M. MarUia «. le» MoraHstes sous VEmpire romain
LA DIRECIION DES AMiBS.^AU XVfi* SIÈCLE. 143
s'appliquent à {tout le mx)nâe, des fragments élor qii£iiésid!uiï traité â&jiiorftle^ rangés sous forme de lettres} par.la mato^duhâisard. Sénèque a peut-être pressenti cettâ^ amitié particulière pour u^e âme, quiest le priaeipede la direction spirituelle A coup sûr,, il .n'en a pas eu tes pressantes tendresses ni l!aetif dévouement.. J'oserais même demasider St'il adme Lucilius autreocuent que comme un > disciple, j'allais dire comme un écho qui lui renvoie cette voix brillante dont le philosophe peui naïf «st. si naïvement enchanté.
Cette forme la plus élevée et lai plus pure de T*-^ mitié a commencé avec la christianisme. Elle durrera: autant que lui. Elle a pourtant, il faut bien le dire, ses périls secrets et de la nature la plus délicate. Fénelon ne les dissimulepas dans une ad* mirable lettre sur la direction, où tout «st résumé avec une précision rapide qui n'est pas dans:<ses habitudes littéraires : « Les meilleures choses sont les plus gâtées^ parce que leur.abus^ est pire quo celui des choses moins bonnes. Voilà ce qui &,it que la direction - est si décriée. Le monde: la regarde comme un art de mener les esprits feibl«s et d'en tirer parti. Le directeur passe pour un homme qui se sert de la religion pour s'insinuer , pour gouverner, pour contenter son ambition ; et souvent on soupçonne da«s la^ direction, si elle regarde le sexe, beaucoup d'amusement et de mi*
sère. Tant de gens, sans être ni choisis, ni éprouvés, se mêlent de conduire les âmes, qu'il ne faut pas s'étonner qu'il en arrive assez souvent des choses irrégulières et peu édifiantes. » Développant ailleurs avec force cette même idée, dont se préoccupe aussi Bossuet, il veut qu'on fuie avec horreur tout ce qui ressemble à l'amusement et à la mollesse. « Il ne doit jamais y avoir rien que de sérieux, de modeste et d'édifiant dans ces entretiens où il s'agit purement de la vie éternelle. Lé directeur perd son autorité, avilit son ministère, et nuit mortellement aux âmes, quand il a une conduite moins grave et moins réservée. Le malheur est que les personnes lâches et molles, telles que sont souvent les femmes, trouvent trop froid et trop sec tout ce qui est sérieux et éloigné de l'aûiusement. Elles croient qu'on ne les écoute point, si on ne leur laisse dire cent choses inutiles avant que de venir à celle dont il est question. Elles cherchent plus un commerce de vaine consolation qu'un conseil droit et vigoureux pour aller à Dieu en mourant à soi. Ainsi elles se rebutent des directeurs qui leur seraient les plus utiles, et elles en cherchent qui veulent bien perdre du temps avec elles. Oh 1 si elles savaient ce que c'est que le temps d'un prêtre, chargé de prier pour soi-même et pour toute l'Église, de méditer profondément la loi de Dieu, et de travailler pour ramener tant de
pécheurs, elles craindraient de profaner un temps si précieux et de Tuser en discours superflus. »
Ces périls n'ont rien d'imaginaire. Aussi voit-on saint François de Sales et Fénelon occupés à les conjurer en traçant des règles d'une souveraine sagesse pour le choix d'un directeur. « Choisissez-en un entre mille, dit Avila, et moi, s'écrie saint François de Sales, je dis entre dix mille, car il s'en trouve moins que l'on ne saurait dire qui soient capables de cet office : il le faut plein de charité, de science et de prudence : jsi l'une de ces trois parties lui manque, il y a du danger. » — Fénelon insiste beaucoup : comme on ne peut ni comparer les perfections des hommes, ni connaître même le fond de leur intérieur, il- nous donne les marques extérieures qu'il faut suivre, telles que le détachement, la vie retirée, la conduite constante dans les divers emplois, la patience, la douceur, l'égalité, la franchise, l'éloignement de tout amusement et de toute mollesse, la fermeté dans les bonnes maximes sans âpreté et sans excès, l'expérience de l'oraison et des choses intérieures ; enfin, une certaine retenue pour donner le secours nécessaire aux personnes qu'il conduit, sans tomber néanmoins dans des conversations inutiles. — A ce compte, il est aisé de prévoir que le choix sera malaisé. Fénelon lui-même s'épouvante de Ei perfection que l'on est en droit d'attendre d'un direc-
tesar; « Combien^ qav conduisent sems sdeoee ni piété, avec quelques apparences trompeuses I dambien qui n'ont qu'une science sèche et hautasne ! Gombienqui ont la science et la piété, mais nue piété sans expérience^ et qui ne connaissent^ que les dehors delà m»son^de Dieu 1. Combien d'autres qui n'ont que l'expérience sans science! Où saut donc ies autres? Que le nonibre en est petit «lOù sont-ils, et qui osera espérer de les trouver ? »
Pour moi, je l'avoue, j'y vois un autre dango^auquel je suis tout particulièrement sensible. A force de tribulations secrètes et de troubles, j'ai peur que l'âme dévote ne se lasse de ses luttes, ne se remette complètement aux mains d'autrui et ne cherche son repos ' daniS une abdication. Cette crainte me saisit involontairement, quand je vois l'inquiétude éperdue de ces imaginations qu'un rien trouble et désespère, et qui assaillent le directeur de leurs scrupules incessants. Dans cet état de la dévotion supérieure, on n'ose plus se permettre, sans consulter, une seule démarche, un seul soupir, un seul geste d'âm-e. On a peur de toute chose, de soi-même surtout. Le désir d'atteindre à la perfection produit une terreur de la per^ dre qui paralyse le mouvement intérieur, la vie propre. Chaque phénomène, le plus minutieux,' chaque état nouveau, sitôt qu -il se manifeste, est commenté sans fin. Onraisonneà perte de vue sur
