regarde la malice, noos a soyons comme des enfants, d il veut que a nous soyons « des hommes faits quant à l'intelligence ; b (1 Ck)r. XIY; 20.) enfin, chose remarquable dans le sujet qui nous a pa^ ticultèrement occupés, il nous annonce un esprit qui nous fera pénétrer dans les profondeurs de Dieu. Il nous frit donc des promesses bien trompeuses, si le reproche qu'on lui fait est fondé; ou si ces promesses ne sont pas trompeuses, le reproche est souverainement injuste. Examinons.
Qu'est-ce, pour l'homme, que la vérité? Est-ce la connaissance de toutes choses? On l'affirme, du moins impli-*
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citement, et nous le nions. La vérité, pour rhomme, c'est la vérité humaine, c'est une vérité proportionnée à sa nature. La vérité, pour lui, c'est une fidèle représentation des choses en vue desquelles il a reçu des moyens de connaître. Les bornes de sa connaissance sont les bornes de sa nature. Vouloir franchir ces bornes, c'est se révolter contre sa nature. Cette nature est finie, qui l'ignore? mais qui songe à s'en plaindre? Cette nature n'a pas tous les attributs à la fois : mais qui n'y consent? Qui se plaint, par exemple, de n'être pas en même temps homme, oiseau et poisson? et cependant qui n'a pas une fois au moins éprouvé l'envie d'être tout cela ensemble? Qui songe à murmurer de ne pas entendre distinctement l'harmonie des sphères dans les cieux? et cependant qui n'en serait enchanté? Qui n'a souhaité quelquefois de visiter ces mondes lumineux, où vivent peut-être des hommes semblables à nous? mais qui est-ce qui regarde cette privation comme une injustice du ciel? C'est qu'au fond, ne pas consentir à sa nature, c'est prétendre à l'infini, c'est se plaindre de n'être pas Dieu; attendu qu'en deçà de l'infini, en deçà de Dieu, il y a toujours, même dans les rangs les plus élevés de la création, quelque attribut, quelque avantage à convoiter. Vous dites que vous ne prétendez qu'à celui de connaître; mais pourquoi donc à celui-là plus qu'à un autre, pourquoi donc moins à un autre qu'à celui-là? Vous voulez tout savoir? et moi je veux être tout; mon vœu renferme le vôtre, puisque je ne puis être tout sans tout savoir; votre vœu renferme le mien, puisque celui qui saurait tout, serait tout. Vous désirez par le fait sortir de votre nature; et, puisque sur cette pente on ne peut s'arrêter, vous désirez être Dieu. Mais si vous consentez à vous arrêter quelque part, la limite n'est pas arbitraire; cette limite est votre nature. Parce que cette nature est bornée, votre connaissance doit l'être aussi.
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Mais, direz-vous, je ne sens pas au même degré le besoin de sortir de ma nature, et le besoin de sortir du cercle de mes connaissances, ou plutôt, ce qui n^est, quant au premier objet, qu'un désir passager et bien vite dissipé, est, par rapport au second, un impérieux, un indomptable besoin. — Ce contraste n'est pas si réel que vous le pensez. Au fond, vous êtes impatient de votre nature aussi bien que de votre ignorance;
« Votre veille est d'un homme, et vos rêves d'un Dieu, »
et si vous ne demandez pas les ailes de Toiseau, ni même les prérogatives de Fange, c'est qu'en réalité et dans le secret vous convoitez davantage. Dans les emportements de votre amour-propre, dans l'ivresse de votre indépendance, que de degrés vous franchissez, et combien vous laissez loin derrière vous ces anges rapides comme le vent et brûlants comme la flamme ! Mais cette ambition se déguise et l'autre s'avoue. L'une demanderait vainement un beau nom; ce serait toujours l'orgueil; l'autre obtient aisément de notre illusion un nom qui l'honore; c'est l'amour de la sagesse, c'est la philosophie. Il n'y a donc pas entre ces deux tendances la disproportion que vous pensez. Votre orgueil se fait bien équilibre à lui-même, et vous êtes bien orgueilleux par tous les bouts. Mais quand ce besoin de connaître serait aussi dominant que vous dites, que faudrait-il en conclure?
Il n'est que trop aisé de prendre chacune de nos passions pour un besoin, parce que chacune, je dis même la plus haïssable, peut montrer un besoin à son point de départ. Voulez-vous le faire? alors je vous aiderai à prouver que vous devez être homicide, adultère, spoliateur. Qui vous arrête sur cette pente du besoin à la passion? l'obstacle sacré du droit. N'y en a-t-il point sur cette autre
pente du besoin de connaître à la passion de tout savoir? Il y a notre nature. — Non, direz-vous; car ma nature ne me laisse point de repos que je n'aie trouvé le véritable et suprême objet de la connaissance, la lumière de toute lumière, la vérité de toute vérité? Qui peut me blâmer de chercher à connaître Dieu? Et que connaîtrai-je si je ne connais Dieu?
