QUATRIÈME ÉTUDE
d'après sa correspondance.
Dans ces dernières années, l'attention publique été ramenée sur M. de Lamennais par des pulications très - importantes , qui se composent, our la plus grande part, de la correspondance *. - Il est inutile de revenir sur les débats qui se ont élevés entre les représentants de la famille de [. de Lamennais et le mandataire désigné pour diter ses œuvres posthumes. L'arrêt intervenu ntre les parties faisait défense à M. Forgues de ^lier un certain nombre de lettres qu'il avait ecueillies de différents côtés, en vue de compléter in œuvre, et qui n'étaient pas strictement com-
1. OEuvres posthumes de Lamennais, publiées, selon le vœu 'l'auteur, par E. Forgues. — Correspondance , 2 vol. in-8, ^. — OEuvres inédites publiées par A. Biaise. — Correspon- *nce, 2 vol. in-8. 1866.
prises dans les papiers de l'illustre mort. Mais ce qui nous console des suppressions ordonnées, par le tribunal, c'est la certitude que les lettres supprimées auraient apporté peu de lumières nouvelles sur l'homme même et sur lès plmses diverses de sa doctrine. A quelque période de sa vie politique et religieuse que l'on prenne M. de Lamennais, à quelque extrémité d'opinion que sa fougue le précipite, il est lui-même' et 1er même dans toutes ses lettres ; dans chacune d'elles, il se porte tout entier, avec l'inteiisité de ses passions intellectuelles qui ne se détendent presque jamais, avec l'âpreté sans mesure d'un style qui ne connsût^pas les nuances, avec une persistance dans la plainte' ou dans la colère qui révèle la violente unité. dOf caractère dans la contradiction même des idéesr U importe seulement d'avoir^ quelques: lettres pourchaque période de cette vie orageuse; . D'ailleurs les regrets que nous laissait smr certain» points la publication de M. Forgues ont été fort atténués par la publication récente de M. Blaizei^ le neveu de Lamennais, qui nous a donné les let^ très de jeunesse, comblant ainsi la seule laoane qu'il fût vraiment très - intéressant de; rem-^ plir. On a ai-isi la teneur de cette vie et la suite des impressions intimes depuis les premiers troubles et les agitations cachées au fond, de» ses re* traites bretonnes jusqu'au dernier acte du drame,
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dôirt Cette âme extraordinaire fut le théâtre. Nous pouvons être assurés maintenant de connaître jus- • qu'au fond ce grand agitateur d'idées dont toute la vie fut une aspiration au repos et qui ne put jamais le trouver en lui-même ni dans les autres.
Onf a bien des fois déjà étudié dans M. de La-^ mennais le talent et la doctrine, la succession ée» idées qui dominèrent cette intelligence et les puissantes facultés d'expression qui les imposèrent i l'attention du public. Ce que nous voulons uniquement étudier ici, c'est la suite de ses sentiments; ce n'est ni la doctrine ni le talent, c'est l'âme même, telle qu'elle s'exprime dans la correspondance.
M. de Lamennais- est né triste^ Il porte au plus profond de son âme l'empreinte des lieux où il na« quit, de cette rude mer^ de ces nuages que fouette la brise marine, voile éternellement agité et suspendu entre les grèves humides et le pâle soleil qui les éclaire, de ces rafales qui jettent dans les nuits d'hiver leurs clameurs furieuses, de ce rivage, âpre déchiqueture de granit rongée par le flot. Pendant l'été le site s'égaye, et, par quelques beaux jours, se revêt d'un charme étrange;
Mais, pendant plus de neuf mois, Thiver y règne I avec la tourmente.
Ce n'est pas ici un simple rapprochement fortuit. On sait, par ses propres confidences, l'impression extraordinaire que tout enfant il ressentit du voisinage de la mer. Il aimait à raconter qu'un jour où on le promenait sur les remparts de Saint- Malo , à l'aspect de la mer soulevée par une violente tempête, « — il crut voir l'infini et sentir Dieu; » et que, tout étonné de ce qui se passait dans son âme , il se retourna vers la foule et se dit en lui-même : « Ils regardent ce que je regarde, mais ils ne voient pas ce que je vois/. » — Il avait huit ans alors.
L'Océan a laissé dans cette âme quelque chose de son infini et de sa tristesse. M. de Lamennais apportait dans la vie un fond d'impressions sombres, un goût d'amertume, une disposition à sentir plus vivement et plus profondément que les autres ces blessures de la médiocrité haineuse ou de la frivolité humaine, ces injures et ces brutalités du sort, auxquelles les hommes vraiment forts n'opposent qu'un mépris hautain ou une résignation fière. Ajoutez à ces dispositions innées une imagination d'une vivacité et d'une étendue peu communes, qui doublait pour lui l'intensité des