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telle ^kmgueur, sécheresse ou" distraction survçnue' diBRis l'état d'orarson. L'excès d'analyse ri»que^fie tuer la vie intérieure presque autant que l'abseîïce de réflexion. En s'analysant ainsi* sans œssey l'âme s'îmmobililse de peur de déchoir. Je saâs'bîen, et j'en ai d'innombrables preuves sous la main, que les maîtres de la vie intérieure luttent de toute leur force contre cette pernicieuse tendance, qui n'est, dans leur langage, qu'une forme raffinée de la tentation. Tous leurs conseils vont à enhardir ces pauvres âmes saisies de frayeur et à élargir ces cœurs que le scrupule rétrécît. Mais cette tentation est à peu près inévitable et sort presque infailliblement de la pratique de-la* direction. On trouve je ne sais quelle molie jouissance dans cet abandon de soi-même^ aux mains d'un- autre. La vie personnelle est un «honneur, mais c'est une fatigue--aussi. En croyant ne renoncer qu'à l'hon-^ neur et à l'orgueil de: vivre par soi-même, on rœonce en même temps à la fatigue de choisir et à la responsabilité du choir; L'apparence dé' l'humilité peut cacher; même dans cet excès dé la vie spirituelle , je ne sais quel' fond d'inertie et de lâcheté qui s'accommode volontiers d'un^état passif, et qui fait que nous aimtms mieux êfaie labarque que le gouvernail. On est presque heu^ reui de sentir qu'on ne s'appartient plus, paroa qu'on espère vaguement qu^on n'aura plus-à'réP^
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pondre de soi. N'y a-t-il pas là un vrai danger, et quelle prudence consommée ne faut-il pas à un directeur pour en sauver les âmes qui ont recours à lui? Voilà, selon moi, le péril le plus sérieux de la direction. Sous quelque prétexte que ce soit, rame n'a pas le droit de se démettre de sa responsabilité propre ; elle n'a pas le droit de renoncer à la noble fatigue de vivre.
Nous avons hâte de sortir de ces généralités pour voir la direction en acte dans ses plus illustres représentants. Nous citerons beaucoup; c'est la seule manière de faire apprécier l'œuvre vivante de la direction. — Saint François de Sales est unanimement reconnu pour le maître le plus accompli de la vie intérieure. Fénelon fait de lui, à plusieurs reprises, la louange la plus fine et la plus délicate : « Son style naïf, écrit-il à Mme de Montberon (en lui recommandant la méditation de ses œuvres), montre une simplicité aimable, qui est au-dessus de toutes les grâces de l'esprit profane. Vous voyez un homme qui, avec une grande pénétration, et une parfaite délicatesse pour juger du fond des choses, et pour connaître le cœur hu-
main, ne songeait qu'à parler en bon homme, pour consoler, pour éclairer, pour perfectionner son prochain. Personne ne connaissait mieux que lui la plus haute perfection ; mais il se rapetissait pour les petits, et ne dédaignait jamais rien. Il se faisait tout à tous, non pour plaire à tous, mais pour les gagner tous, et pour les gagner à Jésus-Christ et non à soi. » Ailleurs, dans la même veine d'idée, nous trouvons un mot charmant : « Tout y est consolant et aimable, quoiqu'il ne dise rien que pour faire mourir. Tout y -est expérience, pratique simple, sentiment et lumière de grâce. » — Suivons donc à la trace, et un peu au hasard, cette lumière de grâce dont ses œuvres sont intérieurement éclairées.
Vlntroduciion à la Vie dévote n'est pas un traité général de direction, c'est une série d'entretiens particuliers adressés à Philothée^ et recueillis plus tard, après que l'auteur eut mis dans cette œuvre, composée sans y penser, un peu d'ordre et de suite. On sait que Philothée est Mme de Chantai, une des plus aimables saintes des temps modernes et la fille spirituelle du pieux évêque. Bien que le plan de l'œuvre ne soit pas très-rigoureux, il y a au fond plus de régularité qu'il ne semble d'abord. C'est l'initiation d'une âme vraiment pleine d'honneur et de vertu aux secrets de la vraie dévotion, et sa conduite successive, à travers les
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exenoioss oaDvenables, versle terme» le plus élefi de. la vie religieuse, ruaion en l^u. Le stànt ër nscteur saisit cette âme à son premier désir de il vi« dévote ; il la soutien* et Tencourager à convwtir: ce simple désir en une entière résalution, r<^ gage peu à peu dans la pratiqua; puis une fois qu'elle est entrée heureusement dans cette voie nouvelle, il prend à cœur de lui faire parcwF rir les divers degrés de la perfection mystique; il lui enseigne la manière de bien prier, de prier . toujours, même en remplissant les devoirs-de soà état, et de mettre Dieu, pour ainsi dire, dansclM^ que détail de sa vie. La diriger du côté des* vraies vertus, en la tenant en garde contre la séduction des fausses, la prémunir contre les tentations de toute sorte, contre les tristesses et les découragements'; enfin, quand elle est déjà confirmée dans «es voies, la faire un peu se retvrer à part soi^ pour SB rafraîchir, reprend/re haleine et réparer- ses. forces^ afin quelle puisse par après plus heureusement gagner pays, telle est l'économie de ce délicieux petit livre, qui n'est, après tout, que l'histoire d'une âme souflrante du mal du ciel, et guérissant son mal par la prière et la charité.