Ne cherchez pas à vous payer de mots; soyez de bon compte avec vous-mêmes. Si une connaissance surhumaine de Dieu vous eût été nécessaire pour garantir la certitude de vos autres connaissances. Dieu vous Teût donnée, et elle eût cessé d'être surhumaine, ou plutôt elle ne Teût jamais été. Vous sentez bien, au fond, que ce que la conscience et la religion vous font connaître de Dieu suffit au but que vous alléguez, et que la vie et la science s'organisent très bien autour de cette notion. Cette notion est imparfaite selon vous. Oui, parce que vous voulez connaître Dieu comme Dieu se connaît; mais si vous prétendez à une connaissance humaine de Dieu, vous avez une connaissance parfaite dans son genre; et vous n'avez, sous ce rapport, à vous plaindre ni de la nature, ni de la religion.
Mais qui donc a mis en moi ce besoin? pourquoi ai-je même l'idée, la simple idée d'atteindre à ces hauteurs? — Et d'où vous vient telle autre audace, telle autre prétention exorbitante, que vous ne mettez pas, je m'imagine, sur le compte de Dieu? Devriez-vous avoir l'idée, je dis la simple idée, de vous mettre jamais au-dessus de la loi de Dieu? Cette idée est-elle sacrée parce qu'elle est? Et faites-vous de chacune de vos tentations un des éléments de votre destination?
Distinguez soigneusement entre le besoin que vous éprouvez et le besoin réel. Le plus senti pourrait bien n'être pas le plus profond. Ce que vous voulez n'est pas
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toujours ce qu'il vous faut; ce qu'il vous faut est moiiK souvent encore ce que vous voulez. Ce qu'il vous faut, et non ce que vous voulez, est la mesure de votre droit, si vous avez un droit; et c'est le premier, non le second, que vous avez à attendre de Dieu, et à quoi Dieu sans doute aura pourvu.
Ce qu'il vous faut, ce n'est pas l'inconditionnel ou l'absolu, c'est Dieu. C'est Dieu, vous dis- je, en réalité^ en personne, en présence. Ce n'est pas tant de le savoir que de l'avoir qu'il s'agit pour vous, et l'avoir, d'ailleurs, c'est le savoir. Avec la possession vient la connaissance; avec la vie vient la vérité. « La vie éternelle est de connaître le seul a vrai Dieu et Jésus-Christ qu'il a envoyé. » (Jean, XVII, 3.)
Si vous éprouvez un tel besoin, si votre âme a soif du Dieu vivant, je vous conseille de n'en pas rougir. Ne vous laissez pas dire que la religion n'est qu'un égoïsme respectable, tandis que la philosophie est essentiellement désintéressée. La philosophie, vous dira-t-on, ne cherche que la vérité; mais si la vérité est l'intérêt de l'esprit, comme Dieu est l'intérêt du cœur, ne cherchez-vous pas, le philosophe de son côté et vous du vôtre, chacun votre bien? La philosophie, dit-on, cherche la vérité où qu'elle soit; et vous, cherchez-vous Dieu où vous savez qu'il n'est pas? et vous êtes-vous prescrit d'avance vos résultats et la teneur de la révélation divine? La philosophie cherche la vérité pour se soumettre à elle; et vous, ne cherchez-vous pas Dieu pour vous soumettre à lui? Ne pouvez-vous pas demander quel est le plus désintéressé, de celui qui cherche une idée, ou de celui qui cherche une loi? et ne pouveivous pas vous étonner à votre tour qu'on soit si pressé de connaître la nature de Dieu, et qu'on le soit si peu de connaître sa volonté? Le philosophe gravit le long d'une échelle dont chaque échelon, cédant sous son poids, le replace in-
cessamment au point quil avait cru quitter; il s'efforce vers une vérité inaccessible : la vérité est donc votre objet comme le sien; mais parce qu'il entend moins bien son intérêt, s'ensuit-il que le philosophe soit plus désintéressé que vous?
