OEuvres inédites j p
sensations et agrandissait démesurément toutes les perspectives. Plus vaste et plus haute que forte, âpre et tourmentée, soulevée de temps à autre dans ses mobiles profondeurs, mêlant alors au flot troublé de la foi le sable et le limon de ses passions irritées, puis retombant du haut de ses colères dans un calme qui était moins un repos qu'une défaillance, et se traînant péniblement sur les rivages dévastés de sa vie avec le gémissement d'une lassitude désespérée, telle fut cette âme, trop fidèle image de l'Océan natal.
Une grande tristesse dans une grande imagination I Chateaubriand, né sur le même rivage, sous les mêmes impressions de lieux et de climat, avait reçu, lui aussi, ce don qui fait payer si cher ses redoutables faveurs, n'exigeant pas moins que le bonheur d'une vie comme rançon du prestige qu'il confère à ses élus. Mais chez Chateaubriand, la tristesse prit bientôt un caractère moins douloureux. Pour lui, elle devint même une jouissance aiguë d'un nouveau genre, une volupté littéraire, une autre forme de la passion par laquelle il a si ardemment cherché et sollicité le bonheur. Pour lui, la tristesse ne fut guère que la mélancolie, s'analysant avec un certain charme d'amour-propre, se décrivant aux autres comme un signe de supériorité, laissant deviner, non sans plaisir, derrière le nuage, la divinité ennuyée de
son exil. Vennuiy voilà le nom de ce mal. L'abseoce de conviction, voilà le mal lui-même.
Tout autre, plus profonde, sinon plus sincère,
est la tristesse de Lamennais. Elle ne se repait
jamais d'elle-même; elle n'amasse pas à plaisir,
pour en jouir, ces nuages vains et amers. Elle n'est
.pas Tabsence de foi, elle est plutôt la couleur som-
.bre que prend la foi dans cette àme.. Elle n'engen-
• dre pas cette aristocratique oisiveté de la passion
qui rêve et qui est la DtLélancolie de René. Elle se
tourne à l'action; c'est une tristesse active, an
.moins par l'exercice viril de la pensée. Elle ne
j rêve pas, elle médite, elle raisonne.
Sa pensée travaille, sans joie, sans gaieté surtout,
^ mais elle travaille vers un but défim. Le.butivarie
, plusieurs fois, mais il y en a toujours un. Ce n'est
.pas seulement te bruit des grandes ailes que Ton
entend dans le vide ; son vol se soutient, . et s'il
change de direction, il se dirige toujours.
Voilà la grande différence entre la tristesse de Chateaubriand et celle de Lamennais. Où l'un ne puise que des motifs poétiques et romanesques, l'autre trouve des inspirations et des forces pour le combat. Pour l'un la vie n'est qu'un long rêve d'ennui et de gloire; pour l'autre, c'est une action perpétuelle, un apostolat armé d'invectives et d'anathèmes.
Il y a un mystère psychologique dans cette tilstea$d violente et prolongée, sans trêve, sans répit, même aux plus beaux jours de la gloire qui vint flairer d'un si vif rayon ce front méditatif, sans .y dissiper le nuage éternel. En lisant attentivement la correspondance de Félicité de Lamennais avec son frère Fabbé Jean, on est bien près de deviner cette irritante énigme. .
U y eut d'abord, comme causes prédisposantes, ce tempérament maladif qui explique bien des choses, cette vivacité fébrile dont on nous a parlé, cette humeur fantasque, irritable, ces accès de colère terribles qui dès Tenfance se terminaient par des évanouissements, cette longue inaction rêveuse qui le retint pendant presque toute sa jeunesse, avant Theure de sa vocation, sous les arbres de la Chênaie, lisant au hasard, travaillant sans but, plongé dans un océan d'amertumes et d'incertitudes. La note habituelle est celle d'un désenchantement précoce, sans affectation, et d'une sincérité navrante : « Je ne me sens aucun désir, ni de vie, ni de mort, ni de joie, ni de douleur. Tout m'est bon, parce que tout m'est, ce me semble, également indifférent. La vue de ces champs qui se flétrissent, ces feuilles qui tombent, ce vent qui siffle et qui murmure, n'apportent à mon esprit aucune pensée, à mon cœur aucun sentiment.
Tout glisse sur un fond d'apathie stupide et amère.
212 NOUYELLES ÉTUDES MORALES.
Cependant les jours passent, et les mois, et les années emportent la vie dans leur course rapide!... Au reste, tout ce qui est réflexion n'est point de mon état habituel qui me paraît être en ce moment une résignation sèche et tranquille.... Il semble que le jour ne se lève que pour me convaincre de plus en plus de ma parfaite ineptie. Je ne saurais ni étudier, ni compter, ni agir, ni ne rien faire. Cette incapacité absolue me tranquillise un peu sur Tinutilité'de ma vie. Je ne puis ni enfouir ni faire valoir un talent que je n'ai point reçu. A quoi suis-je bon? à souffrir; ce doit être ma façon de glorifier Dieu. Je te verrais avec plaisir, et toutefois je ne sens aucun désir de te voir, ni toi, ni aucune créature. Dieu seul, Dieu seul! » (La Chênaie, 1811).