Le plan n'est rien, les détails sont tout. On n'imagine pas une piété plus éclairée dans un guide spirituel, plus de pureté et de douceur dans son zèle. Sans doute, il brûle du désir de retirer cette âme
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?id€(^pi^s^da monde et dfe'lari' donner ce ge#t des *T!iiœe9 divines auprès duqneï toute' «aveur- est tbe&é. Mais il n^excède pas u© seul instant le droit rigoureux de la direction. Rien «n'égale la discret- Hoo'de sa tendresse ni la délicatesse de ses coa*^ seîfc. 11^ horreur de ces violences de 2èle, qm^ fwus- prétexte de conduire râme^ à T héroïsme t^mll^cux, lui inspirent un dangereux esprit de ré*- \ volte contre la famille «t le monde où sa <îonditioni iroblige à vivre. Voici quelques pensées de saint ^françois de Sales, qui mettroat dans t<Dut son jour crtte modération exquise et ce tact parfait : « Dieu j c&t-^il, commanda en la création aux plantes de porter leurs fruits chacun seloi;! son genre, ainsi commande*t-il aux chrétiens- qui sont les plantes vivantes de son Église, qu'ils produisent des fruits de dévotion , un chacun selon sa qualité et voca-^ tîo». .. Il faut accommoder la pratique de la dévotion aux forces^ aux affaires et aux devoirs de chaqueparticulier. Je vous prie^, Philothée, serait-il à propos que l'évêque voulût être solitaire comm« les- chartreux? Et si les mariés ne voulaient rien amasser non plus que les capucms, si Tartisaii était tout le jour à Téglise comme le religieux', cette dévotion ne serait-elle pas ridicule, déréglée et insupportable?... Non, Philothée, la dévotïon:ne gâte rien quand elle est vraie, ains elle perfec-* tionnetout, et lorsqu'elle se rend contraire rài la
légitime vocation de quelqu'un, elle est sans doute fausse.. . Non-seulement la vraie dévotion ne gâte nulle sorte de vocation ni d'affaires, mais au contraire elle les orne et les embellit ; le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidèle , et toutes sortes d'occupations plus suaves et aimables.. . Où que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer à la vie parfaite. »
François de Sales n'oublie jamais qu'il écrit pour une personne obligée de tenir son rang dans le monde, et il s'efforce de marquer le milieu juste entre deux extrémités blâmables qui seraient de rechercher ou de fuir avec excès la société. C'est dans ce milieu sagement gardé que réside la vraie dévotion civile. Il n'interdit à Philothée que les conversations mauvaises : • Les autres conversations ont pour leur fin l'honnêteté, comme sont les visites mutuelles, et certaines assemblées qui se font pour honorer le prochain. Et, quant à celleslà, comme il ne faut pas être superstitieuse à les pratiquer, aussi ne faut-il pas être du tout incivile aies mépriser; mais satisfaire avec modestie au devoir que l'on y a, afin d'éviter également la rusticité et la légèreté. » — « C'est un vice, dit-il expressément , que d'être si rigoureux , agreste et sauvage, qu'on ne veuille prendre pour soi ni permettre aux autres aucune sorte de récréation.
^our toutes les récréations qui n'exposent pas la r^rtu, il n'est besoin, pour en bien user, que de la sonamune prudence, qui donne à toute chose le rang, le temps, le lieu, la mesure. Dansez même e* jouez, pourvu que ce soit par récréation et non |iar affection, pour peu de temps, et non jusqu'à Bte lasser ou étourdir. Dansez et jouez, quand, ipiour condescendre et complaire à l'honnête con- ^ii^sation en laquelle vous serez, la prudence et Hiscrétion vous le conseilleront : car la condesifeendance, comme le surgeon de la charité, rend les lÈSioses indiflerentes bonnes, et les dangereuses l^rmises... — Je vous dis des danses, Philothée, «omme les médecins disent des champignons : les meilleurs n'en valent rien, disent-ils, et je vous dis çue les meilleurs bals ne sont guère bons : si ûéanmoins il faut manger (îes champignons, prenez garde qu'ils soient bien apprêtés. S'il faut aller au bal, prenez garde que votre danse soit bien apprêtée. Mais comment faut-il qu'elle soit accommodée? de modestie, de dignité et de bonne intention. » N'est-ce pas là une dévotion qui a bien du charme? Et n'y a-t-il pas comme un sourire dans celte sagesse qui conduit Philothée jusqu'au bal?