Vous dira-t-on encore que vous renoncez à la pensée en acceptant cette vérité, pour ainsi dire toute faite, que vous offre la révélation? Mais quoi? l'intempérance de la pensée serait le vrai régime de la pensée ! et parce qu'on vous recommande d'être sage avec sobriété, c'est-à-dire de philosopher avec mesure, parce que la révélation vous prescrit, je ne dis pas bien, vous montre une limite que la nature elle-même a tracée, et que la raison déjà vous avait fait voir, il sera dit que vous ne pensez plus ! Oh ! combien déjà vous avez dû faire usage de votre pensée pour arriver où vous êtes I Quel travail intellectuel a précédé en vous l'œuvre de la conversion! Quel exercice a donné d'avance à toutes vos facultés le noble dessein de posséder Dieu! Vous le possédez, et désormais, dit- on, vous ne penserez plus! Gomme si la paix de l'Ame entraînait l'inertie de la pensée ! comme si la première des vérités pouvait être une vérité stérile et vide ! comme si la vérité qui réorganise l'homme et le monde n'était pas tout vie, tout pensée et tout action ! Si cette religion paralyse l'esprit, elle est fausse ; et alors qu'on le dise : le terrain de la discussion aura changé; mais si elle est vraie, comment la vérité ne serait-elle pas féconde? On est d'ailleurs bien mal venu à taxer de stérilité la religion qui a remué tant d'idées, donné l'éveil à tant de génies, et, ce qui vaut mieux encore, cultivé tant d'intelligences que la philosophie eût laissées en friche; une religion dont les philosophes ne peuvent faire abstraction, qui les préoccupe malgré eux, et avec laquelle, en dépit qu'ils en aient,
ils sont forcés de faire cadrer leurs systèmes. En fait de recherches et d'études, qu'a-t-elle empêché, qu'a-t-elle condamné, sinon ce que le sens commun condamnait avant elle, je veux dire les spéculations que la conscience hu maine n'est pas admise à vérifier?
Faire, dans le domaine de la pensée, la part de Dieu et notre part, voilà ce que fait la religion. Pourquoi la conviction qu'il faut ignorer quelque chose ne serait-elle pas une partie de la vérité? Pourquoi ne serait-ce pas une des choses que la révélation devait nous révéler? Connaître qu'on doit ignorer, c'est déjà connaître. Et cette connaissance, en nous épargnant des égarements infinis, en nous ramenant dans notre sphère, est la plus précieuse des connaissances.
Mais la religion, dira-t-on, va plus loin. Elle ne nous commande pas seulement d'ignorer, mais de croire. Elle propose à notre foi des mystères, c'est-à-dire des vérités inaccessibles à notre intelligence. N'est-ce pas nous ramener par un détour à la position qu'elle nous a forcés d'abandonner? Ne nous place-t-elle pas en face de certaines propositions, auxquelles nous ne pouvons pas même essayer d'appliquer l'instrument de la conscience? Oui, en face est bien le mot; elle nous arrête vis-à-vis de certaines propositions qui sont au terme des vérités sensibles; mais elle ne nous y fait pas pénétrer. Auriez- vous prétendu que la révélation vous révélât toutes choses? Penseriez-vous que la religion, qui établit des rapports vivants entre le fini et l'infini, dût enlever à l'infini et au fini leurs caractères respectifs, rendre l'un compréhensible comme sll était fini, ou l'autre compréhensif comme s'il était infini? N'avez-vous pas dû vous attendre à voir un mystère surgir de chaque révélation? Et parce qu'il ne vous est donné de connaître que jusqu'à une certaine limite, avez-vous dû
penser qu'au delà de cette limite il n'était point de vérité? Bien loin de nier qu'il y ait des mystères, c'est de cela même que la religion veut vous faire convenir; en d'autres termes, elle veut vous faire convenir qu'il y a, au delà des vérités qui vous sont accessibles, d'autres vérités dont la connaissance vous est refusée. Elle veut que vous reconnaissiez avec le prophète que a les choses cachées a sont à l'Éternel, et que les choses révélées sont pour a vous et pour vos enfants, d
(( Les choses cachées sont à l'Étemel; les choses rêvé- « lées sont pour nous et pour nos enfants; » c'est-à-dire, si vous étudiez bien le sens de ce passage, les choses dont l'Étemel se réserve le secret nous seraient inutiles; mais tout ce qu'il nous a révélé est utile; sa révélation est abondante, complète; elle ne laisse en dehors d'elle rien que ce qui dépasserait à la fois nos facultés et nos besoins. Dieu nous a communiqué tout ce qui pouvait être communiqué; Dieu s'est communiqué à nous autant que nous pouvions le désirer et le supporter; et dans tout ce qui nous intéresse, cette communication est pleine. Dans le sens humain, dans la portée de notre nature, nous pouvons dire que nous possédons Dieu...