Ce cri même vers celui qui seul pouvait remplir le vide de son âme et de sa vie, cet espoir des consolations mystiques, n'était-ce pas une dernière illusion? J'ai parlé plus haut de la vocation de M. de Lamennais. J'aurais dû dire sa vocation trompeuse. Ce fut là, je n'en doute pas, la cause secrète des troubles maladifs de sa jeunesse. Ce fut le supplice de son âge mûr. En se faisant pré tre, M. de Lamennais céda à un entraînement fatal . d'imagination et à la complicité funeste d'influences, de conseils et de prières dont la source était haute et pure, mais qui jetèrent sa vie dans une
voie fausse où il s'engagea avec une fougue excessive et d'où il se retira avec une égale violence. C'est là l'explication vraie de ce mystère psychologique qui a étonné ses contemporains.
Il faut suivre, dans la correspondance, la trace de ses hésitations, de ses perplexités avant la décision suprême, plus tard de son désespoir au moment où l'acte définitif s'accomplit, où il sent l'irréparable commencer pour lui. Il lui échappe des aveux significatifs, que nous n'avons qu'à recueillir pour en composer le poëme le plus douloureux, — un poëme, si ce n'était une vie même, un cœur déchiré que nous avons sous les yeux.
Ce n'est qu'en 1811, à l'âge de vingt-neuf ans, qu'il reçoit les ordres mineurs. L'exemple de son frère, l'isolement, le sentiment assez vif de légères infirmités, la lecture perpétuelle des livres ascétiques, l'inaptitude à la vie pratique, tout semblait le pousser insensiblement vers l'état sacerdotal. Un effroi secret l'en éloignait. Il s'écoula plusieurs années sans qu'il pût se résoudre à passer outre et à dire le mot suprême qui devait l'engager sans retour. Ce qui le décida, ce furent les longs entretiens qu'il eut à Londres, où il s'était réfugié pendant les Cent-Jours, avec un admirable prêtre, M. Càrron S dont l'exemple, les vertus, la piété
1, Nous écrivons ce nom autrement qu'on ne récrit d'ordinaire et comme récrivait M. de Lamennais.
étaient, à ce qu'il paraît, irrésistibles, et qui' ne se trompa sans doute qu'une fois, mais grayemettt; lorsqu'il voulut attacher à TÉglise par des liens in-^ dissolubles cette âme née rebelle. Quelle grave nés»pofnsabilité, même pour la sainteté, que Finitiative d'une pareille entreprise, cette sorte de contrainte morale qu'un zèle, trompé par son ardeur même, exerce sur une liberté hésitante 1 — Ici il faut citef. Aucun commentaire ne vaut l'impression directe de pareils témoignages : « Mè voici donc maintenant, écrit M. de Lamennais à son frère, grâce à nïon bon et tendre père (l'abbé Carron), irrévocablement décidé. Jamais je ne serais sorti de moimême de mes étemelles irrésolutions ; mais Dieu m'avait préparé en ce pays le secours dont j'avais besoin; sa providence, par un enchaînement de grâces admirable, m'a conduit au terme oii elle m'attendait; pleine d'amour pour un enfant rebelle, pour le plus indigne des pécheurs, ellem'arraohe à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à ce fantôme de repos que je m'épuisais à poursuivre, et m'amène aux pieds de son ministre pour y confesser mes égarements et m'y déclarer ses volontés.... Honte, confusion, humiliation profonde au misérable qui si longtemps a fui devant son^' divin Maître, et avec une horrible obstination s'est refusé au bonheur de le servir I Hélas I en ce moment même, je ne le sens que trop, si ma- volonté
m; rwE Lamennais: 215
tout entière n^étaît pas* entre les -mains de moB père bîen-aiiné, si ses conseils ne me soutenaient pas; si je n'étais pas complètement résolu à obéir* sans hésiter à ses ordres salutaires, oui en ce moment même je retomberais dans mes premières incertitudes et dans Tabîme sans- fond d'où sa main charitable m'a retiré. » (Londres, 27 août 1815).