Ne croyez pas pourtant qu'un seul instant la vigilance du pasteur s'endorme. Il est vif et pressant sur le chapitre des engagements, et même des
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simples) baâinagBs du cœur. tIL n'ignorer ipas tgae c'jest là le chafinâDt péFiLdes âiBea géaéFerases^^t que le£Kplus aûuables qualités peuvent devBiûfiaH* tant de pièges. Les âmes sèches sont à Tabrldu pé-^ rilieUes trouvent leur sécurité: dans leu^t fpouLsnr. Ce qui n'est pas aimabJiecaime di£fkilemeiat.«]Mlai&la bonté, la4endresse, la^ sensibilité, voilà ce qui attire et ce qui produit l'amour ; voilà ce^ que le-Jaoû évêque redoute pour sa chère Philothée. Aussi le voit-oa insister beaucoup. sur cette délicatafiiatîèire : « L'amour tient. le vpremier rang entre les passions de l'âme : c'est. le rm de tousle&meumme'ois du cœur. Il convertit tout le reste à soi, et mous rend tels que ce qu'il aime. Prenez donc bien gMét, ma Philothée, de n'en point avoir de mauvais, :oiff tout aussitôt vous seriez toute mauvaise. » U y a dans cette partie du livre toute une psychologie de l'amour, où se révèle, sous des formes d'uae. aderable naïveté, une profonde expérience. Sain* François de Sales indique d'aJjord à Philothée les variétés, de la mauvaise et frivole *amitié, et il se mâle à cette analyse des faiblesses du cœur de vifs pcN?traits, tirés du monde. Nous en choisissons qudiques-uns, presque au hasard : « L'amitié fondée sur la communication des plaisirs sensuels ^ast toute grossière, indigne du nom d'amitié; comme aussi celle.qui est fondée sur des vertus frivoleset vaines, {Murca que ces vertus dépendent aussi des
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MILS^ J'appelle vactusn frivoles certaÀnes^ Juibiletés\fA qualités vaiaeis, que les faibles esprits < appellent wrtus et perfectiûBs. Oyez parler la ptopartfdes fiUeSy.dea^femioes etides jeunes gens, ils ne «se feindront nullement de dire : .un tel gentiibomnsie est fort vertueux, il a. beaucoup de perfections,» ear il danse bien, il joue bien à toutes sortes de jeux, ii.s'habille bien, il chante bien, il cajole bien,. il a bonne mine. Or, comme tout cela regarde ks sens, aussi les amitiés f{ui en proviennent s'appellent sensuelles, vaines etfrivoles, et méritent plutôt le nom de folâtrerie que d'amitié* Ce soutordinairemeut les amitiés des jeunes gens, qui se tiennent aux moustaches, aux cHeveux , aux œillades, aux babits, à la morgue,. à la babillerie : amitiés dignes de l'âge des amants, qui n'ont encore- nucune ^ertu quen bourre^ ni îluI jugement qu'en boulon; axxsii telles amitiés ne sont que passagères, et fondent coname la. neige au soleils... Et,^ bien que ces sottes amours vont ordinairement fondre et s'abîmer en des sensualités fort vilaines, si est-ce que ce n'est pas le premier dessein de ceux qui les exercent, ceux-ci s'arrêtant seulement à d^iremper leurs ccBurs en souhaits^ désirs^ soupirs^ mugaeteries, et av^ très telles niaiseries et vanit^, » — Nul n'excelle comme le sage directeur à pénétrer les frivoles prétentions et la vanité des motifs qui se cachent au fond de ce qu'il appelle dédaigneusement i"^
amourettes du monde : « Les uns n'ont autre dessein que d'assouvir leurs cœurs à donner et à recevoir de l'amour, suivant en cela leur inclination , et ceux-ci ne regardent à rien pour le choix de leurs amours, sinon leur goût et instinct, si qu'à la rencontre d'un sujet agréable, sans examiner l'intérieur ni les déportements d'iceluy, ils commenceront cette communication d'amourettes, et se fourreront dans les misérables filets, desquels par après ils auront peine de sortir. Les autres se laissent aller à cela par vanité, leur étant avis que ce ne soit pas peu de gloire de prendre et lier des cœurs par amour. Et ceux-ci faisant leur élection pour la gloire , dressent leurs pièges et tendent leurs toiles en des lieux spécieux , relevés, rares et illustres. Les autres sont portés, et par leur inclination amoureuse et par la vanité tout ensemble; car encore qu'ils aient le cœur contourné à l'amour, si ne veulent-ils pourtant pas en prendre qu'avec quelque avantage de gloire. » Et s'adressant aux femmes vaines qui veulent donner de l'amour, espérant n'en pas prendre : « Qui prend est pris en ce jeu, s'écrie -t-il. Ce feu d'amour, vous croirez n'en recevoir qu'une étincelle, et vous serez tout étonné de voir qu'en un moment il aura saisi tout votre cœur, réduit en cendres toutes vos résolutions, et en fumée votre réputation, fous et insensés I croyez-vous charmer l'amour pour le
pouvoir manier à votre gré ? Quel aveuglement est celui-ci de jouer ainsi à crédit, sur des gages si frivoles, la principale pièce de notre âme I Hélas 1 nous n'avons pas d'amour à beaucoup près de ce que nous avons besoin pour aimer Dieu ; et, cependant, misérables que nous sommes, nous le prodiguons et épanchons en choses sottes, vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste.... Toute composition avec Tennemi conduit 1 âme à sa perte. Ne dites pas : je lui prêterai V oreille, mais je lui refuserai le cœur. ma Philo thée ! pour Dieu, soyez rigoureuse en telles occasions; le cœur et les oreilles s'entretiennent l'un à l'autre, et, comme il est impossible d'empêcher un torrent qui a pris sa descen':e par le pendant d'une montagne, aussi est-il difficile d'empêcher que l'amour, qui est tombé en l'oreille, ne fasse soudain sa chute dans le cœur.... Je crie tout haut à quiconque est tombé dans ces pièges d'amourettes : taillez, tranchez , rompez, il ne faut pas s'amuser â découdre ces folles amitiés, il les faut déchirer. Il n'en faut pas dénouer les liaisons, il les faut rompre ou couper, aussi bien les cordons et liens n'en valent rien. »
On sent bien que saint François de Sales ne redoute guère, pour la chère âme qu'il dirige, ces amorces vulgaires. Philo thée a le cœur trop élevé pour y donner accès à cette engeance et fourmilière
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de folles amours et foldlrmes. Mais le mal a des Ties? sources infinies pour tenter Tâme, et il ne s'adresse pas aux nobles cœurs comme aux cœurs frlyolesi Il les tente, si je puis dire, par leur ;propre graar deur. C'est là, de tous les périls, le plus redoun table, parce qu'il est le plus délicat.. L'amoucrest ingénieux à se dissimuler sous les dehors de la piété, du désintéressemeat,.de la vertu ; il cherche tout d'abord à prendre le niveau de ces grandes âmes, puis, par d'insensibles passages, il les attire au sien. Voilà ce que nous moatre^ avec une rare délicatesse de touche le saint évêque: « Le miel d'Héraclée, .qui est si vénéneux, ressemble à l'autre qui est si salutaire ; il y- a grand danger de prendi» l'un pour l'autre^ ou de les prendre mêlés, car. k bonté de l'un n'empêcherait pas la nuisance de l'autre.... On commence par l'amour vertueux, mais si on n'est fort sage, l'amour frivole s'y mêlera, puis l'amour sensuel: oui, même il y a danger en Vamour spiripuel, si on n'est fort sur sa garde. »
