S22 NOUVELLES ÉTUDES MORALES
tique emportée se retourne d'un élan soudain contre les adversaires de la démocratie. Une ironie âpre, une éloquence surchargée d'images fortes et lugubres, un mépris furieux des doctrines qu'il combat, le ton impérieux d'un chef d'armée dans une bataille sans trêve, une vie tout occupée de i . lutter, bien que la cause pour laquelle il lutte et 1 le prix du combat aient changé du tout au tost dans l'intervalle de quelques années , voilà comment se traduit chez M. de Lamennais, sans se distraire ni se dissiper jamais, la tristesse qui remplit son âme et qui en déborde tumultueusement.
La passion de l'apostolat ne va guère sans l'esprit de domination. ' Cet esprit ne manque pas à . M. de Lamennais. 11 semble qu'il ne prenne plaisir à concevoir des idées que pour les imposer aux autres. Son effort perpétuel, son désir visible est de grouper autour de lui des intelligences dociles, .de les pénétrer de son souffle, de les animer de ses idées, de les lancer, comme autant de disciples, à travers le monde. Il n'accepte avec personne ni partage d'influence ni transaction d'idées. Il veut commander ou n'être rien. Il a été chef de doctrine, au sein de l'Église, jusque dans les dernières années de la Restauration ; il a imprimé ses brillantes et dangereuses théories dans tous les jeunes esprits du clergé français. Mais il lui faut plus : il veut être chef d'école ; il publie l'Avenir.
M. DE LAMENJNiÂIS. 233
Vaguement X menacé, lil. essay^ede fonder uniparti dans rÉgMse, plus qu'un^ parti,. une secte. . Il réunît dans le Paraclet de la Chênaie les plu&.ardants
.de ses disciples.
Plus tard, quand le, dernier, coup, de foudre^aura
. retenti et l'aura jeté, par jm. choc terrible, à . L'autre extrémité des opinions. humaines, iljeherch.era,
,.sans la trouver, sa place, non dans les, rangs^ mais à la tête de la démocratie. IL veut en être Le philosophe, il accepterait la tâche d'en .être Le législa-
. leur. Que dis-je ? cette tâche, il Ta prise. Il a teiité, un jour, d'être le Solon ou le Lycurgue de la fié-
> publique de 48. On se souvient qu'il apporta au comité de la Constitution, dont il était, membre, un projet complet, tout un. système de gouvernement prêt à fonctionner le lendemain. Mais il voulait l'imposer par Tautoritàet du droit d'une intelligence supérieure ; il ne consentit pas à se soumettre à un débat et il le ^retira, dès qu'il fut évident qu'on le discuterait. Il avait alors la passion plus que les mœurs de la démocratie.
M. de Lamennais est donc, par ses goûts, un domi nateur intellectuel.. Mais bien des qualités lui manquaient pour remplir sa vocation. Politique, il ne tenait pas compte des. faits. Chef d'école, il ne tient pas compte des hommes. Écrivain, il n'a pas l'art des démonstrations, calmes» Sa politique côtoie à chaque instant L'utQpie. .&i suprématie intellec-
tuelie finit par risolement. Son éloquence n'est bien souvent qu'une rhétorique sombre ou enflammée.
Ce qui lui manquait aussi, pour agir sur les honunes, c'était, avec le tact moral, une certaine vigueur physique, le prestige matériel d'une voix forte, d'un geste assuré, la pleine possession de soi-même, cette excitation dominatrice que produit chez quelques hommes ou la vue de la foule ou la contradiction humaine. L'impérieux penseur était frappé d'une radicale timidité au milieu des autres hommes. Il ne parvint jamais à surmonter ce malaise, cette souffrance. Pour avoir tous ses moyens, il fallait qu'il fût assuré d!avance de l'assentiment plein de déférence de ses disciples ou au moins de l'amitié préalable de ceux qui Técoutaient. Hors de ce centre choisi et préparé, il se troublait et balbutiait; il n'était plus que l'ombre de lui-même.
Même inaptitude dans les relations d'affaire ou départi. Aussi, jusqu'aux quinze dernières années de sa vie, le voyons-nous éviter soigneusement le séjour de Paris-, il y vient souvent, mais il n'y établit sa résidence qu'en passant et quand il le faut absolument. Toutà Paris l'offense et l'h-rite. Comme les purs spéculatifs, inhabile à la vie, il est prompt à accuser les hommes, quand bien souvent il devrait s'accuser lui-même. Il n'est pas douteux qu'à
Rome, où il allait offrir sincèrement une réconciliation et d'où il ne rapporta qu'un fond d'incurable aigreur, il dut embrouiller la situation et la tendre jusqu'à la rupture par cette maladresse hautaine et cette attitude défiante qui ne sont bien souvent que le déguisement de la timidité chez certains hommes supérieurs. On aimerait à voir la véritable dignité se soutenir toute seule, sans tant de défense et de roideur.
Il lui fallait, pour être tout lui-même, l'atmosphère morale de la plus indulgente amitié. Alors c'était un autre homme. La première timidité vaincue, il s'épanchait en effusions d'âme et d'idée. Cependant, même dans ces circonstances rares, c'était la forme du discours continu qui prévalait chez lui ; il était impropre au dialogue, à la discussion, à la répartie. Il fallait qu'il eût devant soi, pour développer sa pensée, du temps et de l'espace. Son esprit ne s'enhardissait qu'à mesure, se soutenant dans son essor graduel par des divisions logiques, traçant autour de chaque partie du sujet des contours précis, des séries de cadres qu'il parcourait successivement. L'entretien, sauf les cas où il tombait sur les choses familières de la vie , prenait ainsi, chez lui, comme par une invincible habitude, le tour dialectique. Le théologien persistait dans le causeur.
Tel nous le peint dans une page animée un de