Ce moment de joie, bien que déjà mêlé de restriction, est le premier et le seul ; quelque jours après la note a bien changé. Un vif sentiment d'ap- • préhension , d'amertume même ; perce à travers la résolution inflexible: « Sans M. Carron je n'eusse jamais pris le parti auquel il m'a déterminé ; trop -^ de penchants m'entraînaient dans une autre route; Aujourd'hui même je ne saurais penser à la vie tranquille et solitaire des champs, à nos livres, à la Chênaie, au charme répandu sur tous ces objetSj auxquels se rattachent tous mes désirs et toutes» mes idées de bonheur ici-bas, sans éprouver un' serrement de cœur inexprimable et quelque chose de ce sentiment an\er qui faisait dire à ce roi dépossédé : Siccine séparât amara mors! Mais enfin il faut tout vaincre en renonçant à tout. » (Londres, 12 septembre 1815.) — Un mois plus tard : « En^ me décidant, ou plutôt en me laissant décider par le parti qu'on m'a conseillé de prendre, je ne suirassurément ni ma volonté ni mon* inclination. Je-
.crois au contraire que rien au monde n'y ïtaurait être plus opposé. Mais je m'attends dans ravenir à bien d'autres contradictions. Demande à Dieu pour moi la grâce de supporter la vie. Elle me devient tous les jours plus à charge. > (Londres, 19 octobre 1815.)
Quelques mois séparent la résolution suprême de l'acte accompli. C'est le 23 décembre 1815 qu'il est fait sous-diacre à Paris, et le lendemain il écrit : < Je revins hier de Saint-Sulpice, après avoir reçu le sous-diaconat. Cette démarche m'aprodigieusem&ni coûté. Dieu veuille en tirer sa gloire! » Peu de jours après il lui vînt un scrupule qui, venu à temps, aurait pu tout arrêter. Jeune homme, à l'âge de , vingt-un ans, il s'était battu en duel à Saint-Malo. Il avait même blessé son adversaire d'un coup d'épée. Il y avait là un cas au moins douteux devant lei droit canonique. « L'irrégularité ex infamid, à raison du duel, est-elle reçue en France? Je itérais surpris, écrit il à son frère, que tu n'y eusses jamais songé. » Il paraît que l'autorité ecclésiastique ne s'arrêta pas à ce scrupule ou que la difficulté fut levée. Lamennais fut ordonné prêtre à Vannes le 9 mars 1816. Il était âgé de trente-quatre ans et huit mois.
Ces angoisses n'avaient pas échappé à ses conseillers intimes. Un de ses plus tendres amis, prêtre lui-même, M. Tesseyre, écrivait quelques jours
avant Tordînation : « J'adore, cher ami, les desseins de miséricorde du Seigneur sur votre âme. Je vous félicite de ce qu'il vous prive de tout bopheur en ce monde, en sorte que vous n'éprouviez pas même la douceur de son amour, et que vous ne ressentiez pas même la gloire du sacerdoce. Vous allez à l'ordination comme une victime au sacrifice. Le saint autel est dépouillé pour vous de ses ornements, le calice enivrant a perdu ses délices et nu vous embrassez la croix toute nue. Nudus nudam crucem sequor. Qu'avez-vous donc fait au Père céleste pour qu'il daigne ainsi vous traiter comme son fils bienaimé? Par où avez-vous mérité ce partage qui fut l'objet des vœux des plus grandes âmes? Hélas! pauvres êtres imparfaits que nous sommes, nous avons célébré notre première messe sur le mont Thabor; pour vous, il vous sera donné de la célébrer sur le Calvaire. Votre âme y sera peut-être, «
comme celle de Jésus, dans l'agonie, triste jusqu'à la mort. »
Paroles imprudentes I Ah ! qu'il eût mieux valu pour le pauvre Lamennais, pour l'Église même, qu'une piété plus clairvoyante, avertie par ces cris de la détresse intérieure t de la victime marchant au sacrifice, » la protégeât contre elle-même, la sauvât de sa propre illusion, la rendît à sa liberté intérieure, visiblement comprimée et violentée par la conjuration de quelques saintes âmesl
Bile éclate enfin» cette liberté, et avec qnels accents i Il faut cite^ toute cette lettre à son*ère : f Oubique M. Carron m'ait plusieurs foisTecom^ mandé de me taire sur mes sentiments, je croîs pouvoir et devoir- m'expli(iuer avec toi une fois pour toutes. Je ne suis, et m puis qu'être désormais txmwrdincdrement malheureux. Qu'on raisonne làdessus tant qu'on voudra, qu'on s'alambique l'es— prit pour me prouver qu*il n'en est rien ' ou qu'il ne tient qu'à moi qu'il en soit autrement, il n est pa»«fbrt difficile de croire qu'on ne réussira pas sans peine à me persuader un fait personnel contre l'èvi' dénee de ce que je sens. Toutes les conclusions que je puis recevoir se bornent donc au conseil banal de faire de nécessité vertu. Or, sans fatiguer inutilement l'esprit d'autrui, il me semble que chacun peut aisément trouver dans le sien des choses si: neuves. Quant aux avis qu'on y pourrait ajouter, l'expérience que j'en ai a tellement rétréci ma confiance, qu'à moins d'être contraint d'en demander, je suis bien résolu à ne jamais procurer à personne l'embarras de m'en donner.... Je n'aspire qu'à l'oubli, dans tous les sens, et plût à Dieu que je pusse m'oublier moi-même 1 La seule manière de me servir véritablement est de ne s'occuper de moi en aucune façon. Je ne tracasse personne ; qu'on m<e laisse en i repos de mon côté; ce n'est pas trop exiger, je pease.- Il suit de tout cela^ qu'il n'y. a