Puis, s'animantà la poursuite de ce dangereux amour, il le démasque, le pénètre dans toutes ses perfidies secrètes, l'oppose dans tous ses traita à la vraie amitié : « L'amitié mondaine produit ordinairement un grand amas de paroles emmiellées^ une cajolerie de petits mots passionnés et de louanges tirées de la beauté, de. la grâce jebdest
qualités sensuelles : mais ramitié sacrée a un lati^ gage simple et franc, ne peut louer que la vertu et grâce de Dieu. La fausse amitié provoque un tournoiement d'esprit, qui %Lit chanceler la per-' sonne, la portant à des regards affectés, mignards et immodérés ; à des caresses^ à des soupirs désordonnés, à des petites plaintes de n'être pas aimée, à des petites, mais recherchées^ mais attrayantes: contenances, présages certains d'une prochaine ruine de Thonnêteté; mais l'amitié sainte n'a des yeux que simples et pudiques, ni de caresses que pures et franches, ni des soupirs que pour le ciel, ni des plaintes, sinon quand Dieu n'est pas aimé. » Telles sont les marques infaillibles auxquelles Philothée reconnaîtra rhonnêteté sincère des affections; Si elle s'y trompe, c'est qu'elle l'aura bien voulu Son ignorance ne couvrira plus sa faute. — On sent, à la note de ces conseils^ que l'aimable saint qui les donne' est un gentilhomme, né dans le monde et s'adressant à une femme du monde. C'est^ le style de la société polie d'alors, je dirais presque le style de YAsi/réCy transporté dans la sphère de la plus haute spiritualité.
Ces conseils d'une douce et pénétrante sagesse sont de tous les temps, et l'opportunité en est étemelle. Ce qui vieillit, c'est le langage; ce qui change, c'est la f(H:me extérieure des senti-
ments. La différence ne porte vraiment que sur la surface. Le cœur humain est le même dans ses illusions volontaires aussi bien que dans ses instinctives perfidies, fhangeons quelques mots au langage de saint François de Sales, et voyons avec quelle justesse ses avis s'appliquent à notre temps, à nos mœurs. Une s'agit plus guère aujourd'hui des dangers secrets de cette amitié spirituelle^ contractée de bonne intention entre personnes de divers sexes^ par laquelle deux âmes, sous prétexte de se communiquer leurs affections pieuses et de se rendre un seul esprit entre elleSy se communiquent leurs faiblesses, leurs vanités , et deviennent l'une à l'autre une occasion de chute. Un homme ne recherche plus une femme pour s'édifier en commun à la lecture de la Vie des Saints. C'est d'un autre nom aujourd'hui que s'appellent ces amitiés spirituelles qui semblaient si dangereuses à saint François de Sales. C'est sous d'autres prétextes qu'elles se forment. La spiritualité n'en est pas moins, pourtant, l'occasion apparente et le point de départ. Mais c'est une spiritualité toute profane et romanesque, où la dévotion n'entre plus. Deux âmes se rencontrent (je mets lame en avant, puisqu'il s'agit d'elle). Elles s'invitent et s'attirent par toutes sortes de qualités aimables et par une sorte de grâce indéfinissable qui les séduit. Chacune d'elles trouve dans
l'autre quelques traits de cette générosité, de cette grandeur, de cette délicatesse qu'elle a rêvées, quelque chose enfin, comme on dit, de son idéal. On pense qu'on Ta enfin rencontré, on le pense d'abord , on finit par le dire ; on le laisse deviner du moins, si on ne l'avoue pas, ce qui est presque plus dangereux que l'aveu. Ce sont là les ravissants préludes de l'aflection naissante, et dans cette période du premier enchantement, tout se tourne aux nobles désirs; c'est entre les deux âmes une sorte d'émulation chevaleresque à bien faire, à sentir généreusement et plus haut que le reste du monde, pour se rendre plus digne de Vautre et se rapprocher de son niveau. A ces imaginations exaltées la vertu semble trop facile-, il faut des luttes difficiles, on aspire à de plus rares triomphes : on invoque une de ces circonstances exceptionnelles où l'on puisse faire éclater l'héroïsme que l'on sent frémir dans son cœur. L'occasion vient à qui l'invoque et l'épie au passage. Elle arrive bientôt pour ces amants de l'idéal. A force de s'étudier mutuellement, de découverte en découverte, on arrive à se persuader qu'il existe, de son âme â l'autre, un si grand nombre de points de contact et de si visibles rapports, que l'on est tenté de les expliquer par une de ces harmonies préétablies ^ -par unie ces mariages d'âme, contractés dans une vie antérieure ou
opérés dans la vie future , et dont on tient à £ùre honneur à Dieu. — La seconde période commence, o^e de rhéroïsme. Il ne faut rien moins que câa pour renvoyer à une autre vie les voluptés idéales de cet hymen spirituel , si visiblement providentiel, et pour n'en pas trop vouloir aux circonstances et aux personnes dont la rencontre vous a ^détourné de la voie où était le bonheur. C'est alors tout un grand orage qui s'élève dans les profoû-
deurs de l'âme, orage furieux de désirs chimériques et de passions révoltées. On s'anime à la lutte ; l'héroïsme coule à pleins bords dans la vie. L'âme s'étonne de son courage, elle s'exalte et s'enivre de ce beau spectacle qu'elle se donne à elle-même, elle jouit de sa force, elle a le vertige de sa grandeur. Attendez un peu, son triomphe lui devient un piège. Sûre d'elle-même et de son amère victoire, elle ne croit plus qu'il soit opportun de combattre,. mais elle réfléchit douloureusement sur le combat. Elle s'attriste de ce que tant d'héroïsme soit compté pour rien, précisément par ceux qui devraient lui en savoir le plus de gré ; elle veut bien être magnanime , mais c'est à condition qu'on s'en aperçoive. Quel prix a-it-elle reçu de ces immolations secrètes à un devoir ingrat, de cette passion comprimée d'une main violente et qui dévore :silencieusement son cœur? Et l'autre héros , ne faut-il pas le récoimpenser un peu
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de tant d'efforts ? Est-ilijaste de le laisser périr à da peine et nadoit^on pas ^u moins lui montrer «ônsibtement que son dévouement est compris?