point de correspondance qui ne me soit à' charge:
Écrire m'ennuie mortellement, et detout ce qu'on
peut me marquer, rien ne^m'intéresse. Le mieux
est donc, de part et d'autre, de s'en tenir au strict 1
nécessaire en fait dé lettres. J'ai trente-quatre ans
écoulés; j'ai vu la vie sous^ tous ses aspects, et ne
saurais dorénavant être la dupe des illusions dont
on essayerait de me bercer encore. Je n'entends fairt
de reproches à qui que ce soit; il y a des destins inévi^
tables ;ma\s si j'avais été moins confiant ou moins
faible, ma position serait bien diflërente. Enfin elle
est ce qu'elle est, et tout ce qui me reste à faire
est' de m'arranger de mon mieux et, s'il se peut,
de m'endormir au pied du poteau où Von a rivé ma
chaîne; heureux si je puis obtenir qu'on ne vienne
point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon
sommeil 1 » (Paris, 25 juin 1826.)
Cette lettre contient toute l'âme, l'âme vraie. Elle révèle aussi, à qui sait lire, tout l'avenir de ? cette âme. Quelques jours après, iï a presque \m^ remords de cette confidence trop vive : « Je ne peux-* pas désavouer le fond de cette lettre, parce qu'il ne me paraît que trop vrai et que l'on ïfô peut ^ guère s'abuser sur ce que Ton sent; mais j'aurais: dû m'efforcer de mettre plus de mesure xkws l'ex-» pression. Quoi qu'il en soit, le mieux, ce me semble^ est' d'éviter de part et d'autre de traiter à l'avenir de pareils sujets. Toutce qui me lerappclledeprès^»
OU de loin, me cause une émotion que je ne suis pas le maître de modérer. » Et les réflexions qui suivent : «A quoi servent les livres? Je ne connais qu'un livre gai, consolant et qu'on voit toujours avec plaisir , c'est un registre mortuaire. Tout le reste est vain et ne va pas au fait. »
Après ces témoignages que nous n'avons fait que ranger dans l'ordre des dates qui marque aussi l'ordre et la progression désolante des sentiments, ne comprend-on pas pourquoi Lamennais resta éternellement triste? N'a-t-on pas le secret de tous les événements futurs? La rupture finale n'estelle pas indiquée à chaque ligne? Cette âme qui pense avoir été pieusement surprise n'est-elle pas destinée à se ressaisir elle-même avec des cris de révolte, comme aujourd'hui elle s'immole avec une sombre lamentation ?
Ah U qu'un pareil exemple devrait inspirer de prudence à la piété , à la sainteté même , trop facilement rassurée par la droiture de ses intentions et par sa candeur même! Toute la destinée de Lamennais tient dans cette histoire d'une vocation fausse, longtemps suspendue sur sa jeunesse comme une nécessité morale, longtemps ajournée, acceptée enfin comme un sacrifice dans une heure d'enthousiasme communiqué, et qui pesa sur sa vie entière comme la fatalité antique sur les héros d'Homère et d'Eschyle. Pour écarter cette
chimère de la fatalité, il ne fallait autour de Lamennais qu'un ami plus clairvoyant. Rétablissons la responsabilité là où elle doit être; il ne fallait à Lamennais lui-même qu'une heure de volonté claire et de décision. C'est sa faiblesse violente qui l'a entraîné. Il a été victime de lui-même et de ses irrésolutions fatales avant de l'être des autres et de leurs indiscrètes ardeurs.
Et maintenant voyons se dérouler devant nous toute cette destinée, toute l'histoire de cette âme, jetée ainsi, comme par un coup de désespoir, hors de sa voie.
Que de colères amassées dans le secret de ce cœur livré à de si cruels combats 1
D'abord cette intelligence se tourne uniquement vers le ciel et cherche dans les enseignements du catholicisme un aliment pour sa foi. Ce fut toute une période. d'ascétisme en même temps que d'apostolat. Dans la seconde moitié de sa vie, si violemment séparée de la première, deux choses subsistent à travers la diversité des doctrines : l'ardeur de l'apôtre, le ton sombre et irrité de sa dialectique. Seulement, au lieu de se déployer contre les ennemis de la théocratie , cette dialec-