Tant de sacrifices ne sont-ils pas des droits? Et alors se produit ce tournoiement d'espriv dont nous parle saint François de Sales, qui trouble lejuge^ snent et qui fait croire qu'on fait bien encore en mal faisant. Pour la fin de l-histoire, voyez la fin de tous les romans. La moralité, c'est que Tâme la mieux née se soutient difficilement à ces hauteurs cde l'amour désintéressé. Elle voudrait sincèrement s'y main tenir, elle y arrive même parfois, on le sait. Mais pour deux qui s'y maintiennent, combien qui tombent, et de quelle chute I L'amour platonique est une vertu à laquelle toutes les nobles imaginations aspirent. Il en coûte de le dire, c'est presque une chimère dans la vie.
Le privilège du» bon sens -est de ne pas vieillir. Il saisit d'une vue si nette la vérité dans l'éternel fond de rhomme, que l'-expressien en reste juste à travers les modifications des mœurs et du temps. Saint François de Sales a raison aiqourd'hui contre les spiritualités romanesques de l'amour, comme autrefois contre les amitiés dévotes dont il dévoilait le dangereux attrait. Nous n'avons choisi qu'un cha* pitre dans cette^série^ chapitres si délicats et si variés.' Sur tous , nous aurions pu faire la même
\Bk NOUVELLES ÉTUDES MORALES.
étude et le même travail de transposition. C'est ainsi qu'on arrive sans peine à dégager, des formes spéciales de la plus pure mysticité, une suite de conseils excellents, applicables à la vie de chaque jour. C'est ainsi qu'en interprétant les avis de la direction spirituelle dans un sens tout voisin et à peine altéré, l'honnêteté même mondaine peut profiter à cette lecture aussi bien que la piété la plus raffinée, et chaque âme peut se faire à soimême cette douce illusion d'être la privilégiée à laquelle ces entretiens s'adressent à travers les siècles, d'être la Philothée de saint François de Sales.
Fénelon semble être le directeur de choix des grands seigneurs et des grandes dames. Ses lettres sont adressées aux plus illustres noms de France. Des maisons considérables tout entières sollicitent ou acceptent sa direction. Il a, parmi ses clients spirituels, toute la famille du grand Colbert, le marquis de Seignelai, ses sœurs, les duchesses de Beauvilliers, de Ghevreuse, de Mortemart ; ses beaux-frères, les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, M. Colbert, l'archevêque de Rouen. Joignez-y des prélats considérables dans le monde, comme
LA DIRECTION DES AMES AU XVir SIÈCLE. 185
rÉlecteur de Cologne, des femmes qui tenaient un haut rang à la cour, comme la comtesse de Gramont, celle enfin qui tenait le premier rang entre toutes , Mme de Maintenon. Est-ce TefTet de tous ces grands noms qui se pressent dans ses Lettres spirituelles? Est-ce l'efTet de ce style aux grâces nonchalantes, où Ton ne sait qu'admirer le plus de raisance naturelle ou de la distinction parfaite? Je l'ignore. Toujours esWl qu'il sort de ces délicieux volumes comme un parfum d'aristocratie. Oui, d'aristocratie. Le mot est juste, même dans ces matières de pure spiritualité. On ne gouverne pas, semble-t-il, l'âme d'une Chevreuse comme on gouverne une âme bourgeoise. Au fond, les vertus recommandées sont les mêmes ; mais elles trouvent pour s'exercer d'autres circonstances et un autre théâtre. Les sentiments à réprimer, ceux à exciter sont les mêmes aussi ; la piété ne change pas de conditions ni de règles , la sainteté ne change pas d'idéal. Quelque chose change pourtant dans l'application des mêmes vérités, quelque chose aussi dans la manière de les exprimer. Il y a une parfaite convenance entre cette clientèle illustre et le style de Pénelon, ce style né grand seigneur. Je ne craindrai pas de généraliser ma pensée. Le style de Fénelon est un style aristocratique, parce que Fénelon lui-même est un pur aristocrate. On se récriera, on me citera tous les lieux communs
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de l'ihistoire de fénelon: ses; conseil lauadnCvde Bourgogne pour lui apprendre àaimer k^pesu^e fetà l'épargner, sa: fameuse lettre à Louis XlViSur àes misères populaires, «sa boâtéproyeiiiiala envers Ibs pauvres gens. On rappellera la touciiante histoire de la vache perdue , ramenée à son maitre. Tout cela m'émeut infiniment et rien de cela semé iera changer d'idée. Fénelon aimait le peuple; il ravait la plus grande compassion pour ses.souffrayées. Quoi d'étonnant ? C'était un grand cœur, il. fut presque un saint : il l'aurait peut-être été sans la question ûxipur amour. Mais tout saint qu'il est, c'est un saint aristocrate^ je veux dire-.trèséloigné du peuple. par sa manière de penser, de jsentir, de s'exprimer. En politique, il avait la pensée de rétablir la noblesse dans ses grandes charges, comme un . intermédiaire de gouvernement entre le roi et le reste de la nation. . Dans' lajreligion, il apporte une. façon subtile de raisoûjaer, une sorte d'utopie .de perfection chimérique «t .dangereuse, qui peuvent plaire : encore eomfflae Jolies plurent autrefois à des esprits raffinés ,ciBaais fipui ne réussiront jamais auprès ides esprits solides et simples. Pour ses habitudes enfin;, pour ses.nnaûières d'être comme homme, on les devine, rien qu'à voir son portrait; il. a grand air, eti sa. bienveillance, quand elle s'abaisse, est de l'affabilité. Il vit de plain-pied avec les^grands seigneurs.
Un âe9 sujets qu'il connaît le mieux et 8«ir iequel 1 revient sani^ cesse, c'est ;la v4e de la cour et la vie lu monde. Un moraliste ingénieux, un de nos plus rbsffmants écrivains, M; Saint-^Marc Girardin, s'est
[flu un jour à extrake des lettres de Mme de ifaintenon de curieux fragments où cette femme illustre analyse dans ses dernières précisions un mal qu'elle a bien connu, l'ennui à la cour. Je ioute qu'il y ait rien de plus pénétrant sur ce sujet que quelques pages de Fénelon disséminées ians ses lettres de direction. J'-en citerai une qui a bien de la force et de la vivacité. C'est à Mme de Gramont qu'elle est écrite : « Si Bourbon vous est aussi favorable qu^à M. le comte de Gramont, je ne m'étonne pas qu'il vous fasse oublier la cour. Bourbon est pour lui la véritable fontaine de Jouvence, où je crois qu'il se plonge soir et matin. Versailles ne rajeunit pas de même; il y faut un visage riant, mais le cceur n'y rit guère. Si peu qu'il reste de désirs et de sensibilités d'amourpropre, on a toujours ici de quoi vieillir; on n'a pas ce qu'on veut, on a ce qu'on ne voudrait pas. Onest peiné de ses malheurs, et quelquefois du bonheur d'autrui : on méprise les gens avec lesquels on passe sa vie, et on court après leur estime. On est importuné et on serait bien fâché de ne rétre pas, et de demeurer en solitude. Il y a une foule de petits swxttis voltigeants qui Tiennent
chaque matin à votre réveil, et qui ne vous quittent plus jusqu'au soir; ils se relayent pour vous agiter. Plus on est à la mode, plus on est à la merci de ces lutins. Voilà ce qu'on appelle la vie du monde, et l'objet de l'envie des sots. Mais ces sots sont tout le genre humain aveuglé. » Hélas, il y a une confidence triste dans ce cri de Fénelon. Il est, lui aussi , du genre humain aveuglé, il le sait. Tout ea peignant Versailles sous ces tristes couleurs, il semble pressentir, dès 1695, ce que la disgrâce aura d'amertumes et l'exil de tristesses. Il voudrait s'enhardir, par ce spectacle des vanités et des misères de la cour, à s'en passer. Cette vie est bien vaine sans doute et bien stérilement agitée. Mais, ô vanité de l'homme, faiblesse du saint! Quand elle lui manquera, il souffrira, et le reste de sa vie sera un long regret de ce Versailles, où pourtant il n'a pas été heureux. Du reste, cette sombre peinture de la vie de. la cour s'explique par la date même de la lettre. Fénelon vient d'être nommé archevêque de Cambrai. Mais déjà la grande affaire du Quiétisme est engagée. Déjà il a senti les premiers coups de Bossuet; il sent chanceler la faveur autour de lui. Si le cœur ne rit guère à Versailles^ c'est que déjà le roi ne sourit plus au plus bel esprit de son royaume.
Par ses habitudes et ses relations, Fénelon est arrivé à pénétrer profondément les travers des
hommes et des femmes de la cour. On sent en lui ime expérience toute particulière de leurs spécieux "^défauts et de leurs vaniteuses misères. Il faut le ÏToir aux prises avec ces naturels hautains. C'est surtout envers la comtesse de Gramont qu'il dé- -ploie sa sévère tendresse pour la ramener à l'hu- ■ aiilité. L'humilité est le fond de toutes ses Jettres ; ^c'est l'idée qui revient sans cesse : « La vue seule iâe vos misères, lui écrit-il sans cesse, peut vous ^ndre compatissante et indulgente pour celles ^^autrui. Supportez le prochain. Surtout le silence t*ous est capital. Lors même que vous ne pourrez Vous dérober au monde, vous pourrez vous taire auvent et laisser aux autres les honneurs de la Conversation. Vous ne pouvez dompter votre esprit iâiédaigneux , moqueur et hautain, qu'en le tenant «nchainé par le silence. Mettez une sévère garde à Tos lèvres : le silence facilite la présence de Dieu, épargne beaucoup de paroles rudes et hautaines, enfin supprime un grand nombre de railleries ou de jugements dangereux sur le prochain ; le silence humilie l'esprit et détache peu à peu du monde; il fait dans le cœur une espèce de solitude. Parlez quand vous serez seule : vous ne sauriez alors trop parler ; car ce sera à Dieu seul que vous parlerez de vos misères, de vos besoins et de vos bons désirs. Mais en compagnie vous ne sauriez presque tomber dans l'excès de trop peu parler. Il ne faut
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pas que ce soit un silence see et dédaigneux ; il faut; au contraire, que ce soit un silence de déférence à autrui. Tout air de mépris et de hauteur, tout; es«' prit de critique et de moquerie marque une âme' pleine d'elle-même, qui ne sent point ses misères/ qui se livre à sa délicatesse, qui met tout son plaisir dans le mal d'autrui. Rien ne devrait être si' propre à nous humilier que ce genre d'oi^uei'
facile à blesser, moqueur, dédaigneux, fier, jaloux de vouloir tout pour soi, et toujours implacable sur les défauts d'autrui. On est bien imparfait quand on supporte si imparfaitement les imperfec-' tions du prochain. «
La leçon est forte; il paraît qu'elle ne suffit pasencore. Fénelon insiste : « Le recueillement est' Tunique remède à vos hauteurs, à Tâpreté de votre' critique dédaigneuse, aux saillies de votre imagination, à vos impatiences contre ceux qui vous^ servent, à votre goût pour le plaisir, et à tous vos' autres défauts. » Parfois sa sévérité prend des ac-cents tout à fait affectueux, je dirais même uaifs^ « Jamais personne n'a eu plus de besoin que vous de nourriture intérieure, de silence, de réflexion, de séparation du monde, de défiance d'elle-même et de la pente de son cœur. Il faut vous rabaissa sans cesse : vous ne vous relèverez que trop. D faut vous rapetisser, vous faire enfant : vous serez encore une méchante enfant. »
SurreîUer ses défauts pour- les combattre, cela est: nécessaire, mais ne suffit pas. Il faut prier. Mais ici les femmes du monde se récrient; elles tfont pas le temps. Écoutez Fénelon. Il montre qu'à tout prix chacune, même la plus occupée, doit dérober quelques heures aux embarras du monde pour nourrir la piété. Il me semble, écrit-il, rjue je vois tous vos embarras, tant je me les représente fortement : mais après tout, il faut que les affaires viennent chacune en son rang, et que celte du' salut soit comptée pour la première. A ce propos, il descend dans les plus minutieux détails et nous entrons à sa suite dans la vie occupée d'une femme de la cour : « Vous auriez grand besoin de certaines heures libres où vous pussiez vous recueillir. Tâchez de les dérober, et comptez que ces petites rognures de vos journées seront le meilleur de votre bien. Surtout, madame, sauvez votre matin et défendezrle comme on défend une place assiégée. Faites des sorties vigoureuses sur les importuns;^ nettoyez la tranchée et puis renfermez -vous dans votre donjon.... L'après-dînée même est trop longue pour ne reprendre point haleine.... Il faut mettre à profit tous les petits moments ; quand on attend quelqu'un, quand on va d'un lieu à un autre, quand on est avec des gens qui parlent volontiers; et qu'on n'a qu'à laisser parler, on élève un instant son cœur à Dieu et on se renouvelle' pour la suite
de ses occupations. » On ferait un charmant livre avec les Lettres à Mme de Gr amont sous ce titre : la Piété dans le monde.
Ce que Fénelon dit si bien de l'utilité des petits moments pour nourrir la piété, nous pourrions le dire aussi justement pour nourrir Fintelligence de fortes et saines lectures. Les femmes qui vivent dans le monde n'ont pas le temps, disent-elles, de lire, surtout ces livres d'une littérature sérieuse dont les attraits sévères les invitent médiocrement, et qui seuls pourtant préservent leur esprit des dernières dissipations en faisant contre-poids à la frivolité des conversations. Que j'aimerais à emprunter à Fénelon son langage pour leur répondre I Qu'il serait aisé de leur montrer l'utile emploi qu'elles pourraient faire de ces petites rognures de journées, si misérablement perdues I Qu'on aurait bonne grâce à dire, en face de ces oisivetés occupées, en modifiant légèrement les paroles mêmes de Fénelon : « Je crois, madame, que vous devez tâcher, sans pédanterie aucune, de vous occuper de solides lectures, et que cela même ne vous coûtera aucun effort pénible, si vous le voulez bien. Imposezvous comme règle de ne jamais passer une seule journée sans lire quelques pages sérieuses. N'attendez point seulement pour cela les heures libres où l'on peut fermer la porte et ne voir personne. Tous les moments les plus entrecoupés sont bons,
sinon pour lire, du moins pour réfléchir à ce que vous avez lu. Vous le pouvez, non-seulement en voiture, mais encore en vous habillant, en vous coiffant, même en mangeant, et en écoutant les autres parler. Les conversations inutiles et ennuyeuses , au lieu de vous fatiguer, vous soulageront en vous donnant des intervalles. Au lieu d'exciter votre moquerie, elles vous donneront la liberté de vous recueillir. » Ainsi, tout se tourne à profit, selon le conseil de Fénelon pour ceux qui veulent nourrir leur esprit aussi bien que pour ceux qui cherchent Dieu. La grande science de la vie intellectuelle et morale, c'est l'économie du temps.
Nous nous attardons avec ce guide aimable des consciences illustres, et nous n'avons pas encore dit un mot du caractère particulier de la spiritualité mystique dans Fénélon, le pur amour. Il n'y a plus à revenir sur la question de fond. Elle est jugée. Tout au plus pourrait-on insister sur les détails, faire voir de quelle poursuite obstinée Fénelon recherche ce pur amour, la chimère et le supplice de sa vie, avec quel art cruel et raffiné il frappe dans le dernier fond de l'âme les racines saignantes de l'amour-propre, comme il est ingénieux, infatigable à désintéresser l'âme d'ellemême, et, pour employer sa forte expression, à la désapproprier. C'est une lutte sans trêve et sans